La France a élu président le candidat du travail. Le mot se perdait. Il était devenu aussi étrange que le nom de Wolfeboro ou de Winnipesaukee. Le travail n’avait plus que trente-cinq heures à vivre (fallait-il encore tolérer que le bonheur de l’homme dépende de ce travail d’autrui que l’on achète en travaillant ?) Or, voici que réapparaît à la rentrée 2007 la France-du-Travail promise. Et bien des livres à venir sur ce mot que l’édition a pris, au moins une fois, très au sérieux. Avec, pour commencer, celui de François Wahl, " le Perçu", au centre du débat philosophique de cette rentrée. Wahl a vu son ouvrage refusé par le Seuil où il fut éditeur de directeur de collection pendant trente ans. Il est publié, en septembre, chez Fayard.
Paroles de Barthes, virgules de François Wahl
Le premier avançait, dans l’herbe du texte. Le second, par accord tacite, c'est-à-dire une fois pour toutes discuté, venait derrière et redressait la ponctuation. Sauf à laisser la friche d’un trait de style. Travail de jardinier : d’éditeur. Barthes ouvrait les phrases et Wahl passait les fermer. La maison marchait. Ils se rencontraient en haut d’un escalier périlleux, presque une échelle, rue Jacob. Le Seuil, son catalogue en témoigne, fait cabane de toute collection. Un lieu retiré au sein de la grande ville, comme l’entendait Barthes qui n’aimait ni la province ni la campagne. A gauche, le bureau de Wahl où Philippe, Sollers venait bavarder avec sa pipe, à droite celui de Cayrol où les jeunes écrivains taisaient la cendre de leurs cigarettes. Le premier tome des Essais critiques parut en 64. L’éditeur, cet automne, publie le quatrième, Le bruissement de la langue. Tendu, longuement verni, juste : un instrument sorti d’un atelier de Crémone. L’auteur, à « la voix de violoncelle », est mort depuis plus de quatre ans, au printemps 80, d’un accident, d’un autobus, d’une acceptation de mourir. Une page était restée enroulée sur le tambour de sa machine à écrire, la seconde d’un article aussitôt paru dans Tel quel, repris ici : « On échoue toujours à parler de ce que l’on aime. »
Œil bleu, prunelle d’épingle, mains (on l’imagine) de résident secondaire d’une maison chauffée au bois, François Wahl ne veut rien raconter de lui. Au reste, il cherche ses mots, non pas comme un rond-de-cuir qui a égaré un trombone, mais comme le responsable et le dépositaire d’une parole qui lui appartient d’autant moins, et d’autant plus, qu’il nous en est redevable et qu’il est le seul à en connaître tout le sens. Il montre un classeur noir (on dirait d’un écolier), et c’est la gestion d’une pensée. Barthes notait tout ce qu’il publiait, au fil des années. 345 numéros depuis « Culture et tragédie », écrit en 1942 au sanatorium des étudiants. « Sans cela, indique Wahl, je ne m’en serais pas sorti. » Articles à retrouver, à dater, à replacer « dans la thématique et l’intonation d’un travail. » Deux problèmes, « d’une part, Roland a toujours nettement distingué les articles d’occasion et ce qu’il estimait soit enseignement, soit essai critique, et j’ai tenté de respecter ce critère, prenant des décisions, sujettes à caution. » D’autre part, les textes eux-mêmes étaient dans « un désordre effrayant ». L’éditeur passa des heures de recherche dans la poussière. Puis il les étala, chez lui, à la campagne. « Il y en avait dans tous les sens ; j’ai connu des moments de désarroi. Un ordre s’est mis en place, d’une belle cohérence. Il permet de comprendre la direction de son travail et comme ça s’est développé. » Travail, un mot qui revient sans cesse : « Le travail n’est pas à la mode », relevait Barthes.
