dimanche 5 août 2007

La Morante (fin)

La recherche d’Elsa.

[La jeunesse de la Morante reste un mystère. « Seule Elsa, dit-on, sait la vérité sur Elsa ». Voir : La Morante, la recherche d’Elsa I et II, enquête à Rome à l’occasion de la parution française d’Aracoeli]


Moravia affirme qu’Elsa Morante est née via Giulia, une rue du temps de Sixte Quint, la rue chic du dix-septième siècle. Elle dit être née au Testaccio, un quartier très populaire (Don-Quichottisme ?). Mais elle donne pour date 1918 alors que 1912 serait une plus sincère estimation. Certains calculent qu’elle quitta l’école à douze ans pour écrire des « petites histoires » et très vite mener une vie de « petit oiseau sur la branche ». Moravia assure qu’elle continua jusqu’à l’université, la faculté de lettres et de philosophie, et ne quitta sa famille qu’à ce moment-là, gagnant sa vie en collaborant à des publications et en écrivant des thèses pour les étudiants paresseux. Ce serait la vérité. « J’avais alors dix-sept ans », prétendit un jour Elsa. Selon sa sœur, elle en avait dix-neuf. « Son père, raconte Moravia, était un tout petit fonctionnaire dans une institution pour enfants, quelque chose comme ça, et sa mère directrice d’école élémentaire ». « Mon père, précisait encore Elsa, était surveillant dans une maison de correction et je fréquentais donc les ragazzini délinquants, dans leurs promenades romaines, me trouvant mieux en leur compagnie que dans celle des lycéennes ». Et à Michel David elle confiait : «  Je découvrais aussi à l’âge de neuf ans le « dérèglement systématique de tous les sens » de l’adolescent Arthur ».

« Il peut effectivement sembler, parfois, que les souvenirs sont le produit de l’imagination ; alors qu’en réalité c’est toujours l’imagination qui est le produit des souvenirs » (p. 147). Au Testaccio, l’odeur entêtante des tilleuls. Des bâtiments en carré avec des jardinets intérieurs (je cherche celui dont on m’a remis des photographies). Une architecture sociale, bien alignée, presque mise à la mode. Au milieu, une colline, haute de trente-cinq mètres, couverte de genêts et de mauves. Le jour, des moutons et des chevaux viennent y paître. La nuit on s’y drogue et on y règle ses comptes. C’est une colline d’amphores brisées, vieille de deux mille ans. Dès que le pied gratte la mince couche de terre, il glisse sur les anses et les cols : il y en a des millions. Elsa a joué sur ce tas de passé, cet inimaginable fracas d’une civilisation du haut duquel elle apercevait le rituel sanglant du Mattatoio, les abattoirs de Rome, quelque chose comme la Villette. Aujourd’hui, désaffectés et reconvertis bientôt dans des activités culturelles. Félix Guattari tint là, récemment, les assises de l’antipsychiatrie. Et sous la colline de vases, une boîte punk a creusé son vacarme.

« Au nouveau domicile légitime de notre famille, dans les Hauts Quartiers, on évitait de mentionner le quartier de ma naissance, Monte Sacro ; tant et si bien que dès les tout premiers temps de notre déménagement, je compris que le mot de Toté-Taco (dans ma prononciation d’alors ainsi sonnait le nom du quartier) était tabou. A peine nommais-je TOTE-TACO, que même Aracoeli rougissait » (p. 140). Testaccio : Tetaco ? Et il est vrai que la famille Morante déménagea, le père sicilien, au nom espagnol, la mère de Modène et les quatre enfants. Outre Elsa, Aldo, qui sera directeur de banque à Pékin, Marcello, qui deviendra avocat en province, et Maria, fonctionnaire du PCI. Ils s’installèrent dans le quartier du Monte-verdo, au 10 de la via Folco Portinari, le père de la Béatrice de Dante. Une belle maison rose, avec des glycines sur le portail, une tonnelle de vigne et un palmier. « Et, tout autour, un dérisoire petit jardin domestique où poussaient tout seuls des marguerites, des giroflées et des dents-de-lion, outre un figuier et un laurier-rose » (P.141).

