jeudi 30 août 2007

La folie d’écrire

Récit incertain d’une nuit passée dans une bibliothèque très dérangée. Un spécialiste l’a écrit : « La folie d’écrire est particulièrement une des maladies mentales de cette partie du globe [l’Europe], effet probable d’un excès de civilisation ».


Le cœur soulevé, je lisais un livre imprimé en mer, destiné à décomposer le visage du monde. Puis un traité d’astronomie dédié par l’auteur à son ange gardien. Ou encore des brochures sur la photographie de la parole, la Répulsion Universelle, les moyens de locomotion ultrarapides autour du mont de Vénus, le traitement physiologique de la mort (il suffirait de tirer fort sur la langue du disparu). C’était une nuit d’illuminés, tombée sur un manoir désert du Nivernais. Dans le parc solitaire et givré, après le dernier coup de feu du soleil, des paons aux yeux d’or s’étaient tiré un rêve dans la tête. Tout dormait. Un buste de Virginia Woolf tournoyait entre les quatre murmures étouffants de la bibliothèque. Moment d’élection, unique dans les annales-phabêtes, sorti sans permission des profonds asiles de l’éternité : autant annoncer qu’il ne se reproduira jamais. 

« Vous pouvez, révélait le Prince Korab (un célèbre : tous droits de traduction et de reproduction réservés), vous pouvez vous représenter l’occasion graphiquement. Elle mûrit de A à C et disparaît de C à A. La difficulté, c’est de la saisir à C ». Alors en C (ou insensé) il fallait s’emparer de l’opportunité : une session extraordinaire d’introuvables, d’œuvres décervelantes de paraphrènes, d’hétéroclites et d’azimutés pour une fois réunies, cataloguées, empilées jusqu’à déranger les araignées du plafond. Théories, mémoires et romans (dont un en langage bébé) arrachés par la force du génie négligé à la méchante injustice des hommes et des institutions républicaines. Tel ce Henri Weyerse, un Belge qui, en 1920, alors que l’on inaugurait la tombe du soldat inconnu, exigeait cinquante jeunes filles en réparation de sa jeunesse perdue ; faute de quoi, transi de froid, il cessait tout bonnement d’écrire. 

Etablir la bibliographie des sots, « cela, c’est la mer à boire », blaguait Charles Nodier, premier visiteur du Charenton littéraire. Mais le nombre de fous est raisonnable (déterminé par la raison : voir Besoglio, Foucault). Il se partage ici. Tandis que « la plupart des fous conservent assez de raison pour ne pas écrire » (Nodier), certains maintiennent, à l’inverse, « assez d’adaptation sociale pour faire imprimer et éditer un livre » (Raymond Queneau). Queneau a tout à voir dans cette histoire de fous. Après l’échec de son projet d’Encyclopédie des sciences inexactes, il fit reprendre son idée de répertoire par Chambernac, héros des Enfants du limon (Gallimard, 1938) et proviseur improvisé du lycée de Mourmèche. Parti cueillir la poésie dans les champs des « paranoïaques réactionnaires et des bavards gâteux », Queneau avait collectionné les bouquins des visionnaires astigmates, des bricoleurs atteints et des rimailleurs-si-j’y-suis. Après sa mort, dernière irrévérence, tout cet attirail de déraillés fut racheté à son fils par un drôle de libraire, il était là, devant moi, bientôt dispersé et constituait le noyau fêlé de l’énorme fruit du délire dévoré pendant cette nuit nivernaise dont toutes les heures, aussi, étaient sonnées . 

Il faut dire un mot du libraire qui, avant moi, et plus longuement, s’est quelque peu « ébranlé l’esprit » dans ces étagères de branquignols. D’une voix à la Claude Piéplu, et avant de m’abandonner avec son butin de moine érudit, il me raconta, avec l’art d’un comédien, les épisodes formateurs de sa vie. Né à Saverne (Alsace, 1945, la France comptait ses habitants : 40 300 000), Gérard-Léon Oberlé développa son entendement entre l’école primaire des bonnes sœurs et l’Université de la « Sœur-Bonne ». Puis il enseigna six mois dans un lycée de Metz, vocation interrompue par un jet d’encrier sur la personne d’un inspecteur d’Académie. Ayant ainsi prouvé son anticonformisme, il se fit libraire d’anciennetés à Paris, boulevard Malesherbes-folles puis dans le 9ème arrondissement, fournissant l’avoine rare aux bibliophiles pur-sang. Plus avide de lire (la poésie latine du XVIIIème ou les humanistes bizarres) que de manier du maroquin, il se replia (déplia), en 1976, dans son manoir, à lui vendu par trois vieilles et champagneuses filles. Il édita des poètes belges (Norge, Lucienne Desnoues), un Valdotain (P.Lexert), un scénariste notoire (Jean-Claude Carrière). Sinon, ce châtelain campagnard traqua les inconnus de la bibliothèque bleue et des romans gothiques. 

Un trait le résume, il le sert (avec deux doigts de scotch) : entre autres étrangetés, Gérard-Léon atterrit un jour « sans précaution ni plan de vol sur l’aérodrome de Paramaribo (Surinam) au milieu de militaires cubains, aux commandes d’un petit avion guyanais » dans lequel il avait entraîné « une rousse inoubliable, un barman génial de Cayenne et un jeune provincial de Moulins (Allier !) qui n’avait jamais quitté sa mère ». Oberlé a depuis permis que l’on se régale de son esprit à son propre tonneau, dans son Itinéraire spiritueux. Naguère donc, avec son compère Gilles Brézol, il recensa les désensés. « Aussitôt que la scribomanie a suscité un fou pour écrire de pareilles inepties, la bibliomanie ne manque jamais d’en susciter un autre pour les acheter » (Nodier).  Avant de perdre pied, pied où s’étaient bêtement réfugiées, avec les fourmis, le peu d’idées claires qui restassent à l’envoyé (l’échappé) spécial en Dingoland, il importe d’affiner la définition du fou imprimé et de l’ouvrage excentrique. En général (beaucoup de militaires en produisent d’ailleurs), on se trouve devant « un livre qui est fait hors de toutes les règles communes de la composition et du style et dont il est impossible ou très difficile de deviner le but, quand il est arrivé par hasard que l’auteur eût un but en l’écrivant » (Nodier toujours : bonne adresse). Ces cerveaux éperdus, précisait Queneau, ne sont « éventuellement internés que tardivement, à la suite d’incidents plus ou moins graves, d’épisodes évolutifs ou pour de basses et cupides raisons familiales d’honorabilité ou d’héritage. Ils ont tout le temps de mûrir une œuvre puis de la publier ». Enfin, et ce seront les derniers mots compréhensibles ( ?), acceptons comme un dû le diagnostic avisé d’Octave Delepierre (Histoire littéraire des fous, London, Trübner, 1860 ; in-8) : « La folie d’écrire est particulièrement une des maladies mentales de cette partie du globe (l’Europe), effet probable d’un excès de civilisation ». La nuit tic-taquait et toc-toquait. Dans l’escalier du hall, où délirait un philodendron, un mabouldogue alcoolique montait l’abrupte garde sur ses pattes vacillantes. Jaillies de pages infinies, des lignes aberrantes se perdaient dans le sable des yeux. Le café se fatiguait et le tabac n’était plus, comme ricanait un des auteurs, que la vengeance aveugle des Indiens. Or il fallait classer tous ces marrons de la vie, les spoliés, les révoqués, les persécutés dont les aphorismes de travers auraient cependant turlupiné la plus abstinente des attentions : « La vérité est le masque du mensonge », « tout est dans tout, mais autrement », « rien ne se crée, tout se perd », « les éléments d’un corps restent ce qu’ils sont jusqu’au moment où ils changent brusquement pour devenir autre chose » (Barbié du Bocage, 1888, dédié à Amélie, sa femme tant aimée), et différentes pétitions de principe.  A l’heure qu’il était, mieux valait faire l’impasse sur les débloqués célèbres même si la plupart n’ont pas laissé la moindre trace ailleurs que dans André Blavier, contributaire (allons ! il est tard), contributeur (peut-être) de l’épuisé n°4 de la revue Bizarre et anthologiste des Fous littéraires (Veyrier, collection « le rappel au désordre », 1982, presque autant de pages, réédité et augmenté depuis). On s’en tiendra aux patients de Gérard Oberlé en jalousant une clientèle déjà traitée, et cent figures joliment cintrées. (A suivre) 


Alain Garric, Libération, date à préciser. 

Un jour ça va marcher

   Que les auteurs déçus par cette rentrée, mal défendus, mal présentés, mal vendus s’encouragent par l’exemple de Manz’ie (une pensée, un regret, venue après la « manie Manon » d’hier). Rencontré en septembre 87 pour le voyage sous l’eau (Flammarion/Textes), il lâchait « Ah merde, est-ce que ça va marcher, on ne sait pas, ah ! ». Et il n’était pas un inconnu, depuis Warrant (Pauvert), il était même passé à Apostrophes (« Bien écrire c’est comment ? »). Il fut publié par P.O. L (à ses débuts, chez Hachette). Comment mieux faire ? Eloge posthume de ma femme encore vivante est paru en 98 aux éditions Verticales. On trouve ses livres chez les marchands du web et le dix-septième, La chambre des bateaux, est sorti l’an dernier aux éditions Comp’Act dont « chacune des publications est réalisée sous la pression de la passion, disaient leurs créateurs, et dans la conscience douloureuse du temps qui s’enfuit, et s’enfouit ». Ils ont mis la clef sous la porte, allons bon. Mais Manz’ie est parmi nous. Il existe. Allez, ça va marcher, un jour ça va marcher pour tout le monde.

