lundi 26 novembre 2007

Tom Jones is alive

Une nouvelle édition de « Histoire de Tom Jones, enfant trouvé » et le plaisir pointe son nez. Invitation gratuite à lire et relire cette épopée de la jeunesse et de la vie.

Le nez d’Henry Fielding commença à le faire connaître (c’est une bonne entrée dans les lettres, elle fut imitée). Le sien partait à destination d’un menton en galoche et pour les tenir éloignés l’un de l’autre, sa seule chance résidait dans le rire. Il ne manqua aucune occasion d’y recourir et comme il était généreux, il n’en priva pas les autres. « Je suis convaincu que je ne fais jamais rire de bon cœur mon lecteur que lorsque j’ai ri avant lui ». Fielding – appelons-le Harry –, s’occupait beaucoup de son lecteur, au moins autant que de ses personnages au nombre desquels il se mettait. He is himself the hero of his books, tous les anglais vous le diront.

Son intrusion permanente, et sans frapper, dans son récit finit par rendre sa présence indispensable. Notre solitude moderne, pour immense et universelle qu’elle soit, est incomparable à celle des nuits noires, mornes,  longues et humides du Somerset ou du Worcestershire de 1750. Sa compagnie, dans le fauteuil voisin, les pieds allongés vers la cheminée, devait être, même s’il n’hésitait pas à entraîner son lecteur dans les pires dangers, d’un grand réconfort. Et toujours à ajouter le petit détail pour le préserver d’un jugement trop hâtif ou à souligner à son intention le sens d’un mot mal compris. Accueillerions-nous avec une telle hospitalité ses visites tardives ? Il était arrivé à Henry Fielding, à Harry, d’être « le fondateur d’une nouvelle province littéraire» et, comme il fut une partie de sa vie juge au tribunal de Bow Street où défilait la pègre infinie de Londres, il s’était donné « toute liberté d’édicter les lois qu’il [lui] plaît dans cette juridiction », lois qui visaient au plaisir et à l’intérêt de ses sujets plongés dans la lecture. Ce n’était pas qu’un tour de phrase. A l’époque de Harry, le milieu de dix-huitième siècle, le roman était, comme Tom Jones, un enfant trouvé (un mot de Michel Baridon, son nouvel introducteur en français, Folio classique). Harry le recueillit et devint ainsi le « père du roman anglais » et s’il n’a pas transmis son nez à tous les écrivains, tous le vénèrent (Dickens n’a-t-il pas donné pour nom à son fils aîné Henry Fielding ?). Beaucoup, jusqu’à J.K. Rowling elle-même, ont hérité son tempérament de narrateur omniscient. Rapprocher Harry Potter de Magic Jones ne serait pas si acrobatique (« Je pense qu’il doit être permis à tout écrivain de donner autant qu’il veut dans le merveilleux », Tom Jones, p.434) Que les jeunes lectrices et lecteurs sautent le pas, maintenant qu’ils savent tenir en main de gros livres.Harry se retrouva donc en terra incognita et se lança dans une aventure toute nouvelle en langue anglaise. « Comme Don Quichotte, Tom Jones est le précurseur d’un nouvel ordre de choses » (Austin Dobson). Car il y avait eu avant lui Don Quichotte, Gil Blas, le Roman comique, le Paysan parvenu, la Vie de Marianne, et Manon Lescaut, mais ces libertés-là étaient continentales. Et Don Quichotte paraît un paquet de feuilles volantes devant la solide construction de Tom Jones. Fielding, pour ses découvertes, s’appuya sur ses quatre carrières, le théâtre, le journalisme, la politique, la justice. Il était l’auteur plein d’esprit (witty) de nombreuses pièces comiques jouées à Londres – dont un Don Quixote in England. Il avait collaboré à des journaux satiriques, sous le nom de Captain Hercules Vinegar. Il s’était fait entendre dans l’opposition au corrupteur Robert Walpole et avait vu devant son tribunal « beaucoup de pauvres créatures désireuses de travailler forcées à la malhonnêteté par la seule nécessité » (je traduis à la va-vite). Et bien sûr, il était déjà l’auteur des Aventures de Joseph Andrews et de la Vie de Jonathan Wild le Grand. Live in order to write (Harry disait : Read in order to live).

Il pouvait s’occuper de “Monsieur le roman”: Tom Jones, des charmes inégalés de Sophie Western et de son peuple de personnages. « Notre histoire n’assurant pas comme les journaux une grande réputation à des gens dont on n’a jamais entendu et dont on n’entendra plus jamais parler, le lecteur pourra en conclure que cette excellente femme se révélera par la suite de quelque importance dans notre récit », p. 755. Et la défense des miséreux le portait à des passages tels que : « une circonstance pénible, qui paraîtra bien ridicule à nombre de mes lecteurs, se présenta pour Jones : c’était de savoir comment se procurer un schilling ; mais si ces lecteurs veulent bien réfléchir un instant à ce qu’ils ont eux-mêmes éprouvé quand il leur a manqué mille livres, ou peut-être dix ou vingt, pour exécuter un projet qui leur était cher, etc. » p. 762. Voilà Tom, ne le laissons pas s’échapper, mes lectrices me mettraient en charpie. Quelle allure ! Quel teint ! Quelle bonne humeur ! « La moitié seulement de son fonds de gaité naturelle, jointe au charme de son caractère, suffisait à en faire un compagnon des plus aimables ». Et quelle délicieuse insensibilité, quelle excitant amoralisme ! C’est un love’em and leave’em. Romancier omniscient, Harry peut l’être (mais qui ne sait pas toujours que penser de ses personnages : « j’avoue que je ne saurais guère expliquer sa conduite »), Tom en connaît cependant plus sur la beauté d’une Mariette, avec tous les détails, que l’auteur et le lecteur associés.  C’est par son activité qu’un changement s’aperçoit bientôt dans la taille fine de la demoiselle. Et quel appétit ! Il faut le voir ajouter à sa personne trois livres de viande qui avaient appartenu à la constitution d’un bœuf (cité de mémoire).

J’envie qui n’a pas encore lu trois ou quatre fois, à différents moments,  cette « épopée de la jeunesse » si bien menée, si libre et si tenue en main. Dès sa sortie, toute l’Angleterre s’en empara (l’accusation de lubricité y aida) : on n’avait rien vu d’aussi vivant. Tu hésites, lecteur, commence par la fin, lis les titres de chapitres puis ouvre le premier : attention ! il faut payer son repas. Ah, désolé pour ceux qui pensaient tomber sur des nouvelles de Tom Jones (je parle de Thomas James Woodward, le chanteur gallois, d’ailleurs j’aime, j’aimais, je viens de regarder She’s a lady  sur You Tube), sorry.

Alain Garric

Benny Lévy et Sartre (fin)

(Voir l’introduction en première partie)

  Benny Lévy a un fils, qui étudie avec lui, et deux petites filles qui renversent sur le tapis une assiette de grains soufflés. Elles posent des questions pertinentes : « Comment tu l’appelleras, ta femme ? Papa, il l’appelle Léo et maman l’appelle Popeye, mais il faut pas que je le dise. » Que cette trahison envers une petite fille se rachète en accédant au désir de silence d’un autre ex-mao, Michel Grandjean. Le blessé de Malville vient étudier à la yeshiva de Strasbourg, d’ailleurs la plus rationaliste, (mais l’étude n’est-elle pas « la plus haute forme du culte » ?), lorsqu’il ne donne pas ses cours de sociologie à l’Université de Lyon II.


