vendredi 3 août 2007

La Morante (I).

La recherche d’Elsa.

L’Enchanteresse, la Magicienne, la Sorcière, la terrible Circé, Médée riche en pensées, fille du soleil et de la nuit, mille autres puissances du gouffre ou de la splendeur jaillissent dans le vocabulaire des Romains quand il s’agit de la Morante. Ils préviennent celui qui cherche son image dans les éclats diamantés d’une fourbe légende : Elsa est la dernière déesse archaïque de la littérature, céleste et infernale. Nul ne connaît la vérité de son existence et, par un farouche refus de l’Histoire, elle n’a jamais parlé d’elle-même sinon dans le miroir transfigurant de ses romans, en phrases coulées et réverbérantes qui portent le papier à la limite de la flamme ou de la mouillure.

Bien avant que la maladie ne la cheville à un lit de clinique, elle s’obstine à répéter : « Je ne veux pas être considérée comme une personne vivante ». Et aujourd’hui encore, à soixante-douze ans, isolée du monde, privée de l’usage de ses jambes, l’ancienne madone des beatniks, d’une voix de fontaine claire, fraîche, guérisseuse, pailletée de sortilèges, dit à qui peut trouver le numéro de téléphone de son Olympe : « Vous m’avez cherchée, c’est bien. Alberto Moravia m’a dit que vous vouliez qu’il vous parle de moi. Alberto Moravia ! C’est lui, et je suis moi. Et moi je ne suis pas là, pas dans ce lit, je suis dans mes livres. Alors je ne veux voir personne ». Puis une parole toute femme, presque un rire, un lent tourbillon, tendant une coupe d’or, d’ailleurs remplie de drogue, à une impossible condition : « Êtes-vous beau ? Mais même si vous étiez très beau… ». Avec celle qui, depuis des années, « ne veut être qu’un fantôme », il sera cependant possible d’échanger, quelques jours plus tard, à l’intérieur de sa clinique, quelques billets écrits, une mince correspondance.

Certaines langues romaines, dont la cadence traînante cache des crocs, prétendront que le drame d’Elsa Morante fut celui d’une fascinante ragazza, d’une jolie môme devenue une petite vieille, une vecchierella. Mais c’est réduire à l’état de squelette une exigence désespérée, laquelle, dans son âpreté, taraude toute la matière vivante. « Je suis dans mes livres » : avec Aracoeli, le dernier qui paraît en France, l’auteur de Mensonges et sortilèges, de L’Ile d’Arthur, de La Storia parvient une nouvelle fois, comme si elle fréquentait à sa guise l’éternité et habitait toutes les chairs, à tracer de sa main de fée déçue l’orbe immense d’un roman, celui ultime et originel de la maternité.

Il faudrait lire Aracoeli le matin, sur les pentes du Palatin, allongé dans une flaque de coquelicots. Lire l’après-midi sur le rebord de la fontaine des fleuves, Piazza Navona, où les filles s’habillent de coupons d’eau. Lire, un soir d’orage, dans les hauteurs du Pincio, quand le soleil a laissé sur la ville des éclats de sa rage païenne. Lire dans l’utérus d’ocre, d’iode et de sang sombre de Rome. Car la Morante écrit comme Rome est bâtie. Son arrière monde de fables, ses archaïsmes, ses mots anciens parsemés dans ses histoires équivalent aux ruines et aux palais baroques qui creusent dans le chahut des rues des échappées temporelles. Car Elsa restaure les dommages de la mémoire, elle que l’on dit adoratrice du mensonge, avec les briques dorées de l’imaginaire. Par là, dit Angelo Pupino, qui a travaillé sur son œuvre, « elle redonne du sens » à ce qui fut en partie oublié : « C’est presque la négation du mensonge ». Parce qu’aussi, « la permanence des désirs » et « le respect pour la vérité intime » dont Stendhal notait la coïncidence lors de ses promenades dans la ville, se retrouvent dans son écriture alla romana. Parce qu’encore, si une de ses phrases semble vous entraîner dans sa chute, il suffit de l’arrêter du doigt comme le jet des petites fontaines des ruelles qui, ainsi bouchées, lancent par un minuscule opercule un tendre filet compatissant vers les gosiers assoiffés. Parce qu’enfin, dans Morante comme dans Rome tout est voulu pour la surprise de la perfection. « Pour une virgule, disait son ami poète Sandro Penna, elle serait capable de prendre l’avion un jour de brouillard ». De la romancière, dont ils craignent sourdement qu’elle ne leur jette des sorts, les Romains respectent l’infini travail du langage.

