Parallèles et complications : comment passait-on de l’Exploit de Nabokov qui s’ouvre à Constantinople au Roman avec cocaïne d’Aguéev arrivé d’Istanbul?
On connaît la préoccupation de Nabokov pour les mouvements corporels et la gestuelle (« typiquement russe », disait-il). Exemple (Look at the harlequins) : « Pour exécuter ce mouvement, je devrais faire pivoter le monde autour de son axe… » Aguéev : « Mon mari (celui de Sonia), cessant d’être l’axe autour duquel se fait la rotation, commence à son tour ce mouvement giratoire… » On sait la faiblesse qui saisit Nabokov à la vue d’un dos : « J’ai si souvent décrit la magie insupportable d’un dos de fille… » Aguéev : « Quelle chose étonnante – un dos qui s’éloigne – il y a en lui une espèce d’impuissance… » Nabokov comparait la difficulté de commencer un chapitre à un homme qui court derrière un train pour attraper le dernier wagon. Aguéev termine un chapitre en décrivant cet état qu’ « on éprouve lorsqu’on court derrière le train qui vient de partir, lorsqu’on court et que l’on sait qu’on ne pourra pas le rattraper ». Dans la poche d’un condisciple de Vadim Maslennikov, on entend le même tic-tac de montre déjà perçu dans la poche d’un écolier de Machenka. Tout cela pour indiquer (en passant sur un « papillon banane » d’Aguéev et les yeux bridés des deux Sonia) ce qu’un esprit plus spécieux qu’enquêteur aurait pu construire avec ces parallèles.
Il existait un camouflage nabokovien qui pouvait se pratiquer comme ça : Vladimir Vladimirovitch disait avoir entendu parler pour la première fois de maisons de plaisir à Saint-Pétersbourg, devant un magasin de machines à coudre Singer (avec son enseigne S). Le paragraphe où Vadim Maslennikov se trouve avec une professionnelle est littéralement cousu de mots de petite main : « tapissée de toile », « ourlés de poussière », « une couverture piquée faite de pièces multicolores », « déchirées », « des petits boutons blancs », « aiguilles ». La porte cochère menant chez les deux filles est surmontée d’un 8… fait de « deux cercles coquettement ouverts » (S). Dans Le Guetteur (1930) : « Le sommet de la jouissance amoureuse n’était pour moi qu’un monticule blême dominant une perspective implacable ». Aguéev parle de « la montagne gelée d’un divan ». Bref, il était possible de tout trouver sauf la manière, le ton, la maîtrise luciférienne et amusée de Nabokov. Alors, qu’arriva-t-il et comment passait-on de l’Exploit (1932) dont le début se situait à Constantinople, à Roman avec cocaïne, expédié d’Istanbul ?
Paris, rue de la Montagne-Ste-Geneviève, à la librairie des Editeurs réunis (Ymca-press) : vente de livres sur la Russie et l’orthodoxie. Nikita Struve, yeux vifs, barbichette léninienne. A l’époque, explique-t-il, Nabokov faisait l’objet d’attaques de la part du directeur de la revue Tchisla, Adamovitch. Nabokov, qui ne reconnaissait à son ennemi que deux passions (« la poésie et les marins français ») tendit un piège à ce dernier en publiant sous le nom de Vasili Shishkov un poème que la critique encensa étourdiment (l’histoire est reprise dans l’Extermination des tyrans). Selon Struve, le scénario fut le suivant : Nabokov (pour réitérer son coup avec de la prose ?) confia le manuscrit à un ami juif – nommé Mark Lévi et qui le signa M. Aguéev. Mais le roman fut accueilli trop fraîchement (on y reconnaissait de prometteurs débuts) pour que Nabokov ait jugé bon de se dévoiler. Or, aux yeux du professeur Struve, le livre n’est pas d’un débutant mais d’un maître. Et, « les comètes ça n’existe pas. Les rares, on les connaît ». Il concédait qu’à la limite il pourrait s’agir d’une imitation mais sa conviction première ne faisait que se renforcer.
Il restait à mettre la main sur la « comète inconnue». D’où était-elle venue, où avait-elle disparu ? On me parlait, oui, d’un Mark, ou Marco Lévi. La revue israélienne Krug (le Cercle) avait fait, le 28 mai 85, le tour des personnes qui affirmaient son existence. J’appris que la revue d’André Siniavski publierait prochainement les conclusions d’une collaboratrice de la BBC, Natalia Rubinstein. Mme Siniavski me lut quelques extraits desquels il ressortait que l’auteur connaissait bien la cocaïne, alors que Nabokov « n’a jamais touché à la drogue » et qu’il était trop, Nabokov, « amoureux de la gloire pour laisser un roman dans l’oubli ». Pas d’autres nouvelles d’un Mark. Lydia Chweitzer, qui a avec Belfond un contrat d’ « inventeur » depuis sa traduction (10-12% et la moitié des droits étrangers), avait poursuivi ses recherches et appris par une lettre du rabbinat d’Istanbul qu’un Mark Abramovitch Lévi était mort le 12 février 1936 à l’hôpital de la ville et qu’il fut enterré le lendemain, aux frais de la communauté israélite locale, dans le cimetière juif. Lydia Chweitzer, persuadée du caractère autobiographique du roman, le pensait mort d’overdose. Cette mort qui devenait la seule preuve de son existence. (A suivre)
Alain Garric, Libération, 26 décembre 1985
espèce de petit coquin, je suis sur que chweitzer c'ecrit comme ça:
RépondreSupprimerSchweitzer!
Bonsoir. Ange ou Démon ?
RépondreSupprimerJ'ai le livre sous les yeux, avec le nom de la traductrice (et "inventeur") :
Lydia Chweitzer.
C - H - W.
Démonange, je revois même le nom de cette première (ou seconde) Lydia dans l'histoire, sur sa boîte et sur sa porte. Cherchez ma coquinerie ailleurs, vous la trouverez. Amitiés.
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