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mardi 4 septembre 2007

Sauver Le Temps qu’il fait

Maren Sell obligée de fermer sa maison (voir dans Libellules), Verdier victime d’un saccage moyenâgeux, puis les dangereux orages menaçant Le Temps qu’il fait : mauvais jours pour les éditions littéraires de taille humaine. Les meilleures ventes sont devenues l’argument de vente des librairies commerciales. L’intérêt va à l’intérêt des autres. Et on imagine mal – pour l’instant – les libraires du web donner, sans logiciels, des conseils personnels de lecture.

 

A la fin du printemps, un appel à soutien avait été lancé par les éditions de Georges Monti (fondateur) et Marie-Claude Rossard : « Quelques années après l’incendie de l’entrepôt de notre distributeur Les Belles Lettres qui nous avait valu un formidable élan de solidarité, Le temps qu’il fait est à nouveau en grande difficulté. Nous traversons en effet une tempête sans précèdent dont nous craignons fort qu’elle nous soit fatale : après notre changement de distributeur à l’automne, nous avons été contraints l’hiver dernier de renoncer aux activités de l’imprimerie et, comble de malchance, nous enregistrons chez notre nouveau distributeur CDE/SODIS un taux de retour record, auquel notre petite économie ne saurait survivre bien longtemps. Après bien des hésitations liées à notre désir de réserve et surtout à notre volonté farouche de tout tenter pour trouver les solutions dans notre travail d’abord, nous nous décidons à vous informer de ces difficultés et  venir une nouvelle fois vous demander votre soutien… » La voix de Georges Monti, aujourd’hui (téléphone portable: la ligne des éditions est "momentanément interrompue"), la même voix d'autrefois, aussitôt reconnue. « Au début, vous êtes venu quand ? en 84 ? c’était aussi dur que maintenant mais il y avait une sorte d’entrain, chez les distributeurs, les libraires. Aujourd’hui quelque chose est en train de changer, profondément. C’est une nouvelle génération de lecteurs. Le champ de la littérature, celui de la littérature dite « belles-lettres », est marginalisé, et ça va très vite. Il y a de moins en moins de place pour des maisons intermédiaires comme nous, ou Verdier, Corti, entre les éditeurs industriels et ceux, plus confidentiels, qui mettent leurs livres entre les mains de leurs lecteurs ». « Cette année, la période d’élections qui revient tous les cinq ans a été pire que d’habitude, puis a suivi le trou de l’été et la rentrée, qui n’est pas un moment pour nous ».« La meilleure aide : achetez les livres du Temps qu’il fait.. »Aide en librairie : Conversations avec le taupier de Jean-Loup Trassard, un auteur fidèle, Pieds nus dans le jardin de Cécile Beauvoir (éditée chez Minuit, ou par Arléa, c’est son cinquième livre) et Le testament sans fin de Corinne Bonnet (un premier roman, « je n’ai rien lu de pareil » dit Georges Monti. Je l’avais rencontré, sa maison avait trois ans, pour le « portrait d’un éditeur » à l’occasion d’un salon du livre. A.G.


    Stendhal leur trouvait des sourcils admirables. Elles les haussent encore, ces jeunes Angoumoisines à la fenêtre de l’omnibus qui brinquebale vers Cognac : c’est le premier jour du printemps. Une par une, elles descendent dans les gares de jouet aux prunus roses, fières enseignantes de campagne, branchées sur le berzingue d’un walkman porté en diadème. Dans un gentil volume remis par le Syndicat des éditeurs aux cent mille premiers acheteurs des Journées du Livre de 1933, un auteur charentais, qui n’était pas encore un inconnu, décrivit ce trajet en chemin de fer. Il notait le mélange de langue d’oc et de langue d’oïl pour nommer les localités, Nersac et Sireuil, Châteauneuf et Jarnac. Comme si la querelle du Nord et du Sud avait voulu en rester là, dans le pineau et les pantoufles, tous prosaïsmes réconciliés dans l’indolence et l’alambic. Georges Monti y éditait des textes qui « n’ont à répondre à aucune urgence ; ce sont des livres qui ont tout leur temps ». Il fallait le prendre en allant le voir. 

