C’est l’histoire d’une vallée close et d’un musée fermé, pleine d’aller et retour. Au bout du meilleur chemin, dans une houle de lavande, le passant serre la main à une feuille de platane et frappe à la porte de verre d’une petite maison. Sur la table du jardin, un festin de graines est servi aux oiseaux. De sa pièce de travail, René Char les voit sautiller parmi les pépins de soleil. Quelques armoires de livres, des écrits empilés, des projets de lecture, les deux derniers Foucault. Sur le manteau de la cheminée, une Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour, afin d’ « entrer dans le cercle de la bougie », de se tenir au plus près de la flamme. S’il parle longuement, cordial et généreux, René Char n’accorde pas d’entretien. Il ne s’adresse qu’à un. Ses mots sont tout bénéfice. Une voix aux sonorités pesées bon poids, avec ses cadeaux de métaphores. Le regard la soutient d’un fil solide, tendu par le froncement des sourcils. Dans les bras, des réserves de force. Le tout semble taillé aussi bien pour l’amitié que pour la colère. Davantage que des sentiments : des demeures. Résidences de fonction du poète. S’armer d’impatience est son droit. Et Char vient d’en user.
« Vous avez des ennuis, mon Capitaine ? », lui ont demandé ses anciens soldats du maquis, apprenant ses démêlées avec la municipalité de l’Isle-sur-la-Sorgue. Sans doute a-t-il estimé pouvoir défendre seul sa position. Le calcul qui lui donne 77 ans semble, à le voir, le résultat d’une erreur. Les aurait-il, d’ailleurs, que ce petit-fils de Magne Char, dit Charlemagne, répondrait encore par « une salve d’avenir ». Et les responsables de la mairie de l’ignorent pas. Sans avoir pleinement conscience qu’une sorte d’Héraclite vit sur le territoire de leur commune, ils se doutent qu’ils ont maille à partir avec le génie. Ce qui n’arrange rien. « Vous avez rencontré Monsieur Char ? » demandent-ils, et la partie leur paraît mal engagée. Blang ! A la fin des entrevues claquent des portes. Le mistral peut-être. Au centre de l’Isle, un clocher de fer forgé martèle des heures brûlées au-dessus d’un marché d’aromates. Embrassée par la Sorgue, serpent vert aux anneaux luisants qui tourne des roues à aubes dégoulinantes de mousse et de lumière, la ville reçut, grâce à René Char, la visite d’Eluard, de Breton, de Jean et Valentine Hugo, de Tristan Tzara ou Man Ray. Le hasard voulut que la région fut celle, aussi, de José Corti, éditeur des surréalistes, dont les ancêtres cultivaient la garance. Pays de cocagne, de castors et de loutres, de hérons et de truites, où l’on pouvait même vivre de la pêche.
« Bonjour », grommelle M. Bouffier, adjoint au maire. Trop rude à son goût, il se reprend. « Bonjour ! », lance-t-il. Costaud, plutôt sympathique, méfiant d’évidence, habile et courtois, amoureux de sa ville dont il parle avec passion, il lève bientôt des souvenirs qui l’emportent dans son enfance, quand descendaient au bourg les Espagnols de la « montagne », les femmes toutes en noir avec des cruches sur la tête. Il trouve même une histoire sur Char et ses compagnons de guerre, venus passer une nuit dans un village chez une de ses parentes. Alerte. Tout le monde saute par la fenêtre. La maison explose. Bon dieu ! et la vieille grand-mère clouée dans son lit. On se précipite. Une poutre est tombée sur le lit. Non, les montants l’ont retenue. Grand-mère fut indemne. Elle se remit même à gambader toute une année. « Mais cela nous éloigne du musée Char », remarque l’adjoint, assis au bureau du « patron », Xavier Battini, absent. Souvent absent, le maire, dans cette affaire. Cette fois, il serait en Corse. Ce que laisse entendre son bureau Empire, garni d’aigles de bronze : il en est aussi de minuscules au bout de ses crayons, crayons qui ne signèrent jamais la convention qui eût lié la ville à l’association mise en place par le « poète local », comme on dit à l’Isle.