Avant de partir, toutefois, à la recherche d’Elsa Morante, comme le narrateur de son livre, Manuel, s’envole vers les origines andalouses de sa mère Aracoeli, il est à Paris quelqu’un dont la passion pour la romancière brise la dernière hésitation du départ, son traducteur en français, Jean-Noël Schiffano. Depuis longtemps il espérait prendre en main un de ses textes : il y a dix ans, n’a-t-il pas appelée sa fille Elsa ? Mais la Morante écrit lentement, chaque livre lui demande sept ou huit ans, « le temps du romancier », dit-il. En attendant, il traduisit Sciascia, Umberto Eco. Pour avoir vécu à Naples, il sait combien l’Italie méridionale où la Morante puise ses fables est « morte à l’Histoire, elle reste une pièce détachée de l’Unité, l’épine dorsale d’un monstre archaïque et mythique en plein XX° siècle. Ce qui fait tout le paradoxe de La Storia qui, lors de sa sortie en 1974, provoqua un débat national à propos duquel les critiques italiens ne sont pas encore revenus de leur perplexité ». Toujours est-il que, pour Elsa, Jean-Noël Schiffano monte immédiatement au Capitole : « Elle est le plus grand écrivain de ce siècle » et s’il ajoute « italien », il semble pouvoir s’en passer. « A l’époque de l’anti-roman, de l’anti-tout, du refus de la fable, elle fut la seule à continuer à écrire comme Homère ou Shakespeare. C’est une romancière d’instinct, elle écrit avec sa peau, comme une chatte qui sent ses petits. Ses passions, d’ailleurs, sont les enfants et les chats. Par son côté baroque, non classique, elle palpite, elle tourne autour des êtres. Un personnage d’Elsa, en fin de lecture, on en a fait le tour, on l’a pénétré, jusque dans le ventre d’Aracoeli, aux viscères, aux envies les plus retranchées, à la masturbation. Aracoeli est le plus fort portrait de femme depuis Madame Bovary ou Henry James. Presque un autoportrait, celui de la femme dans ce qu’elle a de sauvage, de non civilisé ». Dans son appartement, derrière le Panthéon (celui de Paris), Schiffano parle longuement du personnage d’Aracoeli, il en parle de l’intérieur, sans qu’il soit besoin de questions, inutiles piques. « On sait tout d’une femme quand on a lu ce livre ». Laissons-en lui le récit. C’est même lui qui remercie son auditeur : « J’aime tant parler d’Elsa ».

Un officier italien tombe amoureux d’une sauvageonne andalouse. Il l’enlève. Leur enfant est écrasé par l’amour absolu de sa mère puis par son rejet tout aussi absolu quand, obligé de chausser des lunettes, et donc voir, il devient laid. Aracoeli, après la perte d’un second enfant, tombe malade. Elle touche sa tête et son ventre, rongés par une boulimie d’hommes. Elle finit dans un bordel où la suit son fils. Après la mort d’Aracoeli, il devient un homosexuel passif à l’existence minable. Le père, autrefois superbe et hyperboréen commandant de sous-marin en Méditerranée, sombre dans l’alcoolisme dans un taudis proche du cimetière romain de Campo Verano. A l’âge de quarante-trois ans, le fils entreprend un voyage en Andalousie, à Almerias (le miroir, en arabe) et au hameau d’El Almendral (l’amandaie) où tout le monde porte le même nom : l’univers préculturel de l’enfance. Jean-Noël Schiffano se trompe peut-être en conseillant de ne pas trop s’attacher à Manuel, le quadragénaire. Pour lui, la parabole ne s’attache qu’à Aracoeli : comment la pureté la plus absolue finit, détruite, dans la civilisation. L‘Histoire pourrit l’individu. En apprenant les formes de la vie urbaine en même temps que Manuel, la mère reste dans le monde de l’enfance. L’Histoire meurtrit, l’enfance sauve. Sa nymphomanie ne sera qu’une faim de l’enfant, cette partie de l’homme qui entre en elle. C’est Circé et ses porcs. Elsa Morante séjourna souvent dans la maison que Moravia possède à Saubadia, à cinquante kilomètres de Rome, au pied du Monte Circeo. Freudiens, si vous saviez combien la mère séduit l’enfant et que l’Œdipe n’est qu’un rapt.