Habiter une ville devenue un nom commun porté aux lèvres du monde entier semble convenir à ce disciple de Paulhan. Il s’y est établi par hasard, mais le hasard fait aussi bien les idées que les choses. Monti aurait pu, indifféremment, s’installer à Paris, comme son copain Ponsard du Tout sur le Tout, et, en tout cas, il le prétend. Ses choix éditoriaux et sa manière de travailler démentent en silence la neutralisation géographique. Quand, comme pour Paulhan, l’important est ce par quoi la littérature échappe à la littérature, ce qu’elle porte en elle-même de propre négation, alors, Cognac, c’est pas mal. Quand on cite Léopardi : « Il n’y a pas d’amitiés dans les petites villes mais des alliances », alors on peut se permettre, à la fois, une un peu trop grande discrétion sur soi-même et un solide esprit d’entreprise. Dans sa rue du Clos, qui sent le moût, la distillation, et donc les murs se noircissent de champignons oenophiles, Georges Monti, guère buveur que de panachés, peut à la fois s’abandonner à la « pratique solitaire, un peu névrotique de la lecture » et s’introduire, en fabricant, dans la convivialité d’un marché méticuleusement établi.  « Je suis devenu éditeur, raconte ce garçon de trente et un ans, au regard gris, étale, d’un tain sans tâche, au visage retenu, bardé d’alphabet comme la vignette qui accompagne sa marque, je suis devenu éditeur par excès de mes comportements de lecteur. A force de chercher des livres introuvables ou réputés tels, il y a, à terme, une tendance au prosélytisme puis à l’édition. Il me semblait inacceptable que la Fausse parole d’Armand Robin ne soit plus disponible alors que je me suis mis sous la protection de cet auteur du Temps qu’il fait », titre porteur d’une banalité qui fait l’affaire de Monti. En suivant la piste de Robin, il s’inséra immédiatement dans le milieu des lettres. Un travail de fil et d’aiguille qui donne cohérence à son catalogue. 

Pourquoi André Ady ? Parce que Robin le traduisit. Pourquoi Chaissac ? A cause de ses lettres à Paulhan. Lequel s’était intéressé à Dadelsen et à Lecomte. Quand à Ricardo Paseyro, Robin l’avait glissé dans la NRF. Les parrainages se succèdent : Perros, bourré de références, indique des chemins. A l’inverse, Monti demande des textes à Trassard ou Réda, lequel le tuyaute sur Jude Stéfan. Ou encore un Michel Bulteau lui téléphone pour lui confier une nouvelle. Circuits à double sens.  « Je n’ai pas l’intention de faire ma bibliothèque idéale, ni de vivre ce métier comme forme de création récurrente. Je n’écris pas et je m’en garderai ». Pourquoi ? Parade rapide, je n’insiste pas, c’est le mauvais sens du poil. Monti choisit des textes où la mise en cause de l’auteur est si forte qu’un pas de plus les mènerait au blanc. Il lui suffit qu’ils « introduisent, selon Leiris, ne serait-ce que l’ombre d’une corne de taureau » sur la page. Amateur de textes brefs, d’un genre indéterminé, il recherche ceux qui, à une maîtrise de la langue, ajoutent une attitude de vie. De la qualité, mais pas d’esthétisme. De beaux écrits, mais qui ne soient pas que cela. Pas de livre idéal. Une veine populaire endiguée d’exigence : mille exemplaires à tout casser.