     Dans son livre [Le Nom de l’homme], Benny valorise la cérémonie de la naissance. Jean Schiavo (ancien cadre de la G.P. en Lorraine du Nord, aujourd’hui cadre dans un organisme de création d’entreprise à Montpellier) a sans doute compris les raisons de cette célébration. Comme de nombreux autres ex-militants. Il a deux enfants : Sophie, 10 ans, Olivier, 12 ans. Par soustraction, on rejoint les années de dissolution. Et le passage malaisé « de la production d’effets tangibles à la citoyenneté de masse ». L’ambition d’effectuer un tour de France des ex-maos passés par les cercles et les séminaires pourrait s’appuyer sur mille attitudes et préoccupations d’une eau semblable, si ce tour de France n’était aussi celui des individualités et des intelligences, lesquelles déploient mille récits et réflexions incompressibles.


     Mieux vaut en faire l’économie que le massacre. Sauf à signaler, à tout le moins, qu’une ancienne bergerie des Corbières (occupée à l’époque des luttes viticoles), appelée « Verdier », est devenue une maison d’édition sur laquelle le groupe se focalise maintenant. Il est gros lecteur de ses publications : des textes hébraïques, souvent ; Arlette Elkaïm, la fille adoptive de Sartre, leur a confié sa traduction des Aggadoth. Et Benny Lévy, son Nom de l’homme. Charles Mopsik, le traducteur du Zohar (il a commencé à 18 ans, en 1974 : deux tomes parus, quatre autres à venir) y dirige une collection. Dans une chambre d’enfant, à Paris, il établit un petit dictionnaire des termes à connaître. 



     Près de la porte de Versailles, dans un grand appartement de livres, Emmanuel Lévinas montre les volumes de son Talmud. Affable, il initie le visiteur goy à la complexité des pages, raconte son enfance en Lituanie, bercée par les légendes et les contes de fées des textes hébraïques. Arrivé en France dans les années vingt, il se lie avec Blanchot à Strasbourg. Et, après-guerre, étudie le Talmud avec M. Chouchani. Il s’intéressa aux textes aggadiques, apologues, récits, amplifications... « cocasses de prime abord, et par là suggestifs ». Des textes talmudiques, il souligne « la concrétude extrême qui, en ce qui concerne la loi, la préserve de l’idéologie ». Il vient de recevoir le livre de Benny, dont le thème éthique lui plaît. « Le détail a un air confidentiel : clins d’œil entre personnes qui s’entendent. »


     Dialogues de l’intériorité et travail de traduction : n’est-il pas là, le philosophique ? À l’Institut ismaélien, rue Jacob, Christian Jambet (encore un ex-G.P.) travaille sur son domaine : le chiisme ismaélien. Il fut conduit à la philosophie islamique (de langue arabe et persane) par intérêt pour le platonisme et par Henri Corbin, dont il fut l’élève. Dans son paysage, il affirme l’urgence des traductions, des résurrections qui permettraient de « briser un certain type d’histoire de la philosophie ou de l’histoire religieuse qui méconnaît volontairement des schèmes métaphysiques étrangers à l’image que l’on se fait de la raison depuis le XVIIIe siècle. » En parallèle, Guy Lardreau (un ex-G.P. toujours) explore le territoire chrétien syriaque. Comme si montait un nouvel esprit de Tolède, qui était réapparu au XIXe siècle. Ensemble, ils travaillent sur une problématique : l’ange barbare. Des figures comparables dans les trois religions du livre : une communauté, même avec des différences que l’on ne peut gommer. « J’ai aimé que son livre soit difficile », dit Christian Jambet à propos de Benny, « que le judaïsme ne se pénètre pas comme ça ». Il se souvient des années gauches où « la religion, pour certains d’entre nous, avait une fonction de détermination en dernière instance ». 



     À Strasbourg, à l’intérieur de son « existence tramée par l’étude », Benny Lévy n’oublie pas ses réflexions de départ, sa préoccupation politique initiale (il avait d’ailleurs commencé un ouvrage sur le gauchisme, le Traité du passeur). Tout à la fin du Nom de l’homme, il insère, et encore à peine, mais il les voulait là, quelques phrases sur le désir d’égalité. « J’ai tenu à le faire de la manière la plus discrète, concise, silencieuse... J’ai tenu à marquer que j’ai une réponse maintenant à la question que je me posais au début de la dissolution, au début de cette courbe que je vous ai décrite... C’est assez provocateur à l’égard de l’air du temps, ce que je vais dire... Je me suis demandé, au tout début, alors que je sentais toute la force vraie, authentique du désir d’égalité : pourquoi donc la perversion ? Au bout de ces années de réflexion, ma réponse est un peu différente de ce qui semble être le cas de pas mal d’anciens copains. Je ne dis pas merde au désir d’égalité. Je vous avoue que j’ai une sympathie très limitée à l’égard de la diarrhée libérale d’aujourd’hui, mais vraiment très, c’est un euphémisme. C’est le mode même de ne pas penser...

« Alors, au lieu de dire : le désir d’égalité amène aux pires perversions, totalitaires, etc., donc c’est le désir d’égalité qui est pourri... ce que je dirais maintenant, c’est que ce désir d’égalité ne peut pas s’articuler dans une vision politique du monde. Il ne faut demander aux pouvoirs que ce qu’ils peuvent donner de mieux, la modération... Si on peut ne pas demander aux pouvoirs d’assurer l’exaucement de ce désir, alors c’est bien, mais il faut le pouvoir. On ne le peut que si ce désir d’égalité trouve son mode d’effectuation ailleurs que dans une vision politique de l’existence... À partir du moment où je vois qu’il est articulable dans le monde de l’éthique, j’ai une position à partir de laquelle je peux me méfier des pouvoirs. Sinon, vous aurez beau dire que vous n’aimez pas les pouvoirs, que vous vous méfiez, que derrière il y a le goulag : vous êtes dedans... Si vraiment les copains veulent se sortir de la vision politique du monde, il faut surmonter le piège... Quand on sort, il faut aller quelque part, on ne peut pas sortir en disant : je sors, en écrivant des livres pour dire qu’il faut sortir. Il faut être quelque part à partir de quoi on puisse dire : ça, c’est de la politique. » Il s’était agi autrefois, avec la même exigence, d’être de nulle part.     Alain Garric, Libération, 21,22 et 23 décembre 1984 

vendredi 23 novembre 2007

Benny Lévy et Sartre (3)

  (Voir l’introduction dans la première partie)   

  Cependant, Catherine von Bülow retrace les traits de l’histoire passionnelle qui fut celle des maos, les tentatives de retrouvailles ou de rejets violents qui s’ensuivirent. « Au sein même du Cercle, les personnalités s’affirmèrent et, plus elles s’affirmèrent, dans des carrières, par des écrits, plus le Cercle devenait un lieu impossible. Comme s’il y avait un paradoxe entre l’envie encore très forte de maintenir un lieu commun pour ne pas devenir un intellectuel, égocentrique par excellence, et la prise de conscience, assez violente d’ailleurs, que le lieu commun ne fonctionnait pas. Comme si le lieu commun ne pouvait fonctionner qu’à partir d’une idéologie commune, chose qu’il rejetait. » Benny Lévy se sent tenu de ne pas rompre le lien, sans abandonner sa liberté de pensée. Après six ou sept séances, ici et là, en province et à Paris, le Cercle ne lui semble plus un lieu adéquat. Allant vers les textes de la tradition rabbinique, il rend compte de ce « tournement » dans sa recherche, lors des dernières réunions, et propose un nouveau séminaire, celui de Jean Zacklad, un professeur de philosophie versé dans la Kabbale. À Paris (pour le dire), il se tient rue Dieu. Deux ans plus tard, il est suspendu. Le relais est pris par le rabbin Eliahou Abitbol, qui vient de Strasbourg donner des cours de Talmud.      

