lundi 30 juillet 2007

Lisa Bresner (1971 - 2007)

Sous la dictée de la douleur 


Il n’y a pas d’article ce soir. C’est moi qui écris, Eva Almassy, et j’écris aujourd’hui, fin juillet, l’an 2007, tard, parce que j’ai différé le moment.

Lisa Bresner est morte samedi dernier à trois heures du matin à Nantes.

Lisa Bresner était mon amie.

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J’avais d’abord lu un roman d’elle, le quatrième, « La vie chinoise de Marianne Pêche », paru en 1996, mais nous étions alors en 1999. Texte incroyable, qui va à 200 idées la page. Si je précise ces dates, ces chiffres, c’est pour ne pas avoir à compter, à dire : Lisa, Lisa, tu n’avais que 35 ans, Lisa ! Tu laisses un petit garçon de 9 ans et demi.


Dans ce livre, ce superbe roman, le quatrième de ses « innombrables livres » comme elle aimait à le dire, et c’est vrai qu’elle a publié beaucoup, livres pour enfants, poésies érotiques, romans, essais, traductions érudites, contes « chinois », calligraphies, il y a un début de chapitre qui ne quittera jamais mon cerveau, le centre anatomique où les images les plus pures se stockent dans les cellules grises photographiques, pas loin du tendre secret de la naissance d’une amitié. Ou d’une petite sœur.

« Pêche regardait à travers ses lunettes de soleil le faire-part de sa sœur flotter sur les bulles de chlore vertes et bleues, vermeilles quand un rouge-gorge volait. Elle était assise au bord de la piscine, ses pieds seuls nageaient. »


 




Devrais-je faire des ateliers d’écriture et expliquer à qui ne verrait pas l'évidence pourquoi ces deux phrases sont si bonnes ? L’eau de toute une piscine changée sous vos yeux en vermeil par le survol d’un petit oiseau, et après, en marge de toute éciture, du sang rouge sur un trottoir de Nantes en bas du troisième étage.


Ce livre-là, Marianne Pêche, je l’ai même en grec moderne, et je ne lis pas le grec. Lisa me l’a offert : « tiens, ce roman que tu aimes tant ». Sa langue à elle était le chinois, elle commençait à l’étudier à 12 ans, son incomparable français natal lui vient par détour, effet secondaire magique de l’apprentissage des idéogrammes, enfin, je ne sais plus, est-ce qu’il faut tout croire, car enfin non, non et non, je ne peux pas croire que Lisa soit morte.

Un côté Lolita, Alice, fulgurance enfantine, richesse d’une fleur. J’ai rassemblé ses lettres, ses livres, ses petites photos – comme il faut faire dans ces cas-là – et je n’arrive pas à mettre la main sur, d’un côté, Vingt-trois délices, et de l’autre, Pouvoirs de la mélancolie. A un moment, la couleur du dos me trompant, j’ai attrapé le livre d’une autre (une psychanalyste), mais le titre m’a sauté au visage : « Les déraisons de vivre ». J’ai réécouté la cassette d’un passage de Lisa chez Alain Veinstein, elle s’y trouvait pour trois livres tout à la fois (au moins), avec des rires, son intelligence, sa beauté dans tout son éclat – et qui ne se laisse pas draguer. Le hasard ouvre un inédit d’elle et la ligne dit : « Victime de ma trop vive délicatesse ».


Des générations d’enfants connaissent par cœur les aventures du petit Tang, « Un rêve pour toutes les nuits » et autres titres, chez Actes Sud Junior. Ils me considèrent comme un demi-dieu quand je me vante en leur disant que Lisa Bresner est mon amie. Pour sa courte biographie, pour sa longue bibliographie, voyez son site (pas mis à jour, pas à ce terrible jour) : http://lisabresner.free.fr/

Le 6 mars 2001, je lui ai envoyé une lettre à Kyoto (Villa Kujoyama, une Villa Médicis hors les murs, mais elle avait aussi séjourné à Rome intra-muros et en avait ramené un drôle de petit roman : Zoo). Il y a un conseil au début de ma lettre dont j’ai retrouvé le brouillon sur une disquette cet après-midi.


 


« Merveille du Printemps, Lisa, tu n'as pas idée comme il est bon de recevoir une lettre de toi, il faudrait que tu t'écrives, allez, fais-le, envoie-toi une lettre pour dans dix ans ! De Lisa Bresner à Lisa Bresner, et sur l'enveloppe, cette mention : à n'ouvrir que dans un moment où il m'arriverait de douter de moi. Et là, si un tel moment ose s'abattre sur ton existence, tu auras l'enveloppe sous la main, que tu déchireras presque rageusement, seulement voilà, la rage va aussitôt disparaître car ta lumière la dissoudra, en tout cas, ça marche comme ça avec moi, même à défaut de rage, car peu importe l'état psychologique de base, rage, torpeur ou tristesse ou bien, le plus souvent, attente, on t’ouvre, toi, incarnée en papier et encre, toute de brillance et d'éclat et on se réjouit : moi, je me réjouis. »


Mais Lisa ne m’a pas écoutée.

Une cérémonie sera donnée vendredi 3 août 2007 à 15h
dans la chapelle de l'Hôpital Hôtel-Dieu à Nantes


Post-Scriptum, de retour de Nantes (mais je n'en reviens pas, jamais je n'en reviendrai). Ce matin, dans ma bibliothèque mal rangée, tout en haut, à gauche, j'ai retrouvé Pouvoirs de la mélancolie de Lisa, à côté de Lettres à l'Amant de Mireille Sorgue.  Un hasard puissant, riche. Lisa, Mireille (mais aussi Elsa, la Morante - la mourante) se ressemblent. Comme si  les textes eux-mêmes, esseulés par la disparition de leurs éblouissants auteurs, se cherchaient des amis.

A voir

(grand merci à Karim Gabou) :

Lisa Bresner à 23 ans, pour Hong Kong souvenir, émission Place aux livres

http://fr.youtube.com/watch?v=1iNh2Zp18t8

Le Sculpteur de femmes, fiction de 4 minutes, à partir de son premier roman, Lisa à 21 ans

http://fr.youtube.com/watch?v=vcXIDFJpgco&mode=related&search=

Qu’est-ce qu’elle dit Zazie, pour La vie chinoise de Marianne Pêche

http://fr.youtube.com/watch?v=u-JvG44pGF8&mode=related&search=

Et autres vidéos de 1992 à 2005.
Au printemps dernier est née

l’Association des Amis de Lisa Bresner.

 


Si vous souhaitez en faire partie, vous êtes les bienvenus.


Le but est la sauvegarde de la mémoire et le rayonnement de l’œuvre, nous aimerions encourager les vocations, universitaires, éditoriales, cinématographiques, les adaptations, les analyses, les biographies.


Un bulletin de l’Association pourra voir le jour afin de faire état des recherches en cours et de publier nous-mêmes certains travaux.


Longue vie aux livres de Lisa Bresner.


Lisa, on ne t’oublie pas.


 


Pour tout renseignement :


lesamisdelisabresner@free.fr


Présidente de l’Association : Mme Martine Bresner

Secrétaire : Eva Almassy

Cotisation annuelle : 25 euros


Pour les étudiants : 15 euros


Membres bienfaiteurs : à partir de 50 euros


Adresse

Association des Amis de Lisa Bresner

77 rue Lafaurie de Monbadon


33000 Bordeaux

dimanche 29 juillet 2007

Rutebeuf mode

 


Il marchait sur la neige, avec ses talons pour semelle, on aurait dit Rimbaud dans les Ardennes : bonsoir les traces (expression adressée à Gorgias par Socrate, rien de nouveau). Il est l’auteur idéal pour spécialistes : on ne sait rien de lui, pas ça, ni même son nom. Aucun témoignage chez ses contemporains, ses confrères dont il incarna l’errance. Aussi le voilà au programme de l’agfevrier.1185700770.jpgrégation, année décisive. Pour une fois, nulle biographie (quelle indécence, avoir vécu) ne vient mettre ses empreintes de doigts sur une oeuvre. Le texte est nu, d’ailleurs il tremble. Il frisonne d’un sens imprécis, et voulu tel, en équilibre sur le glissement, la résonance, l’appel des rimes en vaguelettes. C’était un temps de mots nouveaux, fragiles flocons sur les ardeurs inédites, les désirs neufs : un langage de trompe-la-faim. Pas de quoi faire vivre un poète. Pour cette misère, Rutebeuf nous est resté. En littérature (hélas, hélas, hélas), froid au cul vaut mieux qu’or cousu. Quand bise vente, on invente. C’est l’abondance de pauvreté.

Il se surnommait donc Rutebeuf, Rudebuès, Rustebuef (« qui est dit de rude et de buef », Le Dit d’Hypocrisie), comme d’autres, plus enneigés encore, s’appelaient Courtebarbe, Brisepot, Tourne-en-fuie, Songe-Feste, Quatre-Œufs, Simple d’Amour ou Trousse-bœuf. Ils étaient des jongleurs, pareils aux montreurs d’ours, dresseurs de singes et de marmottes, joueurs de couteaux, escamoteurs, tournoyeurs et avaleurs de feu, nigromanciens, physiciens et bonisseurs de la Bath, raconteurs de saintes vies, de fabliaux obscènes, chanteurs de geste et de sentiment (mensonger), déchus comme boiteux, aveugles et malingres, réputés comme putes, exclus de la communion avec les épileptiques, les magiciens, les somnambules. Satan ne voulait plus entendre parler de leurs âmes ; elles zonaient dans l’autre monde et dans les bistrots de l’oubli. Race surfaite, par mégarde : Pierre (le pipelet du ciel) gourmandait Dieu pour cette négligence. Jongleurs, ménestrels, ribauds, trouvères, comment peser et séparer cette race de chiens fous ? Tous lecheor (dévergondés), pour le moins, gens de tavernes, de dés et de femmes. A peine avaient-ils gagné quelque surcot ou quelque maille (raconte le bon Joseph Bédier, un immortel mort en pêchant – je vérifie l’accent) que les voilà hélés, huchés et racolés par un valet d’auberge : le bon vin de Soissons ! La jolie chambre peinte ! L’Eve rose ! Ils laissaient en gage leurs chausses, ou leur parole. Et puis, « vez ci la glace ! »

Une chose amusante – peut-être : la grand spécialiste de Rutebeuf, Edmond Farral, membre de l’Institut, se plaignait : « Il est difficile de dire si leur misère venait de leurs vices ou si leurs vices venaient de leur misère » (!), « on ne saurait traiter ces deux questions dans un ordre parfaitement logique ». C’était le monde de villonie d’où sortirait, deux siècles plus tard, un certain François. Se distinguaient aussi les goliards, disciples de l’improbable Golias (un Grandgousier), vaillants au lit, solides à table, philosophes cyniques, « lichens » de troquet, répandeurs de sornettes et baiseurs de cornettes, du genre « c’est un péché de ne pas pécher, estez com yvers » (accent vérifié). Se mêlaient à cet univers les jongleresses, nombreuses et tombeuses (tomber, « faire des culbutes », remplaça ainsi le verbe cheoir). Pour les imaginer, il suffisait de regarder, dimanche, Bianca Panova, Galina Beloglazova, Adriana Dunavska ou Marina Lobath aux championnats d’Europe de Gymnastique Rythmique Sportive. Guillaume d’Aquitaine, premier en date, premier en mots des troubadours, fut élevé parmi les jeteuses de rubans, ballons et massues des palais de Tolède.