Cette dimension, comme disait le banquier, l’intéresse. Non par élitisme, car s’il pourrait presque mettre un nom sur chacun de ses lecteurs, il n’édite pas pour « ses semblables ». Double danger : « Quand j’ai réimprimé Tamerlan des cœurs de Obaldia, ceux qui le connaissaient le serraient déjà jalousement dans leurs rayons. Et les autres ne l’ont pas acheté sous le prétexte que j’avais cherché à faire un coup ». Et le second : publier un inconnu, « parfaitement magnifique », tel Blangenois, qui ne possède ni nom, ni presse, ni Prix, rien qui accroche. « Je n’ai pas encore la force d’imposer, il me faut travailler dans l’ordre ».  En partant d’où ? Au chapitre flash-back, Monti le lent donne dans l’accéléré, le caricatural. Il aurait commencé à lire après la fac, avec un  éblouissement d’autant plus grand que l’université lui avait troublé l’esprit par son attitude négative à l’égard des livres, de l’imaginaire. « Je croyais à la khâgne d’avant-guerre où on parlait, on échangeait, on socratisait tout la journée » Sorti de là, quelques bonnes rencontres au bon moment, quelques lectures, et ce fut « sans retour ». Il vint travailler avec Edmond Thomas, qui tirait sa revue Plein chant dans une abbaye entre guillemets des bords de la Charente. Une île déserte. Deux ans plus tard, en 81, voulant mener sa barque à sa manière, il s’installait dans un ancien chais cognaçais, autour d’une « bécane » âgée de vingt-cinq ans, dont la surveillance – il mime Chaplin des Temps modernes – éponge en main, équilibrant encre et eau, aide à le réchauffer les nuits d’hiver. Mais à l’étage, pardon, une photo-compo (au clavier et à mi-temps, sa compagne Marie-Claude) et un banc de reproduction, tout ça à crédit, payé par le trimard des commandes locales. Objectif, l’autonomie financière de l’édition pure, la modernisation, quinze titres par ans. Monti imprime les bouquins d’une demi-douzaine d’éditeurs littéraires de l’Ouest (Quimper, Saint-Nazaire, Poitiers, Bordeaux), un réseau affectif et efficace où circulent des livres soignés, aux textes bien établis, au grand air, sans brocard bibliophilique, beaux de nudité, cueillis de frais. « Je préfèrerais qu’on me dise simplement qu’ils sont bons : c’est tout ce que je veux passer comme message ». Des livres communicables, « du même type de choix, en fin de compte, que la vie avec son prochain. Et ça ne me paraît pas rien ». 

Les manuscrits affluent, Georges Monti n’a pas le temps de convaincre tous les libraires, même aidé par son ami d’Arcane 17 à qui le CNL et la DRAC payent deux mois de salaire pour une tournée de diffusion commune : il s’en excuse là. En gare de Cognac, les containers de carburant affichent des marques à trois étoiles. Le soir tombe. Le soleil fait son coquelicot au ras des vignes. Les Angoumoisines, une à une, montent dans la micheline du retour. Elles dansent en parlant de Boris Vian, empruntent les livres menus du voyageur. – « C’est quoi le Temps qu’il fait ? ». – Un éditeur. – « Mais il fait beau, beau ! » Et leurs sourcils… – « Aimez-vous Stendhal ? » – « Quoi ? ». Il faut hurler un peu avec ces walkwomen. 

Alain Garric, Libération, 27 mars 1984 

lundi 6 août 2007

Ce mot de travail

 



La France a élu président le candidat du travail. Le mot se perdait. Il était devenu aussi étrange que le nom de Wolfeboro ou de Winnipesaukee. Le travail n’avait plus que trente-cinq heures à vivre (fallait-il encore tolérer que le bonheur de l’homme dépende de ce travail d’autrui que l’on achète en travaillant ?) Or, voici que réapparaît à la rentrée 2007 la France-du-Travail promise. Et bien des livres à venir sur ce mot que l’édition a pris, au moins une fois, très au sérieux. Avec, pour commencer, celui de François Wahl, " le Perçu", au centre du débat philosophique de cette rentrée. Wahl a vu son ouvrage refusé par le Seuil où il fut éditeur de directeur de collection pendant trente ans. Il est publié, en septembre, chez Fayard.

 


