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vendredi 19 décembre 2008

Belles Dames Sans Merci

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 Les lecteurs français ont sur leurs semblables anglais un bel avantage : ils comprennent Shakespeare. Des dizaines de traductions semblent avoir obtenu tous les aveux d’un mot ou d’une expression qui, dans le texte élisabéthain, âgé de quatre siècles, ne veut pas toujours lâcher le morceau. Mais il faut avouer que ce privilège ils le doivent surtout à des traductions si défaillantes et si effondrées qu’il faut sans cesse aller voir - et surtout écouter - ce qui se passe dans l’anglais et congédier l’interprète (même pour la restitution de la scène 4 de l’acte III de Henri V qui est toute en français dans l’original). Le lecteur français devient alors un lecteur d’anglais, pas plus gâche-texte qu’un autre, déjà familiarisé avec les double-sens, les allusions dissimulées, les inventions verbales, plus prompt à s’égarer dans le plaisir, mais plus souple à recevoir l’étonnement. Comme celui d’entendre dans William Shakespeare des échos de François Villon.

Dante Gabriel Rossetti avait tenté une de ces traversées de la Manche à contre-sens : The Ballade of Dead Ladies. Et de Villon il ne restait rien. She whose beauty was more than human ne tient pas en face de Qui beauté eut trop plus qu’humaine. Mais ses libertés, ses obsessions, ses emprunts, ses trucs d’auteurs franchirent la mer avec les cargaisons de livres. Que l’on se souvienne, par exemple : Hark the Bard in all his bawdy beauty (prêtez l’oreille au barde dans toute son obscène beauté) et toutes les recherches universitaires sur son incontinente bawdiness. Le mot est dans toutes les pièces, un courant d’air, un bawdy wind, un « vent licencieux qui embrasse tout ce qu’il rencontre » (Othello à Desdémone), l’ascendant d’une bawdy planète qui abat les fortifications des ventres (Leontes dans le Conte d’hiver). A bawd, a bawd, a bawd dit Mercutio de la nourrice de Juliette, une entremetteuse, une proxénète.

Ce passager vient des côtes de Normandie: France is a bawd to fortune (blâme Lady Constance dans le Roi Jean). Regardez-le sortir, ce frère Baude, de son couvent des Carmes, place Maubert, ce vieux moine décrépit que Villon rafraîchit pour lui permettre de défendre sa cage verte (un bordel, une bawdy-house). Il lui lègue salade et guisarme (le casque et la lance de Don Quichotte. Cervantès aussi savait lire). Parce que les Carmes chevauchent nos voisines (c’est dans le Lais) et que, sous les rideaux de lit, ils parlent de contemplation. Villon veut faire entendre con-plantation (c’est dans le Testament). La bawdery de Shakespeare est déjà dans Villon parce qu’elle était auparavant dans le Roman de la Rose - qui n’est pas toujours à l’eau de rose (ainsi lorsque Raison explique au jeune homme pourquoi elle a créé, avec la permission de Dieu, le mot couilles, et comment, dans le viol final, l’amoureux est obligé de les laisser dehors et pendillantes). Le pauvre écolier l’a lu plus souvent que Végèce ou Aristote.

Du Roman de la Rose (son discours de "la Vieille") viennent Les regrets de la belle Hëaumière et les menaces des premiers sonnets de Shakespeare (Lorsque quarante hivers assiègeront ton front… Regarde dans ton miroir et dis à ton visage…). Du Roman laussi ’éloge de l’amour naturel et l’hymne à la fécondité et à la vie qu’est le Testament selon David Kuhn (Poétique de François Villon). Qu’est-ce que tester, d’ailleurs, sinon prendre à témoin ses testicules. Villon n’en ignore rien (Ce jura-t-il sur son couillon/ Quand de ce monde voulut partir). Et William pas davantage : si will est vouloir, si will est le désir sexuel, will est aussi le testament. L’épée que le nom de Shakespeare agitait est déjà le brant que Villon lègue à son rival. Il dit je me tais du fourreau mais lui donne aussi une pièce de monnaie afin que sa bourse enfle. Le brand, dans les Sonnets, c’est le tison de Cupidon.


