Avant de reprendre le cours des republications (à venir : une série sur Elsa Morante), j'aimerais me souvenir encore de Lisa Bresner.
Dans cet article, paru au Journal Littéraire (le vrai), il est fait allusion à Belle du Seigneur, lecture préférée de Lisa. Il y est question d'ours, or, au bord du Danube, à Budapest, à Szentendre, avec Lisa - et Anne Baraou, qui était du voyage - nous avons acheté chacune pour soi et ses amis, quantité de minuscules ours en peluche, et cette étrange boîte à ours qu'en ouvrant, on se fait surprendre par la piqûre d'un serpent.
Dors paisiblement, Lisa Bresner, la boîte de tous les dangers est fermée, rouvrons le livre des contes. (EA)
Bien des milliers d’années avant qu’il n’endorme à poings fermés les petits enfants dans une étreinte de peluche, l’ours fut un somnifère plantigrade qui berçait le monde entre ses pattes. Agrippé au pôle arctique (de arktos, « ourse », féminin en grec), il se balançait à son rythme coutumier et provoqua cette lente oscillation de l’axe planétaire qui intrigue encore les savants. Suspendue en lampion au bout de sa queue, l’étoile fixe d’Ursae Minor menait la révolution nocturne du ciel. Au puissant animal, balourd mais adroit, équilibré au point qu’on put le faire danser sur une corde, les Anciens confièrent le mouvement des astres, la tranquillité des rapports entre la Terre et les dieux, la pondération des passions, l’harmonie des choses. Lui que les Celtes nommaient artos était garant de l’intégrité de l’univers, avec la chasseresse Artémis ou le roi Arthur. Il fut l’être complet, nature et culture, douceur et danger, l’homme sauvage, le surmâle, capable de se tenir debout, d’enlever dans ses bras les jeunes filles et de leur faire l’amour face à face (et non « more ferarum, à la façon des bêtes). Lui que les Irlandais appelaient art atteignit la perfection de la forme articulée, la précise adaptation des parties et du tout. Il fut cousu de solide ficelle, la même qui ajustera les membres de mohair au tronc bourré de paille du premier nounours.
Déjà, les Yacoutes de jadis plaçaient des pattes d’ours (le morceaux délicieux) dans les berceaux de leurs Pimprenelle et Nicolas, archaïque « Bonne nuit les petits » qui préfigurait la série télévisuelle de Claude Laydu et son marchand de sable de vingt heures. Malgré le passé considérable que lui octroient nos souvenirs d’enfants couchés pour la nuit affolante, le vingtième siècle n’avait que trois ans quand il reçut en cadeau l’aîné des ours en peluche. On connaissait, il y a peu, quelques arrière-grands-pères en vie, nés avant lui qui vint au monde l’année du premier Tour de France et du premier prix Goncourt, en même temps, tiens, que Simenon (le romancier s’en souviendra dans le titre d’une de ses enquêtes – il donna ce nom à une infirmière). Auparavant, on chercherait en vain sa truffe si ce n’est sur le museau d’un automate du siècle précédent, que l’on ne serrait pas sur sa poitrine mais dont le cœur battait. Bien sûr, il y avait eu Brun, l’ours du Roman de Renart (1175-1250) ou Baloo, celui du Livre de la jungle (1894-1895), et quelques oursons. Il y eut les Ursus de l’Homme qui rit et de Quo vadis, saltimbanque et Hercule, mais point de peluche attestée avant le roman moderne, tel le Patrice de Belle du Seigneur. Thomas Nast, qui dessina le visage et l’habit de Santa Claus, emplit ses sacs de moutons à bascule, de poupées en robes de dentelle, de soldats de plomb, de diables sauteurs ou de lapins mécaniques. Aucun nounours, et la légende de ses origines résiste à l’histoire. Le roi Edouard VII (Teddy pour ses sujets), l’humble famille d’une demoiselle allemande et un président des Etats-Unis s’en disputent la paternité.
Le moins incertain est le récit que proposent Geneviève et Gérard Picot (L’Ours dans tous ses états). Théodore Roosevelt chassait l’ours – une passion – tandis qu’il était descendu dans le Sud afin de régler le tracé de la frontière entre la Louisiane et le Mississippi. Bredouille, on traîna vers lui un ourson, noir, au bout d’une corde (les versions varient). « Si je tue ce petit ourson, je ne pourrai plus jamais regarder mes enfants en face », se serait écrié le Président, futur prix Nobel de la Paix. Clyfford Berryman, un caricaturiste, assiste à la scène ; son dessin paraît dans le Washington Star. Dans une confiserie de Brooklyn, Morris Michtom, émigré russe, venu donc du pays de l’ours et de saint Nicolas, ouvre son journal et bientôt voilà dans la vitrine de sa boutique le prototype de peluche noire, vendu dans la journée. Mrs Michtom ne cesse plus de tirer l’aiguille. Demande est adressée à la Maison Blanche d’un parrainage présidentiel. Réponse de Théodore : « Je ne pense pas que mon nom puisse apporter une image de marque à l’ours en peluche mais vous êtes autorisé à l’utiliser ». On baptise le « Teddy bear ». Et cependant, cette même année 1903, dans une bourgade d’Allemagne, Giengen, patrie de la machine à coudre, une demoiselle Steiff, paralysée des jambes, assemble des animaux de feutre. Un petit atelier de famille dont un des membres, qui fréquente le zoo de Stuttgart, lui propose le modèle d’un ours à poil long, à la tête et aux membres mobiles. Un Américain de passage en commande trois mille, les expose à New York, plusieurs vont divertir le repas de noces d’Alice Roosevelt (ce qu’elle nia plus tard, photos à l’appui, l’affaire était grave), fille de Théodore, et revoilà le « Teddy ». Bref, Hésiode aurait mieux raconté ça, nous sommes en pleine théogonie.