Manz'ie des profondeurs


Déjà oublié le nom de celui qui, à la mi-août, partit pour traverser l’Atlantique à la rame et, bientôt, signala sa détresse. Quelqu’un ou quelqu’un d’autre. En tout cas, le temps de renverser deux ou trois montagnes liquides de livres, voici la page de Stevenson dont cet oubli, si l’on peut dire, portait le souvenir : « quelque chose au tréfonds de moi, une partie de mon cerveau, une province de mon être propre, avait rejeté l’allégeance et s’était établi à son compte ou peut-être pour le compte de quelqu’un d’autre – c’est là – qui manipulait la rame (En canoë sur l’Escaut, la Sambre et l’Oise). Tout cela pour dire que lorsque Manz’ie découvrit la pagaie (mot importé du malais pengajoeh par un ambassadeur au Siam), sa pelle de bois, son bien le plus précieux à serrer dans la main, il put la brandir, tel un calicot, en vieux « militant pour l’abolition des identités », pour le démantèlement des « carcérales limites » du pronom. Venu tard à la lecture, il croyait, petit garçon, que tous les livres étaient écrits par le même auteur, sans nom, sans âge, sans forme. Borges, dans sa bibliothèque, confirma cette vérité, une claire vérité d’aveugle puisque, tandis que le vieil Argentin s’enfonçait dans la nuit jaune, une épidémie, dans le sud algérien, noya le regard du gamin, maladie noire qui deviendra son encre, brouillard qui sera sa seule certitude. 

Sa mère, infirmière militaire, le soigna et lui redonna le jour. Le jardin était rempli de tirailleurs et de légionnaires. Manz’ie, nommé et nourri par les femmes (« j’ai jamais croqué de l’argent de mec »), dissous dans le féminin, grandit pieds nus dans un mélange racial et religieux : « Je n’ai jamais pu admettre de n’être pas à la fois musulman, catholique et juif, Andalou, Corse et Calabrais ». Le solvant recherché prendra la couleur grise de l’eau, jaillira des fluidités opaques du blues, circulera comme une lymphe, une humeur cardinale, entre la parole et l’écrit. A seize ans, Manz’ie fut rapatrié à Pigalle, une chambre rue Coustou, derrière la place Blanche. Dans la rue, l’aventure, celle qui ne se sponsorise pas, le survoltage, le révoltage, et les fusibles de l’amitié. En Algérie, sa mère l’avait « impliqué dans ses devoirs d’écriture », des lettres au proprio, des mots à la famille, des riens mais cela commençait à gratter, à musiquer, à s’enkyster dans la côte d’Adam de cet « entre-femmes », dans sa côte d’alerte.  A Pigalle-Cigale – Manz’ie bossait alors dans une maison d’édition – le féminin l’engrosse, c’est son mot donc le mot, d’un bouquin, Warrant, refusé, refusé, retenu, accepté par Pauvert en fin de compte et en début de la faim d’écrire qui se déclare sur « le radeau du corps ». C’était en 1967 et la critique lui donna trop de l’avenir d’un grand romancier. Il s’en foutait de l’avenir (« on touchera quand notre présent ? »), comme si l’on promettait un futur passionnant à un archéologue. Il y eut la Dame et le fou, le Marionnettiste (« un conteur hors du commun » – Le Figaro), puis le trou, un grand trou. On ne décrit pas. « C’est dit là où ça doit se dire » ». Dix ans passent, puis viennent, serrés, Fonds de stock et arrière-boutique (ed.Thot), Répertoire pour un piaf masculin (Denoël), l’œil orphelin (Flammarion). Pour en citer trois, le dernier venu des premières années, à perte de vue, on l’a dit. Et à perte de mémoire (« quelle phrase perdue mouille ma tête »), amnésie volontaire, engloutissement – l’eau qui fait « psy » – mais sans noyade, avec, au contraire, la volonté de rester sous la surface, bouteille pleine de mer au fond de l’océan (« Conrad, London, Melville et Stevenson, je vous en prie, chers camarades, buvez-la »). Un saumon à la chair rose-bébé sur son trajet de remonte-mémoire. 

Répétition saisonnière de l’effort d’écriture, comme cette fois un paysan sur sa terre (il y eut un oncle « bousculeur de mottes »), coup de pelle devenu coup de plume, coup de plume égal au coup de rame, avec ces encoches dans la vie que la marine appelle des dames de nage. Une revenance sans fin, dans les rythmes de Sonny Rollins, Thelonious Monk, Mary Lou Williams, Art Tatum : Manz’ie – jazzie. Voilà le Voyage sous l’eau, à mille pieds de profondeur sous la souvenance bleue. Un périple sans mappemonde, un « roman sans domicile fixe », la page blanche est la seule propriété de l’auteur : « Je fais de la contre-information, c’est balèzement nécessaire ». Dit autrement : « Seul ce que j’arrache à l’imagination arrive ». Nul besoin de savoir : « Un inconnu est mon plus proche parent ». Seuls les mots pris en filature pelotent le souvenir et son odeur de laine mouillée. A quarante-sept ans, ou quarante-sept mille, Man’zie ajoutait ce gros bouquin de songes à son puzzle de brouillard. « Ah merde, est-ce que ça va marcher, on ne sait pas, ah ! » 

Alain Garric, chronique « D’autre part », le Magazine littéraire, septembre 1987.

mardi 28 août 2007

La manie Manon

Rentrée littéraire. Comment se faire lire pendant des siècles. 

Lire, lire, s’endormir sur la joue d’un livre, l’après-midi des dernières journées d’août, déjà si pâles. Pressées les unes contre les autres, empilées sur les tables des libraires, les jaquettes colorées, les couvertures attendent qu’on les prennent dans ses mains. Et à côté, le rayon papeterie, les carnets, les cahiers en papier recyclé appellent les mots. Ecrire, écrire sur la peau d’une page. Oui, et en dessous des nouveaux plaisirs ? 300 millions de livres bientôt emportés vers le pilon. Qui lit, qui écrit devrait aller voir, c’est à Villeneuve-le-roi, rue de la Pierre Fitte (Déchets Industriels Banals). Murailles de papier déchiqueté, tout autour de soi, ce sont nos vanités. Et, à terre, ces titres. Elle, lui,  ici ? A quinze euros la tonne. Mais jamais Manon ne s’y trouva. Qui écrit, qui lit doit chercher l’impénétrable secret qui toujours la maintient au-dessus de l’abandon, du désintérêt, de l’oubli ? Critique faible, génie du marché, naturel, « valeur humaine impérissable » ? Quand toutes les bibliothèques auront disparu, elle restera. Et pour ne rien avoir à désirer dans la solitude, il faudra y être avec Manon. Leçon de survie.


Auteurs, peuple de génies peu intéressés par les chiffres de vente, découvrez l’art - si affligeant - de se faire lire, avec la folâtre, innocente et perfide Manon. Voici le lourd casier : sur deux siècles et demi (1731 à 1981), le très attentif Jean Sgard (L’abbé Prévost, Labyrinthes de la mémoire) a dénombré – seuil minimum (et bien dépassé depuis) – 234 éditions différentes de l’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, écrite en quelques soirées glacées d’un hiver hollandais par Antoine-François Prévost d’Exiles, dit l’abbé, âgé de 33 ans, « premier écrivain moderne à se comporter en professionnel ». Cachée, avec ses gravures polissonnes, sur les étagères secrètes, abandonnée, en édition bon marché, dans une chambre d’auberge, ânonnée, en collection classique, sur un pupitre d’école (Lagarde et Michard : « Commenter le ton de Manon. Est-elle sincère ? »), cette histoire, la plus reproduite de notre littérature, aurait-elle plus de qualités qu’il ne convient aux « pestes-sellers » ? Ou alors… 

Ou alors, comme s’en gaussait Michelet (en 1863), « les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j’allais dire lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes contre elle ne gardent pas leur jugement ». S’il nous en reste un gramme, examinons. Que ce mince bouquin se soit glissé dans le vélin des tirages limités comme dans le denim des poches de jeans ; que la dépensière Manon soit apparue (par exemple, à l‘époque du marché noir) telle une valeur refuge bibliophilique ; que son inconstance ait été, depuis le romantisme, le pilier des catalogues de grande diffusion ; en somme, « que ce petit roman mette en œuvre toutes les lois qui gouvernent le marché du livre » (Jean Sgard) : cela n’est pas le produit peccamineux d’un coup d’éditeur dans les dessous de la mode. L’étincelle de l’abbé (mais il hésita tant entre le petit col et la grande route qu’il vaut mieux l’appeler Prévost d’Exiles, ce beau nom de nulle part) fut, à la fois, d’user de la « liberté hollandaise » et de cibler (atroce mot du présent) le bon goût de l’époque. Nudité de Manon et style dépouillé. Plus largement, sa lumière aura été de jouer avec toutes les stratégies du double.


Et de lancer son Histoire sur deux chemins.



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D’abord, et dès le dix-huitième siècle, l’opinion s’émut (s’enticha) d’un personnage qui parlait comme Sénèque et agissait comme Pétrone. Le nouveau dictionnaire historique portatif (MDCCLXXIV) déplorait « qu’un homme capable des productions les plus belles et les plus utiles, ait consacré la moitié de sa vie à un genre pernicieux, l’écueil de la vertu, l’opprobre de la raison et le délire de l’imagination.» C’était fustiger l’abandon par Prévost de l’érudition bénédictine (et la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés) pour les turpitudes temporelles du roman. Cependant, puisque ceux qui cherchaient les raisons d’un succès finissaient tous par trouver celle du « naturel », la critique biographique la traduisit bientôt en « vérité ». Sainte-Beuve rejette l’idée de l’œuvre (« si l’on pouvait supposer que l’auteur en a conçu un moment le projet, l’invention dans un but quelconque, on ne le supporterait pas », cité par un récent introducteur (en Livre de poche Classique). Manon avait existé, à l’instar de la Dame aux camélias, et Prévost avait vécu les malheurs de Des Grieux. On découvrit, qu’adolescent, et pour une liaison, un conflit l’avait opposé à son père. Que, pendant son exil hollandais, il avait pris pour maîtresse goulue (d’ailleurs surnommée « La Sangsue ») une certaine Lenki Eckhartd – maîtresse Eckhardt ! Qu’il avait donc anticipé les Confessions rousseauistes, ce qui est juste mais pas sur le plan de l’authenticité. 