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En 1452, Villon fut reçu chez Ambroise de Loré dans son hôtel de la rue de Jouy où elle accueillait les poètes, qui ne pouvaient que parler d’elle puisqu’elle incarnait la poésie. Elle était mariée à Robert d’Estouteville, seigneur de Beynes, prévôt de Paris. Il avait juridiction sur tous les larrons, mendiants, espions de chemins, ravisseurs de femmes, violeurs d’église, tireurs à l’oie, et joueurs de faux dés. Un couple d’importance pour Villon qui offre à d’Estouteville une Ballade (v. 1378-1405 du Testament) : Si ne perds pas la graine que je sème/ En votre champ quand le fruit me ressemble. /Dieu m’ordonne que le fouïsse et fume/ Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble. Procréer, c’est ce qu’Amour a écrit en son volume : le Roman de la Rose.  Engendrer (increase) est le verbe du premier vers du premier sonnet des dix-sept de Shakespeare dits les « sonnets de la fécondation » et ceux de la perte de la beauté. Le thème se répand dans son théâtre, du dialogue entre Hélène et Paroles sur la virginité, défense sans espoir envers la nature (ou comment la perdre avec plaisir) jusqu’au Vive la copulation ! de Lear.

Le Roman, là-dessus, a donné aux poètes une Rose à chacun. Item, m’amour, ma chière rose…Qui tant me coûte chier (T. 910 et 942). Rose n’était pas un nom de baptême au temps de Villon : c’est la dure Catherine de Vausselles. Chez William, voilà la Rose de la beauté dès le deuxième vers (le jeune homme, Roseley, Wriothesley) tandis que  la cherté devient celle de la rose noire, la Dark Lady (that I call / Her « love » for whose dear love : dear, « precieux » et « ruineux ») des derniers sonnets. A chacun sa BDSM, sa Belle Dame Sans Mercy.

Le personnage, sans fin prévisible, fut rodé par Alain Chartier en 1424. « Il a grand faim de vivre en deuil…/Qui contre un tout seul regard d’œil /Sa paix et sa joie ne garde ». Cela fit grand bruiten Europe. Certains renchérirent aussitôt comme Achille Caulier avec L’Ospital d’amour ! (ou avec sa dame au cœur noircy). Chartier, lui, fut contraint à des Excusations. Mise en anglais par Roos, LBDSM fut longtemps attribuée à Chaucer. Rosalinde (celle de Comme il vous plaira), l’innocente : Il est arrivé que des hommes meurent, et les vers les ont mangés, mais ce n’était pas par amour. Pourtant la Rosalinde de Peines d’amour perdues se fait aimer, elle, pour sa couleur de nuit. Il n’est si beau visage qui ne soit aussi (également) noir.

Près de sa Rose, dans le même huitain, Villon avait placé Marie l’Egyptienne, la courtisane convertie qui avait prostitué son corps pour de l’argent. Il ne sait pas si Catherine, l’orde paillarde, a été à tous rebelle, c’est pour lui un grand émoi, Mais par sainte Marie la Belle, je n’y vois que rire pour moi. Sa Rose le bafouait. La Dark Lady de Shakespeare partage ses sombres attraits avec une égyptienne : Cléopâtre. Celle de maître François a lentement disparu dans le nom de la rue de la Gipecienne, devenue rue de la Jusienne.



Villon finit son testament par des rimes en –illon, ce pourquoi on sait prononcer son nom. L’une d’entre elles (carillon, vermillon, cotillon, aiguillon) a agité un bon million de villonistes : c’est Roussillon. Catherine l’a chassé comme un souillon, Tant que d’ici à Roussillon / Brosse n’y a ni brossillon / Qui n’eut, ce dit-il sans mentir / Un lambeau de son cotillon. Certains le voient aller sur ses deux pieds jusqu'au château de Roussillon en Dauphiné et laisser des morceaux de son habit sur les buissons d’épines du chemin, broussailles (brossillons) dans lesquelles Jean-Charles Payen devine des filles du chemin avec qui l’amant renié se console (il les « sabre »). Pour d’autres,  le Roussillon est le pays de la traîtrise, la terre aux sillons roux, la couleur de la tromperie.


