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dimanche 12 avril 2009

François Maspero

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Des saisons au bord de la mer, rappel de ce que furent les « années Maspero » et ses raisons d’écrire.

 Une famille qui désensabla le sphinx de Gizeh et élucida les mystères de la pensée chinoise donna, le temps venu, naissance à une énigme. Le temps fut celui de la guerre, le secret celui d’un personnage qui, dès l’enfance, percha les questions de toute une vie sur un long corps dégingandé : comment s’impliquer, comment ne pas rester passif ? L’échassier méditatif que décrivait Albert Memmi, élégant et fragile, vite distant et soudain de velours, devint François Maspero en se demandant : « Peut-on à la fois faire l’histoire et l’écrire ? » 

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Le libraire de la légende des années soixante, dans la vieille rue Saint-Séverin, à qui des imbéciles et moi (cela dit pour construire la phrase) trouvions naturel de voler des livres, l’éditeur de la place Paul-Painlevé (et des Cahiers libres, lesquels disait-il alors « auront contre eux tous les salauds de tous les partis »), surprit jusqu’à ses amis les plus proches en publiant après s’être mis à l’écart – il avait cinquante-deux ans – son premier roman au titre inattendu, Le Sourire du Chat, ramené du pays des merveilles. « Un livre, disait-il, sur une enfance qui n’est pas mon enfance ; une enfance qui n’est pas une enfance ». Une manière, pour François M. (comme on l’appelait maintenant à La Découverte où François Gèze lui avait succédé) de recommencer à zéro. J’ignorais, dit Alice, que les chats du Cheshire sourissent continuellement ; je croyais les chats ennemis des ris et des souris ; à vrai dire même je ne les savais pas capables de sourire. »

On payait en nouveaux francs les premières musicassettes. L’autoroute du sud jonchait les plages de seins nus. Les parachutes belges fleurissaient au-dessus du Congo, cinq cent mille Américains pissaient dans le Mékong. Les gardes rouges récitaient du Mao, Sartre refusait le prix Nobel, Anquetil gagnait son cinquième Tour de France, Concorde ressemblait à un fou de Bassan. Les jupes s’arrêtaient aux fesses sans penser à descendre, on rentrait du Népal pour chercher des pilules. De Gaulle l’emportait sur Mitterrand, les cinés affichaient Cuba si et Hitler connais pas. Marylin nous laissait là, Kennedy partait pour Dallas, l’hexagone sentait le plastic et les merguez, Sarrazin cavalait, Mururoa bandait son champignon, les goélands flottaient près du Torrey Canon. Les trotskystes avaient vingt balais, le 22 mars annonçait le printemps. Tout le monde se rencontrait à « La Joie de lire », Jean-François Bizot s’étonnait comme les autres en découvrant Maspero : « On imaginait une sorte de Che ou de Lénine et le contraste était incroyable entre l’image du militant et la timidité de l’homme ». Et voilà que paraissait ce roman parrainé par Lewis Carroll. Voilà l’éditeur de Frantz Fanon, voilà l’ami de cet Ernesto Che Guevara auquel il ne ressemblait pas mettant en exergue une phrase de Bachelard : On n’a jamais bien vu le monde si l’on n’a pas rêvé ce que l’on voyait.  

L’auteur d’Alice ne fut-il pas, par l’absurde, un logicien de la révolte ? « Je ne dis pas, explique Maspero, qu’il faut rêver la vie ; l’utopie on en connaît bien les dangers ». Dans sa préface, il précise : « Au jeu de la vérité, le souvenir est toujours perdant », et la réalité, le sens des mots d’il y avait quarante ans, ne peuvent se reconquérir qu’un attelant le totalement faux au totalement vrai. Il faut se souvenir que le chat du Cheshire disparaissait lentement, depuis le bout de la queue jusqu’au rictus final, curieux souris de chat sans chat. Dans le roman de Maspero, un jeune garçon écorché par la guerre tentait, à la dernière phrase du livre, un difficile sourire à partir duquel il aura pu, peut-être, se reconstituer. Restait à préciser qu’on le nommait Le Chat et qu’il avait, en 1944, l’âge de François, à douze mois près : treize ans.