Sans doute, Prévost et Des Grieux savent laisser en plan une page de saint Augustin pour passer reprendre l’épée à la friperie du monastère. Sans doute, l’auteur attaqué répondit-il dans une apologie : « Vif et sensible au plaisir, j’avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demande bien des précautions qui m’échappèrent. Je laisse à juger quel devait être, depuis l’âge de vingt jusqu’à vingt-cinq ans, le cœur et les sentiments d’un homme qui a composé le Cleveland à trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin d’un engagement trop tendre me conduisit au tombeau : c’est le nom que je donne à l’Ordre respectable où j’allais m’ensevelir » (à noter le noir vocabulaire du roman gothique). Mais s’il indique la voie de la sincérité, ne serait-ce pas pour mieux fourvoyer ses lecteurs ? Jean Sgard n’en doute pas : «  Le lecteur d’aujourd’hui sera surtout sensible à une infinité de signes qui nous invitent à ne pas prendre pour argent comptant le récit le plus émouvant. Si un éclair de vérité surgit, il faut le chercher dans ces effets d’échos, de miroirs, de parallèles discrets qui nous permettent d’échapper un instant à la perspective du récit. » S’agit-il d’une tentation de la critique moderne ? Dans ses Mémoires et aventures d’un homme de qualité (dont Manon Lescaut forme le tome VII), Prévost d’Exiles pratique sans se lasser l’enchevêtrement (ce que Chrétien de Troyes appelait la « conjointure », nom proposé pour le « roman ») afin de tisser l’intrigue. Deux phrases résument la méthode : « J’escamotais assez légèrement pour tromper les yeux les plus habiles » (Manon) et « quelle fidélité attendre d’une plume conduite par l’amour ? (Histoire d’une Grecque moderne). Quel est le sujet de Manon ? La trahison, les trahisons. 

Couple, doublure, dilemme, répétition, ambiguïté : Prévost d’Exiles a plus d’une manière de piquer des deux. Et autrement encore : récit aristocratique ou veine populiste ? Langage théologique ou libertin (« délectation ») ? Bonheur fou ou désespérance ? Madeleine en pleurs ou Manon en rires ? C’est tout le style guilloché de Prévost, vivacité et diplopie : « Mais l’opinion qu’elle avait de son innocence était précisément ce qui causait mon désespoir. » Mieux vaut croire, avec son dernier exégète, à « cette démarche du romancier qui fonde son identité sur ses propres personnages, qui semble émerger lui-même de l’univers romanesque et se situer à part, entre le réel et le fictif. » Notre Homme de qualité, ne l’oublions pas, écrit dans la première moitié du dix-huitième siècle, entre les passions (le jeu de Lego de Descartes, les esprits animaux de Malebranche) et la « nature ».  Dans ses Châteaux de la subversion, Annie Le Brun reconnaissait : « Plus qu’à tout autre, c’est à l’abbé Prévost que revient le mérite d’avoir mis en évidence le lien organique entre les délires du cœur et ceux de la nature. » Les voyages incessants, rapides et lents, qui traversent Manon (carrosses et charrettes), ce mouvement qui fait l’attrait de ses récits, transfigurent l’agitation des êtres, les « transports » de l’amour et la fatalité de la mort. Jean Sgard : « les récits de Prévost, comme les pyramides, sont tournés vers l’intérieur. Le narrateur nous y entraîne, par un dédale de couloirs et d’appartements, vers une chambre secrète où dort une morte. » Toutes les anecdotes (anekdota : ce qui est inédit) implosent en destin. Des Grieux se précipite à sa perte sans plus d’immoralisme qu’en montre une pierre dans sa chute. Dans sa rêverie profonde, il « s’ensevelit ». Son commentateur a bien compté les neufs mois qui séparent l’inhumation de Manon à la Nouvelle-Orléans et le retour de Des Grieux à Calais où il raconte le drame ; deuil qui donne naissance à l’écriture, écrivain d’un récit qui le tue. Parfois cela est dit avec un humour candide. Décidé à s’échapper des rets où le maintient « une figure capable de ramener le monde à l’idolâtrie », Des Grieux forme dans sa volonté fragile un système de vie à la campagne : « J’y faisais entrer une maison écartée, avec un petit bois et un  ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d’amis vertueux et de bon sens…mais, à la fin d’un si sage arrangement, je sentais que mon cœur attendait encore quelque chose, et que, pour n’avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il fallait y être avec Manon ! » Il fallait y être en Manon (« je soufrais mortellement dans Manon »). Une fable qui courut sur Prévost, assez effroyable dans son énoncé illogique, indique bien, en noire revanche, cette torsion labyrinthique de ce qui est mort dans la vie : frappé par une attaque d’apoplexie dans la forêt de Chantilly (1763), on prétendit qu’il fut tué par le médecin chargé de pratiquer son autopsie. Seul moyen peut-être de le mettre à l’abri des passions (« Délivrez-nous de l’amour »). Et non du mal. 

Laissons le terrible : il y a le plaisir (le versant Pétrone), et Cocteau, qui provoqua, après-guerre bien des rééditions, arpentait celui-là : « Quel cortège aux flambeaux de joueurs, de tricheurs, de buveurs, de débauchés, de descentes de police ! C’est ce parfum crapuleux de poudre à la maréchale, de vin sur la nappe et de lit défait qui donne à Manon la force de vivre à travers les siècles et de ne se point confondre avec d’autres figures dont les mouches et le sourire ne suffisent pas. » Est-ce ce que Lagarde et Michard nomment « la valeur humaine impérissable » dans leur manuel et qui, selon eux, valut à la coquine cette « illustre destinée » ? Accueillante Manon, elle se plie à tous les discours (Maupassant, pour qui elle était « la femme tout entière », cite Des Grieux : « Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d’en manquer » (voir en édition « J’ai lu »). Dans Manon, bien des entrées. Mais peu de sorties, prévient Jean Sgard. Pourquoi insister ? Chacun connaît l’histoire, ne serait-ce que celle-là, ricochant sur ses deux cent cinquante éditions, les opéras qui s’ensuivent et tous les arrangements du peuple singe des petits imitateurs. Sinon comme Prévost débutait : « Je suis obligé de faire remonter le lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois… » 

Alain Garric, Libération, 26 août 1986.

vendredi 24 août 2007

Nabokov l'enchanteur (fin)

La publication du prototype de Lolita, oublié, perdu, tenu secret pendant un demi-siècle, relance ses lecteurs, quelques mois après l’affaire de Roman avec cocaïne, dans les entrelacs de la création nabokovienne. L’enchanteur  (synonyme d’écrivain) ouvre maintenant la cage de ce grand singe du jardin des Plantes dont l’activité artistique a accompagné, en postface, toutes les éditions de son chef-d’œuvre : c’était l’image d’un homme enfermé derrière « les barreaux de sa passion ».

Où en sommes-nous ? Le singe. D’abord, quelques morceaux choisis, des extraits de presse. Lolita, « c’est un des portraits les plus lugubres qu’on ait tracé de l’amour, cet acte peu seyant et somme toute ­ici l’auteur devient grave – impossible » (L’Express). « Si vraiment il existe plusieurs exemplaires de ces nymphettes de par le monde, il faut réviser la loi sur le détournement, et fixer l’âge de la fillette auquel un homme est responsable de l’avoir forcée à… on ne sait plus » (Revue parlementaire). Ou encore: « Il y a dans ce livre un accent de vérité qui saisit. Le récit est mené de façon confuse, mais l’intérêt faiblit rarement ; on est comme fasciné par les êtres étranges et pervers qui défilent devant nous. Ce n’est peut-être pas un « grand » roman, mais c’est certainement l’un des plus originaux de ces dernières années » (Bulletin bibliographique de l'Institut pédagogique national). Une journaliste : « Cette déplaisante histoire est présentée et contée avec talent. Autant dépenser son goût et son temps à orner une fenêtre qui donne sur un mur ». Ou, Kléber Haedens, qui alors était la parole sur les livres : « Une prodigieuse parodie du roman américain halluciné par les obsessions sexuelles et les enquêtes délirantes de la psychiatrie… tout le livre tremble d’un rire emporté, avec des moments tendres, voluptueux et hagards qui lui donnent une étrange fièvre. » (Paris Presse). 

Il faudrait lire Nabokov comme il percevait les lettes imprimées d’un livre : en couleur (cas d’audition polychrome).  Parvenir à comprendre sa faculté d’irisation (attraper un simple « bleu » ou un « cuivré » - des lycénidés : leurs ailes sont colorées par diffraction de la lumière). Aussi, afin de répondre à la question : la nymphette (elle ne porte pas de nom) de l’Enchanteur est-elle une première apparence de Lolita ? il faut observer un phénomène de diffraction. Dans Mademoiselle O (1939, aussi, écrit directement en français), le narrateur décrit la chambre, en Russie, de cette gouvernante d’origine suisse. Il s’arrête sur un « porte-plume nacré avec au bout un tout petit trou par où, en approchant l’œil, si près que les cils crissaient, on pouvait admirer le château de Chillon [proche de Montreux, sur le lac] sous un ciel azuré et rose ». Dans Autres rivages (1947), la même chambre de Mademoiselle est visitée, avec son odeur de pomme oxydée. Cette fois, la phrase ne montre qu’« une carte postale illustrée d’un lac et d’un château, avec des paillettes de nacre pour figurer les fenêtres ». Mais, cinquante pages plus loin, se pose l’autre bout de l’arc-en-ciel. Nabokov raconte sa passion d’enfant, à Biarritz, pour une Colette et signale l’achat, en souvenir, d’un porte plume en écume de mer « présentant un tout petit œilleton de cristal dans sa partie ornementale » : une vue de la baie. Dans Brisure à senestre, même jeu à distance avec un porte-plume à optique et qui renvoie au début de l’histoire. Et, pour Sebastian Knight, la nacre sert de cadre, cette fois, à une photographie de Chillon. 

Dans Lolita, on aperçoit sans peine des reflets venus de l’Enchanteur : « Un jour (c’est au chapitre V), une petite déesse en robe écossaise abattit avec fracas sur le banc, tout contre moi, son  pied lourdement armé d’un patin à roulettes, et me traversa le cœur de ses bras graciles et nus en se penchant pour resserrer la courroie – et je me dissolvais dans le soleil… », ce qui est tout le début de l’Enchanteur. Et ce qui en marque la fin passe en grondant vers le milieu de Lolita : « L’avenue… dégénéra en un manège odieux, infesté de camions cyclopéens ». Mille exemples de similitudes où tout cependant diffère. Mimétisme trompeur comme dans « cet autre V.N., la Visible Nature », ou plutôt, quelque chose comme (pardon !) ce gynandromorphisme bilatéral qui colore dissemblablement les deux ailes de certains porte-queue, tant recherchés par les collectionneurs. Le Dr John Ray, celui qui présente la confession d’Humbert Humbert est (à bien noter) l’homonyme d’un fameux lépidoptériste auteur d’une Historia Insectorum (1710), ce qui est presque une Historia Incestorum.   