Paroles de Barthes, virgules de François Wahl


Le premier avançait, dans l’herbe du texte. Le second, par accord tacite, c'est-à-dire une fois pour toutes discuté, venait derrière et redressait la ponctuation. Sauf à laisser la friche d’un trait de style. Travail de jardinier : d’éditeur. Barthes ouvrait les phrases et Wahl passait les fermer. La maison  marchait. Ils se rencontraient en haut d’un escalier périlleux, presque une échelle, rue Jacob. Le Seuil, son catalogue en témoigne, fait cabane de toute collection. Un lieu retiré au sein de la grande ville, comme l’entendait Barthes qui n’aimait ni la province ni la campagne. A gauche, le bureau de Wahl où Philippe, Sollers venait bavarder avec sa pipe, à droite celui de Cayrol où les jeunes écrivains taisaient la cendre de leurs cigarettes. Le premier tome des Essais critiques parut en 64. L’éditeur, cet automne, publie le quatrième, Le bruissement de la langue. Tendu, longuement verni, juste : un instrument sorti d’un atelier de Crémone. L’auteur, à « la voix de violoncelle », est mort depuis plus de quatre ans, au printemps 80, d’un accident, d’un autobus, d’une acceptation de mourir. Une page était restée enroulée sur le tambour de sa machine à écrire, la seconde d’un article aussitôt paru dans Tel quel, repris ici : « On échoue toujours à parler de ce que l’on aime. »

Œil bleu, prunelle d’épingle, mains (on l’imagine) de résident secondaire d’une maison chauffée au bois, François Wahl ne veut rien raconter de lui. Au reste, il cherche ses mots, non pas comme un rond-de-cuir qui a égaré un trombone, mais comme le responsable et le dépositaire d’une parole qui lui appartient d’autant moins, et d’autant plus, qu’il nous en est redevable et qu’il est le seul à en connaître tout le sens. Il montre un classeur noir (on dirait d’un écolier), et c’est la gestion d’une pensée. Barthes notait tout ce qu’il publiait, au fil des années. 345 numéros depuis « Culture et tragédie », écrit en 1942 au sanatorium des étudiants. « Sans cela, indique Wahl, je ne m’en serais pas sorti. » Articles à retrouver, à dater, à replacer « dans la thématique et l’intonation d’un travail. » Deux problèmes, « d’une part, Roland a toujours nettement distingué les articles d’occasion et ce qu’il estimait soit enseignement, soit essai critique, et j’ai tenté de respecter ce critère, prenant des décisions, sujettes à caution. » D’autre part, les textes eux-mêmes étaient dans « un désordre effrayant ». L’éditeur passa des heures de recherche dans la poussière. Puis il les étala, chez lui, à la campagne. « Il y en avait dans tous les sens ; j’ai connu des moments de désarroi. Un ordre s’est mis en place, d’une belle cohérence. Il permet de comprendre la direction de son travail et comme ça s’est développé. » Travail, un mot qui revient sans cesse : « Le travail n’est pas à la mode », relevait Barthes.

Tri, ordonnancement, repentirs : « Tel texte (F.B., écrit en marge des fragments d’un jeune écrivain, lequel, finalement, ne publia rien), je ne suis pas sûr qu’il l’aurait rendu publiable mais, de fait, il l’avait conservé. Et il est éclairant pour le mode d’écriture de Roland dix ans plus tard. » Au printemps 80, Barthes venait de finir La chambre claire et laissait très peu d’inédits. Certains articles, cependant, n’étaient parus qu’en traduction. Colloques, conférences à l’étranger. On les retrouve là. Aujourd’hui, François Wahl reçoit des lettres : pourquoi n’avoir pas retenu tel texte ? Et aussi : « pourquoi pas son texte sur moi ? » ! Bien des articles furent estimés par l’éditeur « plus éphémères, ou plus accidentels, ou plus répétitifs. Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas les recueillir un jour. Ils n’étaient pas au centre de son travail. Un prochain ouvrage contiendra ce qui relève de l’enseignement sémiologique : objet différent, style différent. Puis suivra un tout petit livre, « Incidents », clairement annoncé dans la conférence sur Proust (au Collège de France : « Longtemps je me suis couché de bonne heure »), laquelle relève du romanesque dans sa seconde moitié. »

