vendredi 27 mars 2009

Place Mireille Sorgue

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Une place au nom de Mireille Sorgue a été ouverte. A partir de ses écrits publiés à ce jour - L'Amant, Lettres à l'amant - et de ses intérêts poétiques (Louise Labé, l'érotisme des troubadours, les Lettres à Lou d'Apollinaire, Aragon...) elle se veut un forum du sentiment et du discours amoureux.

Un autre blog a été créé en avril 2012 : Mireille Sorgue, autre regards (http://mireille-sorgue.blogspot.fr/ ).

Vendredi 11 mai 2012 le blog Place Mireille Sorgue a été envahi et effacé par malveillance. La place est en reconstruction. La raison de cette attaque fera l'objet d'un post dès qu'elle sera connue.

Parmi les premières contributions, un post sur la fin'amors:

Tous les écrits de Mireille Sorgue font entendre les échos de son attirance pour la parole des troubadours occitans (les hommes mais aussi les trobairitz féminines) et son affinité avec l’absolue singularité de cette lyrique courtoise. Quand elle se dit heureuse à douleur, quand elle parle de peine doucement dure, et encore de ce bonheur de vivre si poignant qu’il m’est douleur, on écoute Peire Rogier (le mal que j’ai de la peine à supporter me rend doublement heureux), Rigaut de Barbezieux (la joie m’est souffrance et le plaisir douleur) ou les battements du cœur désordonné d’Azalaïs de Porcairagues. Elle n’a pas pris leurs mots, les leurs et le siens se rencontrèrent. Leur asservissement à l’amour (ou je ne sais quelle autre disposition) la conduisit à suivre les cours de René Nelli à la faculté des lettres de Toulouse. Il avait publié cette année-là L’Erotique des troubadours (Privat, 1963). Qu’était la fin’amors, en quoi pouvait-elle captiver Mireille, et comment cet amour, inventé il y a près de mille ans, reste-t-il accroché, de génération en génération, dans les poitrines ?


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vendredi 13 mars 2009

Shakespeare & co.

Avec quelle concordance, quelle ingénuité, quelle indolence, quelle inertie, ou alors avec quelle candeur, quelle confiance, quelle félicité et quelle espérance la presse mondiale a repris une information d’agence qui n’était d’ailleurs pas une erreur : peut-on se tromper au point de ne pas craindre de tromper les autres ? C’est une nouvelle action d’éclat dans la guerre éternelle que se livrent les Oxfordiens et les Stratfordiens, sortes de nouveaux grosboutistes et petitboutistes dont l’œuf à la coque serait la tête de Shakespeare.

Les premiers refusent que le nid du génie shakespearien ait été le front du rejeton d’un gantier et marchand de laine de Stratford-upon-Avon. Les seconds n’ont de cesse de prouver que l’auteur des sublimes pièces et sonnets était natif de cette petite ville du Warwickshire et appartenait à la maisonnée rurale et poulardière de John Shakespeare. En d’autres temps, Euripide avait bien été le fils d’un marchand des quatre-saisons, ce qui n’avait embarrassé personne. Les Stratfordiens ont néanmoins senti la nécessité de donner à leur campagnard un air de cour royale qui ferait taire le mépris d’Oxford. Shakespeare, on le sait, n’a toujours pas de visage : pourquoi ne pas lui en donner un, jeune, beau, fin, noble, qui emporterait enfin l’adhésion de tous et mettrait à genoux l’adversité ?


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Ainsi, le monde entier l’a vu, le professeur Stanley Wells, doyen des études bardiques et président du Shakespeare Birthplace Trust, a dévoilé le portrait d’un homme en pleine floraison, au visage rose, aux épais cheveux bruns, vêtu d’un pourpoint brodé d’or et il ne reste plus qu’à jeter dans la corbeille avec soulagement  les figures du Folio et de l’église de Stratford si contraires à ce qu’on attend du visage de l’auteur le plus spirituel, le plus humain, le plus universel et le plus anglais de l’histoire du langage. Le portrait se trouvait dans la collection d’Alec Cobbe, un restaurateur de tableaux, déjà découvreur de la si troublante représentation de l’ami et protecteur de William, Henry Wriothesley, troisième comte de Southampton, avec qui sa famille avait été liée.