Il n’y a pas lieu, encore, de s’arrêter à un constat hâtif qui ferait de l’Enchanteur la chenille empoisonnée de Lolita. Autant remonter à des états larvaires. En voici un, dans le Don (Darn, 1935-37, à Berlin). Un certain Boris Ivanovitch parle : « Ah, si seulement j’avais un peu de temps, quel roman je ferais en cinq sec ! Tiré de la vraie vie. Imaginez ce genre de chose : un vieux type – mais encore assez vert, fougueux, assoiffé de bonheur – vient à connaître une veuve, et elle a une fille, presque encore une enfant – vous voyez ce que je veux dire – quand rien n’est encore formé, mais qui a déjà une façon de marcher qui vous fait perdre la tête. Un joli tendron, très blonde, pâle, avec du bleu sous les yeux (j’abrège)… Cette histoire, voyez-vous, est arrivée à un de mes grands amis, un jour, au pays des fées quand le vieux roi Dagobert était encore vert ». En langage simple, tout est dit. Même les fées (mais il manque toujours l’artiste-singe : aucune crainte, il ne peut s’échapper). Laissons Mariette, la petite bonne de Brisure à senestre sur les genoux de Krug, et Margot dans la Chambre obscure. Cherchons les fées derrière le miroir. 

Nabokov (à la BBC, 1962) : « Enfant, j’étais un petit illusionniste. J’adorais réaliser de simples tours de magie, transformer l’eau en vin, ce genre de choses… » Son premier livre fut une traduction d’Alice (Ania au pays des merveilles, 1924). Rapidement, vint une première irisation, peut-être : l’Elfe-Patate (c’est dans Une beauté russe). Le bon Lewis Carroll, ce vieux Dogson, a-t-il à voir là-dedans avec Frédéric Dobson, le nain, sa marche trottinante, sa montre, son chat et à qui l’initiation est offerte par la femme de son ami. Qui est son ami ? Un prestidigitateur, un magicien, un enchanteur. Pourquoi tant de « monstres », M.Nabokov ? – « Parce que ce qui intéresse l’art, c’est l’individu aberrant dans l’espèce » (tel le papillon bizarre pour l’épingleur). Une nouvelle marche : à la fin des années 1830, Gogol, qui ressassait ses Âmes mortes, glisse une lettre dans une enveloppe : « Si quelqu’un eût pu voir les monstres qui s’étaient échappés de ma plume, il en aurait frémi ». Et où pose-t-il son porte-plume ? Où poste-t-il la lettre ? A Vevey, sur le bord du lac Léman. Et qui, M. Nabokov, publia un essai biographique, Nicolaï Gogol, en 1944 ? Monstres et démons : « J’aime chez Nabokov la notion de personnage monstrueux » (John Updike). Carroll le pique-niqueur, Gogol le fou, deux marches d’un escalier abrupt. Pouchkine et sa « fine, pâle et si jeune » Tatiana de Eugène Onéguine (traduit par Nab), « Mamans, scrutez de vos pucelles / Très sévèrement le maintien ». Pouchkine et son duel mortel avec d’Anthès (le nom : songer au Dantès de Monte-Cristo dont la fiancée Dolorès donna son nom à Dolorès Haze : Dolly, Lolita. Et penser aussi à Dante. Parmi ses ancêtres directs, Nabokov aimait citer un prince de Vérone qui abrita Dante l’Alighieri et baptisa sa petite fille. Les nymphettes de son descendant n’ont-elles pas toutes le profil « florentin » ? Pouchkine, Byron et Sterne, puis une autre volée de marches : Proust (la Prisonnière), Poe (Annabel Lee), Mérimée (Carmen, Colomba), Shakespeare (Cordelia). Une date : 1274. L’Eglise condamne la célébration de l’amour adultère. Dante (Béatrice), Cavalcanti (Mandeta), Pétrarque (Laure), puisqu’ils ne peuvent plus poser la poésie sur l’interdit des femmes mariées - inspiratrices et bénéficiaires de l'amour courtois - inventent les impossibles « petites filles » ou les reprennent aux poètes de Rome, Cynthie, Délie, Corinne. 

Qui, le premier, employa le gracile et cruel mot de nymphette ? Non, pas Ronsard, toujours avancé (« Petite Nymphe folâtre / Nymphette que j’idolâtre ») : Lemaire des Belges, de la génération précédente (qui a aussi écrit le passage le plus cité de « Rabelais »), dans la « Première epistre de l’Amant verd » (« et avec eulx les féës et les nymphettes / Tout alentour faisans joyeuses festes »), pour la rime ? Du côté langue anglaise, Dmitri Nabokov : « Le mot « nymphet » fut employé probablement pour la première fois par le poète Michael Drayton en 1612… Il n’est pas exclu que la prédilection de Nabokov pour ce mot ait été influencé par « nymphe », dans le sens d’état intermédiaire dans la métamorphose des insectes, et peut-être par l’existence de la famille de papillons Nymphelidae. Les Nymphes grecques ont peut-être aussi joué leur jeu. Mais ce qui compte, c’est que Nabokov l’a utilisé dans un sens absolument nouveau ». Cher Dmitri. 

La nymphologie de Nabokov, en tout cas, vécut sa renaissance dans le temps de ses chasses aux papillons sur les routes des Etats-Unis : 240.000 km, Vera au volant (Plymouth, Buick, Oldsmobile), de motel en motel. Dmitri : « Nabokov a sans doute utilisé, à sa manière, beaucoup de ce qu’il avait observé pendant leurs voyages à travers les Etats-Unis… Il est vrai que Nabokov appelle « les nerfs du roman » les tintements entendus sur une pente près de Telluride, Colorado, où il a capturé la première femelle de Lycaeides sublivens « Nabokov », village qui se trouve dans un « cul de sac » (…) à la fin de deux routes convergentes, l’une venant de Placerville, l’autre de Dolores. Il est vrai, aussi, que dans la grotesque scène finale du roman, quand Humbert arrive chez Quilty, il lui demande : «… rappelez-vous une fille nommée Dolores Haze, Dolly Haze ? Dolly nommée Dolores, Colo. »I 

Sources abondantes («murmure bienvenu du nom-source, du nom fontaine : ces roses et ces larmes dans Dolores » se chantait Nab.), et embouchures à l’autre extrémité : le jour de son douzième anniversaire, Ada « fut autorisée à porter sa Lolita (hommage à la petite andalouse du roman d’Osberg – magicien d’Oz) : jupe noire assez longue mais fort noire et fort légère… » : les mains de Vladimir, couvertes de poudre dorée, sont celles d’un « aurélien », nom porté autrefois par des entomologistes en raison de l’aspect des chrysalides des Nymphalidae. « Certaines de mes plus grandes préoccupations, livrait Nabokov, sont des taches de couleur microscopiques (Intransigeances) ». Il y avait eu aussi les taches de peinture (irisation : le dessin au fusain) d’un singe paysagiste de sa captivité. Au journaliste du Figaro Littéraire qui l’interviewa à la fin du cocktail chez Gaston Gallimard (non pas le déjà professionnel Bernard Pivot, qui pourtant écrivait dans son roman, un livre au reste assez joliment tourné : « L’amour [des livres ?] est un véritable métier »), Nabokov avait expliqué : « Oui, Lolita – et à fortiori l’Enchanteur – c’est l’homme attaché à la grille, aux barreaux de ses passions, et qui se débat. Lolita, la petite nymphette, c’est la beauté. L’idée sexuelle dépend de la beauté, contrairement à ce que pense Freud. Le charme sexuel est un tout petit détail de la beauté du monde. » Laquelle, on le sait, est un nymphini.




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Alain Garric, Libération, 30-31 août 1986. 



mercredi 22 août 2007

Nabokov l’enchanteur

D’où sortait-il cet Enchanteur ? De Paris, d’un incinérateur d’Amérique, du Royaume des livres perdus ? Et qu’est-ce qu’un singe parodique du Jardin des plantes avait à voir avec la première palpitation de Lolita ? 
Qui croit tenir le mot de la fin ne saisit qu’une ombre rapide. Un livre paru au printemps 2007, Lolitas et petites madones perverses (aux Editions universitaires de Dijon, précision), sous-titré Emergence d’un mythe littéraire, reprend la retentissante nouvelle partie d’Allemagne il y a trois ans. Michael Maar, un universitaire allemand, annonçait dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung sa découverte d’une nouvelle intitulée Lolita dans un recueil de l’écrivain Heinz von Eschwege, la Joconde maudite, publié en 1916 (l’auteur, de son vrai nom Heinz von Lichberg, journaliste célèbre sous le IIIème Reich, mourut en 1951). L’histoire d’un homme d’âge mûr et de la toute jeune fille de sa logeuse, funeste réincarnation d’un amour ancien. C’est bien elle et c’est bien lui. Michel Maar, dans son livre de 2005 (Lolita und der deutsche Lieutnant, Suhrkamp), parlait à propos de Nabokov de « cryptomnésie », de mémoire cachée. Peut-être, sans doute. L’écart littéraire est tel qu’il ne saurait y avoir plagiat (Nabokov plagiaire ! Le paon plagiant le geai). D’ailleurs, la Lolita de Heinz von Eschwege était déjà donnée pour un pastiche de E.T.A Hoffmann. Dans son travail consacré aux « petites madones perverses » (expression attribuée à Joyce), Sébastien Hubier parcourt la cascade irisée de ces innocentes fâcheuses, de la « cointe et belle a demesure » des fabliaux, à la Süsse Mädel austro-hongroise et au dernier avatar, le Diario di Lo (Venise 1995) qui est tout bonnement le livre de Nabokov raconté par une nymphette sans voix et sans talent (en vérité, Lolita, Dolorès, Dolly, Lo, Lolibelle, Lolibellule, « intellectuellement, n’était qu’une fillette odieusement conventionnelle » se consolait l’immonde Humbert Humbert). Maurice Couturier, le dernier traducteur en français de Lolita (espérons qu’un prochain ne tardera pas) et éditeur, dans la Pléiade, des romans de Nabokov, rappela quelques autres apparitions de la fillette pendant une conférence tenue dans la maison natale (Museum Nabokov) à St-Petersbourg (2001) : un texte d’Isidore Gès, En villégiature, Lolita (1894), Les Chansons de Lolita de René Riche (1920) ou un passage de Valéry Larbaud (Des prénoms féminins, 1927) : « Lolita (il parle des prénoms espagnols) est une petite fille. Lola est en âge de se marier. Dolorès a trente ans…Un jour, inspiré par l’amour, je murmurerai : Lola. Et le soir de mes noces, j’aurais Lolita dans mes bras ». Maurice Couturier remarque que « ce passage préfigure étrangement le célèbre paragraphe d’ouverture de Lolita ». Puis il mentionne de plus récents surgeons. Mais, grâce à Dieu et au Démon, les préhistoriens n’ont pas encore tout fouillé et tout exhumé. « Ainsi subsistent les aurochs et les anges… »