Seul, ce que Rutebeuf dit de lui (et souvent sa rudesse ment), renseigne sur Rutebeuf. Un soir de février 1262 – la date fut calculée par Farral – un homme, épais et lent, marchait rue des Jongleurs vers le Centrum Pompidolum, rue devenue des Ménestriers, puis rue Rambuteau : rien ne se perd. Il labourait le pavé, cherchant ses rimes, en bon travailleur. Il oeuvrait rudement, or était fainéant, amateur de grasses matinées dans son « lys » et de l’allègre jeu de dés, la « griesche », venu de la Grèce trompeuse, et interdit par Saint-Louis, roi (ordonnances de 1254). On sait la suite de ce soir-là : « Ne convient pas que vous raconte / Comment je me suis mis à honte / En quel manière… » Du moins, on se souvient de la chanson, du compendium que composa Léo Ferré. Ce mois de février, dans les mouches blanches de l’hiver, Rustebuef ourdissait sa complainte (trois mois de maladie, un œil perdu, un cheval à la jambe brisée, plus de bois, une femme sèche et broussailleuse qu’un tesson de bouteille enflamme et qui compte vingt balais de plus que lui, un braillard que la nourrice menace de ramener, un proprio réclamant son loyer, des amis emportés par le vent). Vrai ? Le thème était à la mode avec la parodie des refrains courtois (Colin Muset, son léger alter ego, rapportait les propos d’accueil de sa femme : « Maître empoté… voyez comme votre valise est remplie, elle est toute farcie de vent »). Mais un rythme, d’abord, fait Rutebeuf unique, le « tercet coué » : deux octosyllabes, un quadrisyllabe (8, 8, 4) avec des rimes AA b, BB c, CC d, DD … (« Que sont mi amis devenu / Que j’avoie si pres tenu / Et tant amé ? »). Rime qui aide la mémoire des oublieux (« Povre sens et povre memoire / M’a Diex doné », la Griesche d’hiver), et rythme, ô l’amertume de ce rythme.


 


En 1254, Rutebeuf arrive à Paris (venu de Champagne : il avait écrit à Troyes le Dit des Cordeliers). La Sorbonne avait deux ans, les gros travaux de la Sainte-Chapelle, de Notre-Dame, étaient terminés. Saint-Louis instituait les « bourdeaux », les étudiants écoutaient Thomas d’Aquin et ce Guillaume de Saint-Amour qui exprimait la modernité et condamnait la tyrannie pontificale. Rutebeuf prend fait et cause pour l’Université, contre les ordres mendiants (Mineurs, Prêcheurs) avec d’ailleurs un certain toupet (« J’ai tozjors engressié ma pance / D’autrui chatel, d’autrui sustance », la Mort Rutebeuf). Toujours est-il qu’il lance le mouvement étudiant, comme il enverra les Croisés sur les chemins herbus des « lieux  saints », la chanson populaire politique (de commande, souvent) jouant le rôle de la presse future.


 


Un commentateur (Freeman-Regalado) parle à son sujet de «première rencontre de la poésie et de l’histoire »  (les sirventès des troubadours occitans avaient commencé ce travail sur l’opinion). Rutebeuf s’en prend aux ordres religieux, aux baillis, aux maires, aux prévôts, au roi, au pape. Un des premiers narrateurs allégoriques, il devance Dante (la Voie de Paradis) et Goethe (le  Miracle de Théophile). Cependant, davantage qu’un message, l’auditeur médiéval attendait des jeux de sonorité. Ecoutons, dans Pauvreté : « Granz rois, s’il avient qu’a vos faille… Je touz de frois, de fain baille », on n’entend que le « Aïe, Aïe, Aïe » qui voulait dire Aide ! Aide ! Aide !


 


Surtout (remarquait Paul Zumthor), avec Rutebeuf, on n’est plus que deux : le poète et celui qui écoute. Les idées tumultueuses se laissent fléchir par la mélodie, dans laquelle tambourine le sens. Une liberté de composition pour laquelle, en 1275 (Rutebeuf vivait encore), le vénitien Martino da Canale qualifiait la langue franceise « la plus délitable a lire et a escrire que nule autre ». De Rutebeuf, qui, en ces temps hasardeux, vivait mal de ses mots joués et se laissait occire par les dés («  Por ce que li mondes se change / Plus sovent que denier à Change »), les dernières nouvelles, peut-être, datent de 1285, un dernier poème : « C’est la vie dou monde ». Puis explicit le pauvre Rutebeuf.


Alain Garric, Libération, mardi 23 septembre 1986.

samedi 28 juillet 2007

Maren Sell, le souci de l’âme

Soyons réalistes : parlons de l’âme. Ni l‘âme en bronze des canons, ni celle, en épicéa, des violons. Caressons l’âme abandonnée (depuis Kant ?) par les troupeaux philosophants, la mauvaise herbe arrachée du langage des rues, vieille pâture diabolique, bolet Satan qui n’est plus au catalogue des horticulteurs et botanistes de la vie. Âme que le corps infidèle avait plaquée, remplacée par l’électricité, les écrans platoniciens et les passions de la peau. Et voilà qu’un éditeur (une éditrice) annonce, sur papier pervenche, la couleur nouvelle : il faut « garder le souci de l’âme ». Ah, que les sourires financièrement équilibrés prennent garde ! L’âme fut un sacré best-seller : voir Faust.

 


Le bleu dont Maren Sell couvre ses livres coule des encriers du romantisme et de l’expressionnisme. On vit la Blaue Blume que la comète Novalis avait mis dans les rêves d’Henri d’Ofterdingen joncher, un siècle plus tard, les brefs poèmes du météore Georg Trakl. Et rien de mièvre dans cette Fleur Bleue, le lyrique Gottfried Benn, le poète de Chair (mort à Berlin en 1956) la plantait cyniquement sur les entrailles : « Un livreur de bière noyé fut hissé sur la table / Quelqu’un lui avait coincé entre les dents / un aster mauve clair-foncé ». Bleu : la teinte allemande de l’émotion, du moteur intérieur (nous, nous disions « cœur », n’est-ce pas Rodrigue ?). Couleur de la peur et du lointain, de la colère et du calme. Couleur du sang sous la peau et des océans sous le ciel. « Avoir le souci de l’âme », c’est, dit Maren Sell « accorder ce que l’on fait professionnellement, ou amoureusement, à une conception de l’être », c’est « conserver une intériorité à laquelle correspondent les signes donnés à l’extérieur » : rien d’autre, ni de moins, que la fameuse et intraduisible idée du Stimmung, harmonie instrumentale du dedans et du dehors, présence au monde et à soi. Assez, on sent se hérisser les bigots de l’indifférence.


 


D’autant que, et en plus, il devient maintenant facile d’entendre sonner dans le nom de Maren Sell la cloche du mot germanique Seele (l’âme encore). Rassurons-nous, il viendrait plutôt de Gesell, compagnon, tant et si bien que sa maison (Maren Sell & Cie) signifierait Maren compagnie et Cie : jeux d’échanges, de liaisons, de comptoirs affairés, de littérature import-export, plus plaisants au « souci d’économie ». Ce qui suit parlera davantage : elle naquit dans une ville du nord, tantôt danoise, tantôt allemande, origines brouillées par la folle instabilité de frontières imbéciles. Des parents réfugiés, en 44, à Breslau (Wroclaw), ce qui est tout à côté d’Oswiecim (nous disons Auschwitz). Une mère qui cacha un déserteur allemand et le fantasme d’avoir été l’enfant de cette rencontre. Hantise d’un nazisme parental, catharsis pour toute une génération : conversations de jeunesse au-dessus d’un abîme, crainte du vide et du rien. Militante dans le mouvement étudiant de Rudi Dutschke, Maren est déléguée, en 68, pour voir ce qui se passe à Paris. La Gauche Prolétarienne, le Secours Rouge, elle couvre l’Allemagne au service international de l’agence APL d’où sortira le journal « Libération », apprend le français « avec une jubilation qui n’était possible que sur la base d’un refoulement de la langue allemande », entre dans la circularité parisienne des idées, creusée d’une faim de savoir, d’empoigner les pensées liées à une pratique : Lacan, Foucault, Deleuze ou Barthes (son sujet de thèse). Deux romans écrits en français, Mourir d’absence et L’amour d’après, avec l’impression d’avoir trahi : un jour, elle ferma les yeux puis nota les poèmes revenus d’autrefois, Hofmannsthal, Rilke, des pages de Kafka. Ayant côtoyé Hélène Cixous à Vincennes (« Etudes féminines ») et René Major à Confrontations (la pratique analytique et l’écriture non contradictoires), elle lance, en 80, toutes ses expériences dans l’aventure éditoriale avec l’équipe de Lieu Commun. Elle publie les textes de Milena Jelenska. Et enfin, elle débouche pour cette rentrée l’encrier bleu de Maren Sell & Cie.


 


Au départ, l’idée était d’une maison d’auteurs semblable à la structure allemande de Autoren Verlag.  La forme adoptée fut l’association de petites maisons, chacune indépendante : « Les Liens du livre ». La cour de la rue Dauphine où Maren a ouvert ses bureaux est un jardin de bonzaïs. Le monde peut bien se mettre en livres quand on pose sur une étagère un cèdre bleu vieux de cent cinquante ans.