C’est l’année 1983. Benny Lévy compose son livre et prépare son départ en Alsace. Mais dès le début de son « tournement », un soupçon, dirigé non pas contre celui qui aurait été accusé de vouloir rester le chef, plutôt envers la matière même de l’étude, s’est peut-être glissé entre lui et pas mal d’ex-copains maos. Et, radical, il se retrouve quasiment seul, comme délégué par de plus tièdes. Il lui était arrivé d’aimer cette phrase de Kafka : « Je suis mandaté, mais je ne sais pas par qui. »      

« Jusqu’à Strasbourg, avait prédit quelqu’un, vous ne verrez que des papillons attirés par la lumière noire du Talmud. » Un appartement chaleureux, à mi-chemin du centre de la ville, toujours festive pour qui l’a connue par les dessins d’Hansi et le Palais de l’Europe, vers où se trouve la yeshiva (l’école). Une bibliothèque dont la répartition des étagères entre le poche et le hors d’atteinte constitue le « drame » d’un désir et le mouchard d’un parcours. À dire vrai, la bibliothèque de la G.P. et du dialogue avec Sartre. Plus, sur le bureau, une table de ferme, un dictionnaire d’hébreu. « Je ne me suis pas tourné vers les textes juifs, dit Benny, parce que j’avais des besoins d’identité. Si j’avais des besoins d’identité à quinze ans, je n’en avais pas à trente-cinq ans. Je me suis tourné vers ces textes pour des raisons de pensée. Et même, ce qui rend la chose encore plus aiguë, pointue, ce sont des raisons philosophiques qui m’ont amené aux textes juifs. Pour cela, un nom domine ce tournement, cette articulation, celui d’Emmanuel Lévinas. » Oui, mais comment cela se passe à partir du Pierre Victor secrétaire-partenaire de Sartre ?      

« Avec Sartre, on faisait, à notre manière, le point de la dissolution du gauchisme... Sartre ne pouvait pas ignorer, et il n’ignora pas, que cela avait un certain rapport avec sa théorie des groupes en fusion, qu’il expose dans La Critique. Il avait donc son propre intérêt à faire le point... Pendant un moment, le livre que l’on devait faire ensemble s’intitulait Pouvoir et Liberté, ce qui dit assez bien l’intérêt idéologique qui se jouait pour lui là-dedans. » Les discussions avec les anciens de la G.P. et d’autres, de Lip (Jean Raguenès), alternent avec ce dialogue plus méthodiquement philosophique.      

« On a mis plus de deux ans à commenter les bouquins qu’on lisait sur la Révolution, pour laquelle nous avions une passion commune. Puis, on a étudié des textes sur les hérésies et on est remonté d’ailleurs au phénomène religieux de cette manière-là... On est revenu alors sur des questions de teneur philosophique, par exemple cette question de l’être-pour-autrui qui a été sa croix, sa butée, le point sur lequel sans cesse il est revenu dans ses mouvements de pensée... Au moment où le dialogue s’infléchit de manière décisive sur cette question, le Cercle socratique, qui était déjà une distance philosophique, est en train de se convertir en partie en séminaire hébraïque. Vous pouvez sentir comment, à travers les langages, et il y en avait plusieurs,... je frottais les problèmes philosophiques des années soixante. Comme si j’avais plusieurs palettes, plusieurs croquis faits et où j’essayais de trouver la figure juste. Vous comprendrez par là mieux pourquoi Lévinas a eu à ce moment-là ce rôle décisif puisqu’il avait au départ un langage qui procédait, j’allais dire d’une même matrice que celui de Sartre, tous deux nourris de phénoménologie et de références communes à Husserl et à Heidegger, tous deux ayant creusé ce point névralgique du rapport à autrui. » C’est donc le virage ; Benny, sur le même problème, est appelé par les « résonances hébraïques » de l’écriture de Lévinas. Il suit un enseignement, en tient le récit à Sartre. Cet autre langage intervient et « les enjeux deviennent très forts ». Et Benny est sûr que Sartre découvre « qu’il y a de la pensée là où il mettait de la religion ». De la pensée fondamentale. Et cela n’alla pas tout seul ni pour l’un ni pour l’autre.      

On sait la suite, le scandale. Avec son livre, l’héritier d’un travail commun a voulu restaurer, par l’intérieur, « toute la dignité du dialogue ». Plus tard, les matériaux, les bandes, pourront répondre aux besoins de la recherche.      

C’est le provoquer un peu que de lui soumettre l’impression d’une pensée du « c’est-moi-qui-souligne », de phrases complétées parce que laissées inachevées. Et voici l’intelligence qui retournait les salles : « Je crois qu’il ne faut pas le formuler comme ça. Grâce à lui, je suis renvoyé à mon propre indisable, du moins à proximité de cet indisable. Non seulement il m’a rendu français, mais il m’a aussi, au départ, rendu juif... Je me souviens qu’il me renvoyait, à une époque où j’étais encore marqué par la vie politique clandestine, où je ne faisais pas référence à ma propre subjectivité, à mon histoire propre, c’est lui qui me renvoyait à cela. Donc, incontestablement, là, il a eu une autorité sur moi. Et même plus profondément, quand le dialogue a pris une forme plus intérieure, sa manière de se rapprocher de l’indisable, donc dans son cas sa manière de revenir sans cesse sur cette énigme de la contingence, ça me ramenait moi dans la proximité de ce que je n’appellerai plus d’un mot à lui, l’indisable, mais d’un mot plus proche justement du paysage qui se découvrait à moi, du savoir obscur qui habite le juif. Dès lors, quand, grâce à la découverte d’un chemin vers ces textes, c’est-à-dire d’un savoir déployé, explicité, lorsque je peux articuler, élucider, sortir vers la lumière ce savoir obscur, qu’est-ce que je fais ? Je complète des phrases inachevées de Sartre ? Ce serait impudique de dire cela. » (A suivre: la fin)

Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984

jeudi 22 novembre 2007

Benny Lévy et Sartre (2)

(Voir l’introduction en première partie)

     Simone de Beauvoir raconte (La Cérémonie des adieux) que Sartre, « de loin en loin, allait dîner dans ce que Victor appelait sa « communauté », c’est-à-dire une maison de banlieue que Victor et sa femme partageaient avec un couple ami. Sartre se plaisait à ces soirées. Je n’aurais pas voulu y participer, mais je regrettais qu’une partie de la vie de Sartre me fût désormais fermée. » Évelyne Cohen a vécu ces moment de petit « phalanstère ». Étudiante en 68 (russe et chinois), elle entre chez les maos après le 27 mai 70, au Secours rouge, passé la phase radicale. Elle était « petit chef » selon la terminologie de l’époque. Chargée des questions de logements, des militants du XIVe et des rapports avec les immigrés. Parents juifs, juifs du Kippour, père maquisard. « Ce n’est pas nous qui l’étions. En fait, on ne se définissait pas par rapport à la Palestine mais par rapport aux Arabes d’ici. Contre tout racisme, par le fait juif. »