Le premier qui dira papillon aura gagné le droit de le décrire : inopiné, palpitant, impalpable (le mot compte pour dix), orange et bleu, ses ailes de papier poudré battant comme des cils sur des ocelles mauves (et allez donc), son mince dos couvert d’un noir duvet de signes. Est-ce un livre ? Qui le sait ? Il faudrait pouvoir l’attraper, d’un mouvement rapide du poignet qui, associant la fatalité du tennis à la joie terrible de la chasse, enverrait (sans l’endommager) la littérature au fond du filet. Quand seront épinglés, sur le liège du vocabulaire, une nymphette et un lépidoptère, sans oublier le pincement expert des doigts qui écrabouillent leur âme minuscule, chacun, d’une légère pression à la base, entrouvrira le dernier Nabokov, revenu du Royaume perdu, et s’attellera à une théorie générale du roman dont le magicien Vladimir, avec quelques jolis succès de la subjectivité, avait démontré qu’elle n’existe pas. Illusion. Foulards de couleurs et lapins blancs. 

Or, illusion d’illusion faisant réalité, toute la planète bleue s’occupe du destin livresque de celui qui avait glissé d’un continent à un autre sur sa troïka de langues : le russe, le français et l’anglais. A Paris (rentrez prudemment) est édité en première mondiale cet Enchanteur. A Moscou, le rédacteur en chef de la revue Moskva a déclaré à la Literatournaya Gazeta : « je crois que le moment est venu de restituer V.Nabokov à notre lecteur ; nous allons tenter de faire connaître la Défense Loujine (à noter le restituer). Avant-hier on apprenait que des extraits de ses mémoires (Autres rivages, des extraits du chapitre XIV, « Roi sur a7, reine sur b6 »…) avaient été publiés par une revue d’échecs ( ! – mais l’auteur aurait apprécié la parution de souvenirs mêlés à des problèmes d’échecs). A New York, Andrew Field, qui avait déjà donné, en 77, His life in Part, sort ce mois de septembre The Life and Art of Vladimir Nabokov, un « remake » qui ne charme pas la famille (voir la postface de Dimitri N. à cet Enchanteur qui nous arrive). En Nouvelle-Zélande, un autre universitaire, Bryan Boyd, très autorisé celui-là, prépare (pour l’horizon 88) une biographie littéraire (bien pleine).

A Montreux, Vera et Dmitri Nabokov rassemblent des souvenirs personnels et des dessins de leur époux et père. En juin prochain, nous aurons, en anglais, le premier tome de la Correspondance. What’s more ? Il reste bien une certaine Laura (l’Original de Laura, inachevé) que Vera et Dmitri n’ont « pas eu le courage de détruire » malgré la volonté de l’auteur, mais comme ils n’ont pas eu davantage celui de ne pas la respecter, on ne sait si Laura viendra un jour jusqu’à nous. Vprochem (au reste, comme Gogol faisait braquer ses phrases), nous avons aujourd’hui assez à contempler avec une « petite fille » et son Grand Méchant Loup à la baguette magique. D’où sort-il, au fait, cet Enchanteur ? De Paris. Vera : « Rue Boileau (notre troisième appartement) ». C’était en 1939 : les Nabokov avaient quitté Berlin mais n’avaient pas encore embarqué sur le Champlain pour aller saluer Miss Liberty. En russe, il avait achevé l’Invitation au supplice. En français, il avait abordé la NRF avec une conférence sur Pouchkine (« la vie d’un poète est comme le pastiche de son œuvre »). Joyce assista à la lecture de ce texte rapporte Alfred Appel Jr. dans son indispensable Annoted Lolita. En anglais, il achevait la Vraie vie de Sebastien Knight. 
Quant à Volchebnik (l’Enchanteur), la postface de son ultérieure métamorphose nymphale indiquerait : « C’est à Paris, à la fin de 1939… alors que j’étais terrassé par une attaque de névralgie intercostale, que je sentis la première palpitation de Lolita. Autant qu’il m’en souvienne, ce frisson avant-coureur fut déclenché, je ne sais trop comment, par la lecture d’un article de journal relatant qu’un savant avait réussi, après des mois d’esinge-1939.1187812550.jpgfforts, à faire esquisser un dessin par un grand singe du Jardin des plantes ; ce fusain, le premier qui eût été exécuté par un animal, représentait les barreaux de la cage de la pauvre bête. Il n’y avait aucun lien défini entre le choc que je ressentis alors et les pensées qu’il mit en branle ; celles-ci, néanmoins, se traduisirent par une nouvelle… qui fut le prototype de Lolita ». Il résumait l’intrigue, puis ajoutait (c’était en 1956) : « je la détruisis peu après mon arrivée aux Etats-Unis ». Trois ans plus tard, il adressait une lettre au président de G.P. Putnam’s Sons, l’éditeur américain de Lolita : « … aujourd’hui, alors que Vera et moi étions en train de rassembler quelques documents supplémentaires pour la bibliothèque du Congrès, nous avons retrouvé le seul exemplaire de cette histoire ». Pris par la naissante Ada, Eugène Onéguine et des traductions, Nabokov ni ne mit en anglais ni n’expédia le manuscrit réclamé par Putnam’s. Il refit surface en Suisse, lors des travaux d’archivage entrepris par Bryan Boyd. Dmitri en termina la version anglaise tandis qu’à Paris le nabokovien (cher Gilles, tant regretté) Gilles Barbedette, au fait de l’existence de ce récit surnaturel grâce aux travaux d’Appel Jr., posa sa candidature pour la traduction française. Les Nabokov le mirent à l’essai avec une plus courte nouvelle, la Bagarre ; elle parut dans City. Et voilà. 


Alors, le singe, l’artiste ? Comment définir le lien ? « Je suis obligé de faire remonter mon lecteur… » à l’époque d’un cocktail rue Sébastien-Bottin, chez Gallimard, en l’honneur de la sortie de Lolita (en français), le vendredi 23 octobre 1959. Oui, il convient de préciser (rappeler) que la gamine (tu parles !) avait eu droit à une sortie, version english, en septembre 55, mais toujours in Paris (et la première au monde) à Olympia Press par les soins de Maurice Girodias. Toute une aventure - mésaventure éditoriale qui part de ce jour de 1950 où la fillette (« oh, ma nymphette limpide ») et qui, d’ailleurs (vprochem), s’appelait alors Juanita Dark, fut sauvée par Vera de l’incinérateur (elle nous dit : « Mon mari se dirigeait vers l’incinérateur et je lui ai conseillé de remettre la décision à plus tard »). Et qui s’achève le 20 décembre 1956 (l’année de Et Dieu créa la femme) par un arrêté publié au Journal Officiel décrétant l’interdiction de vente sur le territoire français de vingt-cinq ouvrages publiés par M.Girodias dont Lolita (et dont, hélas ! le Bidet de Debby ou Tendres cuisses : que le lecteur se reporte à la colère de Vladimir Vladimirovitch d’avoir vu sa fantasque Lolita en compagnie de ces petits livres verts : la page 289 d’Intransigeances).  

Donc, cocktail chez Gallimard. Y’avait Dominique Aury (rien à voir avec Mademoiselle O), Raymond Queneau (avèke Zazie), Roger Nimier (haut conseiller littéraire). Puis y’avait Bernard Pivot, du Figaro Littéraire (il avait publié cette année-là un premier roman, l’Amour en vogue…). Et puis, il y eut beaucoup de presse pour la « petite Lo » (du fameux premier paragraphe, « un mètre quarante-huit en chaussettes, debout sur un seul pied »). D’ailleurs, elle était là. Lolita là ? Nabokov s’approcha d’une papillonnante mignonne, avec des tresses, et lui demanda, la félicita plutôt : « Mais vous vous êtes donc déguisée en Lolita ? ». Cette semaine encore, ce souvenir a fait hurler de rire Alain Robbe-Grillet : c’était sa femme, Catherine et (pssst !), elle n’était pas déguisée du tout ! Puisque je tiens l’auteur de la Jalousie, réglons un point. Invité par le (inégalé) journal Arts, il fut demandé à Nabokov de choisir un écrivain français comme interlocuteur pour un entretien. On pensait sans doute que la leçon romanesque allait être rude pour certains « théoriciens » et qu’ils allaient voir ce que… Eh bien, à la surprise générale, Nabokov demanda à parler avec Robbe-Grillet. C’était le seul qui l’intéressait ! Protestations attendues (penser à faire agrandir ma boîte aux lettres). (A suivre). 

Alain Garric, Libération, 30–31 août 1986. 

mardi 21 août 2007

Généalogie du titre

Il s’agissait de donner un nom à un journal. Une discussion s’ouvrit avec Cioran, maître titreur. Et une leçon de concision au moment d’une rentrée littéraire. « J’aurais dû m’arrêter au premier livre ».


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Au temps où Cioran partait de bon matin à bicyclette sur les routes de France (il roulait pendant des mois), ses haltes favorites étaient – car on ne parle pas ici d’un travelling writer – les cimetières, bien entendu. Il s’allongeait pour des heures parmi les sépultures et fumait cigarette sur cigarette (« j’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie », De l’inconvénient d’être né, IV). Un jour, il fut sorti de sa rumination par l’arrivée d’une femme enceinte qui marchait entre les tombes. Cette vision de l’abrégé suffira à justifier la leçon de concision qui semblait devoir être prise cet été-là, l’atelier de composition du journal en préparation ayant fait savoir que nous avions largement dépassé le million de signes typographiques. Et il fallait un titre, art délicat où Cioran s’imposait, même s’il regrettait que le plus beau de tous, Anatomie de la mélancolie ait été pris, dès 1621 par Robert Burton pour son « illisible chef-d’œuvre de compilation ». Tel fut le point de départ de la conversation rapportée ici, ramenée à ses propres paroles et citations puisque celles-ci restent, on le sait, le principal intérêt de ce genre journalistique. 