Alain Garric, Le magazine littéraire, octobre 1986.

vendredi 27 juillet 2007

Un Indien à Paris


 


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Peau Rouge d’adoption, il a encadré sa photographie entre les portraits de Crazy Horse et de Little Big Man. Drôle d’Indien. Né à Montparnasse, témoin de la révolution d’Octobre, scénariste à Hollywood, Vladimir Pozner déterre la plume de fête à quatre-vingt ans et part sur le sentier de l’écriture romanesque, l’œil fendu par les éclats du siècle, fière grimace, semblable à celle que Dame-Soleil imprima sur le visage des premiers occupants de l’Amérique. Il a tout vu et connu tout le monde, les livres d’histoire moderne lui tiennent lieu de biographie. Il s’est initié à tailler les mots auprès de Gorki, a rencontré Elsa bien avant Aragon et quand il lui a plu de se souvenir (Mille et un jours, ou Vladimir Pozner se souvient), il raconta Brecht, Chaplin, Chklovski, Ivanov, Joris Ivens, Fernand Léger, Mauriac, Pasternak, Picasso, J.R. Oppenheimer ou Dashiell Hammett. Echantillon d’un coffre à la Stevenson renforcé par mille liens. Ainsi, il accéda par sa première femme, qui peignait, à Robert Musil dont l’épouse tenait une galerie à Berlin. Et avec qui se remaria-t-il ? Une comédienne, ayant quitté Hambourg pour Paris et qui occupait une chambre de bonne dans un hôtel de la rue de Tournon où vivait, bien entendu, Joseph Roth. Inépuisable, Pozner est de ceux qui vous font visiter une bibliothèque courant à travers tout un appartement (ici, rue Mazarine) et concluent le trajet par une remarque : « En fait, mes livres sont à la campagne ».


 


 


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Flottant dans un pull-over archéologique et un jean hors d’âge (il ferait vieux baba s’il avait quarante ans de moins), Vladimir Pozner a l’élégance de ceux que les coïncidences de la vie habillent sur mesure. Preuves rapides : fils d’émigrés russes, il arriva à Pétersbourg, où son père pouvait alors revenir, en 1909, il avait quatre ans. A l’école, dans la ville qui devint Petrograd puis Leningrad, Vladimir et son frère se firent deux amis : les fils de Kerenski. Quelques années plus tard, ils eurent pour camarades deux frères encore, les fils de Lev Davidovitch Bronstein dit Trotski. Bien sûr, il a vu Lénine, par de semblables occasions et, à travers les fenêtres de l’appartement familial, les manifs d’ouvriers et de marins marchant vers la Douma, le galop de cosaques sur la Perspective Nevski, en 1917. Maxime Gorki venait dîner à la maison et les Pozner lui rendaient visite le dimanche. Pourquoi pas ? Premier au concours de circonstances, Vladimir.


 


En France, son père, journaliste-historien, avait publié les nouvelles illégales du régime tsariste. Dans les années 30, le fils, rédacteur français de l’émigration allemande, rendit publiques les illégales nouvelles du IIIème Reich. En 1933, Vladimir adhéra au PCF et l’idée tombe de lui en demander la raison. Communiste d’un rouge personnalisé, comme une cuvée de propriétaire, il fut le seul à qui l’OAS livra, en 1962, une petite boîte rose. Le même jour où une petite fille perdit un œil dans l’explosion de l’immeuble d’André Malraux, une bombe ouvrit le front de l’auteur du Lieu du supplice. A moins que la blessure ne remontât à Wounded-Knee ou Sans-Creek et à un coup de sabre Yankee. Une indienne aurait pu l’imaginer, un jour de 1937, à l’angle du Boulevard Raspail et de la rue de Rennes. Cheveux noirs, pommettes hautes, une femme le suivit et l’aborda : « You are an Indian ». Elle prononça le nom de son peuple. Déconcerté, Vladimir, qui n’avait croisé des Peaux-Rouges que dans Fenimore Cooper, n’entrevit que le côté littéraire et abstrait de la situation. L’Indienne, « convaincue que j’avais honte », dit-il, tourna les talons de ses mocassins , « sans laisser entendre le moindre bruissement, comme si elle marchait dans l’herbe printanière », écrit-il, cette fois dans son nouveau livre (Les Brumes de San Francisco).


 


Car, dès cette rencontre, Pozner se mit à lire tout ce qu’il put trouver sur les Cherokees et, en 1938, entreprit une traversée des Etats-Unis, restituée aujourd’hui dans une fiction qu’il voulut élaborée « en action ». 1938 : le 1er Octobre, la Wehrmacht entrait en Tchécoslovaquie. 1838 : le 1er Octobre commençait la déportation des Cherokees vers le futur Oklahoma, cette tribu qu’une variole avait décimée, un siècle plus tôt – en 1738. Dans le secret des chiffres, Pozner remonte comme un saumon vers son identité (celle de son narrateur ?). Songe d’une nuit de l’Ouest où, aux figures de Tom Sawyer, Jim Bridger, Sarah Winchester se superpose, dans les brumes et la fumée de tabac, le profil de La jeune fille au turban de Vermeer. Depuis soixante-quinze ans qu’il tape à la machine et enfonce les touches de son Hermès noire, le scénariste de La Dame aux camélias ne sait toujours pas si c’est dans la rue que les visages se lisent ou s’ils apparaissent entre les pages de ce qui s’appelle, « comment dit-on ? un roman ? »


Alain Garric,  Le magazine littéraire, mars 1985


 



Ces photos ont été mises à notre disposition par l'Association des Amis de Vladimir Pozner

http://www.pozner.com/

samedi 21 juillet 2007

Gisèle Freund

Le regard d'une photographe

 


Qui envisage d'ébaucher le portrait de Gisèle Freund se trouve pris dans le regard d’une photographe. L’impression surgit et se fixe avec le même petit déclic qui signale la prise au vol d’une image : c’est un assez curieux problème. Pourquoi, dans le rush quotidien des apparences, perçoit-on mal la couleur des yeux des personnes auxquelles on porte, pour ci ou ça, le plus d’attention ? C’est de la philosophie, ou de la morale : « Quand on observe quelqu’un dans les yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui » (Emmanuel Lévinas) : le vrai visage échappe à la perception qui semble pourtant dominer la situation. Pour fuir la mélancolie de ces propos sans perdre le fil des Itinéraires de Gisèle Freund, un bref détour par le bord de la mer.


 


A Quiberon, la photographe marche dans la lumière, se baigne et se repose après le travail de son livre. Seul un esprit perverti par les coïncidences s’étonne de la rencontrer là : Flaubert, quand il trottait en Bretagne, avait noté, à Quiberon, une drôle d’histoire. Dans le cimetière local, débordant, les fils de bonnes familles conservaient le crâne de leurs parents dans de petits coffres de six pouces carrés, ajourés et recouverts d’un toit contre les intempéries. C’était en 1847, Porthos allait mourir en face, à Belle-Île, dans la grotte de Locmaria. Becquerel mettait au point la première photo en couleurs, dans laquelle la bourgeoisie allait trouver le moyen d’éterniser sa chair : ce fut le sujet de thèse de Gisèle Freund et la première analyse sociologique de la photographie (La photographie en France au XIXème siècle).


 





« J’espère, lui avait dit son père, à Berlin, que tu n’auras pas ton baccalauréat ». Il aurait préféré pour elle l’éternel métier des femmes et l’avait inscrite pour une année dans une école spécialisée où elle apprit à langer les bébés. Cependant, ayant accepté sa curiosité du monde, il lui offrit un Leica, en vente depuis peu, dont elle allait se servir pour payer des études et un jour gagner sa vie. Le dimanche 1er mai 1932, à Francfort, une journée de beau temps, elle prit des clichés d’une manifestation antifasciste : des orateurs, la foule, les policiers, la démonstration des étudiants de gauche, le salut nazi des étudiants hitlériens. Bien des années plus tard, invitée en Allemagne pour une conférence, elle retrouva les films, en roulés, au fond d’une valise. Son livre s’ouvre sur ces images, qui émurent Michaux : « L’inquiétude est dans leurs yeux, la moitié ira sous l’uniforme et la moitié vers la mort ».


 


Placer ce reportage oublié en tête de sa monographie ne tient pas qu’à la seule logique de la chronologie. « Mordue » par le photojournalisme et une des seules, à l’époque, à avoir apprivoisé la couleur, Gisèle Freund fut embauchée par le magazine Life, où elle publia ses enquêtes, sous le pseudonyme de « Girix », puisque ce n’était pas, décidément, une décente profession féminine d’aller, par exemple, prendre des clichés de la misère en Grande-Bretagne (1936). Les gens l’intéressaient, d’abord, plus que les visages : partant en reportage avec René Crevel, elle ne tourna jamais vers lui son objectif, « C’est cela, dit-elle maintenant, qui est le plus drôle ».


 


Or, à son arrivée en France, elle eut pour parents adoptifs Jean Paulhan et Adrienne Monnier, ce qui la mit dans le cercle des grandes figures de l’écriture. Elle avait expérimenté la pellicule couleur (35 mm, 8 asa, parvenue en France en 1938) en prenant la vitrine d’un coiffeur. Sa quatrième photo fut un portrait de Valéry dans son bureau (« Observons, écrivit-il, que notre visage nous est aussi étranger qu’il l’est à autrui »). Les écrivains, ces audacieux créateurs, étaient gens peut-être à accepter le risque de se voir. Gisèle Freund, qui ne fut pas payée pour ce travail (bien, voyons !) n’a jamais dû faire la concession d’une retouche. Ces photos, qui nous paraissent si précieuses, si authentiques, « tous les auteurs les ont trouvées mauvaises ». Cocteau : « C’est affreux, on voit tout ! » Tous les autres portraits étaient « merveilleux », pas le sien. Cette absence d’ « intentionnalité » (Barthes) sauve ses images de ce que le même (Barthes) appelait « le temps écrasé de la photographie » (le mot avait été souligné par Italo Calvino qui avait bien vu que La chambre claire était aussi un livre sur la mort). Itinéraires, avec ses nombreux inédits, est alors un chemin de visages étonnés d’eux-mêmes que l’on regarde comme les modèles ont tenté de se voir, contraints à ne pas toujours s’aimer. Les légendes, que Gisèle Freund écrit elle-même, comme Brassaï, disent leur impatience, leur agacement, leur complicité. On y découvrit, entre autres, Joyce, Virginia Woolf, Benjamin, GB. Shaw, Malraux ou Marie Bonaparte. Gisèle Freund a travaillé des heures, debout, avec les ouvriers d’une imprimerie à la frontière de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, pour reproduire les couleurs des originaux. Ajoutant ainsi au « ça a été », si fortement troublant et irréversible de la photographie. Itinéraires : à Quiberon, Flaubert notait sur son carnet : « La vie est une hôtellerie ».


