Enfant, elle a vu passer la compagnie de Heinz Barth en route pour Oradour et doit, ce jour de la mort du bourreau, s’en souvenir. Puisque le dixième et dernier tome de la Bicyclette bleue se lit cet été sur les plages, portrait de Régine Deforges tracé au moment de la parution du troisième – qui devait déjà, lui aussi, clore la série sur l’Occupation. Elle y décrivait le massacre du 10 juin 44.
Toute noire et ferrugineuse, elle proposait à des lecteurs adultes l’enfer sur catalogue. Puis, toute blanche, dans une mousse de mohair, jupe fendue sur la religiosité du genou, elle passait en vedette devant la 17ème chambre correctionnelle. Sorcière ou sainte, il fallait la brûler et Régine, qui avait connu les flammes de l’inquisition familiale l’année insomniaque de ses quinze ans, arborait le visage de la résipiscence et du scandale de la femme mythologique, la femme multiple tôt réduite au dualisme de la perversion et de la maternité domestique. Entière, on la voulut double, et elle en joue encore. Elle achète ses fameux bas à couture dans une boutique pour ecclésiastiques mais sait aussi bien tricoter des chaussettes avec cinq aiguilles. Elle avoue un faible pour le caviar et pour les patates bouillies. On la dit star et paysanne et c’est toujours un conte de Perrault qui va du bal poudré au galetas poussiéreux. Comme s’il fallait masquer le vrai secret de l’offense. Car peu importe qu’elle posât en habit de nonne, ou sans voile du tout (dans Plexus), avant une retraite mystique, incognita, chez les visitandines ; peu importe qu’elle éditât le Con d’Irène ou des manuels d’érotologie arabe, l’affront a été que cette Cendrillon trop jolie avait toujours un bon livre à la main plutôt qu’une quenouille.
Un de ces livres qui dérangent – ce que tous devraient faire – et qu’elle s’obstine à publier, fondant une nouvelle et troisième maison d’édition alors que, pour cette fée de la trilogie, fortune est faite avec la Bicyclette bleue dont, petite reine du Grand Palais, elle signa mille et un volumes pendant le Salon, tandis que, phénomène jamais vu, les quatre cent mille exemplaires du dernier tome disparaissaient en un jour des librairies. Et ce n’est pas voler au secours de la victoire que de découvrir sous le best-seller la passion d’une tigresse de papier. Parce que « tigresse », rugissaient-ils, comme « jarretelles », jasent-ils. L’histoire de Régine Deforges, on peut la raconter aux petits enfants, ils la lisent d’ailleurs, dans Blanche et Lucie et le Cahier volé. Chronique de ses deux grand-mères et d’une ignominie. Tendresse et insoumission. « Lucie avait toujours un livre dans la poche de son tablier. Et, quand elle allait aux champs garder les vaches, accompagnée de son grand chien noir, elle s’asseyait au pied d’une haie, à l’écart souvent des autres femmes. » Dans les coffres moisis, Régine découvre Xavier de Montépin et Balzac, Zévaco et Voltaire, Gyp, Rachilde et Delly. C’est à Montmorillon (Vienne) où rien ne passe que les nuages.
Régine grandit avec les blés, dans l’odeur des foins et le jus des vignes, en suçant de fantasmatiques plumes sergent-major qu’elle sort d’un cartable rouge avec une grande ardoise, une petite éponge et des cahiers à l’effigie de Jeanne d’Arc. Les blés gonflent et l’adolescente, à qui le professeur de morale de son institution recommande de garder sa chemise pendant le bain, se jette nue dans le lavoir municipal ou s’expose, dans une barque, sur la Gartempe proustienne. Avec une Nelly, elle joue aux jeunes filles de David Hamilton et se confie à son journal qu’un jaloux lui dérobe. La flétrissure, gendarmes, insultes, toute la ville la montre du doigt, on lui arrache son béret au passage, on l’oblige à brûler ses cahiers : « Je chercherai à me réfugier dans la mort, mais ne la trouvant pas assez vengeresse, je rechercherai le scandale. » La présidente de la 17ème chambre lui demandera : « Voyons, mademoiselle, n’avez-vous pas honte de publier de tels ouvrages ? ».
Roger Vailland voulait qu’un roman commence par un coup de dés. Pour échapper à sa famille, Régine joue son mariage sur une partie de 421. La voilà à Paris, elle vend des poèmes dans la rue puis devient libraire au drugstore tout neuf des Champs-Élysées. Par un représentant, elle connaît Jean-Jacques Pauvert, devient son inspectrice des ventes, parcourt les routes dans une minuscule Fiat 500, apprend tout sur la distribution et pourquoi un livre ne se vend pas. Elle régit une librairie à Limoges, la ville de Blanche, de qui elle tient « cette inquiétude dans le regard » et les robes noires qui « protègent et exaltent ». Un rayon d’érotisme la fâche avec son associé, elle s’installe à Avoriaz puis rue Dauphine, au Palimugre.