Disons sans attendre que le nom de ce Journal Littéraire ne doit rien à cet expert en titres, qu’il lui est même plutôt opposé et aurait préféré quelque chose comme Syllabes. Dont acte. Une question d’oreille plus que de sens : le caprice et l’arbitraire, selon Cioran, ont leur part dans un choix qui tourne vite à l’épreuve et à l’obsession. Décision capitale, le titre n’est pas un mot mais une affiche qui donne existence à un livre et une identité, même, à l’auteur. « Pendant cinq ans mon nom fut lié au Précis de décomposition, cela faisait partie de ma vie ». « Décomposition de quoi ? » demandait Léautaud à qui il avait été présenté avec cette casquette. Il eut, parfois, l’impression de frôler le ridicule lorsque, invité à un dîner, on annonçait « Monsieur Cioran, l’auteur de l’Inconvénient d’être né… »  Avoir le courage de donner un titre modeste n’est – il sourit – pas son cas. Il doit rendre compte des idées fixes et des malaises de l’écrivain. Sa traduction en diverses langues, avec ce fardeau de sens à charrier, vire au tourment. Ainsi, anathème (Aveux et anathèmes) a, dans la plupart des langues, un sens proprement religieux. Cioran feuilleta longtemps le dictionnaire du Dr. Heinrich Matutat, toujours à portée de la main, avec le Wahrig, avant de se décider pour Der zersplitterte Fluch (« la Malédiction en morceaux »). Ou bien, le Mauvais démiurge avait été traduit en italien Il demiurgo cattivo : « Dans la gnose, le « cattivo » est le dieu mauvais. J’ai expliqué à Roberto Calasso, l’éditeur, immensément cultivé, que mon livre n’était pas d’un théologien mais d’un dilletante. Une deuxième édition parut avec le titre que je proposais, Il funesto demiurgo, et cette indication : à la demande de l’auteur ! »

En espagnol encore, pour « décomposition » qui, mot à mot, désignait aussi la diarrhée, il suggéra le sombre et sonore « podredumbre » (pourriture) : Breviario de podedumbre. L’Espagne (dont Cioran fit le tour, non pas à vélo mais en train, non pas en touriste mais en « rebut des Balkans » cherchant, peut-être, une nouvelle langue à habiter) lui a aussi offert le mot d’amargura pour rendre celui de ses titres qu’il préfère, Syllogismes de l’amertume (« l’amertume n’est pas un sentiment arbitraire, elle implique une sorte de rigueur qui va très bien avec syllogismes) : Silogismos de la amargura, « c’est beau comme une profession de foi ». Dans le livre, d’ailleurs, cet aveu : « l’Espagnol que j’eusse aimé être… ». Une autre vie, dans laquelle il songeait encore à se sauver, comme le français, jadis, le détourna de la pensée du suicide. Il conseille aux dépressifs d’aller se bagarrer avec une langue, histoire, comme il le soulignait d’ironie, de « changer de déception » (la Tentation d’exister). L’exil a des « avantages », ainsi, « dans une langue d’emprunt, on est conscient des mots » et pour ceux du français, on est, preuve de cette conscience, plus attentif à leur « transparence ». Les mots existent en eux-mêmes, sans prolongements, ce sont vraiment des mots, nus et conformes, bons pour le service de la prose. Prose parfaite, prose d’idée, balayant les approximations et, dès qu’elle est bien tenue, donnant l’impression de quelque chose d’irréparable. Seulement voilà, pour tout ce qui est inévolué, dans le sens profond, cette langue passée par les salons ne répond plus. Il l’a écrit cent fois, Cioran, que la langue française « vidée de toute charge affective, et comme exempte de son origine, est fermée au primordial et au cosmique, à tout ce qui précède ou dépasse l’homme » (la Tentation d’exister). Et encore : « J’aurai dû choisir n’importe quel autre idiome, sauf le français, car je m’accorde mal avec son air distingué, il est aux antipodes de ma nature, de mes débordements, de mon moi véritable et de mon genre de misères (Exercices d’admiration).   Le roumain, mélange de slave et de latin, a un tout autre qualificatif : « bouleversant ». Dans son pays d’origine, il allait tester ses premiers titres sur les garçons de café, retenant celui qui, d’apparence, était le plus ronflant. Sur les cimes du désespoir, reprise, en fait, des poncifs de la presse : « Sur les cimes du désespoir, il s’est suicidé. » Evidemment.

Lors de son premier passage par Paris, en 1935 – il était venu pour un mois -, le jeune essayiste farouche avait failli mourir de rire dans sa chambre d’hôtel. Tout à son affaire personnelle (« j’ai toujours été du côté du Démon »), il avait acheté, dans une librairie du boulevard Saint-Michel un Evangile selon sait Jean. La sœur de Lazare disait à Jésus : « Si vous eussiez été là… »,  et le reste à l’avenant. Les salons. Il a raconté que, dans sa ville de province roumaine, il passait tous les matins, de dix à quatorze heures, devant une librairie et jetait un œil sur les livres nouveaux. « Un seul, à un coin de la devanture, paraissait avoir été oublié depuis des mois : Bestia umana (soit, la Bête humaine de Zola). De ces quatre années, le seul souvenir qui me hante, c’est ce titre là » (« Aveux…). Ce styliste, ce stylite presque, est fasciné par le barbare, le primitif, l’informe. Il est vrai que ses modèles syntaxiques furent « le juron, le télégramme et l’épitaphe » (Syllogismes). Cet attrait pour le succinct serait la conséquence, soit d’une tournure philosophique, soit de la privation de tout excitant (le tabac, c’était fini), soit d’une méfiance envers l’écrit, une lassitude prévue, un dégoût attendu. Un paysan roumain, un certain Coman, alla dire à un voisin lettré qui voulait le faire apparaître dans ses mémoires : « Je sais que je ne vaux rien, tout de même, je ne croyais pas être tombé si bas pour qu’on parle de moi dans un livre (l’Inconvénient d’être né qui, soit dit en passant, a donné en anglais The trouble with being born : on croirait entendre un homme qui se noie).    

Présenté autrement : « Ce qui est répugne à l’étreinte verbale » (Précis).  « Je devrais cesser de faire des livres par cohérence avec ce que j’écris ». Ce qu’il écrit est : « Tout succès est infamie » (Del inconveniente de haber nacido). Et cette année était venu le succès « humiliant » : 30.000 exemplaires vendus de Aveux et anathèmes. Un « viol » qui le laissait cassé. Cioran avait eu une discussion sur les livres de poches avec Michaux, qui était contre : « Il avait peut-être senti le danger. J’aurais dû m’arrêter au premier livre, mais j’ai toujours cru à la vertu thérapeutique de l’écriture. » Et l’honneur était sauf tant qu’il mettait vingt ans pour vendre 2 000 exemplaires des Syllogismes (et 400 à « la jeunesse dépravée de Berlin »). La leçon de concision (sa proposition de Syllabes, la musicalité tendue du mot, avaient-elles à voir avec son titre préféré?) s’achevait en nomenclature de la solitude, en catalogue du silence. Un million de signes typographiques n’avaient plus de place dans la conversation, à quelque titre que ce soit. 

Alain Garric, Le Journal Littéraire (baptême), 1986



lundi 20 août 2007

La soif exigeante de Mireille Sorgue

 
Voici comme promis – et avec son accord – l’article de Geneviève Brisac sur Mireille Sorgue. C’est le genre de personnage qui pourrait soudain « réintéresser » toute une génération. Des textes existent, il faudrait les rééditer sans fard et sans falsification.

Les mots dessinent une silhouette. Une gamine de dix-sept ans pas résignée à sortir de l’enfance, fidèle aux arbres et aux livres, fière de sa gaucherie âpre, de ses genoux écorchés. Elle aime les êtres bourrus, moins suspects de triche, les défis qu’on se lance, les goûters de crêpes et la confiture d’abricot. Elle est sage, pas facile, hésitant entre le don absolu et la sauvagerie. Elle méprise les manières de fille, les coquetteries. Elle déteste la séduction, n’a pas de mots trop durs pour sa petite sœur qui papillonne. mireille-sorgue-a-21-ans.1187615821.jpgMireille Sorgue regarde flirter ses amies, trouve leurs émois dérisoires. Ses soucis sont d’un autre nature : elle veut tout apprendre. Son arme à elle, c’est l’intelligence. Les mots. « Il me semble que je suis possédée par un langage qui s’organise sans mon secours ». Elle aime les mystiques, les cathares, elle est folle et sage, bonne élève, fille aimante, sévère sœur aînée, elle étudie. Elle se nourrit d’Eluard, de Saint John Perse, de Rilke, de Louise Labé, de René Char. C’est une qui se lève à l’aube, une acharnée, soucieuse des harmonies du matin, qui s’en va seule à la rencontre du jour. Une qui croit à l’énergie, au courage grâce à quoi on a droit à sa part de vérité, de foi, à force d’entêtement. Mireille Sorgue rencontre l’amant. Un homme plus vieux qu’elle. Qui doit lui livrer des secrets. « Comment fait-on, dites, pour écrire juste ? ». Elle est apprivoisée, émerveillée qu’il puisse avoir besoin d’elle, de ses mots à elle. Dans les lettres de Mireille Sorgue, l’amant est bientôt le regard à quoi elle mesure, pointilleuse, honnête, ses efforts naïfs et émouvants pour être meilleure, plus exigeante, plus précise, plus forte. Il doit, pense-t-elle, lui apprendre à vivre, et aussi à « châtier cette langue rustique ». Il est d’abord le confident, la rassurance, un jour ils s’aiment. Dès lors elle n’a de cesse de lui faire offrande des mots de cet amour. Lui rendre le cadeau de ce corps découvert. Inlassablement. « Ce n’est que l’exactitude qui me fait forte ». Mireille Sorgue se révèle dans cette célébration intime – et impersonnelle aussi, comme le sont toujours les textes érotiques – un surprenant écrivain. On pense bien sûr à Colette, dont elle a l’appétit, la rigueur, la modestie, le goût des mots qui ont le parfum d’un aube, d’une myrtille, ou d’une tartine. Elle est toujours une gamine inquiète de sa prochaine dissertation, prête à potiner sur les tracas amoureux de sa copine Hélène, à dire des méchancetés, ou à poser des questions naïves, mais jambes tremblantes, cœur très lourd, Mireille Sorgue dit son corps de sable qui s’écoule, la soif inaltérable qu’elle bénit, le désespoir de « n’avoir pu nous abolir ». Elle dit : « J’ai peur comme une ville qu’on va prendre ». Au fil des mots, elle est de plus en plus belle, Mireille Sorgue. Tellement sérieuse dans sa recherche du bonheur de vivre. Poignante. 