Alain Garric, Le Magazine littéraire, octobre 1985.

vendredi 20 juillet 2007

Kafka : la glace est brisée

« Mort de rire. » Ainsi s’achèveront les prochaines biographies de Kafka. Jusqu’ici, tordu dans tous les sens, tels ces mannequins de buis dont les peintres déforment à loisir les attitudes, il fut l’otage de toutes les idéologies, de toutes les analyses. Les exégètes l’empoignèrent, écartelèrent le pantin et un invraisemblable casse-tête s’enchevêtra. Théologiens de tous les livres, athées, freudiens, marxistes, surréalistes, existentialistes s’acharnèrent à lui passer la camisole de leurs doctrines. Il fut guide de l’humanité, martyr et saint. On le fit asseoir sur « le fumier de l’impérialisme ». Dans les années soixante, on le réhabilita, au bon moment, servant de « la bonne cause socialiste ». Camus l’aperçut philosophe égaré dans le roman. A rebours, il prophétisa la terreur, les camps, ébruita l’absurde. Quelques uns, tardivement, lui reconnurent de la gaieté. Il coiffa le chapeau rond de Charlot, clown emporté par les rouages de la machine. Mais, depuis deux ans, Milan Kundera le présenta comme un vrai humoriste. Nous ne pouvions pas savoir ! Nous ne pouvions pas lire le vrai « Procès » ! Lente justice. Elle est faite. Une traduction paraît. La première, en somme, puisqu’elle est drôle. Lisant, pendant la Première Guerre, des chapitres du « Procès » à ses amis de Prague, Kafka s’étouffait de rire. Atteint de laryngite tuberculeuse, chaque saillie lui arrachait la gorge, rapprochait sa fin. Son visage, extrêmement mobile, tenta d’inventer un rire muet, moins douloureux, tout entier retenu dans ses yeux clairs, cadeau d’une mère ashkénaze, à l’abri de ses sourcils noirs hérités d’un père sefardi. Son front bas se plissait, il semblait recevoir en pleine figure des éclats de verre. Tout son style, enfin rendu en français par Bernard Lortholary, jaillit de cette image. Sa prose scintille de glace brisée. Cette glace d’hiver recouvrant l’Elbe et qu’il fallait trouer à l’aide d’un pic pour se baigner. Kafka s’en est souvenu : « Le livre doit être la hache qui brise la mer de glace qui est en nous. » Son ton raboteux accumule les échardes, les copeaux, les facettes. L’adoucir, déglacer le jus, c’est lui ôter le burlesque, parer le coup de dent. Or, c’est ce qui arriva. En 1933, Alexandre Vialatte, délicieux écrivain, Auvergnat sensible et Français mélancolique, mit dans sa traduction du « Procès » trop de liant, trop de verbe. Il tira vers le gris un noir humour. Vers un lent cauchemar ce qui n’était qu’un rêve, un dialogue de vie intérieure. Vers le fantastique ce qui n’était que paradoxal, débat contradictoire. Il fit du « joli ». Il démoda lentement l’impérissable. Quand Kafka écrit : « Nichts », Vialatte donne « néant ridicule ». Lortholary nous restitue un efficace « rien du tout ». Là où le premier transcrit « Quelle mouche vous pique ? », le second se conte d’un « Qu’est-ce qui vous prend ? » L’un déverse des « Mon Dieu ! », l’autre assèche la phrase. Des riens, mais qui, à la longue, font bonnet de nuit. Il y a plus embêtant. Ainsi, ce ne sont pas des « inspecteurs », comme dit Vialatte, qui viennent arrêter Joseph K. dans sa chambre, mais des « gardiens ». Des gardiens ne procèdent pas à des arrestations. Ils sont incongrus et permettent le comique. Ces ajustements libèrent la farce, le non-sens dans bien des épisodes. Quand Joseph K, entre autres, découvre que le livre de loi du procureur est un recueil d’images pornographiques (« Il symbolise la vie », dit l’exégète !). Les éditions Gallimard sentirent bien qu’il fallait ravaler le texte français, le détartrer. Il datait. D’autant que Kafka, comme à son habitude, avait laissé son roman en chantier et, débrochant ses cahiers, était resté indécis quant à l’ordre des chapitres. Un jeu de cartes, imaginaire, ludique, dont les règles ne seront jamais vraiment établies. En 1974, l’éditeur demanda une révision à Claude David, professeur à la Sorbonne, dont Bernard Lortholary est l’élève. Il y eut procès, pour le coup, intenté par le fils de Vialatte.Défilèrent à la barre une flopée de témoins confirmant que la traduction de 1933 émanait d’un excellent écrivain, ce dont personne au juste ne doutait. Seul un rapiéçage, par renvoi à des notes, fut autorisé par le tribunal. Il s’ensuivit, dans la collection de la Pléiade, une lecture ardue, acrobatique et stupide comme si l’original ne primait pas sur les attendus judiciaires. Le beau procès qui mettait le cocasse où il ne fallait pas qu'il fût ! Comme dans le roman, le dossier y tenait le rôle de la réalité. Kafka y aurait perdu un morceau de sa gorge. En tout cas, le sens du texte s’égara davantage, enlisé dans le mythe, les lapalissades, la méprise. Quelle inexactitude, par exemple, de forger la notion d’une « bureaucratie inhumaine » ! Infiniment plus redoutable, Kafka nota dans une lettre que « la bureaucratie est plus proche de la nature humaine que toute autre institution sociale ». Il fallut attendre cette année pour que son œuvre posthume tombe dans le domaine public et que « Le procès » trouve de nouveaux plaideurs. De son côté, G.-A. Goldschmidt, traducteur de Handke, prépare pour Presse-Pockett sa propre version. Enfermé dans une culture, Kafka disparaissait. Libéré de la cohorte de ses interprétateurs jurés, revoilà le noir choucas (kavka, en tchèque) dans son nid baroque d’Europe centrale. De congrès en congrès, les kafkologues reviennent aux manuscrits. Une édition critique du « Château » parue en Allemagne, chez Fischer, se vend 778 francs. Son seul intérêt consiste, pour Bernard Lortholary, à flanquer par terre les lectures abusives. Il était temps. « Le mauvais doit rester mauvais, sinon il empire », griffonnait sur son lit de mort l’auteur de « La métamorphose », en 1924, alors que sa gorge, ensanglantée, ne pouvait plus émettre un son. Puis son bras, aussi, retomba. Il était écrivain, « quelque chose qui n’existe pas ». 


Alain Garric, Le Point, 5 septembre 1983

Lagarde sans Michard

Il fallait bien qu’une scolarité plus littéraire qu’appliquée mène un jour à ce cours particulier donné au purgatoire des anciens élèves (1). Le bon maître tout-puissant et sans visage de l’époque des dissertations approche sa chaise et se penche pour commenter en personne ses manuels. Ainsi c’est lui, ou plutôt ce sont eux. Car André Lagarde, qui perdit l’an dernier Laurent Michard, continue à employer le nous et l’indicatif présent : « Nous pensons que… » Sous l’empire inquiétant de l’onirisme, une révélation saugrenue et absurde illumine l’ancien écolier : combien ont remarqué la profonde étrangeté de l’enseignement, laquelle consiste à s’adresser à des enfants !? (2). Et qui sait, alors, si le reproche majeur adressé à la littérature française contemporaine (nombrilisme, autobiographie, romans d’apprentissage, manque d’imagination), ne trouverait pas sa source dans l’habitude acquise dès l’enfance de confondre les lettres avec le temps perdu (3). Nostalgie d’où émergent, comme des visages avunculaires (4), des siècles figés en tomes séparés, élevés, notait Barthes, à l’état d’individus : la vie débordante du XVI°, l’unité du XVII°, le mouvement du XVIII°, la complexité du XIX° et les essences pures du XX°. Le passé, ce mont Gerbier des Joncs de l’écriture (5), ne prive ni le Lagarde et Michard de sa pérennité, ni sa nouvelle édition d’un rôle prophétique. La collection édité chez Bordas depuis 1948 a vu passer vingt-sept ministres de l’éducation (6) et le défilé de leurs réformes ; elle est devenue, par la balance de l’histoire, un signe des temps. Michel Legrain, directeur du département Enseignement chez Bordas, a parcouru la courbe des ventes des ouvrages sur trente-sept années scolaires. Elle monte régulièrement jusqu’en 67 (record de vente, 80% du marché) puis décroît à partir de 68 (7). La chute s’arrête en 82 et, l’an dernier, l’escalade reprend. Cela vaut pour tous les manuels : les enseignants ont d’abord cherché d’autres méthodes, préféré Vian à Bossuet, hésité entre le français et les grands textes. Quand une génération est passée, l’histoire retourne à la chronologie et la littérature aux morceaux choisis. Ceux-ci, il fallait les faire dialoguer puisque le bac, désormais, contraint au choix thématique : comparer, juger, apparaît plus simple que de penser (8). Sans rien changer de la pagination (les profs ont des notes) ou des extraits (« Mignonne allons voir…) ou « Comme un vol de gerfauts… » ont valeur muséographique), André Lagarde a introduit des « bandeaux pédagogiques » qui, sans jeter aux orties la bonne vieille explication de texte, répond – pour rester en compagnie de ce lecteur – au désir de Roland Barthes : « Il faudrait traiter le texte non plus comme un objet sacré…mais comme le passage d’une sorte d’infinité de digressions possibles ». En outre, des dossiers iconographiques, au rôle, dit André Lagarde, « fédérateur et mnémotechnique » contribuent à favoriser les figures libres (9). On y retrouve, en encadré, la méthode inimitable de l’ouvrage. Ainsi des héroïnes de Mérimée : « Femmes de caractère. Comme les héros stendhaliens, Colomba et Carmen sont l’une et l’autre douées d’une énergie farouche. Elles sont pourtant fort différentes ». Ce Lagarde, pour autant, n’est pas sans Michard et ce « aggiornamento » avait été voulu par les deux. Ces Montaigne et La Boétie en étaient venus à savoir « ce que l’autre pensait et ce qu’il écrirait ». La première fois qu’André vit Laurent (une conférence de celui-ci sur Sophocle), il se souvient avoir dit à sa femme : « J’aurais dit ce qu’il a dit comme lui et j’aurais construit mon exposé de la même façon ». C’était à Toulouse et l’agrégé de Saint-Étienne rencontrait l’agrégé de la ville rose. Auteur à succès (plus de dix millions d’exemplaires ?), partisan de la vie-œuvre, André Lagarde se livre peu. Le sud, ce fut le ballon ovale, la scène lyrique du Capitole, la vallée élargie du Salat (10). Là, par la petite gare de His-Man-Touille (contraction de texte ? Nom, en fait de trois villages), on remonte aux origines paysannes de celui qui trouve dans « le blé » de Voltaire sa devise : « Si les imbéciles veulent encore du gland, laisse-les en manger ; mais trouve bon qu’on leur présente du pain ». Ce pain dont il préserve la blancheur en reconduisant son jugement sur Diderot (« des fautes de goût qui traduisent de la vulgarité dans les sentiments… ») et que, seul ajout dans une collection agrandie par la démolition des cloisons, il sale prudemment de deux pincées des Liaisons dangereuses de Laclos dont on saura qu’elles sont un chef-d’œuvre d’analyse psychologique. Aucun exercice n’est proposé. Mais toute cette entreprise, cartonnée désormais pour la durée, regorge d’émotion. 

(1) Quelle impression nous laisse cette première phrase ? Montrer comment cette impression se précise par la suite.

(2) Comparer la formule de Roland Barthes : « La littérature française est un souvenir d’enfance (Réflexions sur un manuel, Essais critiques IV).