Dario Belleza, poète, connut la Morante en 1964, peu de temps après qu’elle se fût séparée de Moravia. Il avait vingt ans, elle était quinquagénaire. Belleza au joli nom a publié en 1979 un roman, Angelo, très autobiographique, dans lequel cet homosexuel, ami de Pasolini, dit son « unique amour, miraculeux, pour une femme » : Elisa. « Muse atroce de mon atroce adolescence…ragazzi qui renoncent à l’innocence pour elle, fatale, démoniaque maîtresse ». Et autres attentions vipérines. Il habite une petite rue près du Campo dei Fiori. Dans la chambre, un poster de Montgomery Clift, jeune et beau, une affiche de Marinetti, un chat et un poêle à charbon. « Elsa est un peu sorcière, comme les femmes qui sont aimées des homosexuels. Elle peut provoquer des possessions diaboliques, être très mauvaise, très méchante, très despotique, très narcissique. Elle se croit la réincarnation de Rimbaud. A l’époque où elle s’est retrouvée seule, et elle se considéra répudiée, elle fréquentait les drogués, les hippies, les marginaux. Elle leur donnait les couleurs des voyelles de Rimbaud : A, noir comme Leonardo, E, blanc comme Francesco, I, rouge comme Vittorino, U, vert comme Fosco, O, bleu comme Michele ». Une autre fois, Belleza estime que « la Morante a voulu faire table rase de son passé, de là sa volonté d’enchanter ses lecteurs avec le récit de sa vie fabulée pour exprimer sa disgrâce absolue d’être née, jetée sur une terre inhospitalière. La tragédie de sa vie est celle de la ragazza aux grands yeux, entre l’azur et le violet, devenue vieille. Le personnage masculin d’Aracoeli, c’est, transposée, la femme de quarante ans. » Belleza fait aussi remarquer que ce personnage de Manuel commence son voyage en Espagne en novembre 1975, mois de la mort de Pasolini, assassiné. « Sa plus profonde douleur, peut-être, fut la mort, à New York, du peintre américain Bill Morrow. Elle avait avec lui un rapport sado-maso, lui disant toujours de la quitter, qu’elle était vieille, qu’il était beau et jeune. A sa mort, elle a interrompu toute vie mondaine. Elle a acheté tous les tableaux de Bill et s’est constitué un musée personnel dans son  appartement. »

Angelo Pupino a lui aussi écrit un livre sur Elsa Morante et un essai. Rien de romancé : il enseigne à la faculté de lettres de Nantes et a étudié la distance ironique de l’écrivain dont, à ses yeux, Mensonge et Sortilège reste le chef-d’œuvre, le livre « le plus intéressant de toute la littérature italienne du vingtième siècle, d’un plan très complexe, et que la distanciation du narrateur permet de lire sans tomber dans les émotions qu’il suscite. » Il avoue une grande perplexité devant le « plot » (l’intrigue) d’Aracoeli. En tout cas, en voilà encore un qui loge à l’étage attique, avec une terrasse qui semble posséder son soleil personnel. S’étendre sur une chaise longue, ce serait se réveiller dans cent ans. Fatigue romaine. Angelo Pupino, bronzé, superbe, plein de charme, a connu Elsa en 1965 : « Un personnage difficile, compliqué, avec une très grande conscience d’elle-même qui la rend exigeante avec les autres, même si elle se montre très généreuse avec ses amis. Quoiqu’elle fût la femme de Moravia, elle ne participa pas à l’establishment littéraire italien. Elle restait avec sa musique et ses chats. Sa vie est privée d’événements mémorables, si on excepte la période de la guerre, et toute tournée vers l’exercice quasi ascétique de la littérature. On ne sait rien de son enfance. Elle aurait très tôt quitté l’école et joué au Testaccio. Mais dans quelle mesure n’a-t-elle pas construit son personnage ? Elle ne s’habillait jamais d’une manière élégante, volontairement, en exagérant. Elle lisait énormément, Proust, Joyce, Rimbaud, la Bible, Thomas Mann. Lukacs a dit qu’elle était le plus grand écrivain après Thomas Mann ».