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De là se laissa entendre le roux sillon, que Courbet appellera l’origine du monde. Le nom de Roussillon, province au pied des Pyrénées, vient du Décameron. Villon l’a lu dans la traduction d’Antoine  Le Maçon de 1445. Elle fut la  source de Shakespeare pour Tout est bien qui finit bien, une de ses « pièces à problèmes » et la plus sexuelle de toutes.  La seule à décrire le plaisir pris (par Hélène) dans la nuit noire comme de l’encre. Il a ajouté des personnages dont la comtesse de Roussillon, « le plus beau rôle de vieille dame jamais écrit » (G.B. Shaw). Elle se rappelle sans remords les fautes de ses beaux jours regrettés et « cette épine inséparablement attachée à la rose de notre jeunesse ; créatures de sang, nous avons cela dans le sang ». Son Roussillon n’est pas la province mais bien le château de la vallée du Rhône. Bâtisse d’histoires à laquelle Will empruntera aussi, pour son Ophélie, le personnage d’Hélène de Tournon, morte par amour.

Avant l’expansion de la galaxie shakespearienne, Villon, si ramassé, fait figure de comprimé, de noyau primitif. Cependant la BDSM les visita pareillement, l’un après l’autre, dans leurs œuvres, sinon dans leurs vies. Corps féminin qui tant est tendre… So tender a body.

Alain Garric

mardi 21 août 2007

Généalogie du titre

Il s’agissait de donner un nom à un journal. Une discussion s’ouvrit avec Cioran, maître titreur. Et une leçon de concision au moment d’une rentrée littéraire. « J’aurais dû m’arrêter au premier livre ».


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Au temps où Cioran partait de bon matin à bicyclette sur les routes de France (il roulait pendant des mois), ses haltes favorites étaient – car on ne parle pas ici d’un travelling writer – les cimetières, bien entendu. Il s’allongeait pour des heures parmi les sépultures et fumait cigarette sur cigarette (« j’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie », De l’inconvénient d’être né, IV). Un jour, il fut sorti de sa rumination par l’arrivée d’une femme enceinte qui marchait entre les tombes. Cette vision de l’abrégé suffira à justifier la leçon de concision qui semblait devoir être prise cet été-là, l’atelier de composition du journal en préparation ayant fait savoir que nous avions largement dépassé le million de signes typographiques. Et il fallait un titre, art délicat où Cioran s’imposait, même s’il regrettait que le plus beau de tous, Anatomie de la mélancolie ait été pris, dès 1621 par Robert Burton pour son « illisible chef-d’œuvre de compilation ». Tel fut le point de départ de la conversation rapportée ici, ramenée à ses propres paroles et citations puisque celles-ci restent, on le sait, le principal intérêt de ce genre journalistique. 

Disons sans attendre que le nom de ce Journal Littéraire ne doit rien à cet expert en titres, qu’il lui est même plutôt opposé et aurait préféré quelque chose comme Syllabes. Dont acte. Une question d’oreille plus que de sens : le caprice et l’arbitraire, selon Cioran, ont leur part dans un choix qui tourne vite à l’épreuve et à l’obsession. Décision capitale, le titre n’est pas un mot mais une affiche qui donne existence à un livre et une identité, même, à l’auteur. « Pendant cinq ans mon nom fut lié au Précis de décomposition, cela faisait partie de ma vie ». « Décomposition de quoi ? » demandait Léautaud à qui il avait été présenté avec cette casquette. Il eut, parfois, l’impression de frôler le ridicule lorsque, invité à un dîner, on annonçait « Monsieur Cioran, l’auteur de l’Inconvénient d’être né… »  Avoir le courage de donner un titre modeste n’est – il sourit – pas son cas. Il doit rendre compte des idées fixes et des malaises de l’écrivain. Sa traduction en diverses langues, avec ce fardeau de sens à charrier, vire au tourment. Ainsi, anathème (Aveux et anathèmes) a, dans la plupart des langues, un sens proprement religieux. Cioran feuilleta longtemps le dictionnaire du Dr. Heinrich Matutat, toujours à portée de la main, avec le Wahrig, avant de se décider pour Der zersplitterte Fluch (« la Malédiction en morceaux »). Ou bien, le Mauvais démiurge avait été traduit en italien Il demiurgo cattivo : « Dans la gnose, le « cattivo » est le dieu mauvais. J’ai expliqué à Roberto Calasso, l’éditeur, immensément cultivé, que mon livre n’était pas d’un théologien mais d’un dilletante. Une deuxième édition parut avec le titre que je proposais, Il funesto demiurgo, et cette indication : à la demande de l’auteur ! »