Pourquoi tant de précautions ? « Si j’avais voulu parler des événements, des jeunes engagés dans la Résistance ou des figures de ma famille à la première personne, d’une manière trop authentique, je serais arrivé à une schématisation, une trahison dix fois pire que celle qui consistait à ne conserver que les ombres, la projection ». Ou, aujourd’hui, les saisons. Ainsi, comme un relief dégradé de montagnes, trois générations apparaissaient dans le récit, « l’une mythique, la suivante lointaine et présente, la troisième totalement présente. D’abord l’égyptologue Gaston Maspero qui rapporta du Caire le chat bleu de la Vallée des Rois, symbole de l’éternité des formes. Professeur au Collège de France, il est dans les dictionnaires en compagnie de l’orientaliste Henri Maspero, le père, qui lissa ses moustaches dans les félines harmonies cosmiques du Tao, révéla les techniques anciennes d’immortalité et périt, par la faim, quelques jours avant le printemps 1945, près du chêne de Goethe, à Buchenwald. Enfin, le frère aîné, le modèle, celui qui savait tout dire, parti avec son pistolet dans le maquis et à la recherche de qui s’en allait Le Chat. « Je sens qu’en moi je ne grandirai plus… J’apprendrai certainement encore beaucoup de choses ; mais je ne serai jamais plus intelligent qu’aujourd’hui… Surtout si Antoine n’est pas là. Sans lui, je ne pourrai que survivre en me débrouillant. Je me débrouillerai. Je ne serai plus jamais un enfant, je ne serai jamais une vraie grande personne. Je m’appliquerai à faire semblant. Je serai toujours assez fort pour leur ressembler. Je tricherai, c’est tout : personne ne s’en apercevra, sauf moi. » Le premier mai 1945, « les marronniers en fleurs ploient sous la neige épaisse » et Le Chat apprend la mort d’Antoine [à suivre].

Alain Garric

jeudi 22 novembre 2007

Benny Lévy et Sartre (2)

(Voir l’introduction en première partie)

     Simone de Beauvoir raconte (La Cérémonie des adieux) que Sartre, « de loin en loin, allait dîner dans ce que Victor appelait sa « communauté », c’est-à-dire une maison de banlieue que Victor et sa femme partageaient avec un couple ami. Sartre se plaisait à ces soirées. Je n’aurais pas voulu y participer, mais je regrettais qu’une partie de la vie de Sartre me fût désormais fermée. » Évelyne Cohen a vécu ces moment de petit « phalanstère ». Étudiante en 68 (russe et chinois), elle entre chez les maos après le 27 mai 70, au Secours rouge, passé la phase radicale. Elle était « petit chef » selon la terminologie de l’époque. Chargée des questions de logements, des militants du XIVe et des rapports avec les immigrés. Parents juifs, juifs du Kippour, père maquisard. « Ce n’est pas nous qui l’étions. En fait, on ne se définissait pas par rapport à la Palestine mais par rapport aux Arabes d’ici. Contre tout racisme, par le fait juif. »


     Un an après la dissolution (les maos avaient mis la clef de la Révolution sous le paillasson en automne 73), en 74, Benny et Léo (sa femme), Denis Clodic (« âme-sœur de Benny ») et son amie Françoise Gérard, Évelyne Cohen et son mari Bernard (non juif), s’installèrent d’abord à Eaubonne (il y avait un jardin) puis à Groslay. Sartre patronnait. « Nous avions une activité de « gastrosophie » importante avec des mises au point sur nos trajectoires. Débats sur la Révolution. Il faillait voir comment il « poussait le vieux dans ses retranchements ». Quand je pense à l’image du « vieillard sénile » ! Sartre était extraordinairement présent à Benny, j’en suis témoin. En même temps pour la première fois, on arrivait à s’intéresser à l’hyper-quotidien. Cela a aidé Benny. Le philosophe planant est redescendu. C’était un des rares capables de s’occuper des petites choses de la vie. » Tout en lisant les dialogues de Platon, puisque Benny s’était remis à lire. Selon Évelyne Cohen, cela se retrouve dans Le Nom de l’homme, le livre de Benny : « Celui qui parle à travers le dialogue. » Sur le chemin de Strasbourg, elle fit un bout de route avec lui : « Cercle socratique » et séminaire de Jean Zacklad. À visiter dans un instant. 
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     Tandis que, et alors on sort du sentier privatif de la chronique, Benny Lévy organise le passage de son exigence (ce qu’il appellera tout à l’heure son « tournement ») dans un autre paysage philosophique, tous les anciens copains, ou pas copains, maos tentent de surmonter l’accablement qui succéda à la sortie du politique. Surtout ceux que leurs origines juives avaient amenés à la lutte. Et ils étaient nombreux à jouer un rôle prépondérant dans l’extrême-gauche et les mouvements contestataires. Un Israélien, Yair Auron, docteur en philosophie, achève l’étude de leur engagement. Leur rapport au génocide, à la création de l’État d’Israël, au conflit israélo-arabe, événements qui ont transformé le « révolutionnarisme juif sans tarir l’énergie messianique ». Le côté déraciné, émigré, d’Europe centrale ou orientale a aussi beaucoup joué. Mais, dans le militantisme, le côté personnel resta caché. Ils ne parlèrent pas de choses qui étaient pour eux essentielles. Deux enfants de rescapés n’en parlaient jamais entre eux. La souffrance, mais guère de tradition en dehors du folklore, de la nourriture. Le manque de connaissance sera ressenti au fur et à mesure et, dans l’effritement de l’extrême-gauche, des groupes commencent à se réunir (Traces, Combat pour la diaspora). Mais il n’y avait pas en jeu que le débat universalisme/particularisme. Ils n’étaient pas seuls à chercher des solutions. Pour tous, se posait la question du « nous ».




