mercredi 15 août 2007

Silence Rimbaud

Balade en Rimbaldie, au pays du « mec », du « plus grand mec » avec Alain Borer parti sur les traces de « Rimbaud en Abyssinie ».



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Dans les Ardennes fantomatiques ou les collines ocre d’Abyssinie, c’est en marchant que l’on devient rimbaldien (« Je suis un piéton, rien de plus »). Alain Borer, qui a poursuivi le bonhomme au-delà des sycomores du Harar (Cher fantasme !) se laisse clouer sur place : « Rimbaud toujours décampe, il décanille ! ». La légende arthurienne a depuis longtemps tracé la piste du Rolling stone. Agé de quelques mois, il aurait quitté son coussin pour ramper vers la porte de sa maison natale. Au rez-de-chaussée (car le génie ne se déplace que sur un emperlement de hasards), un libraire tenait boutique. Sur la façade, aujourd’hui, une plaque indique drôlement : « Ici naquit Arthur Rimbaud, poète et explorateur ». Il a abandonné, comme un étron d’or, sa précocité littéraire et foutu le camp, ce sauvage. Ecriture et silence. Borer, texte en main, errance au pied, prouve, en un livre où craquent la neige et le sable, qu’il n’y a aucune solution de continuité entre la période poétique et les années africaines. Une seule certitude : Rimbaud n’a «  jamais trouvé à qui parler ». Est-il, d’ailleurs, officiellement connu ? Sur le livre d’or d’une librairie de Charleville, un académicien – Michel Droit – orthographie son nom « Raimbaud ». Arthur un A, voyelle noire des « golfes d’ombre », insaisissable. Arthur ?... Arthur ! Mais où est-il passé l’animal ? « Je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête à adorer la liberté libre. Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons ! » (2 novembre 1870, il a seize ans). 

1870-1871 : l’art de la fugue, et les grands poèmes. Pour fêter le passage d’une année à l’autre, la 14ème division allemande avait lancé plus de six mille obus sur Mézières. La mère Rimbe avait dit : « Non, monsieur Arthur, on ne va pas voir tomber les bombes chez nos voisins ! ». Enfermé avec ses sœurs, Vitalie et Isabelle, fou de rage et d’angoisse, il avait pu s’échapper, vers sept heures, dans la soirée du jour de l’an. L’issue la moins gardée était la porte de la cuisine. Elle ouvrait sur un mince escalier de bois. Neuve, à l’époque, elle ne grinça pas comme au nez de celui qui, aujourd’hui, avec un émoi ridicule, tente de reproduire les gestes furtifs et les bruits étouffés de l’évasion. Arthur déboucha dans la cour grise, glissa sur le carrelage du hall et déguerpit vers les hauteurs du faubourg de Flandre, sous les flocons (pour suivre ses traces, il faut de la neige et un de ses biographes, Pierre Petitfils, assure qu’il en tombait). De là-haut, il vit les ruines rouges et la fumée. Les jours suivants, il se promena dans les décombres. Le 5 janvier, il aidait les vainqueurs à déblayer l’entrée de la cave (ils pensaient y trouver de l’alcool) sous la maison où avait habité son ami Delahaye quand il le vit arriver, sain et sauf. Avec son compagnon de marche recommencèrent les escapades. « Ponne promenâte », lançaient les Prussiens. A trois heures à pied, la Belgique par La Grandville et Pussemange. « En avant, route ! ». On y achetait du tabac des Manufactures Thomas Philippe, trois sous les cent […]  (Ici, le texte de l’article retrouvé – merci à Sophie du service de presse du Seuil – est ruiné : manquent une vingtaine de lignes. Quelqu’un pourra, peut-être, m’aider à les rétablir). 

Elle est retrouvée! Quoi? Pas l'éternité. La simple petite partie manquante:

trois sous les cent grammes. Delahaye décrit des "enjambées formidables". On le voit :"Les longs bras ballants rythmaient les mouvements très réguliers, le buste était droit, la tête droite, les yeux regardaient dans le vague, toute la figure avait un air de défi résigné, un air de s'attendre à tout, sans colère, sans crainte". Pourtant il connaissait son sort, pour le retour: "C'est réglé d'avance, au pain sec pendant deux jours". Quand Izambard le ramena de sa première fugue parisienne, "très au vinaigre, comme à son habitude, la maman Rimbaud flanqua comme de juste une pile monstre à son petit prodige de fils". Il repartait. 1870-71: Charleroi, Bruxelles, Douai, trois fois Paris. Le plus souvent par le "train onze": pedibus. "J'avais déchiré mes bottines/ Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi/ Au Cabaret vert", chez Mia, la belle Flamande. Boire un bol de lait (récipient des masturbations prochaines), ou une chope, griller une bouffarde, écrire Ma Bohème et zou, Paris n'est qu'à soixante lieues, six jours de marche. La mère..."Elle, toute froide, et noire, court! […] toute froide, et noire, court ! après le départ de l’homme ! » Il vend des livres, il vend sa montre, il s’en va. 