Geneviève Brisac, Le Monde, 1985.


Un Cercle des amis de Mireille Sorgue est maintenant ouvert afin de reconstituer le vrai visage de Mireille Pacchioni, si déformé dans la présentation de ses oeuvres déjà parues, de publier de nombreux et magnifiques inédits, des photos ainsi que des témoignages. Si vous désirez rester informé, participer, ou laisser une contribution (souvenir, lecture) qui sera éventuellement publiée, veuillez pour l'instant utiliser cette adresse: place.mireille.sorgue@gmail.com


Un blog est ouvert : http://placemireillesorgue.blogspot.com/


Un second (ouvert en avril 2012) : mireille-sorgue.blogspot.fr



Le blog Place Mireille Sorgue a subi une attaque malveillante le 11 mai 2012 et supprimé. La Place est en reconstruction. La raison de cette attaque fera l'objet d'un post dès quelle sera connue.


 A.G.


 

dimanche 19 août 2007

Cendrars & Bee and Bee (fin)

Elisabeth, Elisab, Bee, elle a vu bouger l'écureuil mais elle tournait autour du monde à la place de Cendrars.

Elle n’avait rien lu de lui et à cette époque-là, d’ailleurs, il ne parvenait plus à écrire. Ils bavardent. Elisabeth, le lendemain, rentre dans sa forêt des Ardennes. Elle lui écrit : « Puisque nous n’arrivons pas à nous comprendre, venez déjeuner au ranch ardennais. C’est facile. Gare du nord. Train. Descente en gare d’Hirson. Un car. Arrêt à un bistrot après une demi-heure de route. Prenez un verre. La carriole, le cocher et le cheval vous attendront. Trois quarts d’heure de route de campagne. Et je vous attends ». Le message lui plaît. Télégramme : « J’arrive demain ». Demain durera deux ans. Le témoignage d’Elisabeth Prévost se trouve dans Feuilles de route, bulletin de la Blaise Cendrars International Society, n° 13, avril 1985. Jusqu’alors les chronologies indiquaient, pour les années 38-39, « cette période reste énigmatique » (revue Europe, juin 1976). Au mieux, on savait qu’il avait travaillé « à la FIN DU MONDE », en « jouant avec des ballons et une trompette d’enfant ». La fin des ennuis, en tout cas. A Raymone (Raymone Duchâteau, l’actrice de l’Athénée épousée en 1949, avec qui Elisabeth fera la tournée d’Amérique du Sud), il dira qu’il vivait « chez une vieille douairière qui avait un château au fond des Ardennes et qui veillait sur lui »…

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Aux Aiguillettes, le pavillon de chasse forestier de la « douairière » aux grands yeux, Cendrars, délivré des papiers bleus, se remet à écrire et il traduit A Selva (La Forêt vierge) de Ferreira de Castro. Le pavillon est une auberge convenable : un maître d’hôtel, un cuisinier, une femme de chambre, cinq palefreniers, un chauffeur, une réserve d’essence et une bonne cave (il y a du champagne dans la famille). Elevée à la garçonne, Elisabeth, à dix ans, accompagnait son père à l’affût au sanglier, l’âge où Freddy s’enfiévrait pour les Filles du feu. A treize ans, pour sa première communion, elle reçut (sacrement) sa première carabine. L’âge où Freddy découvrait le Transsibérien, sans y monter : à l’Exposition universelle de 1900. Des maîtres de forge du côté de sa mère, des banquiers du côté de son père (Caropolitain doré et explorateur rimbaldien, il accompagna Lyautey en Afrique), la jeune fille mène la vie au pré : un milieu de concours hippique, de polo, de chasses à courre. Cendrars se requinque au gibier et au bourgogne. Il envoie, grand nabab de la dèche, des sacs de patates de la propriété à l’hôtelier de l’Alma pour le dédommager. Tous les matins, après avoir donné le grain aux poules et visité les tenderies de grives, il s’appuie sur les lisses blanches pour regarder Bee monter les chevaux racés que la guerre, proche, emportera contre un bout de papier. Les Aiguillettes seront détruites. C’est le destin des Ardennes. 

Pour le présent, le poète fait son Arthur. L’été, contrebande de tabac, dans sa manche molle, à travers la frontière belge. L’hiver se glisse en traîneau et Brognon, le plus proche village, devient pour lui Novossibirsk, Irkoutsk, Nijni Novgorod, la Russie de sa jeunesse. Parmi les palefreniers, il se fait un copain, Roger, un ancien du cirque Amar dont un lion avait croqué la main. Ce sont aussi des virées à Paris, dans son extravagante Bugatti rouge adaptée à sa conduite à un seul bras, « une sorte de fusée sans portières. Deux baquets pour s’asseoir. Pas de toit. Pas de capote. Une baignoire les jours de pluie ». Arrêt-champagne à Reims, puis la baignoire folle déposait « Diane » rue de la Pompe et le zouave inondé regagnait l’Alma… Menus faits qu’Elisabeth Prévost rapporte sans tarir, jusque dans les colloques, manière de dire aux universitaires : « Moi, je l’ai vu bouger, l’écureuil ». On lui demande de mettre « cendrarsien » dans ses articles, elle s’y refuse. Les spécialistes, elle les traiterait plutôt de « mangeurs de bigorneaux », à travers ce souvenir : Cendrars le manchot entraîne Bee, qui venait de se casser une clavicule, chez Prunier, commande un plateau de fruits de mer et les voilà, d’une main, à la poursuite des oursins, des palourdes et des bigorneaux. Egalité. B and B. Bras et bras. Un garçon vint les faire manger. Le taxi attendait.

Dédicace de Forêt vierge : « A Bee and Bee qui m’a enlevé ! (Charleville dixit) et ce livre de tropiques en souvenir de trois taxis, un train frigidaire, une robe bleue à l’essayage, une bonne petite maison, un certain Noël (1938), de la neige, des feux, un garçon en pleine béatitude et sous en bénique (sic), et des joujoux (bien faire et laisser dire), avec ma main, mon cœur, mon amitié, Blaise. Le copain de la dernière heure ».  Cela pour déchiffrer une Sonate au clair de lune, dédiée « à Mme Elisabeth Prévost », retrouvée à la Bibliothèque nationale de Suisse et publiée dans un récent numéro de la Revue culturelle du Jura bernois et de Bienne, tout simplement. Cet Omnibus des Ardennes, « remake en mineur du prestigieux Transibérien » (Jean-Carlo Flückiger, son éditeur), Elisabeth Prévost en connaît toutes les stations. Le grand couturier : une robe essayée chez Heim (« C’est que j’avais parié que nous manquerions le train quand, moins d’une demi-heure auparavant, chez un grand couturier où nous avions rendez-vous, j’avais trouvé Bee Bee, s’attardant dans une cabine d’essayage, où moi-même je serais resté en extase tant elle était belle dans la robe bleue… »). Le sommeil de Bee (« Comme Beebee, qui s’endort dès qu’elle est dans le train ou en auto… ») : souvenir de ce jour où, lui ayant demandé de rentrer de Vienne (l’harmonium pascal attendait son talent) et la trouvant assoupie dans son compartiment, Cendrars, cet insomniaque des sleepings, l’abandonna à son voyage involontaire vers la douane de Chimay (« il faut la laisser dormir »), avec son harnachement, sa selle, sa cantine de robes de soirée – et la messe fut basse. 

Cendrars était-il amoureux ? Flückiger rappelle que Beethoven dédia sa célébrissime  sonate opus 27 n°2 à Giullietta Guiccardi, laquelle lui préféra le comte Gallenberg. En cette année 38, à Vienne, Elisabeth voyait beaucoup le prince Starhemberg… Ce conte de noël (« les blancs flocons voltigeaient dans le compartiment »), plutôt crypté, est resté, de plus, inachevé. Mais le plan de ce Transsibérien des Ardennes existe (brève descente dans la salle des machines « cendrarsienne » - hélas) : « Entrée, le départ pour la Noël. 1/ Le joueur d’échecs (Saint-Pétersbourg-Helsingsfor). 2/Le clavecin muet (Ecosse). 3/ L’arrière-dernière élève de Beethoven [Bee-thoven]. a/ Hôtel de Madrid. b/ Ma mère (Schumann). c/ L’incendie de San Francisco. d/ Les WC. » Les WC ? Allusion à ces exemplaires du Messager boiteux qui servait de papier hygiénique à l’hôtel de la Balance, dans sa ville natale, La Chaux-de-Fonds, et dans lesquels Freddy lut, à douze ans, l’histoire d’or du général Sutter ? 

Entiché ou pas, Cendrars, en 1939, avait prévu de s’embarquer avec Bee sur un quatre-mâts qui faisait la ligne Helsinki-Melbourne. Elisabeth fit seule le voyage, en… 1984, par cargo. Etrange relais : Cendrars lui apprit à lire, elle lui raconta ses aventures, ils les transmua par l’écriture, elle les a retracées sur la planète. Quatre mois de chaque année, même septuagénaire, sur les cargos de la Cie Gle Transatlantique. L’hiver dernier, un bâtiment tout électronique, qui n’avait jamais vu un civil à bord, l’emmena depuis Marseille (cette fois) par Suez, la mer Rouge, Singapour, Hong Kong, vers le Japon. Elle voulait voir Hiroshima et le musée des cerfs-volants de Tokyo. Habillée en pêcheur (pas une femme ne s’y rend), elle se promena, de nuit, dans l’immense fish-market de la capitale. Des thons blancs de givre sous les projecteurs. Lunaire. Un mélange de rapidité et d’insolite. « Prodigieux aujourd’hui ». C’est à Elisab que s’adressait Blaise : Emmène-moi au bout du monde. 