     « Faut-il rompre avec ce nous fatidique, un peu totalitaire, qui a été le propre des groupes en fusion ? », se demande Catherine von Bülow (ancienne militante mao de la Goutte d’Or, reconvertie dans l’édition et la philosophie allemande). Il a fallu chercher son regard inconnu, mais il se révéla juste qu’on le lui prêtât, dans un café proche de Jussieu. Le jour du séminaire de Benny (cette année, Philon). Il vient tous les lundis. Un regard clair, fort et, quelle est la phrase de Lévinas sur le regard ? « Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. » Ce « nous », qui était-ce désormais ? « Des personnalités d’une puissance peu ordinaire, avec, dès le départ, une culture propre. Très constituées. Cela leur a permis de ne pas se noyer dans le neutre de tout discours idéologique. Et s’il y a eu le Cercle socratique, ce fut à cause de ça. » Quoi de ce Cercle, alors ? Il faut, avec Benny Lévy, remonter à l’autodissolution de l’ex-G.P.


     « Je ne crois pas du tout que ce soit pour des raisons de crise intérieure que l’on a mis fin à la G.P. On avait l’intuition, pas très articulable au départ, d’être arrivé au bout. On savait ce que dissolution voulait dire puisque ce n’était pas la première fois qu’on dissolvait un mouvement. On avait une espèce de maturité qui fit que, à partir du donné, le plus important étant à ce moment-là Lip et la nature des mouvements sociaux qui se faisaient jour, le groupe qui était la G.P. n’avait plus tellement de raison d’être. » (Une année délicate pendant laquelle les membres de la direction s’emploient à écarter les dangers de cristallisation de petits groupes à tendance militaire.) « La vraie question qui s’est posée à moi était : comment tout cela était possible ? Comment pouvait-il se faire que, partis avec une certaine idée de la Révolution, l’on ait pressenti que l’on pouvait déboucher dans des directions égarées et égarantes... Où se passait ce mécanisme de la perversion d’une idée révolutionnaire ? » (Pour répondre à cela, une première formule appelée le Cercle socratique.) « Il s’agissait d’affirmer que l’on ne voulait plus donner un bilan de notre action en termes politiques, que c’était à partir d’une distance philosophique que nous parlerions de notre passé. Pourquoi Socrate ? Parce que, bien évidemment, la référence philosophique ne pouvait être, en tout cas pour moi qui ai proposé cette idée, que en ce point de l’histoire de la philosophie où un rapport unique entre la pensée et l’existence s’est noué. La référence socratique avait pour fonction d’obliger ceux qui se rassemblait là à donner une gravité existentielle à leurs propos et, dit d’une manière polémique, c’était donc prendre ses distances par rapport à ce qui se passait autour de nous. Il y avait beaucoup trop de légèreté dans la manière de parler de notre expérience, de notre génération perdue, une manière littéraire au sens le plus mauvais du terme. » (A suivre)

Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984. Photo d’après Pierre-Olivier Deschamps.