En 68, à la fin du porno clandestin, elle crée l’Or du temps. Au départ, elle vend par correspondance des chefs-d’œuvre de la littérature secrète. Une maison « où elle ne publie que des livres de chevet (dans le sens voluptueux du terme) » (Bernard Pivot, Figaro Littéraire, juin 69). Venue aux livres à cause d’un cahier volé, elle vient à l’édition à cause des saisies et des interdictions. Et la presse la suit, moins en raison de ses auteurs, Aragon, Hardellet, que pour son « sourire d’ange de Reims et son cul sculpté dans le marbre et la crème Chantilly » (Charlie-Hebdo, 72). Régine Deforges, dans son prochain Journal d’un éditeur racontera ces années ni prudes ni prudentes. Quand elle épouse un prince (le dessinateur Pierre Wiaz), son chemin reste littérature. Il est le petit-fils de Mauriac, et Montillac, la propriété de la Bicyclette bleue, est l’exacte description de Malagar, la demeure de l’auteur de Thérèse Desqueyroux et du Nœud de vipères. Secret palimpseste auquel Régine a ajouté des citations non signalées et ironiques de Maurice Sachs, Marcel Aymé ou Céline.
Bien des raisons d’enfance (elle a vu de ses yeux, le 10 juin 44, près de la gare de Limoges, les camions allemands de Heinz Barth, camouflés par des branchages, partir vers Oradour-sur-Glane. Son père l’avait plaquée contre un buisson en disant : « Ils préparent un mauvais coup ». Toute la famille se rendit sur place quelques jours plus tard. Elle décrit le massacre dans ce dernier tome, Le diable en rit encore), mille impérieuses raisons d'enfance ou d’autres considérations, commerciales (l’Occupation, ça intéresse), pouvaient la pousser à situer pendant la guerre son remake d’Autant en emporte le vent.
Régine Deforges, rieuse de gorge, connaît la logique drôle des romans et la parodie des choses. Jadis privée de ses droits civiques, elle a gagné, par millions, le lectorat des cocardiers. Dans le studio décoré de bergeries où elle travaille (beaucoup), elle fredonne Lili Marlène avec une sereine malice. En écrivant, elle écoutait des chants nazis (« pour entretenir la haine »), comme Stendhal composa la Chartreuse en lisant tous les matins des pages du Code civil. La littérature se pratique à cloche-pied et toutes les petites filles savent qu’il faut un peu tricher à la marelle pour sauter au paradis.
Alain Garric, Libération, 3 avril 1985
Les aventures du petit napperon rouge
Cet autre article parut dans le recherché Libé en tissu du 8 octobre 1986. Aurait-il donc sa place toute naturelle sur la toile ? Extraits.
L’une portait des jupes fendues sur des bas noirs de religieuse. L’autre jetait ses bonnets par-dessus les pensionnats de jeunes filles : deux insolentes. Elles semblaient courir le guilledou et, en vérité, « filaient » doux. Elles taquinaient le méchant loup mais, dans le secret, se racontaient les histoires du petit napperon rouge. Régine Deforges et Geneviève Dormann jouaient aux fées terribles, dans les jarretelles et les orages, quand elles étaient deux chastes dés poussant l’aiguille dans la blanche étamine et la toile de coton. Les romancières-brodeuses publient à deux mains Le livre du point de croix, une somme définitive sur les ouvrages de dames.
Les petites filles qui brodaient des alphabets passèrent au canevas de l’écriture et découvrirent, à la faveur d’un échange de cartes de vœux améliorées de festons, qu’elles partageaient le goût d’entrecroiser les fils de soie, qu’elles avaient eu, toutes deux, « des jours de rose indien, des heures vertes, des instants d’outremer ». Qu’elles avaient collectionné les fascicules de modèles et les boîtes à ouvrages. Qu’elles étaient deux « crucifériennes ». Et les voilà parties pour raconter « point par point » une histoire de la sensibilité féminine, laquelle remonte à la nuit noire des temps, à la longue attente des pucelles et des épouses, jambes croisées. D’ailleurs, la broderie précéda l’écriture et les premières lettres d’amour furent faufilées en symboles sur les ceintures des vierges. Et quand les femmes mayas apprirent à écrire, par habitude du tissage, elles changeaient de couleur à chaque mot. Leçon de style.
Ce grand livre du point de marque (puisque les petites mains devaient, avant tout, marquer le linge) est l’album des images, naïves ou expertes de la rêverie tranquille : on sent la présence du chaton qui, sous le fauteuil, emmêle l’arc-en-ciel des échevettes. Locomotives, cacatoès, corbeilles fleuries, laponeries, orientaleries, chinoiseries, scènes de genre : le tout grignoté d’un cubisme minuscule propre à la technique, apparitions semblables à ces mosaïques peu à peu affinées par le trucage vidéo de la « marqueterie ». Le charme de ces compositions tient aussi à leur « définition » un peu trop lâche pour le regard et qui incite à plisser les yeux afin d’en fondre les teintes et d’en assouplir les contours. Il tient, encore, à la précision de quelques trois cents coloris qui servent à passer les jours, nuque penchée. Passéisme ? Psychanalystes au bord du divan ou gardiens de phares dans un reflet d’ampoule n’ont pas été les derniers à enfiler le coton perlé, torsadé, mercerisé dans le chas mignon des aiguilles. La bible des saintes du chemin de croix, l’Encyclopédie d’ouvrages de dames de Thérèse de Dillmont (1886) atteint les deux millions d’exemplaires et la vingtaine de traductions. C’est un hommage minutieux au monde et on comprend que Zeus aux genoux de Chtonié, Hercule aux rotules d’Omphale et Descartes aux pieds de la reine Christine aient pu s’en émouvoir au point de se démettre.
A.G.
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