(3) Que révèle cette attitude ?

(4) Qui a rapport à un oncle ou à une tante.

(5) Apprécier l’image.

(6) Pourquoi cette précision ?

(7) Date à commenter.

(8) Est-ce le terme attendu ?

(9) Encore un geste révélateur.

(10) Etudier l’élargissement progressif du thème.

Alain Garric, Le magazine littéraire, chronique D’autre part, juin 1985.

jeudi 19 juillet 2007

Cioran : l’autre Sissi, exercice d’admiration.

Elle : poétesse méconnue d’origine bavaroise, spécialiste de Heine, qui précipita une des plus grandioses dégringolades du monde. Enfant, Elisabeth von Witellsbach régnait sur un daim, un mouton, des lapins et divers volatiles (d’après Paul Morand) quand un monarque surnommé « le dindon », se trompant de sœur, donna à cette nerveuse misanthrope de quinze ans un empire coléreux dont les peuples se dispersaient de la Bohème à la Dalmatie, du lac Majeur à l’actuelle Bucovine. sissi.1185034581.jpgInstigatrice du dualisme austro-hongrois, la Cacanie fut son œuvre politique.Elle eut deux trônes mais ne s’assit jamais que sur la selle de ses chevaux (par quelle illumination baptisa-t-elle « Nihiliste » un de ses favoris ?), ne s’appuya qu’au bastingage de ses yachts dont elle guettait, attirée par les vagues comme Ulysse, le naufrage. A force de diètes, de macérations et d’acrobaties à la Lulu, cette anorexique qui faisait coudre sur elle ses vêtements parvint à rester la plus belle femme de son époque, époque qu’elle fuyait d’ailleurs à bride abattue. « Ma froide ardeur est mortelle / Et je danse sur les cadavres » écrivait en secret Sissi l’endeuillée dont une série de films fabriqua une image de dragée rose. Sous sa robe de sucre, l’amande avait l’amertume des grands destins.

Lui : moraliste ressentimental, né en Transylvanie sous François-Joseph, bien des siècles avant ou après notre monde, avec une désespérée et ironique tentation d’exister. Sans doute un de ces Thraces suivis par Hérodote (Enquête, V, 4) qui pleuraient sur les berceaux et enterraient leurs morts au milieu des plaisanteries. Installé au sommet de la langue française depuis son Précis de décomposition (1949), il a encordé au-dessus du néant des lecteurs fanatisés auxquels il ne se montre guère – seulement à l’étranger, comme Sissi laissait des mouchoirs brodés en Irlande – et faute d’avoir ramené de la jeunesse terrible des ennemis à sa taille. Doué d’une « faculté d’être déçu (qui) dépasse l’entendement », ce syllogicien du pessimisme est presque devenu un désenchanté du désenchantement, confiant aujourd’hui : « Le désespoir a contre lui qu’il est trop légitime ».Sa gymnastique, alors, fut de tester une nouvelle méthode de démoralisation par Exercices d’admiration. Mais, depuis cinquante ans, son inclination, si persistante qu’il ne l’a jamais vraiment travaillée, va à Elisabeth d’Autriche, son égoïsme, sa fatalité, son ensorcellement par la nostalgie magyare. Et puis, hanté par la fin de l’homme, il regarde notre avenir – de si basse extraction – dans le miroir de la décadence viennoise et y décèle « une sorte de convergence : on dirait que quelqu’un l’a conçue ! ». Chez Cioran, comme chez Kafka, l’humour fait le lit de la lucidité, le rire plisse les rides, recharge les piles – et les faces – de la tristesse. Enfin, Cioran et Sissi, drôle de couple, non ? Soyons journaliste.Le journalisme littéraire, c’est la faute à Thomas, un copain de Voltaire. Les grands écrivains, se persuadait Antoine-Léonard Thomas, « je veux les voir et converser avec eux » (Essai sur les éloges, 1767). C’était allumer son imaginaire car il célébrait Marc-Aurèle ou Descartes : il anticipait. Pour raconter la vie d’aigle ou de moineau des belles plumes, il y eut Condorcet, Sainte-Beuve ou Lanson. Depuis, nos chers auteurs, oh ! Qu’ils sont bios ! Ce sont les héros télévisés de leurs œuvres.Alors on perpètre des entretiens, ce chapardage de poules. Par compassion pour l’extrait judiciaire des renards, Cioran ne s’offre jamais à la tentation enragée des carnassiers de France, pays des mots, et de caquetage. A chaque fois que vous avez lu à la une de journaux : « Cioran parle, entretien avec le plus secret des écrivains français », sachez que vous avez eu entre les mains des faux papiers.Bien sûr que Cioran parle, cette bêtise ! Avec sa blanchisseuse (« les Français ne veulent plus travailler, ils veulent tous écrire » lui disait-elle), avec des filles, des velléitaires et des ratés, ou celui à qui il demande de faire les frais de la conversation transcrite sans myosotis, ces oreilles de souris qui se dessinent par « guillemets » : le report-taire. Ici, on les dressera le moins possible. Tout, cependant, vient de lui ; et tout le trahit. Et déjà : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses que l’on n’oserait confier à personne ». Cioran est magnanime envers le dernier homme, il le voit survivant et se traîner, sans charges familiales ou fiscales, à la surface de la terre, totalement épuisé. On aimerait le fatiguer davantage sous le poids d’un bouquin, celui auquel le monde devait aboutir, selon Mallarmé, étouffé par des spasmes du larynx la veille du jour où Elisabeth, « Impératrice de la solitude » (Barrès) fut assassinée au bord du lac Léman, elle que Cioran a mis en prologue d’un best-seller inattendu et qui, s’il n’est pas le dernier livre, en semble bien la maquette : le catalogue de l’exposition Vienne.En couverture, rousse de tête et de pubis, une maigre femme enceinte, les mains jointes sous ses seins pâles, porte en diadème étoilé les fleurs bleues du vergissmeinnicht (ledit myosotis). Dans la coque de son ventre, elle prépare un enfant à l’inconvénient d’être né. Derrière elle, la mort la protège de son manteau. Le premier propriétaire de cet Espoir de Klimt l’abrita des regards par un paravent. Ce catalogue, on dirait un énorme ticket pour l’apocalypse. Lourds comme des bébés (3 kg 300), les billets d’entrée à la grande finale de l’humanité sont en vente à Beaubourg et dans toutes les bonnes librairies (au prix d’une place en tribune d’honneur, près de cent mille spectateurs l’auront bientôt acheté). Simple répétition générale, rassure Cioran : « Il se peut que l’Europe occidentale ait la chance de connaître une agonie plus longue que prévu ! ».