En espagnol encore, pour « décomposition » qui, mot à mot, désignait aussi la diarrhée, il suggéra le sombre et sonore « podredumbre » (pourriture) : Breviario de podedumbre. L’Espagne (dont Cioran fit le tour, non pas à vélo mais en train, non pas en touriste mais en « rebut des Balkans » cherchant, peut-être, une nouvelle langue à habiter) lui a aussi offert le mot d’amargura pour rendre celui de ses titres qu’il préfère, Syllogismes de l’amertume (« l’amertume n’est pas un sentiment arbitraire, elle implique une sorte de rigueur qui va très bien avec syllogismes) : Silogismos de la amargura, « c’est beau comme une profession de foi ». Dans le livre, d’ailleurs, cet aveu : « l’Espagnol que j’eusse aimé être… ». Une autre vie, dans laquelle il songeait encore à se sauver, comme le français, jadis, le détourna de la pensée du suicide. Il conseille aux dépressifs d’aller se bagarrer avec une langue, histoire, comme il le soulignait d’ironie, de « changer de déception » (la Tentation d’exister). L’exil a des « avantages », ainsi, « dans une langue d’emprunt, on est conscient des mots » et pour ceux du français, on est, preuve de cette conscience, plus attentif à leur « transparence ». Les mots existent en eux-mêmes, sans prolongements, ce sont vraiment des mots, nus et conformes, bons pour le service de la prose. Prose parfaite, prose d’idée, balayant les approximations et, dès qu’elle est bien tenue, donnant l’impression de quelque chose d’irréparable. Seulement voilà, pour tout ce qui est inévolué, dans le sens profond, cette langue passée par les salons ne répond plus. Il l’a écrit cent fois, Cioran, que la langue française « vidée de toute charge affective, et comme exempte de son origine, est fermée au primordial et au cosmique, à tout ce qui précède ou dépasse l’homme » (la Tentation d’exister). Et encore : « J’aurai dû choisir n’importe quel autre idiome, sauf le français, car je m’accorde mal avec son air distingué, il est aux antipodes de ma nature, de mes débordements, de mon moi véritable et de mon genre de misères (Exercices d’admiration).   Le roumain, mélange de slave et de latin, a un tout autre qualificatif : « bouleversant ». Dans son pays d’origine, il allait tester ses premiers titres sur les garçons de café, retenant celui qui, d’apparence, était le plus ronflant. Sur les cimes du désespoir, reprise, en fait, des poncifs de la presse : « Sur les cimes du désespoir, il s’est suicidé. » Evidemment.

Lors de son premier passage par Paris, en 1935 – il était venu pour un mois -, le jeune essayiste farouche avait failli mourir de rire dans sa chambre d’hôtel. Tout à son affaire personnelle (« j’ai toujours été du côté du Démon »), il avait acheté, dans une librairie du boulevard Saint-Michel un Evangile selon sait Jean. La sœur de Lazare disait à Jésus : « Si vous eussiez été là… »,  et le reste à l’avenant. Les salons. Il a raconté que, dans sa ville de province roumaine, il passait tous les matins, de dix à quatorze heures, devant une librairie et jetait un œil sur les livres nouveaux. « Un seul, à un coin de la devanture, paraissait avoir été oublié depuis des mois : Bestia umana (soit, la Bête humaine de Zola). De ces quatre années, le seul souvenir qui me hante, c’est ce titre là » (« Aveux…). Ce styliste, ce stylite presque, est fasciné par le barbare, le primitif, l’informe. Il est vrai que ses modèles syntaxiques furent « le juron, le télégramme et l’épitaphe » (Syllogismes). Cet attrait pour le succinct serait la conséquence, soit d’une tournure philosophique, soit de la privation de tout excitant (le tabac, c’était fini), soit d’une méfiance envers l’écrit, une lassitude prévue, un dégoût attendu. Un paysan roumain, un certain Coman, alla dire à un voisin lettré qui voulait le faire apparaître dans ses mémoires : « Je sais que je ne vaux rien, tout de même, je ne croyais pas être tombé si bas pour qu’on parle de moi dans un livre (l’Inconvénient d’être né qui, soit dit en passant, a donné en anglais The trouble with being born : on croirait entendre un homme qui se noie).    

