La recherche d’Elsa.
[« Je ne veux pas être considérée comme vivante ». Au moment de la publication d’Aracoeli, que pouvait-on savoir de son existence, dernière déesse archaïque de la littérature ? Voir « La Morante. A la recherche d’Elsa. I »]
Au-dessus du Tibre vert, Moravia occupe, comme apparemment tous les Romains, l’étage attique, celui à la grande terrasse : géraniums, chèvrefeuille. Elsa est malade dans l’âge, lui l’a été dans sa jeunesse : tuberculose osseuse. Ils se rencontrèrent « casuellement » lors d’un dîner d’amis, à l’automne 1936. Il était le célèbre auteur des Indifférents (parus en 29) et elle voulait écrire. Elle n’avait publié que, l’année d’avant, un conte pour enfants, avec des dessins de sa main, La storia di Giovannola dans le Corriere di Piccoli. « A partir de 1937 nous avons vécu ensemble, mais elle habitait chez elle et moi dans ma famille (jusqu’à trente-trois ans, très malade, je préférais être chez mon père). Nous vivions ensemble à Capri. Et, en 41, nous nous sommes mariés à l’église, chiesa de Gesù. Je n’étais pas croyant mais à cette époque elle était très catholique et ça lui faisait plaisir. Le jésuite qui nous a unis était le confesseur de Mussolini ! C’était pendant les jours de la bataille de Stalingrad. Tandis que nous étions agenouillés, les témoins, derrière nous, en parlaient (*). Jusqu’en 43 nous sommes restés à Anacapri. Il n’y avait personne, sauf quelques suédois. C’était très beau, très tranquille. Puis le fascisme est tombé, ce fut l’époque Badoglio qui cherchait à continuer la guerre avec les Allemands. Les antifascistes pouvaient écrire, j’intervenais dans les journaux. Mais les fascistes revinrent, il fallut fuir. Je me retrouvai sur la liste des SS. Elsa aurait pu rester à Rome. Elle avait publié deux ans auparavant un livre de contes, Il gioco secreto, mais n’était pas aussi connue que moi. S’enfuir avec moi fut d’un très grand courage et d’une grande solidarité féminine. Le train fut arrêté à Fondi, entre Rome et Naples, la voie était détruite. Nous nous sommes réfugiés dans une maison de paysans. Comme les Allemands réquisitionnaient les jeunes, nous sommes montés avec un groupe d’entre eux à mille mètres et avons passé neuf mois dans des conditions primitives. Avec Elsa, nous avons vécu dans une sorte de cabane, sans livres, sans papier. On se regardait. Il pleuvait beaucoup. Les Allemands faisaient les Allemands et les Italiens essayaient de vivre. Nous avions peu à manger. Nous nous étions échappés avec des habits d’été, pensant que les Anglais arriveraient à la fin septembre. Elsa est revenue à Rome chercher des vêtements chauds. Et nous avons attendu jusqu’en mai 44 que le front soit défoncé par la cinquième armée américaine. Après deux semaines à Naples nous sommes rentrés ».
De cette expérience dans la montagne de la Ciociaria, il tirera un livre du même nom et Elsa sa Storia. La rivalité. « Cette fuite fut notre épisode le plus important ». Jusqu’en 62, ils menèrent une vie souvent mondaine, firent des voyages, en Inde, en Egypte, au Proche-Orient, en Grèce, à Paris, puis se séparèrent. Seule, elle alla en Chine, au Mexique, aux Etats-Unis. Elle conserva leur appartement de la Via dell’Oca.