Michele Erago, auteur d’un essai sur Céline, spécialiste de Rousseau et des Lumières, douche l’enthousiasme de son ami Schiffano : « Je n’aime pas plus Aracoeli que La Storia, cette idée de vouloir faire grand. Entre le rationalisme et le désir de mystère, la Morante reste incertaine. Cette construction poussée, par rapport à l’expérimentation du langage qu’elle faisait auparavant, est une trahison de ses débuts. Ici, la langue est figée ». Une fois belle, une fois laide, ce sera ainsi jusqu’au bout avec Elsa. Quant une main, toujours prête à se rétracter, finira par déposer à la sauvette, Piazza Venezia, comme des secrets d’Etat à un rendez-vous d’espions, sous le balcon du bureau de Mussolini, les photographies de son enfance dissimulée, l’étonnant pendule balancera entre un visage adorable et un autre, plus renfrogné, et cela à divers âges. « En vérité, sur le moulage primitif de mon visage, qui éveillait en elle tant d’amour, déjà commençait à travailler ce pouce sombre et malin qui devait le déformer sans remède, pour mon éternel malheur » (Aracoeli,p. 216). Ce que reprochent, avec des griefs plus loin évoqués, quelques critiques à la Morante, c’est de ne pas innover. Comme si elle aimait tant soit peu le futur ! Toute tendue vers un retour à l’innocence première, amis de ceux-là seuls qui ont su rester des enfants, les pressentiments qui parfois assaillent sa frimousse de ragazza semblent naître dans les mouvements profonds d’une crainte trop retenue du temps. « Et ainsi, mes différentes Aracoeli s’étaient vouées à une fuite qui paraissait éternelle ; façon à ce qu’il me semble, de jouer à cache-cache. Après quoi, elles devaient à plusieurs reprises revenir se présenter, tantôt l’une, tantôt l’autre, tantôt torsadées ensemble ; pour retomber enfin de nouveau dans leur éboulement d’ombre » (P. 371).

Rome. « Perds ton sang-froid », suggère Stendhal. Aussitôt fait. Toujours la même légèreté par osmose, comme une peste de bonheur. Si cette ville est éternelle, c’est d’un éternel féminin. Cependant, Piazza del Popolo, les Romains font de la politique, on vote après-demain : « L’Europe est une grande idée, l’Europe est un mythe ». Où est-ce ? Ici, page 177 : « Ma nature se refuse à la politique et à l’histoire : piètres et vaines mes tentatives de le démentir. » Ce sont les premiers soirs d’été. Sur le Corso, qui n’est qu’un tuyau de gaz, tous les corps sont salés. Les filles sortent du four comme des petits pains. Même Moravia est bronzé. Mais lui, il est toujours en Afrique. Soudain soupçon : l’Afrique ne jouerait-elle pas chez lui le rôle que l’enfance occupe chez Elsa ? Et alors, à quoi jouent-ils, tous les deux ? Pour elle, Alberto, comme Pasolini ou Penna, ont gardé l’esprit enfantin des fanciulli. Les journalistes italiens se sont amusés à établir la liste des comportements blancs et noirs de Moravia et de la Morante : il accorde toujours des entretiens ? Elle, jamais. Alberto publie un livre par an ? Elsa, tous les dix ans. Moravia écrit le matin ? La Morante, l’après-midi. Quand il se prononçait contre le vin, la drogue, tous types d’excitants, elle affirmait : « Nous nous droguons, nous faisons tout ce qui est possible pour scandaliser les bourgeois ». Elle estimait que « les écrivains ne doivent pas collaborer avec les journaux, car ils se corrompent ». Lui, il occupe la fameuse troisième page, culturelle, des quotidiens.

(A suivre)

Alain Garric,  Le magazine littéraire, 1984. 

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