Tri, ordonnancement, repentirs : « Tel texte (F.B., écrit en marge des fragments d’un jeune écrivain, lequel, finalement, ne publia rien), je ne suis pas sûr qu’il l’aurait rendu publiable mais, de fait, il l’avait conservé. Et il est éclairant pour le mode d’écriture de Roland dix ans plus tard. » Au printemps 80, Barthes venait de finir La chambre claire et laissait très peu d’inédits. Certains articles, cependant, n’étaient parus qu’en traduction. Colloques, conférences à l’étranger. On les retrouve là. Aujourd’hui, François Wahl reçoit des lettres : pourquoi n’avoir pas retenu tel texte ? Et aussi : « pourquoi pas son texte sur moi ? » ! Bien des articles furent estimés par l’éditeur « plus éphémères, ou plus accidentels, ou plus répétitifs. Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas les recueillir un jour. Ils n’étaient pas au centre de son travail. Un prochain ouvrage contiendra ce qui relève de l’enseignement sémiologique : objet différent, style différent. Puis suivra un tout petit livre, « Incidents », clairement annoncé dans la conférence sur Proust (au Collège de France : « Longtemps je me suis couché de bonne heure »), laquelle relève du romanesque dans sa seconde moitié. »
Romanesque. Les cours au Collège s’intitulèrent « La préparation du roman ». Barthes tournait autour de la flamme comme s’il la redoutait et la protégeait à la fois : « J’aime, disait-il, la littérature comme quelque chose qui va mourir, comme on entoure de ses bras un être cher ». Le roman, qui aurait résolu « la contradiction entre les savoirs et l’écriture », il en indiquait toutes les approches, l’installation dans une Vita nova, les petits secrets permettant de relancer l’écriture, les horaires favorables, les rigueurs de l’aliénation, les tiraillements de la concupiscence. Il conseillait jusque dans le choix des vêtements, ces robes de chambre longues que l’on ne trouve que dans un magasin de New York. Il en donnait l’adresse. Mais du roman, il resta hors. Il allait voir chez Mallarmé, sondait le Livre. Un pas de côté, il faisait sien le dégoût de Proust pour le journal intime. Il s’y essaya : fragments insérés à la fin du Bruissement : « Je n’ai jamais tenu de journal – ou plutôt je n’ai jamais su si je devais en tenir un. Parfois, je commence, et puis, très vite, je lâche – et cependant, plus tard, je recommence. C’est une envie légère, intermittente, sans gravité, sans consistance doctrinale. Je crois pouvoir diagnostiquer cette « maladie » du journal : un doute insoluble sur la valeur de ce qu’on y écrit. » Doute du journal et « mensonge romanesque » (il en analyse chez Stendhal la triomphante irruption dans un des plus beaux textes du recueil) qui devient « le détour de la vérité ».
Retour à la théorie, à la précision. Regardons François Wahl chercher le mot (note, p.210 : « Pour des raisons stylistiques – disons plus justement : méthodologiques, et plus justement encore : textuelles… »). Artisan d’un mouvement théorique (Lacan, Derrida, Barthes), l’estime-t-il parvenu aujourd’hui à sa limite ? Faut-il renouveler les idées ? « J’ai le sentiment de n’avoir jamais changé. J’ai toujours cherché l’alliance de la rigueur et de la nouveauté. Je ne crois pas, je ne m’intéresse absolument pas aux pensées de l’à-peu-près, la vocation de l’à-peu-près étant de faire plaisir. Mais la pensée n’est pas là pour faire plaisir. Je ne crois pas non plus à la pensée répétitive. Je crois que le travail intellectuel, en tant que travail, est et ne peut être qu’un travail d’innovation. Ce qui fait que, à vrai dire, je n’ai jamais hésité. J’ai toujours su, depuis l’âge de vingt ans, où il se passait quelque chose, où il fallait aller. » Il prend un exemple, exprès hors du champ éditorial : dès le premier concert du « Domaine musical », il sut que la musique d’aujourd’hui serait Boulez et rien d’autre. « Mon travail d’éditeur a été de chercher à me porter dans tous les domaines sur le terrain que je viens de définir. Après ça, j’ai eu de la chance. La chance que Roland était ici, au Seuil, et de l’avoir connu avant d’y venir. Et la chance Lacan : je le connaissais depuis très longtemps. Là, ça n’a pas été le mouvement d’un éditeur tel qu’on le suppose. Il était évident, vu notre relation, que si Lacan se décidait à publier, à recueillir, ce serait ici ; et c’est lui qui me l’a proposé. Quant à Derrida, j’admirais depuis longtemps sa préface à l’ « Introduction » de Husserl, que je tenais et tiens toujours pour le meilleur texte français sur Husserl et, quand Sollers m’a parlé de son travail (« Derrida prépare sa Grammatologie »), là aussi ça s’est fait, si je puis dire, naturellement. C’est dans la ligne de cela que s’est faite la venue de Todorov, Genette ou, dans un autre champ, de Milner. Cela, c’est le passé. »