« Ma femme, dit Moravia, car elle est toujours Mme Alberto Pincherle [son vrai nom] est très originale. Elle est née avec ce caractère-là, elle fut tout de suite comme ça ». Quel caractère ? Il a dit, une fois : « Quand je l’ai rencontrée, c’était la personne la plus délicate que j’aie jamais connue ». Puis elle serait devenue « négative, agressive ». « Elle avait rendu notre vie si difficile que j’aurais ressenti de la folie si nous ne nous étions pas séparés ». Comment juge-t-il la littérature d’Elsa ? « C’est un écrivain exceptionnel, un des plus important d’Italie et d’Europe. Elle a une capacité extraordinaire à allier une atmosphère fantastique, magique, irrationnelle à une très grande pénétration psychologique. Alors que moi, je ne suis pas très magique. Et en principe, toute littérature est magique. Mes romans sont des drames masqués de romans. Quatre ou cinq personnages, une unité de temps, une charpente théâtrale. Le reste du monde social, politique, existe mais en sous-entendu. Elle, elle est d’une tradition proliférante. Elle embrasse toute une société. Ses romans sont longs parce qu’ils s’éparpillent dans des fragments d’histoires. Je suis dans la tradition du drame, elle dans celle du roman. Elle a horreur de la réalité immédiate, celles des bureaux, des affaires, de l’argent, comme un chat a peur de l’eau ».
Dans sa voiture, qu’il conduit en vrai Romain de Rome (la piste du Colisée), Moravia parle du sujet du jour, les élections européennes. Il est sur la liste d’Enrico Berlinguer, dont la ville porte le deuil, et de Spinelli. L’histoire. Puis : « Aracoeli est un livre que je considère misanthrope. Moi, je n’aime pas beaucoup l’humanité, mais enfin. » Il sourit comme un jeune homme et écrase son klaxon.
Via dell’Oca, au cinquième étage, l’attico d’Elsa Morante. Des géraniums, du chèvrefeuille. Soupçon : Moravia a emporté des boutures. Ils ont les mêmes fleurs. On aperçoit les coupoles de la basilique S.Maria in Montessanto de la Piazza del Popolo. Derrière chez elle, un jardin envahi d’orties avec une balançoire. Et ici, la Pasticceria Rosati que fréquentait Elsa. Elle y donnait rendez-vous à ses amis, dont Renzo Paris, qui enseigne à l’université de Salerne.
C’est un proche de Moravia. Alberto vient de lui téléphoner : il veut qu’on se retrouve en fin d’après-midi. Renzo défend la modernité de la Morante dans la romaine querelle moderne / postmoderne. Comme Camus, Joyce, Eliot, elle se sert du mythe le plus lointain pour parler du présent. Il paraît que le mouvement néo-réaliste des années 50 et celui, avant-gardiste, des années 60 ne l’ont aimée ni l’un ni l’autre. Pour le néo-réalisme elle n’était pas mimétique. Pour l’avant-garde elle était trop réaliste. Cependant, les jeunes écrivains d’aujourd’hui examinent La Storia avec beaucoup d’attention. Ils s’intéressent à la langue néo-italienne (l’unité linguistique n’a pas plus de quarante ans) avec laquelle elle écrit ses romans, et à ses rapports avec le symbolisme européen, littéraire ou artistique (elle est très amie avec Leonor Fini). « Le miracle de la Morante, dit Enzo Paris, c’est l’équilibre entre la communication totale avec ses lecteurs les plus candides et la très forte attention formelle : succès total pour La Storia. C’est son vrai roman, un livre de gauche et, en Italie, c’est la gauche qui fait le débat.» Edité directement en format de poche, aux prix deux mille lires (même en 74 c’était peu), La Storia se vendit en quelques mois à huit cent mille exemplaires. Jamais l’Italie ne s’était autant reconnue dans un livre. La romancière échappait à l’adulation d’un groupe. La critique lui en tint peut-être rigueur. On lui reprocha son écriture trop simple et « volontairement rabaissée ». Elle fut néanmoins défendue par des voix parmi les plus écoutées : il n’était pas nécessaire, pour la lire, de renoncer à son intellect « comme les musulmans quittent leurs chaussures à l’entrée des mosquées » ( !).