S.Maria d’Aracoeli, derrière le monument à Victor Emmanuel. Des lézards verts filent sur les marches de l’escalier. Au-dessus de la porte latérale, une mosaïque bleue et dorée, du treizième siècle : la maternité. Aracoeli : autel du ciel. « Remange-moi. Accueille ma difformité dans ton gouffre compatissant » (p. 136). A l’intérieur, la chapelle du S.Bambino, une poupée de cire ficelée de joyaux. On lui écrit du monde entier, les lettres s’empilent à ses côtés : « S.Bambino, Aracoeli, Roma ». Jeu infini autour du thème de la maternité dans le roman de la Morante. « Cet enfant de cire, écrivait Stendhal, magnifiquement emmailloté, représente Jésus Christ au moment de sa naissance ». Sang, sang, soudure qui se déchire sans cesse et enfin la mort d’Aracoeli, le visage bandé.

Sur une photographie du printemps 82, le visage bandé d’Elsa Morante. Après une tentative de suicide, au gaz et au Valium, selon Moravia, il fallut l’opérer du cerveau. On la crut perdue. Longtemps elle ne répondit pas aux questions de son entourage. Elle parlait « comme elle écrivait ». Aujourd’hui, elle récupère lentement l’usage de ses jambes, elle lit des livres qu’on lui découpe en petits cahiers légers. Sur le chemin de la clinique, un cinéma joue Bianca, un film de Nani Moretti. L’actrice principale s’appelle Laura Morante, c’est la nièce d’Elsa, tout le portrait d’elle, dit-on, dans sa jeunesse. De la salle sombre de l’Alcyone à la Villa*** où se soigne la romancière, un friselis d’éternité file dans les rues. Le visiteur confie aux mains d’une infirmière un bouquet rustique (fleurs cueillies sur le Testaccio) et une lettre. Prière d’attendre. Après quelques messages verbaux, Elsa Morante fait porter une feuille de papier. Cinq ou six lignes mais elles signent peut-être son premier contact avec l’extérieur, un inconnu, depuis plus de deux ans. Moravia, qui la visite deux fois par semaine, assurait qu’elle ne pouvait écrire. Comme le son de sa voix détournait de l’écoute de ses paroles, son écriture fine, élégante, sans la moindre hésitation de plume ou de français, saisit l’œil avant ses mots. L’infirmière a ordre, d’ailleurs, de reprendre et de ramener à son auteur la rare missive. Puis se grave, dans le souvenir qui commence, ce bout de phrase : « Je suis là (mon corps), mais je ne peux ni me lever, ni marcher, ni recevoir personne ».

Alain Garric, Le magazine littéraire, 1984.



  

Aracoeli obtint en novembre le prix Médicis étranger. Elsa Morante, qui avait lu l’article du Magazine, accorda un  court entretien téléphonique (pour Libération cette fois). Voici quelques uns de ses propos :

« Le Médicis a été une très belle surprise parce que c’est un prix très important et qu’il me vienne de France est un plaisir exceptionnel. La France est un pays que j’aime beaucoup parce que j’adore ses écrivains, surtout Rimbaud et Stendhal. »


 


« Dans ce livre [Aracoeli] je me raconte à travers le fils. Tous les personnages de roman représentent l’écrivain  ou un caractère de cet écrivain. Je crois en fait être les deux, la mère et le fils. « Madame Bovary, c’est moi », disait Flaubert. En fait, je n’étais ni belle comme Aracoeli, ni laide comme le fils, toutefois je suis les deux à la fois. »


 