     Un an après la dissolution (les maos avaient mis la clef de la Révolution sous le paillasson en automne 73), en 74, Benny et Léo (sa femme), Denis Clodic (« âme-sœur de Benny ») et son amie Françoise Gérard, Évelyne Cohen et son mari Bernard (non juif), s’installèrent d’abord à Eaubonne (il y avait un jardin) puis à Groslay. Sartre patronnait. « Nous avions une activité de « gastrosophie » importante avec des mises au point sur nos trajectoires. Débats sur la Révolution. Il faillait voir comment il « poussait le vieux dans ses retranchements ». Quand je pense à l’image du « vieillard sénile » ! Sartre était extraordinairement présent à Benny, j’en suis témoin. En même temps pour la première fois, on arrivait à s’intéresser à l’hyper-quotidien. Cela a aidé Benny. Le philosophe planant est redescendu. C’était un des rares capables de s’occuper des petites choses de la vie. » Tout en lisant les dialogues de Platon, puisque Benny s’était remis à lire. Selon Évelyne Cohen, cela se retrouve dans Le Nom de l’homme, le livre de Benny : « Celui qui parle à travers le dialogue. » Sur le chemin de Strasbourg, elle fit un bout de route avec lui : « Cercle socratique » et séminaire de Jean Zacklad. À visiter dans un instant. 
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     Tandis que, et alors on sort du sentier privatif de la chronique, Benny Lévy organise le passage de son exigence (ce qu’il appellera tout à l’heure son « tournement ») dans un autre paysage philosophique, tous les anciens copains, ou pas copains, maos tentent de surmonter l’accablement qui succéda à la sortie du politique. Surtout ceux que leurs origines juives avaient amenés à la lutte. Et ils étaient nombreux à jouer un rôle prépondérant dans l’extrême-gauche et les mouvements contestataires. Un Israélien, Yair Auron, docteur en philosophie, achève l’étude de leur engagement. Leur rapport au génocide, à la création de l’État d’Israël, au conflit israélo-arabe, événements qui ont transformé le « révolutionnarisme juif sans tarir l’énergie messianique ». Le côté déraciné, émigré, d’Europe centrale ou orientale a aussi beaucoup joué. Mais, dans le militantisme, le côté personnel resta caché. Ils ne parlèrent pas de choses qui étaient pour eux essentielles. Deux enfants de rescapés n’en parlaient jamais entre eux. La souffrance, mais guère de tradition en dehors du folklore, de la nourriture. Le manque de connaissance sera ressenti au fur et à mesure et, dans l’effritement de l’extrême-gauche, des groupes commencent à se réunir (Traces, Combat pour la diaspora). Mais il n’y avait pas en jeu que le débat universalisme/particularisme. Ils n’étaient pas seuls à chercher des solutions. Pour tous, se posait la question du « nous ».




     « Faut-il rompre avec ce nous fatidique, un peu totalitaire, qui a été le propre des groupes en fusion ? », se demande Catherine von Bülow (ancienne militante mao de la Goutte d’Or, reconvertie dans l’édition et la philosophie allemande). Il a fallu chercher son regard inconnu, mais il se révéla juste qu’on le lui prêtât, dans un café proche de Jussieu. Le jour du séminaire de Benny (cette année, Philon). Il vient tous les lundis. Un regard clair, fort et, quelle est la phrase de Lévinas sur le regard ? « Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. » Ce « nous », qui était-ce désormais ? « Des personnalités d’une puissance peu ordinaire, avec, dès le départ, une culture propre. Très constituées. Cela leur a permis de ne pas se noyer dans le neutre de tout discours idéologique. Et s’il y a eu le Cercle socratique, ce fut à cause de ça. » Quoi de ce Cercle, alors ? Il faut, avec Benny Lévy, remonter à l’autodissolution de l’ex-G.P.


     « Je ne crois pas du tout que ce soit pour des raisons de crise intérieure que l’on a mis fin à la G.P. On avait l’intuition, pas très articulable au départ, d’être arrivé au bout. On savait ce que dissolution voulait dire puisque ce n’était pas la première fois qu’on dissolvait un mouvement. On avait une espèce de maturité qui fit que, à partir du donné, le plus important étant à ce moment-là Lip et la nature des mouvements sociaux qui se faisaient jour, le groupe qui était la G.P. n’avait plus tellement de raison d’être. » (Une année délicate pendant laquelle les membres de la direction s’emploient à écarter les dangers de cristallisation de petits groupes à tendance militaire.) « La vraie question qui s’est posée à moi était : comment tout cela était possible ? Comment pouvait-il se faire que, partis avec une certaine idée de la Révolution, l’on ait pressenti que l’on pouvait déboucher dans des directions égarées et égarantes... Où se passait ce mécanisme de la perversion d’une idée révolutionnaire ? » (Pour répondre à cela, une première formule appelée le Cercle socratique.) « Il s’agissait d’affirmer que l’on ne voulait plus donner un bilan de notre action en termes politiques, que c’était à partir d’une distance philosophique que nous parlerions de notre passé. Pourquoi Socrate ? Parce que, bien évidemment, la référence philosophique ne pouvait être, en tout cas pour moi qui ai proposé cette idée, que en ce point de l’histoire de la philosophie où un rapport unique entre la pensée et l’existence s’est noué. La référence socratique avait pour fonction d’obliger ceux qui se rassemblait là à donner une gravité existentielle à leurs propos et, dit d’une manière polémique, c’était donc prendre ses distances par rapport à ce qui se passait autour de nous. Il y avait beaucoup trop de légèreté dans la manière de parler de notre expérience, de notre génération perdue, une manière littéraire au sens le plus mauvais du terme. » (A suivre)

Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984. Photo d’après Pierre-Olivier Deschamps.

mercredi 21 novembre 2007

Benny Lévy et Sartre


Cette enquête a été menée au moment où Benny Lévy publiait Le Nom de l’homme, un dialogue avec Sartre. Vient de paraître chez son éditeur (Verdier) Pouvoir et Liberté, d’après le titre du livre d’entretiens que Sartre entendait publier. Ce sont les cahiers dans lesquels Benny avait noté l’état du travail commun. Pour l’ensemble de son œuvre, voir le site de Verdier. Consulter également le site de la fondation qui porte son nom : www.bennylevy.co.il/. L’enquête était parue avec ce titre :

Une génération de Mao à Moïse

Et avec ce sous-titre : A Strasbourg, depuis un an, un homme étudie dans une école talmudique. Un philosophe de 39 ans, Benny Lévy, alias Pierre Victor. Ancien dirigeant d’un groupe gauchiste du début des années 70, la Gauche prolétarienne, il a opéré un « tournement » qui l’a amené, parcours symbolique de quelques-uns de sa génération, de Mao à Moïse.

Dans une conférence  Benny Lévy a regretté l'ordre de ces noms : " Cette formule est un lapsus. Quant à moi, je ne dis jamais de Mao à Moïse, mais de Moïse à Mao" et il s'en expliqua. Pour le pseudonyme de Pierre Victor, il indiqua qu'il lui avait été imposé. "Quand j'entendais ce nom, quelque chose en moi hurlait : ce n'est pas moi !" Benny Lévy est mort subitement le 15 octobre 2003.


C’était le temps des rues et des usines, des réunions ouvrières et des manifs. Chevelure noire, mal rasé, vêtu de rêche, de tirebouchonné, plutôt que de l’uniforme de militant, le « Number one » mythique des maos se glissait, pour les sentir de près, dans les marches massives. La base ignorait jusqu’à son existence. Et deviner, par-delà les Geismar, Le Dantec ou Le Bris, un obscur chef théorique, précédait une initiation spiralée dont seuls les « cadres » atteignaient le centre, découvraient le visage étique d’un clandestin au nom d’emprunt, Pierre Victor. La légende, déjà, le veut ainsi. Une seconde fable, celle-là conjuguée au futur, provient d’une nouvelle ignorance de ses anciens copains : où le mènera la recherche, tout aussi radicale que la première, dans laquelle ils le savent engagé ? Tous les matins et après-midi et soirées, à Strasbourg, l’ancien cerveau de l’ex-Gauche prolétarienne interroge, à l’intérieur d’une yeshiva ou chez un compagnon d’études, ce qu’il a découvert de « pensée fondamentale » dans les lettres carrées du Talmud.