Présenté autrement : « Ce qui est répugne à l’étreinte verbale » (Précis).  « Je devrais cesser de faire des livres par cohérence avec ce que j’écris ». Ce qu’il écrit est : « Tout succès est infamie » (Del inconveniente de haber nacido). Et cette année était venu le succès « humiliant » : 30.000 exemplaires vendus de Aveux et anathèmes. Un « viol » qui le laissait cassé. Cioran avait eu une discussion sur les livres de poches avec Michaux, qui était contre : « Il avait peut-être senti le danger. J’aurais dû m’arrêter au premier livre, mais j’ai toujours cru à la vertu thérapeutique de l’écriture. » Et l’honneur était sauf tant qu’il mettait vingt ans pour vendre 2 000 exemplaires des Syllogismes (et 400 à « la jeunesse dépravée de Berlin »). La leçon de concision (sa proposition de Syllabes, la musicalité tendue du mot, avaient-elles à voir avec son titre préféré?) s’achevait en nomenclature de la solitude, en catalogue du silence. Un million de signes typographiques n’avaient plus de place dans la conversation, à quelque titre que ce soit. 

Alain Garric, Le Journal Littéraire (baptême), 1986



vendredi 20 juillet 2007

Kafka : la glace est brisée

« Mort de rire. » Ainsi s’achèveront les prochaines biographies de Kafka. Jusqu’ici, tordu dans tous les sens, tels ces mannequins de buis dont les peintres déforment à loisir les attitudes, il fut l’otage de toutes les idéologies, de toutes les analyses. Les exégètes l’empoignèrent, écartelèrent le pantin et un invraisemblable casse-tête s’enchevêtra. Théologiens de tous les livres, athées, freudiens, marxistes, surréalistes, existentialistes s’acharnèrent à lui passer la camisole de leurs doctrines. Il fut guide de l’humanité, martyr et saint. On le fit asseoir sur « le fumier de l’impérialisme ». Dans les années soixante, on le réhabilita, au bon moment, servant de « la bonne cause socialiste ». Camus l’aperçut philosophe égaré dans le roman. A rebours, il prophétisa la terreur, les camps, ébruita l’absurde. Quelques uns, tardivement, lui reconnurent de la gaieté. Il coiffa le chapeau rond de Charlot, clown emporté par les rouages de la machine. Mais, depuis deux ans, Milan Kundera le présenta comme un vrai humoriste. Nous ne pouvions pas savoir ! Nous ne pouvions pas lire le vrai « Procès » ! Lente justice. Elle est faite. Une traduction paraît. La première, en somme, puisqu’elle est drôle. Lisant, pendant la Première Guerre, des chapitres du « Procès » à ses amis de Prague, Kafka s’étouffait de rire. Atteint de laryngite tuberculeuse, chaque saillie lui arrachait la gorge, rapprochait sa fin. Son visage, extrêmement mobile, tenta d’inventer un rire muet, moins douloureux, tout entier retenu dans ses yeux clairs, cadeau d’une mère ashkénaze, à l’abri de ses sourcils noirs hérités d’un père sefardi. Son front bas se plissait, il semblait recevoir en pleine figure des éclats de verre. Tout son style, enfin rendu en français par Bernard Lortholary, jaillit de cette image. Sa prose scintille de glace brisée. Cette glace d’hiver recouvrant l’Elbe et qu’il fallait trouer à l’aide d’un pic pour se baigner. Kafka s’en est souvenu : « Le livre doit être la hache qui brise la mer de glace qui est en nous. » Son ton raboteux accumule les échardes, les copeaux, les facettes. L’adoucir, déglacer le jus, c’est lui ôter le burlesque, parer le coup de dent. Or, c’est ce qui arriva. En 1933, Alexandre Vialatte, délicieux écrivain, Auvergnat sensible et Français mélancolique, mit dans sa traduction du « Procès » trop de liant, trop de