Romanesque. Les cours au Collège s’intitulèrent « La préparation du roman ». Barthes tournait autour de la flamme comme s’il la redoutait et la protégeait à la fois : « J’aime, disait-il, la littérature comme quelque chose qui va mourir, comme on entoure de ses bras un être cher ». Le roman, qui aurait résolu « la contradiction entre les savoirs et l’écriture », il en indiquait toutes les approches, l’installation dans une Vita nova, les petits secrets permettant de relancer l’écriture, les horaires favorables, les rigueurs de l’aliénation, les tiraillements de la concupiscence. Il conseillait jusque dans le choix des vêtements, ces robes de chambre longues que l’on ne trouve que dans un magasin de New York. Il en donnait l’adresse. Mais du roman, il resta hors. Il allait voir chez Mallarmé, sondait le Livre. Un pas de côté, il faisait sien le dégoût de Proust pour le journal intime. Il s’y essaya : fragments insérés à la fin du Bruissement : « Je n’ai jamais tenu de journal – ou plutôt je n’ai jamais su si je devais en tenir un. Parfois, je commence, et puis, très vite, je lâche – et cependant, plus tard, je recommence. C’est une envie légère, intermittente, sans gravité, sans consistance doctrinale. Je crois pouvoir diagnostiquer cette « maladie » du journal : un doute insoluble sur la valeur de ce qu’on y écrit. » Doute du journal et « mensonge romanesque » (il en analyse chez Stendhal la triomphante irruption dans un des plus beaux textes du recueil) qui devient « le détour de la vérité ».

Retour à la théorie, à la précision. Regardons François Wahl chercher le mot (note, p.210 : « Pour des raisons stylistiques – disons plus justement : méthodologiques, et plus justement encore : textuelles… »). Artisan d’un mouvement théorique (Lacan, Derrida, Barthes), l’estime-t-il parvenu aujourd’hui à sa limite ? Faut-il renouveler les idées ? « J’ai le sentiment de n’avoir jamais changé. J’ai toujours cherché l’alliance de la rigueur et de la nouveauté. Je ne crois pas, je ne m’intéresse absolument pas aux pensées de l’à-peu-près, la vocation de l’à-peu-près étant de faire plaisir. Mais la pensée n’est pas là pour faire plaisir. Je ne crois pas non plus à la pensée répétitive. Je crois que le travail intellectuel, en tant que travail, est et ne peut être qu’un travail d’innovation. Ce qui fait que, à vrai dire, je n’ai jamais hésité. J’ai toujours su, depuis l’âge de vingt ans, où il se passait quelque chose, où il fallait aller. » Il prend un exemple, exprès hors du champ éditorial : dès le premier concert du « Domaine musical », il sut que la musique d’aujourd’hui serait Boulez et rien d’autre. « Mon travail d’éditeur a été de chercher à me porter dans tous les domaines sur le terrain que je viens de définir. Après ça, j’ai eu de la chance. La chance que Roland était ici, au Seuil, et de l’avoir connu avant d’y venir. Et la chance Lacan : je le connaissais depuis très longtemps. Là, ça n’a pas été le mouvement d’un éditeur tel qu’on le suppose. Il était évident, vu notre relation, que si Lacan se décidait à publier, à recueillir, ce serait ici ; et c’est lui qui me l’a proposé. Quant à Derrida, j’admirais depuis longtemps sa préface à l’ « Introduction » de Husserl, que je tenais et tiens toujours pour le meilleur texte français sur Husserl et, quand Sollers m’a parlé de son travail (« Derrida prépare sa Grammatologie »), là aussi ça s’est fait, si je puis dire, naturellement. C’est dans la ligne de cela que s’est faite la venue de Todorov, Genette ou, dans un autre champ, de Milner. Cela, c’est le passé. »