« J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un enfant français qui me demande un autographe : les enfants sont les meilleures personnes sur terre. Maintenant, on est en train de les détruire, c’est sans doute fatal. Ceux que le Christ appelait des personnes au cœur pur ne sont pas tous des enfants à proprement parler. Certains étaient plus vieux, comme Rembrandt, Rimbaud ou Simone Veil. J’ai commencé à écrire et à publier lorsque j’étais enfant et donc, en tant qu’enfant, j’écrivais des fables. Les légendes peuvent être vraies. Ce sont des mystères qui viennent du peuple, on ne sait d’où. Mais ce que nous considérons comme légendes sont en fait des mémoires. Aussi je ne crois pas raconter des légendes puisque tout ce que je dis est vrai, même si je ne raconte que des histoires fictives. »


 


« Désormais je passe la plupart de mon temps à lire. Je lis trop de choses. Dernièrement ? La Tentation d’exister de Cioran, un homme d’une intelligence extraordinaire et d’un pessimisme extraordinaire.»


 


« J’ai une autre idée de livre mais je dois guérir d’abord. J’ai en tête un personnage qui me fascine beaucoup. On me dit que je sortirai bientôt de clinique mais ce sont des choses qui ne dépendent pas de nous, en tout cas pas de moi. Nous avons un corps mystérieux qui agit de lui-même. Maintenant j’attends le kinésithérapeute pour faire des exercices et recommencer à marcher ».


Un an plus tard, les obsèques d’Elsa Morante étaient célébrées à l’église S.Maria in Montessanto de la Piazza del Popolo dont j’avais observé les coupoles depuis chez elle.

Le Magazine littéraire avait publié, avec l’enquête, une des photos remises à la sauvette, sous le balcon de la Piazza Venezia : Elsa, adolescente, dans le quartier du Testaccio, assise à côté d’une lessiveuse métallique retournée sur un escabeau rustique, tenant un de ses frères dans ses bras. 

5 commentaires:

  1. Le journaliste5 août 2007 à 14:39

    Aujourd'hui, centenaire Guillevic. J'ai un souvenir. Au cours d'une promenade nocturne parisienne, Jean Cayrol m'emmena au Vert-Galant, au bout de l'île. Il me montra une fenêtre allumée et dit: "Guillevic écrit".

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  2. Le journaliste5 août 2007 à 15:07

    Tout parle (journalisme de long cours, n° de carte 27339). Hier soir, "Nuit sexuelle" à l'abbaye de Lagrasse, Aude, où sont les éditions Verdier - salut, Colette, salut à vous tous. L'abbaye, qui s'ouvre à Pasolini et à Sade, était, je ne sais plus quand, à vendre, désertée par ses dernières soeurs. Le dortoir, immense, venait d'être restauré par les Bâtiments de France. Le potager, encore plus d'immensité, croissait par la force de son abandon. Tout était laissé pour trois fois rien. Salarié sans le sou, j'ai pu imaginer l'acheter. C'est un de mes 120 regrets.

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  3. Le journaliste6 août 2007 à 02:33

    Tout parle. Mort d'Amouroux. En 69 (année érotique) il était venu me chercher à Paris pour tenter de me convaincre d'aller travailler dans son journal de province. Nous avons bu un pot aux Deux-Magots. Il fit, sans doute, de bonnes choses (il est le créateur de Jean-Claude Guillebaud). Mais c'était un homme que j'ai été amené à mépriser. Et pourquoi avoir jeté un tel nuage d'encre, combien de volumes, sur les années d'occupation?

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  4. Bonjour Eva,
    Je ne retrouve plus la trace, dans mes papiers, de l'admirable interview de Morante qu'avait faite Jean-Noël Schifano (son traducteur) peu avant la mort de l'écrivain. Elle avait notamment été publiée dans Le Monde. En disposez-vous ?
    Très cordialement,
    Angèle

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  5. Le journaliste6 août 2007 à 02:58

    Bonjour Angèle

    (Je réponds pour Eva). Si je l'ai encore, il se trouve sous des tonnes de papier. Je me souviens que ce jour-là (prix Médicis), Elsa Morante m'a dit aussi qu'elle venait de lire les "Chroniques napolitaines" de son traducteur en français. Si je parviens à joindre Schifano, sans doute l'a-t-il conservée, je vous le dirai. J'aime beaucoup votre blog, je le vois souvent. Je souhaite pouvoir vous renseigner.

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