     Un « océan de génie intellectuel » sur lequel certains maos d’autrefois l’accompagnent, de loin. Simple cabotinage pour la plupart qui ont jugé trop onéreuse la traversée. D’autres ricanent : de Mao à Moïse ! Ils ont troqué Pékin contre Jérusalem ! Ceux qui rêvaient de « casser en deux l’histoire du monde » se penchent sur le noyau hermétique de la Thora ! Sous la caricature, deux tapis de braises rouges : le judaïsme et cette passion effondrée, le gauchisme. Avec le mot de « juif » et le nom de « Sartre » qui, dans une circonstance, firent entendre le bruit d’une allumette frottée sur un grattoir. On se souvient du début d’incertitude provoqué, au printemps 80, par les entreprises du Nouvel Observateur où le vieux philosophe (pas si vieux que ça) répondait à l’implacable déférence de son interlocuteur privilégié, Pierre Victor, plus authentiquement réapparu en Benny Lévy. Voilà qui il était devenu, le « fou de morale », celui qui subjuguait les dirigeants gauchos par la lame de ses analyses et l’agilité de ses synthèses. Par les inflexions de sa voix, que quelques-uns ont conservée. Elle retournait les salles dans un « discours parfait, un peu écrasant d’intelligence tandis que, assis en tailleur, il accompagnait sa parole de mouvements d’affirmation, le pouce réuni à l’index. Dépourvu du changement de rythme de la passion, non pas qu’il n’en eût pas. Incapable, jamais, de faire rire quelqu’un, il était d’une gaîté très enfantine, avec un côté bon public pour les choses comiques » (souvenirs recueillis). Quoi encore ? Haï, aimé : charismatique. Le chef. Comment s’était-il retrouvé là ?


     Son frère, Tony, raconte l’enfance : « Les mêmes faits, est-ce les mêmes pour lui et pour moi ? Nous étions d’une famille juive égyptienne du Caire. Des commerçants. Il faut remonter à six générations pour trouver un rabbin, exilé. Espace juif, il n’est pas religieux. Chez nos grands-parents, le rite juif est observé, sans plus. Pas d’éducation religieuse. Dominait la vocation révolutionnaire de la génération de nos oncles, jeunes intellectuels juifs à l’époque de Curiel (Gilles Perrault l’évoque). Certains furent emprisonnés. Études, pour nous, au lycée français – Français que nous parlions avec nos parents. Langue maternelle et langue de culture, ô combien !


     « En 56, après Suez, les membres français de la famille sont expulsés. Dans les pièces vides, Benny et moi jouions au tennis. Puis, le samedi 8 mars 57 au soir, tous les deux, frustrés et angoissés, nous débarquons à l’aéroport de Bruxelles. Le dimanche, c’était le Carnaval. Une ambiance encore plus flamande que nature. Dans les rues se vendaient des « pistolets », petits pains à la viande crue. Benny a pleuré toute la nuit. Et ce fut le lycée français de Bruxelles. À la fin de la classe de première, j’arrive à Paris pour entrer en mathélem. Benny commença sa philo là-bas et ne vint que trois ans plus tard. Il m’écrivait : « C’est comment ? C’est dur ? » Nous étions réfugiés dits de l’ONU, avec bourse. Apatrides : la moindre arrestation aurait été un problème. Je suis devenu français le 1er mai 68 et j’ai étrenné ma francité ce jour-là dans une bagarre avec la CGT. Benny, vous le savez, sera naturalisé grâce à Sartre. »




     Maurice Clavel disait de Pierre (Victor) : « Un homme de nulle part et, peut-être à ce titre, sartrien redoutable. » Lors du débat d’avril 1980 qui l’opposa à Raymond Aron, Pierre Victor, redevenu Benny Lévy, lui rappela l’idée d’« étrangeté radicale » : « Rappelez-vous que l’être de la conscience, il l’a défini comme « diasporique ». » Les premières années parisiennes de Benny, la domination grandissante qu’il prend rue d’Ulm, à l’UEC, à l’UJCML, sur les ruines de laquelle il construira la G.P. à l’automne 68, appartiennent à l’histoire (sus-non dite) du gauchisme. Il rencontre Sartre pour lui demander de prendre la direction de la Cause du peuple. Récit dans Situations X : « Quand je l’ai connu, en 1970, il était assez éloigné de mes idées : il venait d’un autre horizon intellectuel, le marxisme-léninisme althussérien, qui l’avait formé. Il avait lu certains de mes ouvrages philosophiques mais il ne les acceptait pas du tout totalement. J’ai eu la chance d’avoir affaire avec lui à une pensée qui était solide, qui se tenait, et qui s’opposait à la mienne sans la rejeter en bloc. C’est la condition pour avoir un rapport vrai entre deux intellectuels, un rapport qui leur permet d’avancer mutuellement... Il est certain que l’histoire de mes rapports avec l’ex-Gauche prolétarienne est surtout l’histoire de mes rapports avec un homme, Pierre, qui était chef de la G.P. et qui exerçait sur le groupe une autorité considérable. » Et sur le sommet de la pyramide, Sartre imprimait son vieux rêve de « chef de bande ». (A suivre)

Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984.



Libellules, demoiselles & dragonflies

Chaque jour quelques visiteurs – des enfants ? – passent par ce blog à la recherche de libellules. Il ne faudrait pas trop les décevoir. Cette page s’ouvre à leur intention. Elle sera allongée, au fur et à mesure, avec ce qui n'est peut-être pas répertorié ailleurs.



Sinon, vous trouverez de nombreux renseignements à cette adresse : http://books.google.fr  taper libellule ou libellules et cliquer sur chercher des livres. Voir, par exemple "Histoire naturelle des insectes composée d'après Réumur, Geoffroy, Degéer...(on peut afficher le livre entier). Ou encore: "Monographie des libellulidées d'Europe" (possible affichage du livre entier), etc...

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Voici le lien pour la Société française d'odonatologie, un des sites les plus complets au sujet des libellules (qui appartiennent à l'ordre des odonates): biologie, écologie, habitats, moeurs, cycle de vie, larve, adulte, espèces...

Pour des photos, vous pouvez visiter ces sites (en anglais): www.dragonflies.org et http://dragonflywebsite.com : cliquez sur "photos".

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(la libellule est en haut, sur l'oeillet rouge)

Nombreux sites de photos sur le web, par exemple : www.meslibellules.fr  

Liste de sites : http://technorati.com/search/libellules?language=n

Voir les informations de wikipedia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Libellule

Voir ceci

Et, d'abord, écouter la chanson de Maxime le Forestier

Une belle photo d'Anax imperator : http://aiguebrun.adjaya.info/post/070621/grande-libellule-Anax-imperator

La frissonnante libellule Mire le globe de ses yeux Dans l’étang splendide où pullule Tout un monde mystérieux! V. Hugo.

