jeudi 9 août 2007

Roman avec Nabokov (3)

  Véra Nabokov l’affirmait, Roman avec cocaïne, signé M.Aguéev, n’avait pas été écrit par son mari. Comment rendre un  visage à son auteur inconnu ? Un troisième homme fit son apparition.

Ce troisième homme (un personnage de Graham Greene) apparut dans cette enquête avec autant d’étrangeté que de logique. Par mécanique, j’avais formé le numéro de téléphone du seul abonné de l’annuaire qui pût, alors, m’intéresser. « Allo, je voudrais parler à M. Aguéev. » – « M. Aguéev n’habite plus ici ». – « … Savez-vous où puis-je le joindre ? » – « Je doute que vous y parveniez, il est rentré en Russie il y a deux ans. » – « J’ai fait ce numéro un peu au hasard, pouvez-vous me dire qui vous êtes ? » - « Correspondant de l’agence Tass à Paris. » – « Avez-vous des renseignements sur un Aguéev qui aurait écrit un livre intitulé Roman avec cocaïne ? » – « ……. Je n’ai jamais vu un tel livre. Aguéev est un nom très répandu. »

Six semaines plus tôt, un correspondant de l’agence Tass était allé voir Boris Delorme, libraire rue de l’Eperon, et lui avait dit : « Aguéev était votre père, c’est lui qui a écrit le livre. » A la foire de Francfort de 1983, Boris Delorme avait reçu un choc. Il se promenait dans les travées quand son regard avait été attiré par un titre et il n’en avait pas cru ses yeux : Roman avec cocaïne. Comment avait-il pu être traduit à son insu ? «  Mon père avait créé en 1932 la Maison du livre étranger et il fut parmi ceux qui conseillèrent la publication d’un manuscrit que l’on disait arrivé par la poste d’Istanbul. Le bruit que mon père en était l’auteur vient d’URSS où notre maison est très connue. C’est une possibilité. Il avait pour ce livre un amour extraordinaire. Il l’aimait comme son enfant. Je l’ai lu à vingt ans et on comprend qu’un tel sujet fut, dans le milieu de l’émigration, un coup de poing au plexus. Que le héros ait à ce point honte de sa mère, c’est inadmissible pour un Russe. Mais il peut se faire qu’un Russe se soit senti l’envie d’écrire un livre comme ça. Si c’était mon père, il fallait qu’il se camoufle, soit que le livre n’ait pas bien marché, soit qu’il ait été embarrassé par certaines descriptions. Il s’appelait Michel (« M », n’est-ce pas ?) Kaplan. Il est mort en 79 à quatre-vingt six ans. Des conseillers culturels de l’ambassade soviétique sont aussi venus me dire que mon père avait écrit ce roman. J’avais avec lui des rapports difficiles, nous étions l’un envers l’autre d’une timidité invraisemblable. Et il a fait cadeau de toutes ses archives à la Bibliothèque nationale soviétique ». Michel Kaplan aurait-il (au point où j’en étais !) rencontré un certain Vladimir Nabokov ? «  Mon père l’a connu. Il avait un contrat de diffusion pour l’Europe avec la maison Petropolis Verlag, à Berlin, qui le publiait. » Dans la farine, cette enquête roulait dans la farine. 

M.Aguéev, quel qu’il ait été, situait son histoire à Moscou, preuve avancée pour exclure Nabokov de sa paternité. Le héros raconte ses années de collège, ses lâchetés, ses rencontres de prostituées, son amour raté avec Sonia, le suicide auquel il pousse sa mère (elle se pend comme dans une nouvelle de MacNab, Détails d’un coucher de soleil), et sa chute dans la coke. Autant confronter à ces thèmes chaque auteur putatif. « Mon père, dit Boris Delorme, n’avait fait que traverser Moscou. Il a quitté la Russie en 1915 avec le corps expéditionnaire. Mais il a lu énormément. Il était originaire d’une famille de petits commerçants juifs d’Odessa (« – C’est bien près d’Istanbul ! » – « Tout à fait »)  et s’engagea dans l’armée pour payer les études universitaires de sa sœur, la plus douée des enfants. Cette Adèle entra à l’université, interdite aux juifs, avec une carte de prostituée, de couleur jaune. Le seul papier qui ne mentionnait pas la « nationalité ». Toutes les étudiantes juives avaient ainsi une carte de prostituée. C’était cousu de fil blanc, mais le seul moyen. L’autre versant de la famille vient de la grande bourgeoisie de Saint-Pétersbourg : porcelaine, papier pour la banque impériale. Ma grand-mère maternelle était d’origine française, une Révillon (la fourrure). »– « Votre mère est toujours vivante ? »–« Oui, mais elle a perdu la mémoire. » Evidemment. 