Le Teddy primitif, le nounours de Gros-Mignon sorti de sa caverne, avait, en fondateur de race, une allure d’arctopithèque, une grâce prussienne, une souplesse gaullienne. Il portait la bosse caractéristique de l’Ursus horribilis. Son premier cri, qu’il lâchait lorsqu’il se sentait tout retourné, ressemblait à un meuglement de vache. Au fil des siècles, divers témoins avaient doté l’animal d’un caractère plein de contradictions. C’était un ronchon misanthrope et mal léché mais, à la fois, ses possibilités d’adaptation « pouvaient faire supposer chez lui une prédisposition à la civilisation » (formule du Magasin pittoresque, 1833). Il se prêtait, en tout cas, à divers accommodements de l’esprit, coutumes variées où se dénotent d’étranges permanences. En voici une : en Grèce ancienne, les jeunes Athéniennes de la bonne société allaient, avant de prendre époux, « faire les ourses » au sanctuaire artémisien de Brauron : courir, danser, une torche à la main, nues sous une robe teinte au safran et ensauvagées. Longtemps, le symptôme de la nubilité consista à « avoir les ours » (horas, il est vrai : les périodes). Aujourd’hui, les filles quittant le domicile parental emportent sur le sein leur vieux nounours. On vous épargne « l’objet transitionnel » de Winnicot ou « l’Œdipe à poil ras » de Bettelheim.
Pendant longtemps, les relations de l’hibernant à la chambre à coucher ne furent limitées qu’à la peau de la bête utilisée comme descente de lit. Les Parisiens, jusqu’en 1883 (année où intervint le Magasin pittoresque), se fournissaient place du Colonel-Fabien, qui se nommait alors place du Combat : des bouchers y organisaient des luttes entre un ours et des chiens ! On a vu comment la magnanimité d’un président put laisser supposer chez l’homme une prédisposition naturelle à la civilisation (même si un Ceausescu abattit encore, en 1978, ses 213 plantigrades). Protégé – disparu (on ne le voit plus que dans les zoos ou au Grand Cirque de Moscou), l’ours poursuivit ses aventures en Winnie-the-Pooh, Paddington, Rupert, Posper ou Michka, se goinfra à loisir de miel ou de confitures et n’affronta plus que les tendres supplices de la cruauté enfantine, baisers déchirants et accolades mortelles. Maigre bipède à ses débuts, il se gonfla de latex (1954) et, curieusement, s’humanisa – c’était donc vrai – en retrouvant sa position à quatre pattes. Tout ce qui précède est affaire d’ « arctophiles » spécialisés. Que l’on soit Ariane, Shirley Temple, Presley, Duras, ou vous-même, la véridique histoire du nounours teddy-bear ne sort pas du cadre de l’intime. Ci-joint un carré blanc de neige pour notes personnelles.
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Ursule Teddytiev, Le Journal Littéraire, décembre 1987
De LSP, grâce au lien que vous y avez laissé, je suis venue sur votre blog. Vous êtes Eva Almassy, et il me semble bien que c'est vous que l'on entend parfois chez Les Papous. Êtes-vous également Ursule Teddytiev ? Quoiqu'il en soit, j'ai eu plaisir à lire ce que vous écrivez à propos de Lisa Bresner, et vous m'avez donné envie de la lire.
RépondreSupprimerBien à vous
soledad pour LSP
Merci, Soledad (et pas que pour ce message).
RépondreSupprimerAmie de Lisa Bresner, oui, je le (???) suis, Papoue, oui aussi, Ursule non, cette ourse endormeuse garde son secret.
Si vous vouliez bien répondre sur ce le (???), après tout, La Correctrice, c'est vous !
Eva, détrompez-vous, je ne suis pas Correctrice sur LSP* (c'est Martine et Olivier, qui signent "Martinoli", quand ils mettent un mot commun, ou bien "les correcteurs", sinon Martine seule signe de son prénom et Olivier signe "Olihoud"), juste une commentatrice comme les autres.
RépondreSupprimerCependant, j'ose me prononcer sur votre "le", qui me semble tout à fait correct.
à bientôt
soledad
*je me demande si ce n'est pas le fait que j'aie signé mon premier mot "soledad pour LSP" qui est à l'origine de cette confusion. Je voulais dire que soledad était mon pseudo sur LSP, mais il est vrai que cela pouvait s'interpréter d'une toute autre façon, et je ne m'en étais pas rendue compte.
Bonsoir Eva,
RépondreSupprimerComme Soledad j'ai suivi le lien, me demandant s'il se pouvait que cette Eva Almassy soit Eva Almassy que j'entends et écoute parmi les Papous. C'est donc bien elle.
Alors juste pour vous dire que ça fait plaisir de vous retrouver (aussi) sur LSP.
A bientôt, ici ou là.
Anonyme