verbe. Il tira vers le gris un noir humour. Vers un lent cauchemar ce qui n’était qu’un rêve, un dialogue de vie intérieure. Vers le fantastique ce qui n’était que paradoxal, débat contradictoire. Il fit du « joli ». Il démoda lentement l’impérissable. Quand Kafka écrit : « Nichts », Vialatte donne « néant ridicule ». Lortholary nous restitue un efficace « rien du tout ». Là où le premier transcrit « Quelle mouche vous pique ? », le second se conte d’un « Qu’est-ce qui vous prend ? » L’un déverse des « Mon Dieu ! », l’autre assèche la phrase. Des riens, mais qui, à la longue, font bonnet de nuit. Il y a plus embêtant. Ainsi, ce ne sont pas des « inspecteurs », comme dit Vialatte, qui viennent arrêter Joseph K. dans sa chambre, mais des « gardiens ». Des gardiens ne procèdent pas à des arrestations. Ils sont incongrus et permettent le comique. Ces ajustements libèrent la farce, le non-sens dans bien des épisodes. Quand Joseph K, entre autres, découvre que le livre de loi du procureur est un recueil d’images pornographiques (« Il symbolise la vie », dit l’exégète !). Les éditions Gallimard sentirent bien qu’il fallait ravaler le texte français, le détartrer. Il datait. D’autant que Kafka, comme à son habitude, avait laissé son roman en chantier et, débrochant ses cahiers, était resté indécis quant à l’ordre des chapitres. Un jeu de cartes, imaginaire, ludique, dont les règles ne seront jamais vraiment établies. En 1974, l’éditeur demanda une révision à Claude David, professeur à la Sorbonne, dont Bernard Lortholary est l’élève. Il y eut procès, pour le coup, intenté par le fils de Vialatte.Défilèrent à la barre une flopée de témoins confirmant que la traduction de 1933 émanait d’un excellent écrivain, ce dont personne au juste ne doutait. Seul un rapiéçage, par renvoi à des notes, fut autorisé par le tribunal. Il s’ensuivit, dans la collection de la Pléiade, une lecture ardue, acrobatique et stupide comme si l’original ne primait pas sur les attendus judiciaires. Le beau procès qui mettait le cocasse où il ne fallait pas qu'il fût ! Comme dans le roman, le dossier y tenait le rôle de la réalité. Kafka y aurait perdu un morceau de sa gorge. En tout cas, le sens du texte s’égara davantage, enlisé dans le mythe, les lapalissades, la méprise. Quelle inexactitude, par exemple, de forger la notion d’une « bureaucratie inhumaine » ! Infiniment plus redoutable, Kafka nota dans une lettre que « la bureaucratie est plus proche de la nature humaine que toute autre institution sociale ». Il fallut attendre cette année pour que son œuvre posthume tombe dans le domaine public et que « Le procès » trouve de nouveaux plaideurs. De son côté, G.-A. Goldschmidt, traducteur de Handke, prépare pour Presse-Pockett sa propre version. Enfermé dans une culture, Kafka disparaissait. Libéré de la cohorte de ses interprétateurs jurés, revoilà le noir choucas (kavka, en tchèque) dans son nid baroque d’Europe centrale. De congrès en congrès, les kafkologues reviennent aux manuscrits. Une édition critique du « Château » parue en Allemagne, chez Fischer, se vend 778 francs. Son seul intérêt consiste, pour Bernard Lortholary, à flanquer par terre les lectures abusives. Il était temps. « Le mauvais doit rester mauvais, sinon il empire », griffonnait sur son lit de mort l’auteur de « La métamorphose », en 1924, alors que sa gorge, ensanglantée, ne pouvait plus émettre un son. Puis son bras, aussi, retomba. Il était écrivain, « quelque chose qui n’existe pas ». 


Alain Garric, Le Point, 5 septembre 1983