Les Allemands, pendant la guerre, brûlèrent la plus grande partie de l’édition originale de Roman avec cocaïne. Les droits d’auteur d’Aguéev, entreposés sur un compte bancaire, furent confisqués avec le reste. Entre 36 et 40, il ne les réclama jamais. Il avait une excellente raison pour cela. Issy-les-Moulineaux, chez René Guerra, agrégé, docteur en études slaves : « C’est grave de priver Aguéev d’une gloire posthume. Nikita Struve, c’est le professeur Scoop. Ce n’est pas la première fois qu’il se met le doigt dans l’œil. Il avait déjà attribué un poème à Nicolas Goumiliov (mort en 21) dont un élève l’avait roulé. Ce fut un tollé aux Etats-Unis. Je peux vous démontrer que ce roman a été écrit par Tolstoï. »– « Ne prenez pas cette peine ».  Aller chercher des lumières dans la bibliothèque du professeur Guerra nous avait été conseillé par Zinaida Shakovskoy (princesse) qui entretint une correspondance avec Nabokov dans les années 30 et n’adhérait pas à la thèse de Struve (elle adressa, le 12 août, une lettre ouverte à la revue Vestnik). Voici le détail (patience, je ne sais si tout cela va se suivre aisément), daté et mis en ordre, de la publication de ce fichu texte. Il s’intitulait en fait  Nouvelle avec cocaïne (ou Narration). Il parut d’abord dans les numéros 1 à 17 (du 15 mars au 5 juillet 34 : je les avais sous les yeux) de l’hebdomadaire Illustrirovennaia Jizn (« la Vie illustrée »), rue Saulnier,  9ème arrondissement, proche de la revue Tchisla (« Nombres »). Trimestrielle, celle-ci reprit la nouvelle avec un sous-titre, D’après les notes d’un malade, dans son numéro 10 et dernier du mois de juin. Aguéev y était présenté comme un jeune écrivain avec ces mots : « talent, audace, le tragique authentique ». Nicolas Otzup, un lecteur de russe à l’ENS de la rue d’Ulm, et rédacteur de la revue, avait reçu le manuscrit et il demanda à une certaine Lydia Tchervinskaya (était-elle encore en vie aujourd’hui ?) de trouver Aguéev puisqu’elle partait pour Istanbul où le paquet, au vu de l’affranchissement, avait était posé. Quant à l’édition brochée, éditée collégialement par l’Union des écrivains russes de Paris et mise en dépôt à la Maison du livre étranger (celle – précision – de Michel Kaplan), elle parut bien en 36. René Guerra en montrait plusieurs exemplaires dont un annoté par Vladimir Weildlé, un écrivain de chez Gallimard (Les Abeilles d’Aristée, 1954). « C’était un grand admirateur de Nabokov et vous croyez, s’il l’eût écrit,  qu’il serait passé à côté ? » Weidlé jugeait « le tissu verbal très vivant, semblable à un protoplasme » mais, et donnant raison à Véra Evseevna, «  la connaissance de la langue n’est pas à la hauteur. » Il aimait une phrase où Aguéev assimilait ses manœuvres de séduction à la précaution avec laquelle on appuie sur une détente. Aguéev maniait-il des armes à feu ? 

Chez René Guerra, je découvris aussi que Nabokov était abonné à La Vie illustrée et qu’il avait donc pu lire Aguéev (si tant est qu’il fut un  autre que lui-même), publié sur tant de numéros, d’autant plus qu’une de ses propres nouvelles parut dans le même hebdomadaire (numéro 29, le 27 septembre 34), sous le pseudonyme avoué de Sirine. Cela s’appelait A la mémoire de L.I. Shigaïev (repris dans l’Extermination des tyrans). Double surprise : d’une part, ce texte traitait un cas de delirium tremens. Le narrateur voyait des « petits monstres plus ou moins pustuleux » et achetait un fouet pour les cingler. Il décrivait (à conserver en mémoire) le « tremblement perpétuel de ses mains ». Or, un des arguments des opposants à l’attribution était de certifier que Nabokov ne s’était jamais approché de la cocaïne, sinon avec une « clef poétique » à la main. Note : on lit, dans Look at the harlequins : « J’avais essayé une fois de renifler de la cocaïne – ce qui avait eu pour seul résultat de me faire vomir. » Se méfier des inversions nabokoviennes. Il prétendra aussi bien détester les papillons. Pour Roi, Dame, Valet, il paya une consultation chez un médecin afin de savoir comment faire évoluer fatalement la maladie de son héroïne.  

Surprise, d’autre part, car ce texte fut écrit à Berlin, dans l’appartement d’une cousine de Véra (une des amies de cette cousine fournissait à l’écrivain des descriptions de cas pathologiques), « où je composai également, raconta MacNab, Priglachenie na Kazn (Invitation au supplice). » Un des arguments de Nicolas Struve portait sur des similitudes entre cette Invitation et la nouvelle d’Aguéev que publia le Monde le 27 mars 83, traduite elle aussi par Lydia Chweitzer, Un peuple teigneux. Struve, qui ne manque pas d’esprit, constata qu’au condamné  Cincinnatus de l’un correspondait le juge Sinat de l’autre. Décidément, il fallait serrer de près les écrits du diabolique Vladimir Vladimirovitch. Et ceux d’Aguéev le toujours inconnu. (A suivre)

Alain Garric, Libération, 26 décembre 1985. 

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