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 (La photographie retrouvée de Rimbaud à Aden : le deuxième à droite)

On sait les histoires, la jeune fille aux yeux violets, la caserne de Babylone, et le hareng acheté aux Halles qui dépassait de sa poche trouée ! Et la Révolution ! Le 18 mars 1871, la Commune fut proclamée à Paris. Le même jour, ce fut la réouverture du collège de Charleville. Mieux valait aller voir la tête que faisaient les bourgeois. Le 18 avril, Paris, encore : si on ne peut y être journaliste, on y sera soldat de la liberté. Nouveau retour. Puis, en septembre, « Venez, chère grande âme », écrit Verlaine. La veille de ce départ, fiévreux, à Delahaye émerveillé, dans un bois prés d’Evigny, Rimbaud lit Le bateau ivre.  Delahaye écrit : « Pardon au lecteur, mais l’avertir qu’une fréquente répétition des mots « parti, retourné, revenu » ne peut être évitée dans l’histoire de Rimbaud ». En Abyssinie, Borer notera la dominance « des verbes inchoatifs, qui marquent un commencement d’action : partir, déguerpir, m’en aller… Je vais acheter un cheval et m’en aller » dans les lettres expédiées de là-bas. Rimbaud déteste le mot « ici ». Ici, c’est toujours horrible (mot adoré). Ici, à Charleville, la maison du quai de la Madeleine (quai Rimbaud désormais) où la famille (sans le père : parti) vécut les premières années 70. Par les fenêtres on voit la Meuse. Dans une chambre, un garçon feuillette un livre d’images sur un lit défait (« couché sur des pièces de toile / Ecrue, et pressentant violemment la voile »). Il a douze ans et s’appelle Samuel. Sa grand-mère, Mme Rigaux, occupe l’appartement que ses aïeuls louèrent, en juin 1869, à la « mother » Rimbaud. Dans la salle à manger, la table est mise pour un des « blafards dimanches de décembre ». Le long d’un couloir, reste une partie du papier peint qui couvrait tous les murs, à larges rayures verticales, barreaux « où se jettent les tourterelles de la veillée ». On aimerait qu’une carte de Belgique, punaisée en dessous, fût celle où l’impatient calculait ses escampettes. Elle est, d’un rien, trop récente. D’ailleurs, l’appartement est-il le bon ? Les Rimbaud logèrent-ils à l’étage ou au rez-de-chaussée ? En bas, dit Pierre Petitfils. En haut, affirme Stéphane Taute (autre spécialiste). Un professeur de l’université de New Haven (Connecticut), Bertrand Mathieu, a fait son choix. Rimbaldien, il vint passer une année sabbatique à Charleville. Tant qu’à faire, il loua une chambre (celle d’Arthur ?) chez Mme Rigaux, au premier. Bientôt, il lui demanda, en supplément, la main de sa fille, professeur de lettres (au lycée Rimbaud, cela va de soi). Située en face du musée (Rimbaud), la maison reçoit du monde, d’éminents japonais ou de jeunes pèlerins. Des visiteurs de dix-sept ans, l’âge auquel un élève turbulent, Alain Borer, vint pour la première fois à Charleville et s’attacha, pour dix-sept autres années, aux pas « du mec, du plus grand mec ». (A suivre) 

Alain Garric, Libération, fin 1984 ( ?) 



1 commentaire:

  1. L'affaire de "Roman avec cocaïne" rappelle celle (commencée au mois de juin dernier et inachevée) de "La Légende de Novgorode". Sofia y remplace Istanbul, et Cendrars, Nabokov. Peut-être faudrait-il publier l'article sur Elisabeth Prévost, qui voyagea à la place de Cendrars et l'emmena au bout du monde. Elle aussi naquit à Charleville. Et Gisèle Freund la photographia en Patagonie! Le monde est petit comme l'a dit Christophe Colomb.

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