Il découvrit Elisabeth (pas la Sissi de cinéma, pas Romy Schneider, jamais vue), à vingt-quatre ans, dans le journal de Constantin Christomanos, son secrétaire et professeur de grec (un petit bossu plus qu’amoureux : lyrique). Elle lui disait ces phrases coups de foudre pour Cioran : « L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi» Cioran, en Roumanie, lut les Tägebuchblätter  de Constantin dans la traduction française par Barrès (Mercure de France, 1900), où l’original arbeiten (travailler) avait été amélioré en jardiner. Dans le prologue du catalogue Vienne, Sissi ou la vulnérabilité (reprise de la postface à l’édition allemande des Pages de journal, 1983), Cioran explique que cette nuance poétique le hanta dès lors et il fit de l’Impératrice désespérée la jardinière de ses pensées. N’ayant pas encore écrit le texte, effiloché en songes, qui l’accompagne depuis, il enjoint de lire la biographie de Brigitte Hamann (Fayard, 1985) qu’il conserve chez lui, en évidence sur une petite table. Le catalogue reproduit le portrait que fit d’elle Anton Romako en 1883. « Ce n’est pas la Sissi qu’on connaît ; elle est marquée, blessée, condamnée. Regardez ses mains », demande Cioran. Christomanos les décrivait « maigres, frêles, comme des fleurs qui auraient froid ». Elles tiennent l’éternel éventail que cette phobique du regard glissait dans la selle de « Nihiliste » ou de tout autre cheval. Il est sur le portrait de cour de Winterhalter avec, dans ses cheveux d’acajou, ses tout aussi célèbres étoiles de diamant. Il est déployé sur une photo équestre, effaçant le visage de l’écuyère en noir. Elle, qui séduisait tout l’Occident, était à Vienne un corps étranger (« pour le dire en termes crus, s’exprimait un ambassadeur, c’était une tache d’encre sur un tableau aux riches couleurs »). Une mouette sombre et désorientée qui tournait autour de l’Europe, figure de ce « Moi perdu corps et biens » signalé par Ernst Mach, Hofmannsthal puis Hermann Bahr.Comprendre Vienne (c’est le sujet ritournelle, genre valse connue : Les temps sont graves mais restons gais) obligerait à une virée dans une dizaine de capitales anciennes : Zagreb (Croates), Ljubljana (Slovènes), Bratislava (Presbourg : Slovaques), Brno (Moraves), Lvov (Galiciens), Cracovie, Prague ou Budapest. A un tour, aussi, des retombées littéraires, de Svevo à Mishima et Thomas Bernhardt. Ou de curieux précédents : le déclin de la dynastie Ming, dans la Chine du 17ème et de ses romans si « fin de siècle ». A Pékin comme à Vienne, une épidémie de syphilis lia d’un même lierre le sexe et la mort. Stefan Zweig (Le monde d’hier) racontait la trouille bleue dans laquelle baignait la jeunesse viennoise. Il faudrait, encore, traduire du hongrois le Carnaval de Hamvas, enfin édité à Budapest, un roman aux trois cents personnages qui, de l’Egypte à la Grèce, du sanscrit à Joyce, cherchent une tradition homogène de l’humanité, pour conclure : « Le monde est le lieu où l’homme n’est pas chez lui ». Presque une phrase de Cioran qui, à l’âge où il embauchait sa jardinière et se cherchait, lui, des héros (Kleist, Nerval, Weininger, Caroline von Günderode) vivait à Sibiu, dans cet Erdély que décrivait Jules Verne en fond de son Château des Carpates.Sibiu, en Transylvanie, c’était l’Autriche-Hongrie (Cioran est né sous la Double Monarchie). Une cité aux hautes fenêtres, aux larges portes cochères, fondée au 13ème siècle par des colons allemands et que (comme Pékin d’ailleurs) les Mongols ravagèrent. Dans l’Empire, une de ces villes de périphérie où, pour les héros de Joseph Roth, « brillait un reflet de la vraie vie » (Claudio Magris). Avant son nom roumain, elle avait porte celui d’Hermannstadt ou de Nagyszeben. Par-dessus les toits, les sommets carpatiques. Un air suisse. Importante garnison au seuil de l’Orient, tous les régiments imaginables y stationnaient. Les uniformes se mêlaient dans les bordels. Des orchestres enroulaient les danses, les filles hongroises dorlotaient les dépressions. Dans les salles de conférence, Rudolf Steiner venait tourner les esprits : il commença sa carrière à Sibiu. Et puis il y avait des parcs, ce sont toujours des aventures.Cioran en raconte une (développée dans une lettre à Jacques Le Rider et reprise dans les Exercices d’admiration). A dix-sept ans, il s’était entiché d’une lycéenne, sans oser l’aborder, plus timide encore qu’insolent. Un jour de 1928, il lisait dans le parc de Sibiu. « Soudain, j’entendis des rires. En me tournant, je vis quoi ? Elle, en compagnie d’un de mes camarades de classe, méprisé par nous tous et que nous appelions le pou. Après plus de cinquante ans, je me rappelle parfaitement ce que je ressentis alors. Je renonce aux précisions. Toujours est-il que je jurai sur-le-champ d’en finir avec les « sentiments ». Et c’est ainsi que je devins un assidu des bordels » (ces bordels où – Précis de décomposition – il invoquait les anges). Un an après, il découvrit l’antiféminisme de Weininger dans Sexe et caractère.On se rappelle un geste quasi criminel de Kokoschka (cf. Schorske, Vienne fin de siècle). Le petit Oskar fréquentait le parc viennois Galitzinberg. Une fille sur une balançoire l’excitait par ses robes volantes. Sous l’escarpolette, une haute fourmilière : Oskar la bourra de poudre à canon et alluma la mèche. Déflagration, averse de fourmis calcinées. « L’innocente tentatrice » s’évanouit (Assassin, espoir des femmes). Pour sa lycéenne, Cioran confirme la « révolution intérieure » qui s’ensuivit. Mais un autre jardin, un autre épisode allaient le rapprocher de l’impériale Sissi. C’était – toujours à Sibiu – dans le parce, cette fois, d’un asile d’aliénés. Il allait y bavarder avec une jeune femme, la trouvant d’une distinction achevée. Elle lisait des romans français (la Roumanie, que Mircea Eliade disait attirée par les Upanishad, Milarepa, Tagore et Gandhi, la Roumanie en fait idolâtrait Paris). Cioran était fou de la jolie lectrice. Furieux qu’on la gardât internée, il se disputait avec tout le monde. Mais, bien trois jours, elle était mal trois autres. Puis, quand une de ses visites coïncida avec une crise, elle le couvrit d’injures d’une « vulgarité inouïe ».Son attrait pour Elisabeth doit beaucoup à une passion partagée : les asiles d’aliénés. Un jour que François-Joseph demandait à son « angélique Sissi », par lettre (toujours absente) ce qu’elle voulait pour son anniversaire (en 1871, elle avait trente-quatre ans), elle répondit : « Puisque tu me demandes ce qui me ferait plaisir, je souhaite soit un tigre royal, soit un médaillon. Mais ce qui me ferait plaisir par-dessus tout, ce serait une maison de fous, complètement aménagée. » Cioran cite d’elle : « La folie est plus vraie que la vie. » Elle s’attardait à Bedlam ou Brünfeld, ces Charenton. Une chose curieuse : que l’Empire, où se mélangeaient les sangs,, immense « pool génétique » pour le génie de Vienne, n’ait tenu que par la puissance matrimoniale d’une famille où la consanguinité des Habsbourg s’additionnait à celle des Wittelsbach.Trop simple : il y eut Freud, les hystériques de Schnitzler, le Steinhof d’Otto Wagner et son église à la coupole d’or. Un culte de la folie, perles à l’appui : les socialistes chrétiens, au pouvoir, se vantèrent de leur capacité démontrée « par le fait que l’asile d’aliénés au Steinhof est déjà archi-plein ». Combien de milliers, Elias Canetti raconte (Histoire d’une vie) qu’à Vienne, il avait, en écrivant, les pavillons du Steinhof sous les yeux. « Je pensais à leurs pensionnaires et je les mettais en relation avec mes personnages. » Il est vrai que le suicide décimait suffisamment les Viennois, ou pourrait dire (paraphrase) qu’il précédait leur existence. Karl Kraus : « On ne vit pas même une fois. » Pour Sissi, la joie, si elle en apercevait une, n’était qu’un bouche-trou dans l’attente du destin, ce Schicksal qui revient toujours dans sa bouche.L’hérédité familiale d’Elisabeth c’est, dit Cioran, « la tragédie automatique. Elle passait son temps à attendre de mauvaises nouvelles. De là son intérêt pour la tragédie grecque : elle la comprenait de l’intérieur» Ajouter cette phrase de Paul Morand : « Les Habsbourg ne sont pas une famille d’assassins comme les Atrides ; plutôt une famille d’assassinés. » La Dame blanche venait annoncer les morts violentes à la Dame en noir : les fusillés, les brûlées vives, les perdus en mer…Cioran : « Tout homme qui veut avoir un destin doit se faire assassiner. » Ce n’est pas tout (mille excuses), il y avait surtout la tristesse, cette « poésie du péché originel » (Précis de décomposition).

Dans son petit appartement du 6ème arrondissement de Paris, Cioran cherche un disque sur des étagères (« je suis incapable d’organiser quelque chose »), finit par le trouver : musique gipsy, orchestre Sandor Lakatos. Dans sa jeunesse, il écoutait tous les soirs, à 23 h 30, le programme de Radio Budapest. Un refrain l’envoûtait et l’enchantait toujours : « C’est en pleurant que se divertit le Hongrois. » Une phrase de ce rageur résigné nous avait retenu dans le prologue de Sissi : « On peut distinguer en Europe trois formes de tristesses : russe, portugaise et hongroise. Personnellement, c’est cette dernière qui m’attire le plus. » Il corrige aussitôt : « J’aurais dû dire déchirement et non pas tristesse. » Son village natal était (il l’a écrit) proche d’un hameau habité par des Tziganes. Son père, un pope de campagne, puis prêtre orthodoxe de Sibiu, écrivait des sermons par « vol » littéraire aux textes hongrois, langue de confidence entre ses parents qu’i apprit, lui, à l’école élémentaire, une année seulement, assez pour s’inoculer le venin de la nostalgie (« qui vient toujours car elle est l’attente du destin », Elisabeth d’Autriche).Les plages gaies de son disque n’intéressent pas Cioran (bouche-trou) ; elles n’existent que « pour l’équilibre ». Mais quand la musique se lamente et ruisselle, les yeux bleus du Roumain font le ciel. Ce qui lui plaît alors, c’est l’accent non européen : « On ne peut pas imaginer quelque chose de moins français. » Dans les bordels de Sibiu, les Hongroises aiguisaient les mêmes pointes. Malgré l’hostilité entre les deux peuples, les officiers roumains étaient fous des Magyares. Et Cioran rêve sur ce « peuple sauvage, si original, si complexe, qui quitta le paradis pour une plaine désolée. » Il fait lire l’histoire de Csoma de Körös qui alla à pied de Transylvanie en Mongolie, persuadé que les Hongrois étaient issus du peuple d’Attila, d’énigmatiques Yougars qui l’entraînèrent dans l’Himalaya où il devint le seul Européen à savoir le tibétain.Sissi écrivait ses lettres en hongrois, elle n’avait d’intérêt musical que pour les Tziganes, son favoritisme envers les Magyars exacerbait le nationalisme tchèque, avec les conséquences en cascade que l’on sait. Quant à Bismarck, il avait tout fait pour séparer l’Autriche de la Hongrie. Mais Elisabeth écoutait Ida Ferencsy, sa compagne pendant trente-quatre ans (introduite auprès d’elle par la comtesse Almassy) et, à travers elle, Franz Deak, « sage de la nation » hongroise, ou Gyula Andrassy qui la fit reine (et mère, prétendit-on). L’Empire, pense Cioran, aurait pu devenir une grande Suisse mais l’imagination politique manquait au « dindon » et les Hongrois, avec leur peau cérémoniale de tigre sur l’épaule, manquaient de résignation. Il y eut, peut-être, une forme plus archaïque et sauvage de Sissi : la comtesse Erzsébet Bathory (1560 – 1614) qui, comme Elisabeth chassait au galop et éternisait sa beauté par cataplasmes de belladone, de jusquiame et de stramoine. Comme l’Impératrice reposait son visage – entre deux éventails – sous des masques en viande de veau, la comtesse posait des pigeons ouverts sur sa tête. « La bouche sinueuse comme un petit serpent qui passe », cette pâle Hongroise mélancolique avait, d’après Valentine Penrose (La comtesse sanglante, Gallimard), les veines gonflées de brume. Une impatiente qui, dans ses châteaux en forme d’étoiles tombées à terre, faisait couler le sang des filles, peau coupée entre les doigts, seins piqués d’aiguilles. Weiber sind Grenzfälle (« les femmes sont des cas limites », disait Karl Kraus). En tout cas, on les charge d’horreur : la réhabilitation d’Erzsébet est en cours à Budapest. Elisabeth aussi faisait rechercher par ses ambassadeurs les jeunes beautés mais ne collectionnait que leurs photos dans son Schönheitsalbum (on se rappelle la Lola Montez du Nymphenburg de Louis Ier de Bavière, son oncle), exposé naguère au parc de Bagatelle. Inutile de le dire : Cioran ne manqua pas d’aller le voir, étonné de cette preuve de frivolité chez une femme qui avait démasqué le monde. Pourquoi vouloir se comparer ? Car ce qui l’intéresse, enfin, et qu’il aime chez Sissi, c’est « l’égoïsme absolu », avec ses « réserves de pitié ». Son héros (elle le disait à Constantin), était l’égocentrique Achille : « Sa propre tristesse avait beaucoup plus d’importance et de valeur que la vie. » Que l’Empire craque ! Sissi dépensait des sommes folles, exténuant une société fragile. Après tout, une forme civilisée du vampirisme à la transylvanienne. La mouette noire était cousine de Mademoiselle Christina, héroïne d’un roman fantastique de Mircea Eliade, où, dans les forêts de l’Erdély, passent des calèches aux chevaux endormis (vrais nihilistes) et où s’affûtent les pieux à planter dans les cœurs obstinés à la mort vivante. Mais le seul vampire auquel puisse croire Cioran (Eliade, voir les Exercices, s’enthousiasme pour toutes les croyances) est l’esprit (viennois ou autre) : « S’attaque-t-il à une civilisation ? Il la laisse prostrée, défaite, sans souffle » (La tentation d’exister).Tentation de Sissi : le suicide. Au lac de Starnberg (où le fou Louis II s’était noyé) : « L’heure de la tentation a pris fin / Et, lâche comme un chien, je suis rentrée ». Plutôt attendre l’infaillible assassin. Une autre Elisabeth, reine de Roumanie, amie de Sissi, une poétesse aussi sous le nom de Carmen Sylva, ne s’aveuglait pas : « Je ne parviens toujours pas à comprendre ces peuples insensés qui nous supportent encore. »

Le 10 septembre 1898, Luigi Lucheni, voulant tuer « un heureux de ce monde », et n’ayant pu atteindre Henri d’Orléans, guetta à Genève la mince Impératrice. Il s’approcha, jeta un œil sous l’ombrelle pour s’assurer que c’était elle et enfonça dans le cœur de Sissi une lime aiguisée en tiers-point. D’abord, elle ne sentit rien, continua de marcher vers l’embarcadère pour Montreux. « Le sang, explique Brigitte Hamann, ne filtrait que lentement dans le péricarde. » Sissi, alors, posa une question que la vie entière, dans le dernier des livres adressera à notre espèce disparue. A la comtesse hongroise qui l’accompagnait, elle demanda : « Mais que voulait donc cet homme ? » Elle parla, comme d’habitude, en langue magyare (« Mit akart itt ez az ember ? », ou à peu près), cette langue que jalouse Cioran (Histoire et utopie) : « …elle m’enchante et me glace, je succombe à son charme et à son horreur, à tous ces mots de nectar et de cyanure, si adaptés aux exigences d’une agonie. C’est en hongrois qu’on devrait expirer – ou alors renoncer à mourir. »

Alain Garric, Libération, lundi 7 avril 1986.   

mercredi 18 juillet 2007

Biologie d’une passion.