Encore un avis sur le passé : « Mon regret est que, les choses ayant été ce qu’elles étaient à l’époque, le Seuil n’ait pas été l’éditeur du Nouveau Roman. C’était le même niveau de rigueur et de nouveauté. Beckett, Robbe-Grillet, Butor (un ami), Lacan, Roland : le même étage. Avec Benveniste, Lévi-Strauss et Dumézil. En voyez-vous d’autres ? Je crois que nous avons fait le tour. Deleuze, bien entendu, reste un des seuls dont on ne peut jamais considérer que ce qu’ils écrivent ne soit pas à mesurer très au sérieux. » Puis, François Wahl en vient à son présent. « Aujourd’hui, mes critères n’ont pas bougé d’un pouce. Il est certain, cependant, que toute cette série de morts, dont plusieurs prématurées, a créé un vide que je crois possible de qualifier d’effrayant. Et une occupation du terrain par l’à-peu-près et l’académisme. C’est précisément devant cette situation qu’il y a trois ans, je crois, Michel Foucault et moi nous nous étions dit : il faut réagir, créer quelque chose et exiger le travail. L’insistance sur le mot travail, c’était le propre de Michel. Il l’opposait à l’essai, le considérant comme un genre comportant trop de facilités, frôlant les questions. Or, selon Michel, il fallait prendre le risque de ce qu’il appelait « se surprendre soi-même » (ce qui est un autre mot pour la nouveauté). Aussi bien, pour Paul Veyne et moi, pas question d’arrêter. Toutefois, dès que nous avons annoncé notre collection (« Des travaux » – au départ, Wahl voulait l’appeler « Ralentir, travaux », ce qui l’amusait fort), une collection ou une protestation – ne pas laisser les choses en l’état –, nous avons reçu une avalanche de thèses. Pas toujours inintéressant mais d’un académisme inhérent au genre. Si bien que nous avons surtout des textes étrangers. Ils manquaient en France. Malgré cela, deux mondes, continental et anglo-saxon, sont des terrains si différents que je ne sais pas toujours, moi, François Wahl, quoi en faire. Alors que la France se trouve dans le post-heideggérien, entrer dans le post-wittgensteinien anglo-saxon nécessiterait une véritable conversion. »
Une expression revient, « vu mon âge » (la cinquantaine quand on la dit bonne). Elle laisse entendre l’attention à un programme. « On peut dire que, en dehors de ce qu’il reste à publier de ceux qui ont défini le travail des années 60 à 80, apparaissent parmi les jeunes trois ou quatre auteurs qui ont du vrai talent : Christian Jambet, Guy Lardreau, Milner – vous remarquerez que ces trois-là, hasard ou non, viennent de la Gauche prolétarienne. Egalement, dans la sphère lacanienne, des choses importantes sont en cours parmi des psychanalystes d’une quarantaine d’années. Mais tout cela ne peut être obtenu qu’à contre-courant du règne de la facilité et du pathos. C’est vrai que l’histoire des idées est un peu comme les courants d’ondes – je ne suis pas très calé en physique – qui à un endroit se nouent et se dénouent à d’autres. Moments de liaison, moments de flottement, de mouvements désordonnés. Personne, et surtout pas un éditeur, n’a le pouvoir de créer ex-nihilo le travail des autres. Je dis souvent : l’éditeur est comme une femme que les auteurs fécondent. Cependant, je ne resterai pas inactif, on peut en être sûr. Vu mon âge, mettre sur pied une collectivité de chercheurs décidés à tenir le niveau est la dernière tâche que je m’assigne. » Et sur la pas de la porte, en haut du redoutable escalier : « Je sais bien que le jour où je m’arrêterai, je ne m’arrêterai pas ».
L’irréversibilité que Barthes attribuait à la parole, en tête, justement, du texte de 1975 qui donne son titre au Bruissement de la langue. L’étoffe, le tissu des mots pourrait, en état d’utopie, se déployer tout dans le sonore, ne déléguant aucun signe, sans jamais perdre du sens. « Le bruissement, c’est le bruit de ce qui marche bien…le bruit de ce qui, fonctionnant à la perfection, n’a pas de bruit. » Une mécanique apollonienne dans laquelle, avec Roland Barthes professeur de désir (Steven Ungar, University Nebraska Press), il faut imaginer le langage heureux, bruissant comme le vent dans les branches oraculaires des chênes de Dodone, « ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne ».
Propos recueillis par Alain Garric, Libération, 28 septembre 1984.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire