Affichage des articles dont le libellé est Science. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Science. Afficher tous les articles

lundi 6 septembre 2010

Les dessous des sous-bois

Des zombis (pour les Jamaïcains), des âmes mortes retombées de la lune (en Sibérie), charognards (saprophytes) ou vampires (parasites), comptant dans leurs rangs plus d'un tueur en série, l'existence globale des champignons s'inscrit dans un précis de décomposition.

foret003.1283778113.jpg

Tout à leur honneur (des truffes en symbiose avec des chênes) ou à leur honte (moisissures, mycoses), les champignons dégradent le vivant mais aussi des matières plastiques, et certains, microscopiques, poussent le vice jusqu'à carburer à l'essence. Sans dents ni griffes, immobiles (sinon pour grandir à toute vitesse), ils font leur prédation et se nourrissent comme des animaux. Bêtes ou plantes ? Ni l'une ni l'autre, disait-on autrefois.  Aujourd'hui, on tranche : ce serait des plantes abêties qui auraient oublié leur chlorophylle pour vivre aux dépens d'autrui. Bergson (L’Évolution créatrice) traite les champignons d'avortons et leurs espèces d'autant d'impasses. « Tout de même, il exagère, affirme Anne-Marie Slezec, chercheuse cytogénéticienne au Muséum d'histoire naturelle, les champignons ont un cycle de vie complet, deux types de reproduction, asexuée et sexuée, ils appartiennent bel et bien au monde végétal même s'ils sont inaptes à la photosynthèse. Un maillon à part mais très ancien : les premiers filaments de mycélium fossile retrouvés à Rhynie (Écosse) et en Gaspésie (Québec) datent de 450 millions d'années. »




kicx2960.1283778174.jpg


Sur un lit d'algues, de mousses et de fougères, on a fait une place aux champignons, parmi les cryptogames (plantes « à noces cachées»). Or il suffit d'ouvrir les yeux pour voir qu'en vérité, ils ne montrent que ça, et pas seulement l'inévitable phallus impudicus qui s'offre à des orgies de mouches pour disséminer sa semence, mais aussi cette vesse-de-loup perlée dont une fumée de spores s'échappe sous nos pas, ou bien encore notre girolle à 200 francs le kilo. En elle, nous touchons la mariée, nous dévorons une union enfin consommée. Quiconque aura la chance de presser un bolet tête-de-nègre contre sa joue pourrait penser qu'il ne s'agit pas là de plante à sang chaud, et si telle russule rouge brûle la langue de son poivre, elle n'aura pas le feu du coquelicot. Pourtant, les passions ne sont pas moindres. La spore qui « quelquefois » germe, étend ses longues cellules de mycélium vierge, puis deux mycéliums de sexes opposés – au choix! car il existe chez eux deux ou quatre sexes distincts – ne feront qu'un sans toutefois permettre la confusion charnelle/de leurs noyaux. Cela se fera dans la souffrance, lorsque  – à la suite d'un choc thermique ou hygrométrique  – le mycélium « somatise» ses primordiums (ébauches de fructification) et, se sentant en péril une seconde fois, fait – enfin ! – un fruit pour se survivre à lui-même (théorie de Roger Heim).


 foret015.1283778151.jpg

Clitocybes améthyste, pieds-bleus, oronges, cortinaires couleur de rocou, armillaires couleur de miel surgissent tout à coup. Leurs pigments enchantés, biologiquement inutiles,  ne seraient que de sentimentales « parures nuptiales », « une simple expression de leur joie de vivre », selon une des formules magiques du grand Georges Becker, car il est possible que pour les champignons aussi ce qui ne leur sert à rien soit l'essentiel ». La couleur à elle seule ne nous servira pas non plus à grand-chose chaque fois que « devant un champignon nous avons (comme toujours) l'idée que ce champignon peut être un autre » (André Dhôtel). Les pigments peuvent pousser leur caprice jusqu'à contaminer les encres d'imprimerie. Le Petit Larousse en couleurs en a fait une fois les frais, collant une pastille « inoffensif » à la peau de l'affreuse amanite phalloïde dont le chapeau est « typiquement vert. C'est-à-dire? Un vert olive caractéristique, lequel ne peut au pis-aller que devenir jaune olive, brun olive ou brun verdâtre, mais aussi brun ou presque blanc. C'est cela qu'on appelle typiquement vert. Seule la volve au pied demeure « une sûre garantie de trépas ».  (A. Dhôtel: Le Vrai Mystère des champignons)   Pas si sûre. L'innocente amanite citrine fut cueillie par Théo le clochard pour le compte de l'assureur (et assassin) Girard (le Landru du champignon). Impropre à tuer les souscripteurs réunis en banquet, elle conduisit ce dernier dans une prison à perpétuité. (Fait divers de la Belle Époque rapporté par tous les guides des sous-bois, notamment celui de Montagard-Picar.)  

Le tue-mouche non plus ne saurait faire du mal à une mouche. Chez les humains, en revanche, il provoque des hallucinations (en noir et blanc, dit-on), sauf si l’on prend soin de peler sa cuticule d'un rouge fulgurant. Tout nu, on pourrait même le croquer tout cru, sans mal, mais n’essayez pas ! Ces hallucinations peuvent aboutir, lors de pratiques collectives ou individuelles, au suicide et au meurtre. Amanita muscaria se nomme communément « fausse » oronge, ce qui n'enlève rien à son authentique grande beauté. Pour manger un plat d'amanites des Césars (ou oronges « vraies »), les Romains commandaient des boletus, « aliment sans doute très agréable, mais accusé par un exemple éclatant, depuis qu'Agrippine, son épouse, s'en est servie pour donner le poison à l'empereur Tibère Claude, donnant du même coup, dans la personne de son Néron, un autre poison au monde et d'abord à elle-même» (Pline l'Ancien). Cette noble amanite affectionne le Midi et dédaigne le Nord, excepté le long des anciennes voies romaines (les spores perpétuant l'invasion), cependant que les meilleures années d'oronges décalquent sur terre la périodicité des taches solaires ! Maïakovski aurait pu dire de la mycologie elle-même et pas seulement des champignons qu'ils sont « l'accommodement idéal de la poésie ».




  article.1283778074.jpg

EVA ALMASSY  


L’Autre Journal n°6 novembre 1990

dimanche 25 avril 2010

Le grand Hubble

 (Le télescope Hubble a vingt ans, comme cet article paru dans le Numéro Un de « L’Autre Journal » – nouvelle formule – en mai 1990. Qu’attendait-on de sa vaste pupille de verre lisse tournée aussi vers les étymologies du monde…?)

hubble-deep-field-northern-detail-rw-caption.1272201113.jpg



Le temps fait l’actualité (une première création mondiale) : Hubble observe les commencements. Toute chose étant ce « ce que l’on peut en concevoir » (Métrodore), la rotondité de la terre (prouvée par la caravelle de Sébastian de Elcano, 6 septembre 1522), le système héliocentrique (établi par le De revolutionibus de Copernic, 24 mai 1543), l’immensité galactique (ouverte par la lunette de Galilée, 12 mars 1610), les limites d’âge et d’extension du cosmos (que doit fixer le télescope spatial de Riccardo Giaconni, mai 1990), ont été conçus ensemble, bien des siècles plus tôt, dans une même époque et un même lieu : l’Univers est né en Italie, entre Calabre et Pouilles, entre des étoiles de palmiers, parmi les nébuleuses de lauriers-roses dévalant dans la mer Ionienne. Voici un télescope temporel, braqué sur la constellation originelle de la pensée (Élée, Abdère, Cyzique, Clazomènes, Milet, Cyrène…) : dans son miroir voilé apparaît la figure de Philolaos, qui était de Crotone, port maritime aux plages rugueuses, dont les guides touristiques retiennent d’abord qu’il était réputé pour la beauté de ses femmes, la force de ses athlètes (Milon) et le génie de ses philosophes (Pythagore) : de quoi bâtir un monde.