Quand les femmes régnaient, le cuivre fut le métal solaire des déesses. Puis on en fit des casseroles sous l’empire des mâles. Encore une refonte des idées, et voilà une plaque rutilante sur le porche d’un immeuble très parisien : « Editions Odile Jacob ». Une concierge jaillit et demande, question fondamentale, « Que cherchez-vous ? ». Pendant que le malléable matériau de Vénus nourrissait les appétits religieux et mitonnait la potée auvergnate, tout au fond de la vie, les gènes allaient à la rencontre de l’intelligence ; ils la freinaient et la mûrissaient à la fois, tenant « la culture en laisse » comme le dirait en l’an 1975 Edward O. Wilson (il va revenir dans un instant). Drôle d’imaginer le double cheminement des hommes et des chromosomes, l’un en veilleuse, l’autre en code, et la programmation de leur rencontre, ici, rue Saint André des Arts, chez la fille d’un prix Nobel qui élucida La Logique du vivant, devenue éditrice par passion des mots et des choses.


Biologie des passions : c’est un des trois titres qu’Odile Jacob met ce mois en librairie. En bref, les hormones d’Hermione. Tout aussi vite, on pourrait accrocher un bel Œdipe au pull-over d’Odile. Elle grandit dans un environnement masculin : rien que des frères, dont un jumeau. Son père l’appelait « mon garçon » quand il voulait se montrer gentil. De là, un profond besoin de reconnaissance intellectuelle et ce sentiment qu’elle devait en faire beaucoup plus pour rester sur le même plan que Pierre (qui écrirait De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique), Laurent (devenu médecin, comme le père, François) et Henri (un matheux). Fille de pianiste (Lise Bloch), elle s’empara de la musique et de la danse, faillit entrer à l’Opéra et joua même dans un orchestre d’enfants (Loewengüth). On la retrouve à seize ans, lisant la philosophie dans les textes latins ou allemands et se faisant traiter de « spinoziste » après des exposés techniques sur l’Ethique. Ce qui l’intrigue, tout de suite, à l’âge des boums, c’est le lien entre la représentation mentale et la réalité physique. Le langage et la pensée (ce n’est pas pour rien que sa dernière découverte chez Fayard, où elle dirigeait, jusqu’à l’été dernier, « Le temps des sciences », fut Claude Hagège et son Homme de paroles. Elle rencontre Roman Jakobson (il étudiait l’aphasie) : « Venez, lui dit-il, en Amérique avec Chomsky et moi… ». Le professeur Jacob n’a pas voulu. Elle dut attendre d’avoir vingt-deux ans, de passer un DEA, des vacances à Harvard et l’obtention d’une bourse (sur les deux en concours). Au bout d’un an, Odile Jacob est « teaching assistant ». New York la demande.


Mais elle s’aperçoit qu’elle allait passer quinze années dans une chambre du Rockefeller à se demander pourquoi une table est une table. Avec l’intuition qu’on n’était pas encore arrivé au bout. La recherche n’a d’intérêt (Madame la concierge) que si on trouve. Ou bien on élabore un nouveau système philosophique, ou bien on passe à la réalisation. Elle hésite, ici ? Là-bas ? et elle rentre à Paris, ayant gagné des années considérées en France comme perdues. Elle découvre les théoriciens et les expérimentateurs tirant chacun de leur côté. On lui demande si elle est pour Piaget ou Chomsky. Elle avait vu Edward O. Wilson (le revoilà) étudier les sociétés à partir de la génétique et tombe sur le débat, complètement dévié, de la nouvelle droite. Consultante à l’OCDE, elle pense aux livres, devient attachée de direction chez Lattès et, fin 80 entre aux éditions Fayard : trente-cinq livres, dont vingt-cinq dans sa collection (Changeux, Leroi-Gourhan, Allègre, Coppens, etc.)


Si l’on a suivi sa marche intellectuelle, on comprendra qu’Odile Jacob ne voit pas dans l’édition le génial penseur d’un côté et le méprisable marchand de l’autre. C’est plutôt faire connaître et transmettre les choses auxquelles elle croit. Considérer que le public est intelligent, désireux de livres à relire et faire écrire des gens qui n’y avaient pas songé. Elle entend mener une maison d’édition pour sa génération, interdisciplinaire. Et si l’on a suivi du regard Odile Jacob, on comprendra qu’elle n’entend pas privilégier la spécialiste de psychologie cognitive au détriment du savoir être une femme. En un mot, c’est une blonde. Avec de pâles reflets de cuivre.


 


Alain Garric, Magazine littéraire, chronique D'autre part, février 1986.

dimanche 15 juillet 2007

Greene à Antibes

La mer, ardoise magique, froisse des bleus et revient à ses premiers moutons. Devant elle, le visage du vieux romancier, alourdi d’existences rêvées. « Tout encroûté de personnages », disait-il. Le paysage, excessif, s’en va sous un ciel qui joue à l’été vers les « lueurs bizarres et roses » des glaciers alpins entrevues par Maupassant lorsqu’il abritait le Bel Ami, son cotre de onze mètres, dans l’ancien port d’Antibes. Aujourd’hui, le long de nouveaux môles, le luxe de mille yachts blancs a découragé les tempêtes. Et quoi de surabondant chez l’écrivain ? Un détail, noté par son « héritier », l’Américain Paul Théroux : « le je-ne-sais-quoi de métaphysique que la notoriété a imperceptiblement gravé sur son visage ».


Graham Greene ferme la porte-fenêtre de sa terrasse. Trop de bruit. Des camions, chargés de trois ou quatre rochers jaunes, passent en bas de l’immeuble avec un tonnerre de théâtre élisabéthain. Il faut prolonger la digue. Le roi Fahd d’Arabie finance la moitié des travaux : il a décidé de venir ici en bateau. Au bout de sa silhouette à la James Stewart, quatre-vingt années amincies par la râpe de l’aventure, Graham Greene pouffe de rire, soudain petit garçon qui souffrait des dents. Puis son regard d’opaline se casse sous le coup d’une certitude assénée dans son  dernier livre (A la rencontre du général) : «  D’après mon expérience personnelle, il n’existe pas de journaliste totalement digne de confiance ». Tout le reste est laconisme.


Antibes, Antipolis, la « ville d’en face ». En face d’un aéroport, de l’autre côté de la baie des Anges : possibilité de s’envoler pour un autre pays. En face de Nice, le nom grec de la victoire. Les lumières vertes et rouges des avions se posent là-bas, sur la rive victorieuse et Greene les regarde, par-dessus les mats de goélettes, « considérant que tout ce qu’il a fait jusque là est plus ou moins un échec, l’expression déformée de sa vision, une trahison » (Paul Théroux encore). Ce qu’il aurait voulu écrire, Greene l’a dit dans Les chemins de l’évasion : « L’aventure hautement romanesque qui nous séduit dans notre jeunesse par des espérances qu’on reconnaîtra plus tard comme des illusions, et vers laquelle, adulte, on se tourne à nouveau afin d’échapper à la triste réalité ».


Ce livre-là, il l’a maintes fois publié mais n’entend pas le reconnaître. « Je ne suis jamais satisfait d’un roman »Et il déteste tant les critiques (qui « ne se soucient guère plus que les journalistes de vérifier leurs informations »), qu’il reproche aux plus défavorables de ne même pas voir les plus graves défauts de son œuvre. Difficile avec Greene, ancien agent du Secret Service, de découvrir le vrai. Il sait tout, il fut le confident et le conseiller des papes, des présidents et des révolutionnaires, partout il passa à la veille d’événements, semblant les provoquer par ses intuitions, grise éminence du rouge. Mais cet apôtre de la « réalité bénie » entraîne son interlocuteur dans l’obscure caverne du songe.


Au début des années 80, Antibes parut à Graham Greene « une petit île ancrée au large des côtes d’Amérique centrale et mêlée à tous les problèmes de la région ». Un soir de janvier, il allait se coucher, dans ce deux-pièces cuisine, salle de bains en proue sur le port, quand le chargé d’affaires d’Afrique du Sud à Paris lui téléphona (il le raconte dans son livre, A la recherche du général, lequel, après Une sorte de vie et Les chemins de l’évasion, constitue le troisième tome de son autobiographie retenue). On lui demandait son aide pour contacter les ravisseurs de M.Dunne, un ambassadeur enlevé par un groupe de guérilleros. Comme si, d’Antibes, il avait tout pouvoir sur les tropiques. (« Pour ce qu’elle était d’Antibes, c’est moins loin que les Caraïbes » chantait Boby Lapointe).


On le consulte parce qu’il a, au cours de l’hiver 76, reçu un télégramme en provenance du Panama, signé d’un certain señor V. Et que des relations d’amitié se sont nouées entre ce caboteur chenu de l’observation politique et le général Omar Torrijos, chef véritable de l’Etat panaméen. Gabriel Garcia Marquez avait conseillé à l’étrange général du « pauvre, magnifique et étrange Panama », au général qui rêvait d’une social-démocratie étendue à toute l’Amérique centrale, de faire appel à Greene. Il le nomma membre accrédité d’une délégation pour la signature d’un nouveau Traité avec les Etats-Unis. S’ensuivirent cinq années au cours desquelles Greene délaissa son habituel whisky allongé pour le bols de la ligne Amsterdam-Panama, et pour le pisco sour local. Comme en Sierra Leone, Malaisie, Indochine, comme à Cuba, Saint-Domingue ou Haïti, partout où sa curiosité cognait sur le présent et d’où son « inconscient » ramenait des sujets romanesques, le voyage se déroula pour lui en tapis tissé d’images, de péripéties de rêve.