Encore un avis sur le passé : « Mon regret est que, les choses ayant été ce qu’elles étaient à l’époque, le Seuil n’ait pas été l’éditeur du Nouveau Roman. C’était le même niveau de rigueur et de nouveauté. Beckett, Robbe-Grillet, Butor (un ami), Lacan, Roland : le même étage. Avec Benveniste, Lévi-Strauss et Dumézil. En voyez-vous d’autres ? Je crois que nous avons fait le tour. Deleuze, bien entendu, reste un des seuls dont on ne peut jamais considérer que ce qu’ils écrivent ne soit pas à mesurer très au sérieux. » Puis, François Wahl en vient à son présent. « Aujourd’hui, mes critères n’ont pas bougé d’un pouce. Il est certain, cependant, que toute cette série de morts, dont plusieurs prématurées, a créé un vide que je crois possible de qualifier d’effrayant. Et une occupation du terrain par l’à-peu-près et l’académisme. C’est précisément devant cette situation qu’il y a trois ans, je crois, Michel Foucault et moi nous nous étions dit : il faut réagir, créer quelque chose et exiger le travail. L’insistance sur le mot travail, c’était le propre de Michel. Il l’opposait à l’essai, le considérant comme un genre comportant trop de facilités, frôlant les questions. Or, selon Michel, il fallait prendre le risque de ce qu’il appelait « se surprendre soi-même » (ce qui est un autre mot pour la nouveauté). Aussi bien, pour Paul Veyne et moi, pas question d’arrêter. Toutefois, dès que nous avons annoncé notre collection (« Des travaux » – au départ, Wahl voulait l’appeler « Ralentir, travaux », ce qui l’amusait fort), une collection ou une protestation – ne pas laisser les choses en l’état –, nous avons reçu une avalanche de thèses. Pas toujours inintéressant mais d’un académisme inhérent au genre. Si bien que nous avons surtout des textes étrangers. Ils manquaient en France. Malgré cela, deux mondes, continental et anglo-saxon, sont des terrains si différents que je ne sais pas toujours, moi, François Wahl, quoi en faire. Alors que la France se trouve dans le post-heideggérien, entrer dans le post-wittgensteinien anglo-saxon nécessiterait une véritable conversion. » 

Une expression revient, « vu mon âge » (la cinquantaine quand on la dit bonne). Elle laisse entendre l’attention à un programme. « On peut dire que, en dehors de ce qu’il reste à publier de ceux qui ont défini le travail des années 60 à 80, apparaissent parmi les jeunes trois ou quatre auteurs qui ont du vrai talent : Christian Jambet, Guy Lardreau, Milner – vous remarquerez que ces trois-là, hasard ou non, viennent de la Gauche prolétarienne. Egalement, dans la sphère lacanienne, des choses importantes sont en cours parmi des psychanalystes d’une quarantaine d’années. Mais tout cela ne peut être obtenu qu’à contre-courant du règne de la facilité et du pathos. C’est vrai que l’histoire des idées est un peu comme les courants d’ondes – je ne suis pas très calé en physique – qui à un endroit se nouent et se dénouent à d’autres. Moments de liaison, moments de flottement, de mouvements désordonnés. Personne, et surtout pas un éditeur, n’a le pouvoir de créer ex-nihilo le travail des autres. Je dis souvent : l’éditeur est comme une femme que les auteurs fécondent. Cependant, je ne resterai pas inactif, on peut en être sûr. Vu mon âge, mettre sur pied une collectivité de chercheurs décidés à tenir le niveau est la dernière tâche que je m’assigne. » Et sur la pas de la porte, en haut du redoutable escalier : «  Je sais bien que le jour où je m’arrêterai, je ne m’arrêterai pas ».


L’irréversibilité que Barthes attribuait à la parole, en tête, justement, du texte de 1975 qui donne son titre au Bruissement de la langue. L’étoffe, le tissu des mots pourrait, en état d’utopie, se déployer tout dans le sonore, ne déléguant aucun signe, sans jamais perdre du sens. «  Le bruissement, c’est le bruit de ce qui marche bien…le bruit de ce qui, fonctionnant à la perfection, n’a pas de bruit. » Une mécanique apollonienne dans laquelle, avec Roland Barthes professeur de désir (Steven Ungar, University Nebraska Press), il faut imaginer le langage heureux, bruissant comme le vent dans les branches oraculaires des chênes de Dodone, « ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne ».

Propos recueillis par Alain Garric, Libération, 28 septembre 1984.

samedi 28 juillet 2007

Maren Sell, le souci de l’âme

Soyons réalistes : parlons de l’âme. Ni l‘âme en bronze des canons, ni celle, en épicéa, des violons. Caressons l’âme abandonnée (depuis Kant ?) par les troupeaux philosophants, la mauvaise herbe arrachée du langage des rues, vieille pâture diabolique, bolet Satan qui n’est plus au catalogue des horticulteurs et botanistes de la vie. Âme que le corps infidèle avait plaquée, remplacée par l’électricité, les écrans platoniciens et les passions de la peau. Et voilà qu’un éditeur (une éditrice) annonce, sur papier pervenche, la couleur nouvelle : il faut « garder le souci de l’âme ». Ah, que les sourires financièrement équilibrés prennent garde ! L’âme fut un sacré best-seller : voir Faust.