capturer.1272207810.JPG

Pour résumer Philolaos, concepteur de la forme ronde et de la position centrale du feu solaire – que l’église fera oublier pendant des siècles, la totalité physique s’était constituée par la paire des limitants et des illimités. De nos jours, Stephen Hawking, titulaire de la chaire de mathématiques à l’Université de Cambridge (Newton l’occupa), « propose » un espace et un temps finis mais sans bord. La graine de cette idée a germé dans un paysage de lumière, beau point de vue dans un voyage au fond de la botte italienne (sous la semelle). Philolaos légua ses principes, au cours de longues soirées (les dernières du présocratisme : Platon était là parfois), à son disciple Archytas, commandant suprême – sept réélections à la tête de la cité de Tarente, de l’autre côté du golfe en passant par Sybaris (occasion de rappeler à ceux pour qui le souci terrestre l’emporte sur l’intérêt céleste – jouisseurs ou écologistes – que la notion de « milieu » biologique fut lancée par Ménestor, astronome et sybarite). On nous présente Archytas en ingénieur de type Quattrocento et en rationaliste. Il fut, à tout le moins, assez bon mécanicien pour inventer la crécelle (« qu’on donne aux petits enfants… cela leur évite de tout casser dans la maison », Aristote) et mettre ainsi à l’abri des petites mains ses prototypes. L’un d’eux laisse rêveur. Selon Favorinus, le plus ancien philosophe gaulois (d’Arles), il fabriqua une colombe de bois qui aurait volé (avec ceci qu’elle avait besoin d’un lanceur pour reprendre son essor, elle serait alors l’ancêtre de la navette Colombia et du projet européen Colombus). D’après Aulu-Gelle et ce qu’il en confiait à sa petite fille, il semble qu’elle ait été propulsée par réaction (air comprimé). Outre cette invention qualifiée d’étonnante mais aussi de « frivole, on lui attribue un livre sur les flûtes et un Art culinaire, attentions temporelles chez un personnage resté célèbre pour avoir su, à partir d’un spectacle qu’il avait sous les yeux - une « théorie » au sens premier est un spectacle - et des principes hérités de son maître, formuler la question universelle.

265885main_image_1147_946-710.1272205379.jpg

La vieille ville de Tarente (Citta Vecchia), se situe sur une île, entre deux promontoires. Elles est flanquée d’une citadelle (où mourut le général Choderlos de Laclos, inventeur du boulet creux et autres machinations dangereuses). De cette hauteur, vers le soleil levant, on domine la Mare piccolo, courbe et fermée. Vers le couchant, le regard se perd dans la Mare Grande sans limites. Ces deux visions (c’est une « proposition » dirait Hawking) se fondirent dans l’esprit d’Archytas, pénétré de Philolaos, en une seule image. Et comme il apercevait, en bas, des pentathloniens à l’entraînement, tel Iccos, vainqueur aux jeux Olympiques (promoteur du massage et de la diététique « il ne toucha ni à une femme ni même à un adolescent pendant toute la durée de sa glorieuse carrière », ajoute Platon), Archytas posa sa question en ces termes : « Qu’arrive-t-il si on projette une lance au-delà des limites de l’Univers ? Rebondit-elle ou disparaît-elle ? » Cette lance énigmatique, et ce qu’elle implique, ricoche tout au long de l’histoire de la cosmologie, aucun astronome n’a pu l’esquiver (elle traverse tout le dernier livre d’Edward Harisson, Le noir de la nuit: pourquoi la nuit est noire?). Comparer les savoirs – et les ignorances – à plus de deux millénaires de distance, est-ce bien légitime ? Les vingt-six orbes sphériques d’Eudoxe de Cnide aux vingt-six dimensions nécessaires à l’actuelle « théorie des cordes » ? Eudoxe, qui vit la Vénus de Cnide dans son état complet, désirait lui aussi une « théorie unifiée ». Dans ces matières, ce qui importe depuis toujours est de « sauver les apparences » (Simplicius). Riccardo Giacconi – à qui son origine italienne vaut le surnom de nouveau Galilée (je suis sûr qu’il aura le prix Nobel en 2002 !) – aura à composer avec un « repérage fini pour une grandeur infinie » (Jean-Marc Levy-Leblond à propos de Hubble), la Mare Picccolo et la Mare Grande.

On peut voir ici la Nébuleuse de la Libellule photographiée par Hubble.

Alain Garric

mercredi 18 juillet 2007

Biologie d’une passion.