Les personnages rencontrés étaient grandioses. Torrijos, avec ses songes de « muerte », son goût du risque, et qui périt dans un accident d’avion. Accident ? Meurtre ? Et Chuchu, le professeur José de Jésùs Martinez, visage de maya, homme de confiance du général, toujours accompagné d’un chien, « la seul manière d’entretenir la haine » en lui. Greene, dans un roman envisagé, voulait le faire mourir. Trop réel, le personnage lui est resté en travers de la gorge. Grands amis, ils se téléphonent encore. Toujours est-il que l’autre soir, quand le ministre Jack Lang lui remit les insignes de commandeur des arts et lettres, Graham Greene dut revoir la Grand-Croix de l’Ordre de Vasco Nuñez de Balboa reçue des mains d’Espriella. Pensez, Balboa, qui avait contemplé le Pacifique et que « Keats, dans un sonnet fameux, dit-il, avait confondu avec Cortez », Cortez, le héros de son enfance sur la route de l’or. Le monde est la soudure des rêves.


La mer d’Antibes, la méditerranée de La Flèche d’or  de Conrad. Calme plat. Semaine anglaise tout au long de l’hors saison. En décembre, cela a un petit côté « when the Riviera was ours ». Nuit d’Antibes envahie de marins et de marines, « dédaignés, disait Conrad, par le destin et par la mer ». Sometimes on boit du vin d’Alsace dans la rue du Migraignier. Sometimes du rhum et de la bière dans les bistrots proches des jetées. Dans une main, un verre transparent d’alcool ; dans l’autre, un cornet noir de jacquet (de backgammon, sorry). Tout parle anglais. Tout dort dans les yachts blancs immobiles. Le matin, on voit des filles en short vernir du palissandre. Mais les grandes cheminées, les trois-mâts chimériques, ils sont à Monaco, au pied du rocher. Avec le pavillon bleu et blanc de Panama !


Graham Greene n’apprécie guère la diamantine Monaco qu’il abandonne à un autre Frère de la côte, Anthony Burgess. Il a élu Antibes à la fin des années 40, grâce à un ami qui naviguait et acheta, en 66, son petit appartement. Pas de maison : pas d’intendance. Toujours prêt à l’absentéisme (truancy, en anglais), comme à l’école que dirigeait son père, à Berkhamsted. Lui, il s’est installé à Antibes pour « brûler quelques vaisseaux » à une époque où « dans une sorte d’hilarité mélancolique », il écrivait les nouvelles fantasques de Pouvez-vous me prêter votre mari ? Et autres scènes de la vie sexuelle. Déjà il déjeunait chez Félix d’un petit rouget et d’une demi-bouteille de Pouilly. Il y a toujours son couvert. On veut savoir ce qu’il boit aujourd’hui (histoire, pour un critique, de vérifier ses informations) : un petit cogolin, Château des Garcinières, Louis Valentin propriétaire. Plutôt anglophobe, Greene ne se mêle pas à la colonie qui vient se saouler la nuit dans un restaurant en face de chez lui. Maudits soient les Hemingway, Dos Passos ou Scott Fitzgerald qui créèrent la saison d’été. Relire Tendre est la nuit.


Dans son immeuble fleuri, Greene s’est fait deux amis. Le premier, rencontré poubelles à la main, dans le garage (Greene n’y abrite pas de voiture mais une cave), un Français, bizarrement devenu Consul honoraire d’Irlande. Consul honoraire ! Comme le héros du roman de lui qu’il préfère. Le second est un ancien du Secret Service. Alors là, en route pour l’envers des choses. Il paraît que Graham Greene correspond encore avec un colonel du KGB, Kim Philby, son ancien patron du MI-6, quand il s’affairait au Portugal. Et de qui tient-il sa théorie, rapportée dans A la rencontre du général selon laquelle « un jour, le KGB aurait tout le pouvoir » : des pragmatistes tournés vers l’extérieur et ne s’intéressant guère au marxisme ? C’est à cause de l’affaire Philby, d’ailleurs, que, délaissant un temps Le Facteur humain, Greene écrivit Le Consul honoraire. Le monde est une couture de songes, isn’t it ? Philby, d’ailleurs, pour justifier son attitude devant le stalinisme avait mentionné l’Agent secret. « Greene est resté très agent secret », dit son ami Pierre Joanson, le Consul ; il n’est pas bavard ». Surtout avec un journaliste. Il faut savoir qu’un journaliste, comme le Parkinson de La Saison des pluies, c’est quelqu’un qui, ne sachant quel usage faire de la vérité, la déforme à plaisir.


Et comme Greene, ce Monsieur Déloyal (puisqu’on ne saurait vivre sans trahison) a toujours agi en révélateur, c’est tout naturellement que son interlocuteur s’en retourne, convaincu de ses propres bobards. Et s’en va dormir à côté du musée Picasso, rêvant d’un homme au chapeau mou, capitaine d’un vaisseau en pierre de taille. Le romancier détient la clef de l’énigme. Pour une fête du solstice d’été, à Saltsjǿ-Duvnas (Suède), il voulut connaître son avenir. Greene jeta du plomb sur un feu et il se forma un parfait point d’interrogation.


Alain Garric, Libération, 18 décembre 1984.


 


Extraits de l’entretien, qui suivait, avec Graham Greene :


Votre livre a une forme particulière, un récit à l’intérieur duquel se dessine un roman, roman qui n’a jamais abouti.

Graham Greene – J’avais l’intention d’écrire un livre de mémoires sur Omar Torrijos. Et je trouve que c’est un mélange de mémoires, d’autobiographie et d’un récit de voyage. Mais il était impossible de faire autre chose et je sentais l’obligation de parler de lui. Le roman, il n’était pas possible de le continuer car il eût été trop fondé sur des personnes actuelles et un personnage, dans un roman, doit venir de l’intérieur de soi-même.


 


Et cependant vous dites de ce livre qu’il est comme le récit d’un rêve, faisant référence à Conrad et Au cœur des ténèbres. Quelle part faites-vous aux rêves, que vous notez toujours ?


G.G. – Je tiens de temps en temps un journal de mes rêves. Cela a commencé à l’âge de seize ans, quand j’ai été psychanalysé alors que j’étais en révolte contre mon école. J’ai écrit des nouvelles qui sont absolument des rêves.


 


Dans votre dernier livre, vous évoquez vos dons de médium.



G.G. – C’est une blague. En fait j’ai connu quelques petites expériences. Je faisais des rêves où la mer était présente. Quand j’ai eu six ans, la nuit du Titanic, j’ai rêvé d’un naufrage. Une autre fois, à seize ans, au lycée, j’ai fait un autre rêve de naufrage et c’est la nuit où un bateau a sombré en mer d’Irlande. Une fois encore, ici, j’ai eu une subite dépression, très forte, peu avant midi. Aux informations de treize heures, j’ai entendu qu’un avion s’était écrasé prés du Cap d’Antibes.


Il semble que vous ayez une influence néfaste sur les magnétophones.

G.G. – Ils ne marchent pas souvent avec moi. Evtouchenko est venu me voir et n’a pu faire fonctionner le sien. Nous sommes allés ensemble dans une boutique, mais rien à faire. Un ami chirurgien, un voisin, a fini par le réparer. Mais quand Evtouchenko est rentré chez lui, en URSS, rien n’avait été enregistré. Une femme a réalisé une série d’entretiens avec moi et elle s’est trouvée avec appareil continuellement en panne. L’année dernière, pour une interview accordée au Sunday Times, la machine, apparemment, a enregistré le contraire de ce que j’avais dit !

C’est votre scolarité et la lecture de Conrad qui vous ont amené à la composition de héros doubles, de traîtres ?

G.G. – Je pense que cela a commencé avec mon expérience du partage de la loyauté à l’école parce que mon père en était le directeur. Je devais la loyauté à mon père et je la devais à mes camarades. C’était un partage difficile et je pense que j’ai écrit tous mes romans sous l’influence de cette double loyauté. La loyauté ou la déloyauté. Je n’aime pas les hommes privés de doute. Ils font beaucoup de mal dans le monde, les hommes privés de doute. Je suis sûr que Pinochet n’a pas de doute. Alors que j’en trouvais chez Carter. J’ai une grande confiance dans le doute.

Le général vous dit un jour : « Nous avons vous et moi un point commun : l’autodestruction ». Que voulait-il dire ?

G.G. – Je ne sais pas, cela reste un mystère. Parce qu’il a ajouté : « je ne dis pas suicide ». Je vois en lui le caractère autodestructeur. Il aimait prendre des risques continuels, monter en hélicoptère par les pires temps, survoler des mers infestées de requins, pensant toujours à la « muerte ». Mais l’autodestruction, je ne la vois pas en moi-même. Un autre jour, Omar Torrijos m’a dit : » Maintenant je suis votre personnage et vous me manipulez ».


- Êtes-vous un personnage de Graham Greene ?

G.G. – Je ne sais pas, c’est aux autres de dire ça.


- Et le « Greeneland » existe-t-il ?

G.G. – Non, il a été inventé par les critiques. Les pays de mes livres sont bâtis sur l’observation. Ils sont réels, pas inventés.


- Vous pensez que le roman appréhende mieux la réalité que le journalisme.

G.G. –  Je pense souvent que le roman est plus proche du réel car il prend ce que le journalisme n’a pas le temps d’observer et n’a peut-être pas l’imagination de comprendre.


- L’imagination, l’avez-vous découverte dans vos lectures de jeunesse ?

G.G. – J’ai toujours préféré les livres d’aventures aux livres, par exemple, de Virginia Woolf, aux choses dites de l’intérieur. Mais j’essaie maintenant de combiner les deux, l’intérieur et l’aventure.


Vous faisiez un jour un portrait à la Goya des écrivains français.

G.G. – Oui, je voyais une sorte de marque de Caïn. Mauriac avec son cancer de la gorge. Malraux avec ses tics. Daniel-Rops un peu paralysé. Gabriel Marcel, tout petit. Cela m’a un peu étonné, mais je les aimais.


Lisez-vous encore de la littérature française ?

G.G. – Je suis un peu paresseux pour cela.


 


Vous arrive-t-il encore de vous ennuyer ?



G.G. – La vie…c’est trop long.


Êtes-vous parvenu à écrire le livre que vous vouliez écrire ? Ou reste-t-il encore à faire ?

G.G. – Je pense qu’il est trop tard. J’en ai abandonné l’idée. Je n’ai pas écrit le livre que je rêvais d’écrire et, à 80 ans, c’est trop tard. J’espère en faire un autre mais j’hésite à commencer. Il faut trois ans pour terminer un livre et le mur est proche.