Renzo Paris rencontra le futur auteur de ce best-seller en 1965, quand elle affectionnait les jeunes écrivains. « Mais elle pensait que j’étais un destructeur. Nos rapports restèrent un peu lointains. Elle n’était pas indisponible comme maintenant. Ce n’est qu’à partir de 68 qu’elle le devint, l’année où elle publia Il mondo salvato dai ragazzini. » Ce recueil de poèmes, dédiés à la jeunesse, est le livre d’elle qu’Elsa préfère. « Elle me l’a dit ce matin encore, confirme Moravia, alors que je lui demandais si je pouvais vous parler d’elle. C’est le livre qu’elle aimerait emporter dans l’autre monde ». Evidemment, il n’est pas traduit en français. D’ailleurs, la Morante l’estime intraduisible. « Je l’ai vu, se souvient Renzo, entre les mains des manifestants. C’était sa déclaration d’amour. » Le professeur de Salerne qui, selon un formule parfaite, « ne veut pas appartenir à la liste des amis impossibles de la Morante » entend ne pas quitter le terrain critique. Il y accueille Elsa avec les faveurs. Comme Joyce ou Lawrence, il lui fallait trouver une métaphore. Pour elle, ce fut l’enfance. Et la référence au mythe, comme une voix anarchique venue des origines du roman, comme une force de la nature, un vent glacé, porteur de beauté et de mort.
Retour chez Moravia. En fait, nous allons dans une gelateria parler de la bombe atomique devant une glace à la pistache et à la banane. La tradition de la glace dans la littérature italienne remonte au moins à Leopardi. Il s’en faisait monter quand il logeait au-dessus de l’antique Caffé Greco. Quant à la bombe, c’est le sujet de prédilection de Moravia depuis qu’il s’est rendu, il y a trois ans, à Hiroshima. C’est pour cela qu’il s’est présenté à la députation. Il parle de ces questions à la télévision avec beaucoup de science. Même les serveuses de restaurant reprennent ses propos en vous déposant sous le nez un plat de fettucine. Soupçon d’une nouvelle rivalité : en 1965, Elsa Morante avait donné une série de conférences sur le thème de « Pour ou contre la bombe atomique ». Tandis que Moravia parle de disjoindre la politique de la technologie, une Maria-Luisa demande un autographe. A Rome, les petits faits passent avant le monde.
De la vie d’Elsa Morante, rares sont les petits faits connus. Le seul Français à qui elle ait accordé un entretien, à l’époque où elle n’était pas encore « indisponible », fut Michel David, aujourd’hui enseignant à Grenoble. Il s’en souvient : « Elle ne m’a pas enthousiasmé. Je l’ai trouvée froide, dure, fermée. Une femme défiante, caparaçonnée. Déjà plus âgée que ses photos. C’était en 68, elle était entrée dans la vieillesse. Elle possédait un chat, Caruso, dont elle prétendait qu’il parlait et chantait. Je n’ai pas eu l’honneur ». Pas très aimable, M. Michel David. Il reconnaît, à sa décharge, ne pas avoir « une grande habitude de ce genre de population : les écrivains femmes. » Mais c’est du mode de l’ironie. Même réalisé sur commande, son entretien, deux heures de bande, est un produit rare. On y retrouve des phrases, des adjectifs, repris ici et là par une critique de butinage et de sparadrap (le copier – coller de l’époque). Quelques belles phrases, clairement empruntées : à propos des ragazzini, « je crois que la réalité est beaucoup plus proche dans l’enfance qu’après. Je n’ai pas de rapports avec les adultes, cela m’est impossible. » A propos de Mensonge et Sortilège : « Je décidai de faire le dernier roman possible, le dernier roman de la Terre, et mon dernier roman, bien entendu ! » Et cette typologie romanesque : « Selon moi, il y a trois types de héros : Achille, l’homme heureux qui accepte la réalité avec naturel ; Don Quichotte, qui refuse la réalité et s’en fabrique une autre, par sortilège et fiction ; Hamlet, enfin, qui refuse la réalité, n’en forge point d’autre et ne peut vivre. Pour moi, vous l’avez compris, c’est Don Quichotte que j’ai choisi ! » Alors la Morante se sera fabriqué une autre réalité. « Et je sais déjà que ma présente analyse et ses prétendus résultats sont imaginaires, comme imaginaire, du reste, est toute mon histoire, et toutes les autres histoires ou Histoires, mortelles ou immortelles (p. 400). La jeunesse de la Morante reste un mystère. « Seule Elsa, dit-on, sait la vérité sur Elsa ».
(*). Un romancier pris sur le fait : comment les témoins pouvaient-ils, en 41, parler de la bataille de Stalingrad (septembre 42 / février 43) ?
(A suivre)
Alain Garric, Le Magazine littéraire, 1984.
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