*


Un des disciples de Bashô avait composé un haïku qu’il jugeait cruel : « Une libellule rouge Arrachez-lui les ailes : Un piment. » Il le transforma en : « Un piment Mettez-lui des ailes : Une libellule rouge. » Comment peindre une libellule comme les Chinois

*


Pendant ce temps il y avait une personne qui ne quittait pas des siens ce qui pouvait se deviner des traits modifiés de ma grand'mère que sa fille n'osait pas voir, une personne qui attachait sur eux un regard ébahi, indiscret et de mauvais augure: c'était Françoise. Non qu'elle n'aimât sincèrement ma grand'mère (même elle avait déçue et presque scandalisée par la froideur de maman qu'elle aurait voulu voir se jeter en pleurant dans les bras de sa mère), mais elle avait un certain penchant à envisager toujours le pire, elle avait gardé de son enfance deux particularités qui sembleraient devoir s'exclure, mais qui, quand elles sont assemblées, se fortifient: le manque d'éducation des gens du peuple qui ne cherchent pas à dissimuler l'impression, voire l'effroi douloureux causé en eux par la vue d'un changement physique qu'il serait plus délicat de ne pas paraître remarquer, et la rudesse insensible de la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu'elle ait l'occasion de tordre le cou aux poulets et manque de la pudeur qui lui ferait cacher l'intérêt qu'elle éprouve à voir la chair qui souffre. (Marcel Proust, Le Côté de Guermantes) 

*


Il n’y avait à la maison que Françoise. Le jour gris, tombant comme une pluie fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les promeneurs dominicaux semblaient s’argenter. J’avais rejeté à mes pieds le Figaro que tous les jours je faisais acheter consciencieusement depuis que j’y avais envoyé un article qui n’y avait pas paru; malgré l’absence de soleil, l’intensité du jour m’indiquait que nous n’étions encore qu’au milieu de l’après-midi. Les rideaux de tulle de la fenêtre, vaporeux et friables comme ils n’auraient pas été par un beau temps, avaient ce même mélange de douceur et de cassant qu’ont les ailes de libellules et les verres de Venise. (Marcel Proust, Le Côté de Guermantes) 

*


Bien plus connu que l'oiseau appelé Demoiselle et qui le mérite par son aspect original et majestueux, est l'insecte qui a reçu le même nom, à cause sans doute de sa vivacité et de son éclat. La libellule ou Demoiselle ne se pose jamais qu'un bref instant. Les couleurs de son corselet sont très variées : vert, bleu, brun, rouge, avec toutes sortes de nuances. C'est sans doute notre plus bel insecte et l'un des plus répandus au bord des rivières, pendant sa brève saison. D'autres libellules, plus petites et uniformément bleues, ont été appelées Vierges ou Jouvencelles. L'image est analogue. Je ne crois pas qu'aucun insecte ou oiseau ait été appelé Dame, mais le mot a été conféré à plusieurs fleurs, qui d'ailleurs ne le méritaient guère. (Rémy de Gourmont, Promenades littéraires) 

*


Il se fait en ce moment des transfigurations étranges et des masques les plus humbles sortent, en contrastes violents, telles personnalités superbes. Une larve obscure des marais, inerte, ne vivant que par ruse, devient la brillante amazone, la svelte guerrière ailée qu'on appelle Demoiselle (libellule). C'est le seul être de ce genre qui exprime la complète liberté du vol, étant parmi les insectes ce qu'est l'hirondelle parmi les oiseaux. Qui ne l'a suivie des yeux, dans ses mille mouvements variés, dans ses tours, détours, retours, dans les cercles infinis qu'elle fait de ses ailes bleues et vertes, sur la prairie ou sur les eaux? Vol capricieux en apparence: mais point du tout, c'est une chasse, une élégante et rapide extermination de milliers d'insectes. Ce qui vous paraît un jeu, c'est l'absorption avide dont ce brillant être de guerre alimente sa saison d'amour... (Michelet, l'Insecte, l'Infini vivant, 1867). 


Libellule rose…Filles et garçons, à peine adolescents, profitent du métro pour des prises de contact qui commencent aux lèvres, finissent aux chevilles dans l’obscur piétinement du wagon. Dans le jardin, je les vois sous mes fenêtres s’abattre joints et vaincus, comme font au bord des étangs les libellules… (Colette, Paris de ma fenêtre, 1944).

LA LIBELLULE Près de l'étang, sur la prêle Vole, agaçant le désir, La Libellule au corps frêle Qu'on voudrait en vain saisir. Est-ce une chimère, un rêve Que traverse un rayon d'or? Tout à coup elle fait trêve À son lumineux essor. Elle part, elle se pose, Apparaît dans un éclair Et fuit, dédaignant la rose Pour le lotus froid et clair. À la fois puissante et libre, Sœur du vent, fille du ciel, Son aile frissonne et vibre Comme le luth d'Ariel. Fugitive, transparente, Faite d'azur et de nuit, Elle semble une âme errante Sur l'eau qui dans l'ombre luit. Radieuse elle se joue Sur les lotus entr'ouverts, Comme un baiser sur la joue De la Naïade aux yeux verts.

Que cherche-t-elle? une proie. Sa devise est: cruauté. Le carnage met en joie Son implacable beauté.


(Camille Saint-Saëns, Rimes familières) 

*


Je suis le vent qui roule et je m'entends bruire Parmi le vol agile et bleu des libellules ; Aux visages des eaux, j'ai vu mes yeux reluire, Et mon sang a teinté les roses campanules, Pendant que de la sève en moi se coagule. Je parle avec l'écho et vogue à l'unisson Des traînantes rumeurs que le bois dissimule, Et je m'épanouis aux primes floraisons. (Marie Dauguet)

*


LIBELLULE subst. fém. Étymol. et Hist. 1798 (CUVIER, Hist. nat., p. 475). Empr. au lat. sc. libellula « id. »(1758, LINNÉ, Syst. Nat.10, p. 543 ds NEAVE) lui-même dér. de libella « niveau », p. allus. au vol plané de l'insecte. Insecte ayant un corps très allongé, très fin, joliment coloré, de gros yeux saillants, quatre grandes ailes nervurées transparentes, et que l'on voit voler au bord de l'eau avec légèreté et rapidité. Synon. demoiselle. J'y vois, par un soir d'or où valsent les moustiques, la libellule bleue effleurant les joncs verts (CROS, Coffret santal, 1873, p. 51). Il me souvenait seulement (...) d'un vol strident de libellules autour des roseaux agités par le vent (FRANCE, Pt Pierre, 1918, p. 155). [Par réf. à certaines caractéristiques (légèreté, minceur, etc.) de l'insecte. Une chronique, c'est du verre soufflé, un paraphe de libellule sur l'épaisseur du calendrier (Civilis. écr., 1939, p. 42-12)

*


La mort d’une libellule


Sous les branches de saule en la vase baignées

Un peuple impur se tait, glacé dans sa torpeur,


Tandis qu'on voit sur l'eau de grêles araignées


Fuir vers les nymphéas que voile une vapeur.


Mais, planant sur ce monde où la vie apaisée


Dort d'un sommeil sans joie et presque sans réveil,


Des êtres qui ne sont que lumière et rosée


Seuls agitent leur âme éphémère au soleil.


Un jour que je voyais ces sveltes demoiselles,


Comme nous les nommons, orgueil des calmes eaux,


Réjouissant l'air pur de l'éclat de leurs ailes,


Se fuir et se chercher par-dessus les roseaux,


Un enfant, l'œil en feu, vint jusque dans la vase


Pousser son filet vert à travers les iris,


Sur une libellule ; et le réseau de gaze


Emprisonna le vol de l'insecte surpris.


Le fin corsage vert fut percé d'une épingle;


Mais la frêle blessée, en un farouche effort,


Se fit jour, et, prenant ce vol strident qui cingle,


Emporta vers les joncs son épingle et sa mort.


Il n’eût pas convenu que sur un liège infâme


Sa beauté s’étalât aux yeux des écoliers :


Elle ouvrit pour mourir ses quatre ailes de flamme,


Et son corps se sécha dans les joncs familiers. 


(Anatole France)

* 



Sonnet


A Madame N.Je voudrais, en groupant des souvenirs divers, Imiter le concert de vos grâces mystiques. J'y vois, par un soir d'or où valsent les moustiques, La libellule bleue effleurant les joncs verts ; J'y vois la brune amie à qui rêvait en vers Celui qui fit le doux cantique des cantiques ; J'y vois ces yeux qui, dans des tableaux encaustiques, Sont, depuis Cléopâtre, encore grands ouverts. Mais, l'opulent contour de l'épaule ivoirine, La courbe des trésors jumeaux de la poitrine, Font contraste à ce frêle aspect aérien ; Et, sur le charme pris aux splendeurs anciennes, La jeunesse vivante a répandu les siennes Auprès de qui cantique ou tableau ne sont rien.(Charles Cros, Le coffret de santal)

*



Joan Miro

Soleil de proie prisonnier de ma tête ,

Enlève la colline, enlève la forêt.

