jeudi 8 novembre 2007

Princesse de l’oeil

 Nous foulons tous les jours au pied des miracles, comme à vray dire cette boëtte de Pierreries, ce miroüer mouvant de toutes les grandes beautez du monde qui arrouse et féconde nos esprits fretillans. Pour asseurer sa tromperie et sa matière de néant, les Philosophes, en tant d’années, s’y sont alambiquez mais n’en ont rapporté que rompement de teste avec leur courte honte car ce fantosme des couleurs est le Thrésor des plus belles choses de l’univers, qui comparées à luy sont quasi comme un rien. On admire dix mille Artifices qui ne sont que ruses à comparaison de cette Merveille familière qui nous crève les yeux, mais la facilité nous en a desrobé l’estonnement.

Ci traite donc des Ymages Loingtaines que d’aucuns disent Télé-veuë à la manière de Longue-veuë, pour ce qu’avant d’atteindre le cristallin et la Princesse de l’œil puis se communiquer à la tresbonne intelligence, les particularitez de toutes les créatures ont singlé les deux Océans et erré sous les Cieux d’Estoilles. Rectangle d’or, fenestre et Phyltre du monde, le petit écrannet monstre ce qu’on avait veu jusqu’icy que par les aureilles, les orizons Antipodes renversez, les beautés du Paradis aussy les escarmouches de guerre avec ses mille sortes de belles inventions et toutes mortelles. Ains l’abeille, le plus politique des animaux, va courir à la picorée la chresme des nouvelles fleurettes et s’envole à la Ruche.

Pour base de nos gloires et Chroniques de nos vies, d’abord fust le papier qui croît ès-marais du regorgement du Nil, herbe capable d’éternizer les Oracles des beaux esprits. C’est le tombeau de l’oubliance, et le berceau du sçavoir, c’est la mémoire de nostre mémoire. Puis vint la façon d’imprimer à la Chine. Cette facilité incroyable a peuplé l’Univers de thrésors incomparables, que si quelques avortons de livres se sont jettez à la foule, et par ce moyen ont eu cours et vie, ce peu de mal ne peut pas bonnement contrebalancer l’inestimable commodité qui revient au monde de l’impression des beaux Livres.

A la faveur des Ymages Loingtaines, l’ignorant sçaura joüir en un jour de l’infinité des richesses et d’une cueillette d’immortalité. Icelles Ymages sont composées d’une Chambre noire, d’une Vertu émissive et à l’autre poinct d’une Ampoule de verre, si de feuilles de Crystal aqueux et sont accompagnées de choses dictes par des mots naiz depuis peu. Ensemble sont alimentez par Redevance (qui se treuve desja dans le Roman de la Rose), car à vrai dire ces Fleurs nouvelles que le miroüer jette à pleines mains sont le pris et les rejoüissances de la Terre offertes comme lait par des statües spiquerines, qui sont Parleuses mignardes.

On y void des histoires animées de platte peinture, de perspective, de relief, comme si c’estait de la cire vivante. De mille lieuës et volans sans affectation sur mille lignes invisibles voguent vers les humbles demeüres les esclats du siècle qui sont élus et déterminés par Sondages pour émouvoir à pitié, si même d’une contrée cachée dans la Mer profonde. Les jardiniers d’Ymages les essartent, entent et élaguent par un mollet Différez. Tirage des armes, duels à Cheval, combats de Coqs, parties de soule ains de paume sont composées en mode Direct pour ravissement d’aise extrème.

C’est assez que vous sçachiez les choses principales. Peu de gens parlent des Artifices sans faire de vilains barbarismes et apprestent à rire à toute la compagnie. Engendrées de mictions et de températures, les beautés refermées du miroüer céruléen s’en retournent au riche néant. Bon dieu, quel brave rien qui est toute chose !

Alain Garric, d’après la « Vie des Animots », Libération, 26 février 1987.

(Ce vocabulaire est la trahison libre de l’Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices d’Etienne Binet (1627), alors réédité à 1000 exemplaires  par « Des opérations », association du théâtre de la ville d’Evreux. Il ne faut pas en « abbréger » le souvenir.)

3 commentaires:

  1. en quelles extravagantes, non-naturelles et incroyables nouvelles vous nous entraisnez Messire. Est ce dauberie ?

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  2. il est toujours dans mon bureau en bonne place, le Livre des merveilles réédité par Evreux... je relisais ces jours-ci l'article "verre"... bravo pour ce blog, avec voyage dans le temps et les anciennes rencontres!

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  3. Un ultime salut avant que de quitter la ville. Pour vous deux, ainsi que pour Ramiel, j'embrasserai la mer du regard lorsque je la verrai... jeudi. Étrangement, la retrouver calmera peut-être celle, houleuse, sur laquelle je me suis trouvée ces derniers temps. À très bientôt peut-être...

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