Alain Garric, Le Journal littéraire (le vrai, le mythique : 1986-87…) 


(Après un dernier tour du monde en cargo, en 88-89, Elisabeth Prévost a achevé sa vie débordée d’univers dans l’île d’Houat où elle décéda, en 1996, à l’âge de 85 ans).

vendredi 17 août 2007

Cendrars & Bee and Bee

Etranges relayeurs. Cendrars lui apprit à lire, elle lui raconta ses aventures. Il les transfigura par l’écriture, elle les retraça sur la planète. Récit avec Elisabeth Prévost, la vérité amie. Ah, elle était née à Charleville, elle savait « embrasser l’aube d’été », son grand-oncle allait en classe avec Rimbaud.

Le mystère littéraire de l’été fait revivre le personnage imaginé par lui-même qu’a été Cendrars. Un exemplaire de la mythique, ou tout simplement perdue, Légende de Novgorode, retrouvé chez un bouquiniste en Bulgarie, dans son édition en langue russe, publiée au début du siècle dernier par un vieux bibliothécaire de Saint-Pétersbourg (à quatorze exemplaires : il y aurait investi ses derniers kopecks) et parue, dans une restitution en français, il y a onze ans, ne serait pas authentique selon la thèse de doctorat d’une jeune universitaire, Oxana Khlopina. Cette affaire présente des traits communs avec celle de « Roman avec cocaïne » racontée dans ce blog. Sofia à la place d’Istanbul et Cendrars à la place de Nabokov. La Légende de Novgorod livrerait (LN) le nom d’Hélène Kleinmann, qu’aima, à Saint-Pétersbourg, le jeune Freddy Sauser et qui perdit la vie dans l’incendie accidentel de sa chambre par une lampe à pétrole, de là le nom de deuil et de plume de Blaise (braise) Cendrars (cendres). Reste à chercher la vérité. Elle sera simple et double, opaque et limpide, belle et inconnaissable, forcément. On la regardera bientôt. 

Elisabeth, Elisab et Blaise, le tout et rien d’une anagramme balisée, B & B, bastingages de vies inversées : il cavalait dans la prose, elle dressait devant lui ses pur-sang, il chassait les syllabes, elle pistait les panthères, il partait dans des trains de papier, elle brûlait les steppes en Transmongolien, Blaise dévalait les alphabets, Babette s’en allait à Pucalpa, au pied de la Cordillère, vérifier que des cargos rouillés flottaient bien à la cime des arbres. Il lui apprit à lire, lui enseigna le whisky, elle lui raconta l’Afrique, les éléphants et les chasses à l’ours des Carpates. Il gît, « par latitude zéro », les mots du monde ordonnés dans ses Oeuvres complètes, elle refait tous ses voyages imaginaires et les authentifie, chez elle, dans un décor surgi de livres d’aventures, du Magasin pittoresque, du grand Atlas de géographie de Vivien de Saint-Martin et Schrader. Comme si les voyelles libéraient leurs golfes d’ombre, avec les candeurs des vapeurs et des tentes, puisqu’elle naquit à Charleville et que le grand-oncle d’Elisabeth Prévost, enfin, allait en classe avec Rimbaud. 

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Un crâne de lion vidé de sa mémoire sauvage sur une malle Vuitton haute époque, haute mer, des globes coloriés, des œufs d’autruche, des roses des sables, des carapaces de tortues, des dents d’hippopotame, des coquillages, des plumes, des papillons, un baromètre dans sa cage de verre, la barre cuivrée d’un break anglais et, au milieu, le visiteur devenu personnage. Sur un mur, les trophées, défenses et armes de l’obstination vivante : antilope rouanne et Waterbuck Defassa d’Oubangui Chari, oryx blanc, grand bubale, gazelle Dama et buffle du Tchad, mouflon à manchettes de l’Aïr. Dans l’antichambre, à l’étage d’une maison templière secrètement échappée au temps, des aquarelles de chevaux anglais. Des cartes, des goélettes, des steamers dans la chambre baldequinée et les photographies des amies mortes. Dans la salle de bains (puisque nous y voilà), une collection de volcans, gouaches, verres gravés : « Eruz del Vesuvio, 1865 » (le Naples tellurique du petit Freddy Sauser, futur Cendrars : « La mer bleu perroquet, le ciel bleu noir, le Vésuve couleur chaudron avec des traînées de feu surajoutées d’un coup de pinceau trempé dans un vermillon », Bourlinguer).

Même Kessel le reconnaissait : « Elisabeth Prévost a voyagé beaucoup plus que moi ».  Jamais curriculum vitae n’eut, en son latin, meilleure traductrice pour « course de vie ». Il faudrait un volume et six mois pour dévider la bobine de ses récits : l’Europe en roulotte, de la Bretagne à la mer Noire, l’année du pacte soviétique et des congés payés. La caravane du sel sur les chameaux des touaregs. L’ascension du Ruwenzori, la plus haute montagne sur l’équateur (deuxième homologation) avec quinze porteurs mâles (elle rejette la question muette : « je pesais cinquante kilos, un corps de garçon et ma voix grave d’aujourd’hui »). Le village de pygmées où un ethnologue l’abandonna (« je reviendrai vous chercher dans cinq jours »). Les mines d’or de Kilo-Moto, l’encordage au-dessus des chutes du Nil, la descente des canaux chiliens sur un contre-torpilleur, la traversée de la Patagonie (photographiée par Gisèle Freund), avec les gauchos à cheval pendant la transhumance des moutons. Seule, du plus au sud au plus au nord, envoyée spéciale de Combat en Indochine ou de Toute la pêche chez les Indiens du lac Mistassini. De la malle Vuitton au cuir fauve sortent mille tiroirs. Engagée volontaire dans une unité américaine sur la ligne Maginot (décorations), membre de la National Geographic Society, public-relation de la tournée Louis Jouvet en Amérique du Sud, créatrice avec Jean Vilar du festival d’Avignon (« il m’a envoyée, dix fois, en troisième classe, dans une municipalité communiste pour leur expliquer qu’il fallait lui donner de l’argent »), directrice des Ballets des Champs-Elysées avec Roland Petit, créatrice d’une compagnie pour le jubilé du Négus, productrice de films, éleveuse de lapins rares aux Baléares, agricultrice dans un ranch du Chili, photographe de baleines aux Açores. Plusieurs tours du monde. Trois naufrages. Toutes les rencontres, ici les sœurs Ocampo, Bioy Casares, Borges, là Cocteau, Jeanne Moreau, Giraudoux : Blaise était passé avec sa main amie. Comment cela a-t-il commencé ? Bien entendu, existent deux histoires. 

Cendrars (c’est dans l’Homme foudroyé, chapitre « Une drôle de vierge ») : « J’arrivais d’Egypte et du Haut-Soudan. J’avais tourné un film sur les éléphants… » (Il ne mit jamais les pieds en Afrique. Peu importe, il parle à Félix, patron d’un caboulot sur le port de Marseille). « J’ai une invitée et c’est un déjeuner d’adieu, una despedida. Oh ! ne vous faites pas des idées, c’est un « faux-poids » comme vous dites à Marseille. C’est une jeune fille du monde que j’ai dépannée en Afrique et que je renvoie à sa mère. C’est une vierge ». Il continue sur ce ton, puis : « Je venais d’apercevoir mon invitée qui descendait de taxi. Mademoiselle de la Panne avait son visage des mauvais jours ». Une histoire de douane (« Ah, zut, encore ses bagages !... quelle casse-couilles que cette fille ! »). Il se reprend : « Quoi que j’en dise, je suis obligé d’avouer que notre enquiquineuse était un des meilleurs fusils d’Europe, était très sport, avait un cran magnifique, montait divinement bien à cheval, savait s’habiller, avait de l’abattage et de la conversation, bref, que c’était une fille épatante, et je m’empresse d’ajouter que ce nom ridicule de Diane de la Panne n’était pas le sien, mais que je l’en avais affublée à l’occasion du hasard de notre rencontre où je l’avais si opportunément dépannée : « Mademoiselle de la Panne » pour me moquer d’elle, et « Diane » pour rendre hommage au plus grand de ses talents, ce coup de fusil infaillible dont j’aurais pu être jaloux. Chère fille, va ! ». A l’aise, Blaise ! Il retrace l’histoire transposée de la famille de « Diane », pour les besoins du récit, l’accuse d’affabulations successives et achève, avant de rendre hommage à la « beauté extraordinaire » de ses yeux : « Ce n’était même pas une mythomane… il faut savoir prendre les gens comme ils sont. Les mensonges aussi font partie de la personnalité. Peut-être que je déteignais sur elle, oui, là, au cœur de l’Afrique, en pleine mer, et que, d’instinct, la chère fille pensait intéresser le romancier ». Six points d’exclamations (A un journaliste de l’Intransigeant qui lui demandait, 24 décembre 1929 : « – voulez-vous, en quatre ou cinq lignes, nous donner une définition de votre œuvre ? – En un mot : l’irréalisme. » Cité par sa fille Miriam dans sa biographie paternelle). 

1937. Elisabeth Prévost rentre d’Afrique, qu’elle a traversée seule, à vingt-trois ans. Sa Ford d’occasion l’avait, effectivement, lâchée, mais Blaise n’y était pas. Pas plus qu’elle n’était passée au retour par Marseille. Un ami commun, Pierre Pucheu, les fait se rencontrer à Paris. Elle lui raconte ses histoires vraies. Ah ! Lazareff les ferait sûrement paraître dans France-Soir. Il l’amène à l’hôtel de l’Alma, chez le père Lampen, avenue Montaigne. Un verre au zinc, calvados, et il lui montre sa chambre, un lit de fer, quelques livres par terre, une machine à écrire posée sur une planche. Elle n’avait rien lu de lui à cette époque-là, d’ailleurs, il ne parvenait plus à écrire. Ils bavardent. (A suivre). 

Alain Garric, Le journal littéraire (le vrai, le mythique : 1986- 87…)