Le ciel est plus beau que jamais.

Les libellules des raisins

Lui donnent des formes précises

que je désigne d'un geste.

Nuages du premier jour.

Nuages insensibles et que rien d'autorise.

Leurs graines brûlent

Dans les feux de paille de mes regards.

A la fin, pour se couvrir d'une aube

Il faudra que le ciel soit aussi pur que la nuit/



Hervé Le Tellier La libellulysse Rusée est la libellulysse qui se cacha sous un cheval pour pénétrer sans qu’on la voie dans l’enceinte du zoo de Troyes. Rusée est la libellulysse, qui, contre le crapolyphème, usa de mille expédients, puis survécut à l’ouragan, aux rapides et aux écueils, se reposant sur un lotus, volant entre les papyrus. Heureux qui, comme la libellulysse, a fait un beau voyage, et retourne enfin à l’étang, où, depuis un certain temps, sa femelle l’attend. (Les oppossums célèbres, le Castor Astral, 2007)

La libellule et le philosophe, Alain Cugno, paru à L'iconoclaste en 2011. Voir :  http://www.editions-iconoclaste.fr/spip.php?article1534

Premières phrases : Que se passe-t-il vraiment, lorsque je suis traversé par un éclair que je connais bien, d'une intensité unique, parce que je viens de repérer le scintillement caractéristique d'ailes nervurées comme des vitraux, ou la silhouette impossible à confondre, avec ses yeux énormes ?

Être naturaliste, c'est d'abord cela: éprouver une émotion indicible, simplement pour avoir reconnu son animal préféré.

lundi 19 novembre 2007

Lisons-z-enfants

Les invitations pour le Salon du livre de jeunesse arrivent. La collection Découvertes (Gallimard) d’Elisabeth de Farcy fête ses vingt-et-un ans avec « Marilyn Monroe, la dernière déesse » de Jerome Charyn (n° 517). Le premier tome, « A la recherche de l’Egypte oubliée » de Jean Vercoutter reste la meilleure vente à plus de deux cent mille exemplaires. Retour à l’origine des choses. Et à un article pressé écrit au sein de la rédaction de Libération.


baleine.1195467274.JPG  Et Dieu créa la baleine (après les BB phoques), et le monde était assez grand pour la cacher, et les hommes la cherchèrent avec leurs harpons empoisonnés, et Owen Chase la trouva dans les eaux rouges de Nantucket, Hé ! Ho ! Hisse et haut ! Ho ! Nous irons à Valparaiso et dépècerons le cachalot en lanières de lard, et les horloges baigneront dans l’huile, et les lèvres des femmes souriront, et les seins fanés se soutiendront par des fanons, et à la lumière des bougies nous lirons la nuit des encyclopédies, assez grandes pour contenir l’univers et les globicéphales, et les Monts-Blancs, et les Egyptes oubliées, et les étoiles de Galilée. Alors, un éditeur de Paris, un photograveur d’Udine, un imprimeur de Trieste, un relieur de Padoue voulurent faite tenir l’immense dans le petit, et ils promirent à la jeunesse la plus belle collection de poche du monde, et ils fouillèrent dans les images introuvables, et ils replièrent le Nil et la totalité de ses énigmes aventureuses dans un menu livre d’art quadri chromique, et ici le chef d’édition de la culture l’a déjà planqué dans son tiroir, et ils firent la même chose avec les Hautes-Alpes, et le panorama de Hellbronner se déroule en treize pages serpentines, et…

     Oui ?

     Je peux te prendre celui sur Verdi ?  

     Cinq minutes.

Et Alexandre Dumas aussi alla chasser le monstre marin, « il se débattit, souffla le sang, fleurit et mourut… », et Dumas encore, dans le tome sur la guerre civile de Vendée, lance à cheval Marceau sur la route de Nantes et son cheval ruisselle d’écume, et il s’abat devant la prison du Bouffays, et trop tard, le bourreau tient par ses cheveux blonds la tête de Blanche de Beaulieu, et des flots de roses lui sortent de la bouche, et la vie de Dumas, le premier écrivain noir comme une tulipe, est embarriqué dans un volume de plaisir par les trois mousquetaires, Biet, Brighelli et Rispail, et Dumas toujours, dans le bouquin de Ballu sur la haute montagne blanche, rencontre le vieux Balmat et déjeune d’un ours, et là-bas, les Rouges de Mao étirent leur Longue Marche dans les Grandes Montagnes neigeuses, « Camarades, nous ne pouvons pas nous arrêter ici », et ils ne sont plus que dix mille, et ils repartent pour rejoindre l’armée de Zhang Guotoa, et là-bas, les soldats de Napoléon sont entrés dans Madrid et Goya peint le Tres de Mayo, et il s’inspire, dévoile Jeannine Baticle, d’une gravure de Miguel Gamborino, et il dénude la Maja, et ce n’est pas la duchesse d’Albe, mais la brune Pepita Tudo, et un  jour d’orage violent, à Montmartre…

     Oui ??

     Tu me passes la Saga de l’espace ?

     Repasse dans un moment.

Et de l’orage jaillit une jeune fille aux cheveux roux, et elle se précipite dans les couloirs du Bateau lavoir, et Picasso tombe amoureux de Fernande, et il la peint mille et une fois, et dans le livre de Marie-Laure Bernadac se déploie tout un musée sur la cinquième couleur d’un fond gris, et le photograveur est venu d’Udine vérifier à l‘Hôtel Salé ses roses et ses bleus, et Pierre Marchand, le fondateur le raconte, et il donne les secrets de ce tour de force éditorial, et il n’avait pas d’éléments de comparaison, et il voulait réunir plusieurs livres de deux cent cinquante francs en un poche de cinquante, et il le voulait aussi beau, et Gianni Stavros, l’imprimeur de Trieste, trouva les belles solutions, les noirs mats pour encadrer les sabbats de Goya, et Elisabeth de Farcy demanda aux meilleurs auteurs de jouer avec la maquette, et de réécrire les légendes, et de ménager des entrées-surprises à toutes les pages, et chaque volume bouge à la façon d’un magazine, et ce sont des séquences de cinéma, et Galilée découvre autour de Jupiter quatre planètes médicéennes, et l’obscur Horky s’en prend à lui, et Galilée prouve le comportement lunatique de Vénus, et la terre tourne, et le 28 janvier 1986 à 11 h 29’13’’, le rêve explose dans le ciel de Floride, et tout redevient noir, beautiful noir, à fond de cale des navires négriers, et..

     Qui m’en a piqué ? Il en manque deux !

Et Aïda, l’esclave éthiopienne, tend un piège sur les bords du Nil au capitaine des gardes, et Radamès a trahi, et son sort est scellé, et Verdi prépare sa première à l‘Opéra du Caire, et les costumes dessinés par Mariette n’arrivent pas, et voilà à la Cour d’Espagne le petit garçon en rouge, don Manuel Osorio Manrique de Zuniga, et devant les yeux gourmands des chats, il tient en laisse une pie, et Pedro Romero matando a toro parado, et la dame de Monsoreau parut à Bussy se détacher du cadre, et elle était « vêtue d’une longue robe de laine blanche, comme celle que portent les anges », et Picasso écrit Le Désir attrapé par la queue (« et les coquilles des moules claquent des dents, mortes de peur sous les oreilles glacées de l’ennui » acte V, scène 2), et Pablo dit à Hélène Parmelin : « Ce qu’il faut, c’est nommer les choses », et Wittgenstein dit : « Le monde est tout ce qui arrive », et tout finira par des livres de mots et de couleurs, et le monde des cétacés entrera dans ma bibliothèque, oh, non !

