jeudi 1 novembre 2007

Un peu de silence

Tout journaliste se surprend à relire parfois, un jour férié, l’Art de se taire d’un jésuite par ailleurs féministe (son Triomphe du sexe lui coûta sa chaire), Joseph Antoine Toussaint Dinouart, même si ce traité est dirigé contre la science, la philosophie et ces "empoisonneurs publics" que sont les écrivains.

« Quelle autre nation que la française aura détourné autant de ruisseaux pour faire rouler les presses et emporter les opinions dans un torrent de mots ? Quelles autres contrées auront englouti tant d’âpre obstination, perdu tant d’esprits enjoués et d’existences prometteuses dans la fureur de parler et d’écrire ? Tout regorge d’orateurs babillards et de verbeux ventriloques tombés du brouhaha mondain comme oisillons précipités par la tempête ; tout fourmille de barbouilleurs et de gens de plume jaillis des nues comme d’un édredon crevé.

« Le nom d’auteur – ou d’auteure – est devenu si commun, si vulgaire même, qu’il est aujourd’hui presqu’aussi ridicule de l’être que de ne l’être pas ; fabricateurs de romans infâmes et de fades compilations, philosophes d’un jour aux commentaires extravagants, poètes surtout, engeance féconde, qui croît chez nous dans les plus arides bruyères. Il n’y a point de titres qu’on n’imagine, point d’aventures qu’on ne suppose, point de maximes qu’on ne hasarde pour persuader le délire et l’irréflexion.

« Une multitude de livres, qui n’ont qu’un instant de vie de mouche ou de papillon, parviennent aux portes de lecteurs, lesquels ne les attendaient pas plus que ces fruits de l’égarement exposés jadis aux circonstances par des parents coupables. Parmi les gâteurs de papier, quelques rares chanceux ont glissé dans leurs pesants volumes une ou deux bonnes choses, mais qui semblent leur être échappées sans qu’ils le sussent et qu’il faut chercher avec désespoir dans les miettes du rien et la capilotade de l’ennui. Or, que risquerait-on en retenant sa plume ? quelque satisfaction d’avoir pondu ; quelque réputation passagère et sujette au caprice d’un critique ; quelques moments d’occupation qui ont tenté de combler plus frénétiquement un temps sans fond. Encore faut-il, pour risquer véritablement de perdre ces avantages, qu’on écrive avec succès. Sans cela le chagrin et le mépris sont la destinée des auteurs (- res). »

Ce qui précède est le fidèle plagiat de l’Art de se taire (1771, réédité par Jérôme Million ed.), lui-même plagiat d’un précédent ouvrage, Conduite pour se taire et pour parler dont l’auteur reste incertain. Un art, car s’il est besoin d’esprit pour s’exprimer, il faut du jugement pour se taire (La Bruyère, à peu près). Il y faut même cette éloquence du silence que la rhétorique jésuite trouva dans les postures du corps et l’abbé dans le ministère de la chaire. Le silence est morne ou significatif, complaisant ou farouche, obstiné ou moqueur. Il ne suffit pas pour bien se taire de la fermer ou de lâcher la plume : le silence suppose réflexion, lumières et connaissances. « On ne sait jamais bien parler et écrire qu’on n’ait appris auparavant à se taire », parce qu’il n’y a pas plus de mérite à expliquer ce que l’on sait qu’à bien se taire sur ce qu’on ignore. »

« Le silence politique est celui d’un homme prudent, qui se ménage, qui se conduit avec circonspection, qui ne s’ouvre point toujours, qui ne dit pas tout ce qu’il pense, qui n’explique pas toujours sa conduite et ses desseins ; qui, sans trahir les droits de la vérité, ne répond pas toujours clairement, pour ne point se laisser découvrir ».


Les préfaciers expliquent que le silence du jésuite était celui d’une foi en disparition et son livre habité d’une puissance perdue de faire-taire. Et écrire, quand « le contenu du discours et l’acte de parler » s’opposent,  « étrangers l’un à l’autre comme le texte et l’auteur » (Michel de Certeau), c’est se vouer à ne pas piper mot. Langue de bois. Comme se taire est un art de parler, écrire est une habileté à ne rien dire. De là le devoir de réserve, l’autocensure et la pratique généralisée du secret dans un accompagnement de clameurs.

La réserve a tant tenu lieu de sagesse au sot, de capacité à l’ignorant, d’autorité au ministre, de science au psychanalyste, d’or au couard, d’encre au journaliste qu’un grand silence blanc se dissimule sous un babil à réveiller les morts.

Alain Garric, d’après « La vie des animots », Libération, 2 avril 1987.

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