 


Le bleu dont Maren Sell couvre ses livres coule des encriers du romantisme et de l’expressionnisme. On vit la Blaue Blume que la comète Novalis avait mis dans les rêves d’Henri d’Ofterdingen joncher, un siècle plus tard, les brefs poèmes du météore Georg Trakl. Et rien de mièvre dans cette Fleur Bleue, le lyrique Gottfried Benn, le poète de Chair (mort à Berlin en 1956) la plantait cyniquement sur les entrailles : « Un livreur de bière noyé fut hissé sur la table / Quelqu’un lui avait coincé entre les dents / un aster mauve clair-foncé ». Bleu : la teinte allemande de l’émotion, du moteur intérieur (nous, nous disions « cœur », n’est-ce pas Rodrigue ?). Couleur de la peur et du lointain, de la colère et du calme. Couleur du sang sous la peau et des océans sous le ciel. « Avoir le souci de l’âme », c’est, dit Maren Sell « accorder ce que l’on fait professionnellement, ou amoureusement, à une conception de l’être », c’est « conserver une intériorité à laquelle correspondent les signes donnés à l’extérieur » : rien d’autre, ni de moins, que la fameuse et intraduisible idée du Stimmung, harmonie instrumentale du dedans et du dehors, présence au monde et à soi. Assez, on sent se hérisser les bigots de l’indifférence.


 


D’autant que, et en plus, il devient maintenant facile d’entendre sonner dans le nom de Maren Sell la cloche du mot germanique Seele (l’âme encore). Rassurons-nous, il viendrait plutôt de Gesell, compagnon, tant et si bien que sa maison (Maren Sell & Cie) signifierait Maren compagnie et Cie : jeux d’échanges, de liaisons, de comptoirs affairés, de littérature import-export, plus plaisants au « souci d’économie ». Ce qui suit parlera davantage : elle naquit dans une ville du nord, tantôt danoise, tantôt allemande, origines brouillées par la folle instabilité de frontières imbéciles. Des parents réfugiés, en 44, à Breslau (Wroclaw), ce qui est tout à côté d’Oswiecim (nous disons Auschwitz). Une mère qui cacha un déserteur allemand et le fantasme d’avoir été l’enfant de cette rencontre. Hantise d’un nazisme parental, catharsis pour toute une génération : conversations de jeunesse au-dessus d’un abîme, crainte du vide et du rien. Militante dans le mouvement étudiant de Rudi Dutschke, Maren est déléguée, en 68, pour voir ce qui se passe à Paris. La Gauche Prolétarienne, le Secours Rouge, elle couvre l’Allemagne au service international de l’agence APL d’où sortira le journal « Libération », apprend le français « avec une jubilation qui n’était possible que sur la base d’un refoulement de la langue allemande », entre dans la circularité parisienne des idées, creusée d’une faim de savoir, d’empoigner les pensées liées à une pratique : Lacan, Foucault, Deleuze ou Barthes (son sujet de thèse). Deux romans écrits en français, Mourir d’absence et L’amour d’après, avec l’impression d’avoir trahi : un jour, elle ferma les yeux puis nota les poèmes revenus d’autrefois, Hofmannsthal, Rilke, des pages de Kafka. Ayant côtoyé Hélène Cixous à Vincennes (« Etudes féminines ») et René Major à Confrontations (la pratique analytique et l’écriture non contradictoires), elle lance, en 80, toutes ses expériences dans l’aventure éditoriale avec l’équipe de Lieu Commun. Elle publie les textes de Milena Jelenska. Et enfin, elle débouche pour cette rentrée l’encrier bleu de Maren Sell & Cie.


 


Au départ, l’idée était d’une maison d’auteurs semblable à la structure allemande de Autoren Verlag.  La forme adoptée fut l’association de petites maisons, chacune indépendante : « Les Liens du livre ». La cour de la rue Dauphine où Maren a ouvert ses bureaux est un jardin de bonzaïs. Le monde peut bien se mettre en livres quand on pose sur une étagère un cèdre bleu vieux de cent cinquante ans.


Alain Garric, Le magazine littéraire, octobre 1986.