Mr. Cobbe, lors de l’exposition de 2006 de la National Gallery « The Searching of Shakespeare » avait remarqué de fortes ressemblances entre le « Janssen portrait » conservé par le plus grand centre de documentation spécialisé au monde, la Folger Shakespeare Library de Washington (juste en face du Capitole) et ce qu’il tenait pour une des dernières images de Sir Walter Raleigh, le chercheur de l’Eldorado décapité à Whitehall. Il ne restait plus qu’à faire appel aux expertises. Le bois du panneau supportant le visage du modèle à identifier provenait de chênes abattus dans les dernières années du seizième siècle. L’œuvre était daté de 1610, soit du vivant de Shakespeare (peu importe qu’il eût à cette date quarante-six ans, le front dégarni, le visage tanné). Elle était peut-être l’original du Janssen, le graal était trouvé.


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Un portrait, pour la seule raison qu’il était conservé dans un musée shakespearien, parmi une quarantaine, pouvait donc en authentifier un autre. Hélas, celui-ci porte une inscription latine qui sembla anodine ou même accréditer le haut statut social du personnage : Principium amicitias, vite rendu par « les amitiés des grands » ou « favoris des princes ». Mais elle est, par habile élision, tirée d’un vers d’Horace (l’Ode 1 du deuxième livre) où l’expression se fait plus terrible : gravisque principium amicitias, « funestes amitiés des chefs ». L’ensemble évoque « les causes de la guerre, les désordres, le jeu de la Fortune, les funestes amitiés des chefs, les armes trempées de flots de sang… » et le destin d’Asinius Pollion qui avait déplu à César (en anglais : « the destructive frienships of rulers »). Ce gentleman bien habillé, au col italien très onéreux, avait déplu à des puissants.


Pourquoi traîner (et quel connaisseur de Shakespeare pouvait l’ignorer ?), le portrait dévoilé est celui de Sir Thomas Overbury (1581-1613), poète et essayiste, empoisonné à trente-deux ans dans la Tour de Londres où l’avait conduit la défaveur et l’amitié perdue des grands. Il avait déjà été du mauvais côté lors de la rébellion d’Essex de 1601 qui le fit compagnon d’Henry Wriothesley, n’est-ce pas ? Le portrait fut peint à son retour d’un voyage à Paris dont tous les touristes savent que son air donne bonne mine. Sa réputation de fierté et d’insolence que le peintre a tenté d’atténuer devient dans les propos des stratfordiens « la retenue, la douce expression qui semble suggérer la modestie » que l’on attend du grand homme local.

Son assassinat fit entrer Overbury dans la légende. Ses œuvres, publiées en 1616, furent précédées d’élégies, d’épigrammes (par Ben Jonson entre autres) qui ne laissent aucun doute sur son revers de fortune (« no enemy his ruin, but his friend »). Son portrait donna lieu à des copies, on en ignore le nombre. Une, identique au Janssen, a été vue à la vente de la collection Ellenborough en 1947. Et il faut reconnaître à l’historien David Piper, d’avoir, en 1962, avancé le nom du pauvre Sir Thomas Overbury. Un fin poète, qui eut le tort de ne pas naître au-dessus d’une échoppe de Stratford-upon-Avon et de ne pas s’être appelé William Shakespeare. On lui doit pourtant une tragédie dont il n’est que le héros. Il n’empêche, il va connaître au printemps les honneurs d’une exposition au Musée de la ville et les flatteries de ses visiteurs très attendus.

Alain Garric

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Un article du TLS daté du 18 mars, signé par Katherine Duncan-Jones, biographe et co-éditrice des Poèmes, accrédite la thèse d'un portrait d'Overbury: lire ici

Un article du New York Times du 20 mars avance, lui, que c'est bien là le portrait de Shakespeare pour la raison incomparable qu'"il aurait aimé se voir ainsi: distant, sexy, mystérieux"! Lire ici

mardi 27 janvier 2009

L’horreur de ces amours

[Musique : l’allegro molto de la sonate op.75 de Saint-Saëns qui contient la « petite phrase » de Vinteuil. Olivier Charlier, violon et Jean Hubeau, piano]

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Et l’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées… (La Prisonnière : nouvelle instruction du procès en duplicité d’Albertine). Une expression reprise dans une étude, Proust, les horreurs de l’amour (1), un mot apparu très tôt, dans la version primitive de la scène inaugurale : Le moment d’aller se coucher était tous les jours pour Jean un moment véritablement tragique, et dont l’horreur vague était d’autant plus cruelle (c’est au début de Jean Santeuil qui précède de quinze années les premières pages de la Recherche). Puis, comme la mère de Jean ne vient pas lui dire bonsoir, le mot était aussitôt suivi de son adjectif : l’horrible souffrance indéfinissable qui peu à peu devenait grande comme la solitude, comme le silence et comme la nuit. De quelle anxiété, dans le cœur narré de Marcel et sous la plume narratrice de Proust, nait l’horreur des intermittences d’un sentiment qui n’a jamais longtemps (en littérature) ou pleinement rassuré le bonheur ? Hélisenne de Crenne avait inauguré le roman à la première personne - elle l’écrivit dans sa chambre - et lui avait donné pour titre Les angoisses douloureuses qui procèdent d’amour (1538).