Raconter l’affaire par le menu nous mènerait au moins à la Noël, au milieu des santons. Elle est mince et noueuse. Et avec ça pimpante de ruses, semée de lettres qui n’arrivent jamais, parfois surfilée de blanc, parfois sourde et ombreuse. Elle commence en 1977, quand la municipalité – c’est, en gros, la même, de droite, depuis près de vingt ans – décide d’acquérir la « maison Gaillane » alors mise en vente pour 540.000 F. Une bouchée de pain, cet ancien hôtel particulier des Donadei de Campredon de la fin du 18ème siècle. Cloisonné à des fins locatives, il s’était dégradé dans l’enchaînement des petits loyers et du manque d’entretien. Le conseil décide sa réhabilitation, étape dans une politique de reconquête du centre ville. On songe à un musée. On pense au « poète local ». On demande l’aide de l’Etat pour la restauration. En avril 81, le maire s’engage à mettre les locaux à disposition de René Char, lequel souhaite un espace où mettre en relation la littérature et les arts plastiques par les ressources de ses collections, de ses livres, de sa correspondance.
Aujourd’hui, Dominique Jaquet, chargé de mission en janvier 83 avec fonction de directeur (un universitaire de trente ans qui prépare un doctorat sur Char), estime qu’on a utilisé le nom du poète pour l’octroi de subventions qui, autrement, n’auraient pas été obtenues et que « la municipalité se sert d’artifices d’avocats pour séparer dans le langage l’Hôtel de Campredon et le Musée-Bibliothèque ». M. Soler, directeur régional de l’action culturelle, à Aix-en-Provence, reste persuadé, lui, de la bonne foi de Xavier Battini. « Il a toujours voulu un centre consacré à Char. » Si bien que des récits divers accompagnent l’évolution des événements. On pécha, en tout cas, par précipitation. Le musée fut ouvert, inauguré par Jack Lang le 3 septembre 82, avant la constitution de l’association, le 7 mai 83. Dès lors, les termes de la convention, établis ce jour-là, connurent bien des avatars.
Une version « améliorée » aurait été présentée par Xavier Battini à son conseil, lequel autorisa à la signer, le 4 juillet de la même année, sans que la question eût été inscrite à l’ordre du jour. La ville se désengageait en ce qui concernait les postes de directeur et de conservateur. Elle n’accorderait qu’une participation à leur rémunération et ne verserait de subventions qu’en fonction de ses ressources. Le maire, et ce fut la seule fois où il s’y montra, donna acte devant l’association, laquelle refusa le pacte et demanda à Xavier Battini de bien vouloir retourner devant son conseil avec le projet initial. S’ensuivit le silence. Sans convention, l’association eût été responsable de la gestion. Après plusieurs lettres de mise en demeure, elle vota la dissolution.
Huit voix pour (les membres), deux contre (les représentants de la ville). C’était le 19 avril dernier. Char annonça la retraite de ses dépôts qu’il déménagea le soir même, et non « de bon matin », comme ce fut écrit. « De bon matin », ce furent les employés municipaux (ils auraient été reconnus par l’épicière d’en face) qui descellèrent la plaque du musée-bibliothèque. Voilà. Tout n’est pas dit. Le ministère de la Culture demande des comptes. Le maire répond. Des histoires de fuite d’eau. Et coule la Sorgue.
