mercredi 8 août 2007

Roman avec Nabokov


Qui était M. Aguéev, l’auteur sans visage de « Roman avec cocaïne ? Attribué à Nabokov, sa veuve, Véra, démentait. Les Soviétiques avaient leur troisième homme. Rebondissements entre Moscou, Berlin et Istanbul. Polémiques à Paris, Montreux, Londres et New York.








        Il ne faut jamais passer trop près des roses, ni d’une chance, ni d’un livre. « Afin d’aimer la vie, il ne faut pas trop l’aimer », disait un des principaux personnages de ce récit. Tenez, Sonia, pour parler d’elle, on l’avait rencontrée en 71 aux Etats-Unis, chez MacGraw-Hill, au cours d’une de ces nuits blanches qui durent 250 pages. Cela s’appelait Glory. Mieux valait quitter cette « flirteuse lunatique et cruelle ».

On l’avait retrouvée dix ans plus tard à Paris, chez Julliard, vêtue à la française, et cette fois, cela s’appelait l’Exploit. Comme autrefois, le soir venu, elle se glissa dans la chambre sur la pointe des pieds et doucement ramena les talons par terre. « Elle portait un pyjama jaune, ses cheveux noirs étaient ébouriffés. Elle resta debout pendant quelques instants clignant des yeux à travers ses cils emmêlés… Une mince chaîne d’or entourait son cou adorable ».

On l’avait, malgré tout, oubliée. Puis, au printemps 83, surgit une autre Sonia, dans un Roman avec cocaïne, chez Belfond. « D’abord, dans la fente de la porte à peine poussée, un œil apeuré me regarda avec inquiétude, puis la porte s’ouvrit largement et insolemment et ce qui entra dans la chambre fut un pyjama d’homme, au col relevé autour de l’adorable tête d’une femme ». La première, amenée par Vladimir Nabokov, était, quand elle ne marchait pas pieds nus, « accompagnée par le doux flip-flap de ses mules ». La seconde, venue avec un certain M. Aguéev, frappait le parquet « des hauts talons de ses mules rouges ». Quel étonnement d’apprendre que ces deux Sonia, peut-être, n’en faisaient qu’une.

L’histoire de ce pyjama pour deux avait été lancée pendant l’été par un professeur de littérature russe à l’université de Paris X (Nanterre), Nikita Struve. « Au cours d’un séminaire, nous avons étudié d’un même souffle Aguéev et Nabokov et nous avons été saisis par une confondante ressemblance ». Principal rédacteur de la revue Vestnik russkogo khristianskogo dvizhenia, M. Struve, dans le numéro 144, attribua Roman avec cocaïne, signé M. Aguéev, à Nabokov.  Outre la présence d’une même Sonia, il se fondait sur des similitudes entre le héros d’Aguéev, Vadim Maslennikov, et celui de l’Exploit, Martin Edelweiss : leur mutuelle attirance, notamment, pour des filles de rencontre. Il relevait de grandes correspondances onomastiques avec d’autres ouvrages de l’auteur de Lolita, le même procédé d’introduction de lettres de rupture, la même façon de traiter les rêves. Nabokov, le malicieux Vadim McNab, s’était à l’occasion vanté de tours de passe-passe qu’il n’est possible de tenter « qu’une fois en mille ans de fiction ». 

Pour avoir joué tout un demi-siècle à cache-tampon, de Machenka à la Tranparence des choses, et enchevêtré dans le métier d’écrivain « l’enchantement et la supercherie » des ailes de papillon, ce romancier, avec ses défis, ses trompe-l’œil, ses canulars, ses private jokes, devait s’attendre à l’arrivée, un beau matin de brume, d’un petit bâtard, un « attribué à » qui, flanqué dans les bras du chroniqueur de la Vraie vie de Sebastian Knight, mettrait les généalogistes dans le brouillard. Vladimir Vladimirovitch, néanmoins, était bien connu de nos services. Avait-il utilisé le pseudonyme d’Aguéev ? Et sinon, qui avait écrit ou signé ce Roman avec cocaïne (et non sans héroïne) ?

Sa traductrice du russe, Lydia Chweitzer, disait dans sa préface ne rien savoir d’Aguéev et avoir vainement tenté de retrouver, par petites annonces, en France et à Istanbul (on verra pourquoi), la trace de celui qu’elle comparait, elle, à Proust. Elle avait redécouvert, dans une librairie d’anciens, un texte édité en 36 et en caractères cyrilliques qui l’avait marquée dans son adolescence.

Si l’attrait de cette enquête (comme tout plaisir, moins lié à son résultat qu’à sa progression) devait pour beaucoup tenir à la figure paradoxale et à la sorcellerie de Nabokov, le bouquin d’ « Aguéev », violent, désespéré et, bien entendu, acide, méritait d’en élucider l’origine. Bouteilles d’eau dans la mer des histoires, les livres ne sont pas toute la littérature. Par échauffement et surabondance, elle transpire et condense des nuages d’énigmes plus chargés que des romans. Un assassinat à Moscou, deux amants à Constantinople, des espions à Berlin et autres faux-semblants investissent des carnets de notes, d’abord de simple lecture (pas forcément dans un fauteuil à bascule : on lit mieux dans les trains). Les miroirs ne retiennent pas les visages et la fiction déborde des pages imprimées. D’ailleurs, on n’était pas parti aux frais du journal pour traîner dans les phrases et mégoter sur les décors naturels. Au lendemain d’une lettre parue dans le courrier des lecteurs du TLS (Times Literary Supplement) signalant les révélations de Nikita Struve, j'ai demandé à Belfond d’adresser deux exemplaires du livre (en français et en fac-similé russe) à Véra Nabokov laquelle, quelques semaines plus tard, me proposa d’aller la voir. 

(A suivre)

Alain Garric, Liberation, 26 décembre 1985 

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