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La Recherche du temps perdu serait le roman de la déception. Non pas la déception de pas voir venir celle dont a souhaité la présence, mais la déception de se trouver soudain devant celle dont on avait espéré qu’elle arrive. Le terrible inconvénient de l’amour est qu’il place notre vie intérieure sous la dépendance d’une personne. Et cela sans recours pour celui qui nous décrit ce tourment en des milliers de pages puisqu’une lettre promise affaiblit et éteint l’amour et que seul le courrier qui ne l’apporte pas le ranime. Puisque la présence que désirait l’amour le fait aussitôt dépérir. Puisque les manifestations de tendresse d’Albertine rendent son bonheur insignifiant tandis que le soupçon jaloux lui en redonne le besoin. Puisque nous étions résigné à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre tristesse, que notre amour c’est peut-être notre tristesse, et que l’objet n’en est que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure. Ce n’est plus l’amour, si rudimentaire, qui poursuit ce qui le fuit et fuit ce qui le poursuit. C’est jouir et souffrir de soi plus que de son amante (d’ailleurs très peu désirée dans ce système où une passion platonique sert de ligne d’écriture à une liaison parallèle avec des jeunes gens, ainsi Louisa de Mornand et Louis d’Albufera).

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On est rendu moins amoureux par un être que par un abandon. Un être ? Disséminé dans l’espace et le temps [il] n’est plus pour nous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière… Une femme qui ne prend corps que si la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. N’ont d’importance que les liens affectifs et aucune de celles qui nous y attachent, dissociées de notre émotion elles sont seulement elles-mêmes c'est-à-dire presque rien. Heureusement une anxiété survient qui rattrape l’être détaché de nous, seul, c'est-à-dire nul. Quand Albertine, le plus observé de ces « êtres de fuite » qu’une bicyclette suffit à emporter, qui s’envolent dans un regard, s’immobilise, docile, vivre sans elle ne paraît pas plus insupportable que de vivre avec elle. Si elle reste disponible pendant quinze jours, elle ne sera plus aimée. Si elle ne donne pas de grande joie, du moins elle en prive les autres. Et tant que son évasion paraîtra impossible son départ restera désirable. Mais qu’une incertitude vienne s’interposer, que les souvenirs inconnus des joies et des désirs passés de ce corps chéri troublent sa contemplation, la jalousie en souhaite jusqu’à la destruction, comme à la dernière page du Temps retrouvé.

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Mais d’ici là, le but, qui semblait être la possession (la possession totale, l’autre monde du baiser refusé par la mère ou par Albertine) est devenu la connaissance de l’inépuisable et insatisfaisante réalité, la réalité retrouvée dans le brusque rappel d’un coup de vent, d’une odeur de feu, d’un ciel bas ensoleillé. Soudain, l’attente (cette présence à soi comme manque, dit Nicolas Grimaldi, ou cette conscience en manque de réalité) se déploie et se dissout dans le Temps. Il me faudrait, avant d’atteindre à l’indifférence initiale, traverser en sens inverse tous les sentiments par lesquels j’avais passé avant d’en arriver à mon grand amour, remonter à Mlle de Saint-Loup, à la dame en rose qui était sa grand-mère, et n’était-ce pas le grand-père de Mlle de Saint-Loup, Swann, qui m’avait le premier parlé de la musique de Vinteuil, de même que Gilberte m’avait la première parlé d’Albertine ?  Et ce qu’écrit Proust, tous ces propos cités, c’est l’écriture qui l’impose, toujours refondue et ranimée (telle la souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pour reprendre d’une façon différente) et qui revient sur elle-même jusqu’à la contradiction pour franchir le mince liseré qui l’avait empêché de toucher le vrai de ce qu’était la vie. Alors, les amours, nées de l'anxiété, ne sont plus dévorées par cet autre monstre, l'oubli. A Gilberte, à Albertine, aux fillettes de Méséglise et de Venise, à la laitière aperçue au pied d'une colline, il peut rendre leur liberté dans sa mémoire. Et toutes les jeunes filles dont il avait voulu se faire remarquer, qu’il avait forcées à se souvenir de lui, quand bien même il avait dû les insulter (comme je vous trouve laide, comme vous me répugnez), ou les faire réveiller dans leur sommeil, reprenaient leurs places apaisantes sur le fil des jours si lointainement attaché au tintement de la sonnette de Combray et au sifflement des trains dans l’obscurité de la nuit.