Quand les femmes régnaient, le cuivre fut le métal solaire des déesses. Puis on en fit des casseroles sous l’empire des mâles. Encore une refonte des idées, et voilà une plaque rutilante sur le porche d’un immeuble très parisien : « Editions Odile Jacob ». Une concierge jaillit et demande, question fondamentale, « Que cherchez-vous ? ». Pendant que le malléable matériau de Vénus nourrissait les appétits religieux et mitonnait la potée auvergnate, tout au fond de la vie, les gènes allaient à la rencontre de l’intelligence ; ils la freinaient et la mûrissaient à la fois, tenant « la culture en laisse » comme le dirait en l’an 1975 Edward O. Wilson (il va revenir dans un instant). Drôle d’imaginer le double cheminement des hommes et des chromosomes, l’un en veilleuse, l’autre en code, et la programmation de leur rencontre, ici, rue Saint André des Arts, chez la fille d’un prix Nobel qui élucida La Logique du vivant, devenue éditrice par passion des mots et des choses.


Biologie des passions : c’est un des trois titres qu’Odile Jacob met ce mois en librairie. En bref, les hormones d’Hermione. Tout aussi vite, on pourrait accrocher un bel Œdipe au pull-over d’Odile. Elle grandit dans un environnement masculin : rien que des frères, dont un jumeau. Son père l’appelait « mon garçon » quand il voulait se montrer gentil. De là, un profond besoin de reconnaissance intellectuelle et ce sentiment qu’elle devait en faire beaucoup plus pour rester sur le même plan que Pierre (qui écrirait De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique), Laurent (devenu médecin, comme le père, François) et Henri (un matheux). Fille de pianiste (Lise Bloch), elle s’empara de la musique et de la danse, faillit entrer à l’Opéra et joua même dans un orchestre d’enfants (Loewengüth). On la retrouve à seize ans, lisant la philosophie dans les textes latins ou allemands et se faisant traiter de « spinoziste » après des exposés techniques sur l’Ethique. Ce qui l’intrigue, tout de suite, à l’âge des boums, c’est le lien entre la représentation mentale et la réalité physique. Le langage et la pensée (ce n’est pas pour rien que sa dernière découverte chez Fayard, où elle dirigeait, jusqu’à l’été dernier, « Le temps des sciences », fut Claude Hagège et son Homme de paroles. Elle rencontre Roman Jakobson (il étudiait l’aphasie) : « Venez, lui dit-il, en Amérique avec Chomsky et moi… ». Le professeur Jacob n’a pas voulu. Elle dut attendre d’avoir vingt-deux ans, de passer un DEA, des vacances à Harvard et l’obtention d’une bourse (sur les deux en concours). Au bout d’un an, Odile Jacob est « teaching assistant ». New York la demande.


Mais elle s’aperçoit qu’elle allait passer quinze années dans une chambre du Rockefeller à se demander pourquoi une table est une table. Avec l’intuition qu’on n’était pas encore arrivé au bout. La recherche n’a d’intérêt (Madame la concierge) que si on trouve. Ou bien on élabore un nouveau système philosophique, ou bien on passe à la réalisation. Elle hésite, ici ? Là-bas ? et elle rentre à Paris, ayant gagné des années considérées en France comme perdues. Elle découvre les théoriciens et les expérimentateurs tirant chacun de leur côté. On lui demande si elle est pour Piaget ou Chomsky. Elle avait vu Edward O. Wilson (le revoilà) étudier les sociétés à partir de la génétique et tombe sur le débat, complètement dévié, de la nouvelle droite. Consultante à l’OCDE, elle pense aux livres, devient attachée de direction chez Lattès et, fin 80 entre aux éditions Fayard : trente-cinq livres, dont vingt-cinq dans sa collection (Changeux, Leroi-Gourhan, Allègre, Coppens, etc.)


Si l’on a suivi sa marche intellectuelle, on comprendra qu’Odile Jacob ne voit pas dans l’édition le génial penseur d’un côté et le méprisable marchand de l’autre. C’est plutôt faire connaître et transmettre les choses auxquelles elle croit. Considérer que le public est intelligent, désireux de livres à relire et faire écrire des gens qui n’y avaient pas songé. Elle entend mener une maison d’édition pour sa génération, interdisciplinaire. Et si l’on a suivi du regard Odile Jacob, on comprendra qu’elle n’entend pas privilégier la spécialiste de psychologie cognitive au détriment du savoir être une femme. En un mot, c’est une blonde. Avec de pâles reflets de cuivre.


 


Alain Garric, Magazine littéraire, chronique D'autre part, février 1986.