     Vous auriez pu au moins me laisser celui-là !

Et maintenant il faut écrire un papier avec tout ça, et alors où sont les bouquins, et comment faire maintenant ?

Alain Garric, Libération, 6 et 7 décembre 1986.

mercredi 14 novembre 2007

L’Odyssée d’Eliade (fin et retour)

Le film de Coppola, "L'homme sans âge", "Youth without Youth", remet Eliade en scène l’année du centenaire de sa naissance. Fin et recommencement de l’article écrit le lendemain de sa mort et à la veille de son rajeunissement.

Au printemps de 1927, le lycée Spiru Haret de Bucarest organisa un voyage à Rome. La première de ses visites d’une bibliothèque occidentale lui mit entre les mains l’Histoire de la philosophie indienne de Surendranath Dasgupta, grand spécialiste du yoga classique et de Patanjali. Séance tenante, Mircea Eliade lui adressa une lettre à l’université de Calcutta, accompagnée d’une seconde au maharadjah de Kassimbazar, mécène de Dasgupta. « Venez, répond le maharadjah, je vous donne une bourse mais pas pour deux ans (ce qu’il avait demandé). En deux ans, vous ne pouvez pas apprendre comme il faut le sanscrit et la philosophie indienne. Je vous donne une bourse pour cinq ans ».

Le 20 novembre 1928, le premier des Roumains à aller travailler en Inde – ces Roumains partagés entre l’Orient et l’Occident – prenait le bateau pour Colombo. En 1971, après trois semaines passées dans une clinique américaine, le premier souvenir qui lui viendra sera celui du wagon de troisième classe qui, en cette fin de sa vingt-et-unième année, l’emmena de Madras à Calcutta. Il tomba amoureux de la fille de Dasgupta (la Maitreyi de la Nuit bengali, roman qui le rendit célèbre). Chassé, il partit méditer dans un ashram de l’Himalaya et mener la vie mendiante des yogis. Hospitalisé entre deux nominations de doctor honoris causa en Sacred Theology et en Science of Religion, Eliade, en 71, avait achevé le gros de son travail de réorientation dans la forêt des symboles de l’homo religiosus et d’une méthodologie historique qui n’est pas allée sans controverse. Longtemps, les spécialistes « faisaient montre d’une extrême réserve, voire d’une franche hostilité à l’égard de ses idées en matière d’histoire et de phénoménologie des religions », constatait Douglas Allen dans un essai (Mircea Eliade et le phénomène religieux, Payot, 1982), et s’étonnait que jusqu’en 78 (année de la parution du Cahier de Lerne) aucun ouvrage ne lui avait été consacré en France, « bien que la majorité de son œuvre scientifique eût été publiée en français ».  

Après les années de guerre (passées au poste d’attaché culturel à Londres et à Lisbonne), Eliade, invité par Georges Dumézil, donne un cours libre à l’Ecole des hautes études (les trois premiers chapitres de son Traité) et enseigne, aussi bien en Sorbonne, le mythe de l’éternel retour : « J’avais derrière moi plus de vingt ouvrages publiés en roumain, mais à ce moment-là je fus obligé d’écrire en français. » S’il retrouve ses amis de Bucarest Eugène Ionesco ou E.M. Cioran [voir la première partie de cet article], le milieu intellectuel parisien ne l’accueille pas, sinon Bataille qui avait apprécié ses Techniques du yoga et, fasciné plus encore par l’érotisme indien, lui demanda un livre sur le tantrisme, sinon Breton, qui avait découvert la coïncidentia oppositorum yogique, sinon encore Teilhard de Chardin, dans sa chambre de la maison des pères jésuites. Eliade ressent les élancements de l’exil, le sentiment si roumain de l’émigré qui, disait-il, « prolonge la transhumance des bergers qui conduisaient leurs troupeaux de la Tchécoslovaquie à la mer d’Azov. » Aussi répondit-il, à l’automne 56, à l’invitation des « Haskell Lectures » à l’université de Chicago, après avoir beaucoup hésité. Mais trouvant là-bas une « atmosphère paradisiaque » pour sa discipline, il s’y installa, à moins qu’il n’ait découvert une preuve de la Providence en contemplant dans les branches de son jardin américain des cardinaux au plumage rouge, oiseaux inconnus en Europe. Chicago, capitale du crime, devenait celle de l’étude du sacré.

« Comment délimiter le sacré ? C’est très difficile. Ce qui me paraît tout à fait impossible, en tout cas, c’est d’imaginer comment l’esprit humain pourrait fonctionner sans la conviction qu’il y a quelque chose d’irréductiblement réel dans le monde. Il est impossible d’imaginer comment la conscience pourrait apparaître sans conférer une signification aux impulsions et aux expériences de l’homme. La conscience d’un monde réel et significatif est intimement liée à la découverte du sacré… aux degrés les plus archaïques de culture, vivre en tant qu’être humain est en soi un acte religieux car l’alimentation, la vie sexuelle et le travail ont une valeur sacramentelle. L’expérience du sacré est inhérente au mode d’être de l’homme dans le monde Sans l’expérience du réel – et de ce qui ne l’est pas – l’être humain ne saurait se construire. Et c’est à partir de cette évidence que l’historien des religions commence à étudier les différentes formes religieuses » (à Claude-Henri Rocquet).

S’interrogeant sur le sens de son œuvre pour l’homme d’aujourd’hui, Charles H. Long indiquait la direction prise par Eliade : « Vaincre l’historicisme par la valorisation religieuse de l’Histoire » (Cahiers de l’Herne). Il ne s’agit pas d’un « saut dans le noir », celui de l’acte de foi, mais d’une ouverture à « l’Autre de l’Histoire, du passé et du présent des peuples non occidentaux contemporains » et de leurs capacités créatrices : une jouissance de la vie, cette totalité de soi que le gamin de Bucarest réclamait en fébrile et excessif touche-à-tout.

Le 27 décembre 85, Mircea Eliade nous faisait savoir que le feu avait détruit une grande partie de ses archives à l’Institut de Meadville et que les étudiants de son séminaire tentaient de sécher et de reclasser les papiers sauvés de l’incendie et noyés par la lance des pompiers. Cela avait été un sale coup pour lui qui disait sa santé « mauvaise ». Il avait déjà perdu des manuscrits, catastrophe pour un imaginatif sans mémoire (comme il s’en aperçut, enfant, en voulant donner des concerts de piano). C’est peut-être la raison de son immense journal.

Mais il connaissait par cœur une ballade des bergers roumains, la Mioritsa (« l’Agnelle voyante ») qu’il étudia dans son De Zalmoxis à Gengis Khan. Cette histoire d’un « message avant la mort » avait retenu Dumézil : « Dans l’œuvre scientifique de notre ami, où le montreur s’efface soigneusement sous les marionnettes, un livre fait exception, et dans le recueil un essai qui nettoie ce petit joyau folklorique ». C’est le récit d’un jeune berger averti par une agnelle « voyante » (et parlante) que ses compagnons, jaloux, ont décidé de le tuer. Le héros demande à la brebis de ne rien dire de son meurtre et invente une féerie nuptiale, une noce avec une « promise du monde » : la mort jubilatoire, la mort par solidarité « entre l’homme et la Nature ». Ce qui a été le thème secret de l’écrivain Eliade – ressurgi dans le film de Coppola – et le sens imposé à l’absurde même. C’était un enthousiaste, au sens vrai, un transporté par les dieux, etc. (retour à la première page).  

Alain Garric, Libération, 24 avril 1986.