Les roues à aube qui ne tournent plus que pour le plaisir, actionnaient des moulins à soie, à huile, à concasser le plâtre : Charlemagne était plâtrier. Et René Char fut un temps, en 36, administrateur de la Société Anonyme des plâtriers de Vaucluse. Vallis clausa : le val clos. Fermée depuis longtemps, celle-là. Par une muraille rocheuse au pied de laquelle jaillit, résurgence formidable et médiocrement élucidée, la transparence nue de la Sorgue. Elle vaut, à propos de Char, explication de texte : « Je m’associe à son bouillonnement. » Mme Ranza et son mari, qui fut soldat du Capitaine, y tiennent hôtel et restaurant. Ce sont des amis de Char, bien sûr (il parle d’eux et de leurs chambres sur la rivière). Ce sont aussi des amis de Battini. Pas question de choisir entre les deux. A Aix, le responsable de la DRAC, ramène d’ailleurs toute l’affaire à un malentendu entre deux personnages. Le poète et le maire. Le poète dont le père, Emile, fut maire de l’Isle. Le maire qui, selon certains, lit du Virgile. L’attitude des deux aurait été la suivante. Char : « Je dirai ce que je donne lorsque je saurai quel effort financier sera consenti par la ville ». Battini : « je ne serai pas fixé tant que je ne saurai pas ce que sera la contrepartie accordée par René Char. »
Le clash se produisit à propos du budget de fonctionnement. La ville, 1200 habitants, 95 millions de budget global, proposait, a-t-on dit, 1 million de francs. Le chiffre de 800.000 semblerait plus juste. Il n’augmentera, aux dires de Dominique Jaquet, qu’après la dissolution. L’association, a-t-on écrit, demanda 2 millions. Inexact. C’était une estimation prévisionnelle pour 85. Des subventions demandées par la municipalité n’auraient pas été accordées par les conseils général et régional. Pas vraiment : dossiers en cours. Telle somme aurait été perçue par la ville pour l’aménagement des locaux. Pas tout à fait. Elle n’a pas reçu tout ce qui lui avait été promis, faute de devis. M. Soler, arbitre : « Un climat s’est instauré qui a été désagréable à Char pendant longtemps. Il a soupçonné le maire de vouloir saboter son projet. Suspicions d’un côté, réticences de l’autre. D’autre part, ce fut une erreur de ne pas inclure dans l’association des gens du pays ». Il faut savoir, également, que le candidat socialiste, lors des dernières campagnes pour les municipales, s’opposait, dans son programme initial, au projet du musée-bibliothèque. Il faut savoir, encore, qu’un adjoint, M. Pont, qui n’est pas, contrairement à ce qu’écrivit un quotidien national, responsable des affaires culturelles, a donné au Méridional une lettre ouverte qui eût gagné à rester fermée, elle aussi. Elle parle d’« esprits idolâtres et superficiels qui entourent René Char ».
A l’Isle-sur-la-Sorgue, on juge bien hermétiques les œuvres du poète. Elles sont néanmoins vendues par les libraires, sur la même étagère que les Canzoniere de Pétrarque. Tous deux fréquentèrent, à sept siècles de distance, le « rocher préféré » du soleil à la Fontaine de Vaucluse. Cinq filles y sont assises, perdues dans la contemplation des « Chiare, fresche, et dolci acque » où Laure baigna (reposa, disent encore les traductions pudibondes) « son beau corps ». Dans un numéro des Cahiers du Sud, Georges Mounin associait, dans un attrait pour la démarche féminine, Pétrarque fasciné par « les pieds blancs qui s’avancent dans l’herbe » et Char suivant des yeux « Florence qui retournait un moulin de Calavon ». A Vaucluse, les filles d’aujourd’hui, font la saison dans les restaurants. La serveuse du Château est tombée avec des assiettes : elle est à l’hôpital. Gisèle a « une » handicap aussi, elle s’est ouvert la main avec la machine à jambon. Le long des eaux mentholées qui, la nuit, tressent des phosphorescences, se promène Sabine. « Etre / Le premier venu », écrivait Char dont les mots ramènent à la mémoire tous les toasts portés « à la santé du serpent ». Dans une phrase inretrouvable sous les platanes de Vaucluse (il faudrait au moins une demi-douzaine de Sabine pour en faire le tour), il condamnait ceux qui passent à côté du feu « avec des mains de pêcheurs d’éponges ».
L’Isle n’a pas su garder ses Braque, Giacometti, Veira da Silva, Zao-Wou-Ki, Arpad Szenes, Wilfredo Lam, ni sa correspendance avec Heidegger. Il est vrai qu’une exposition Miro a été montée à la hâte dans l’Hôtel de Campredon. Ce lieu, à un jet de pierres d’Avignon, tente bien des gens. La présence de Miro, qui grava des eaux-fortes pour son Manteau sans maître, des pointes sèches pour son Flux de l’aimant, n’est pas faite pour éteindre l’irritation de René Char. Quand il en aura fini avec des urgences plus essentielles (deux années de travail pour son édition dans la Pléiade l’ont retardé), il se chargera lui-même de raconter l’histoire aujourd’hui close de son musée.
« Rivière au cœur jamais détruit dans ce monde fou de prison, garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon. »
Alain Garric, Libération, vendredi 10 août 1984
[...] « Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre, exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. » Il y a vingt ans, René Char rejoignait les « Grands Astreignants » (d’Héraclite et Eschyle à Rimbaud et Van Gogh) et ralliait les proches présences que Vincent ressentait dans les paysages de Provence. Ce sont ici des nouvelles de lui. [...]
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