Alain Garric

(1) Nicolas Grimaldi, Proust, les horreurs de l’amour (puf). 

mercredi 14 janvier 2009

Dark Lady

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Qui était-elle ? Quelle était la beauté méprisée par les yeux de cette maîtresse noire comme l’enfer et la nuit ? La société de linguistique de Paris avait inscrit dans ses statuts (1866) qu’elle n’admettrait aucune communication concernant l’origine du langage, question réputée insoluble. Eviter ce que l’on ignore vient de devenir un pilier de la science biographique chez les spécialistes de Shakespeare. Tel est le choix du professeur Jonathan Bate (Université de Warwick, à côté de Stratford-upon-Avon) dans son Soul of the age, une biographie voulue intellectuelle dont le titre vient de l’adresse de Ben Jonson dans les pages préliminaires du Premier Folio. Non seulement est abandonné le « déroulé assommant » de l’ordre chronologique pour l’étude d’une vie qui s’entête à ne rien livrer de son cours, mais les pistes les plus battues (la sexualité, les années perdues) sont renommées impasses et délaissées. Et a été fermé pour raison de travaux sans espoir ce sombre cul-de-sac où gît une des plus grandes énigmes de la littérature : l’identité de la Dark Lady des Sonnets. Et si le nom de ce mystère était, hélas, connu de tous ?  

En quoi est-elle noire cette Dark Lady, la plus difficile à connaître des trois figures des sonnets ? Elle apparaît, après tous les poèmes écrits pour le Fair Youth, le jeune homme lumineux au visage de femme, au sonnet 127, les yeux et les sourcils d’un noir de jais, ce noir héritier de la perfection qui jadis était blonde. Puis le 130 lui donne la peau brune (celle de son sein) et des fils noirs pour cheveux. Le 131 vante la noirceur de son visage mais qui est la plus claire beauté : la maîtresse n’est noire que dans ses actions. Au 132, ses yeux sont en deuil, le deuil lui sied, elle a des joues « grises » d’Orientale. Au 144, à l’ange clair s’oppose la femme à la couleur maligne. Ce sonnet a donné à penser qu’elle était une femme noire. On crut en trouver la preuve dans Peines d’amour perdues où Biron vante au roi le teint de Rosaline (l’ébène lui ressemble ? Quel bois divin !). Or il suffisait à Béatrice, la nièce orpheline du gouverneur de Messine, d’être restée au soleil pour se mettre en dehors du monde (Parce que je suis hâlée – sunburnt – je dois rester dans mon coin et crier « Hého, un mari !). Au 150, la noirceur est toute devenue morale. Le pire en elle vaut davantage que ce qui est le meilleur. Le mal lui va si bien. Et la lumière n’embellira plus le jour.

Dans le défilé toujours recommencé des prétendantes, voici, pour commencer, une nouvelle venue, Maria Nuñez, l’extraordinairement belle, capturée en 1593 par des marins anglais à bord d’un navire qui transportait des « nouveaux chrétiens » (des juifs marranes) quittant le  Portugal pour la Hollande. Le duc commandant la flotte voulut l’épouser sans plus attendre. La reine Elizabeth se la fit présenter, frappée par une grâce infinie et une beauté dorée qui étonnait les yeux les plus comblés. Elle l’introduisit dans la haute société londonienne. Maria finit par obtenir de poursuivre son voyage vers la Hollande et sombra corps et biens dans un mariage avec un de ses cousins.

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Voici Mary Fitton, jeune demoiselle d’honneur de la cour, écrivait Tomaso di Lampedusa, dont il existe au South Kensignton [Victoria and Albert museum], un portrait qui justifie la passion de Will et du Lord (ou du jeune acteur). Il est dû à Nicolas Hilliard, le portraitiste de Henry Wriothesley, le Rosely des premiers sonnets. Un artiste qui a également représenté Emilia Bassano Lanier. Cette fille illégitime d’un musicien arrivé de Venise fut la maîtresse adolescente du baron Hunsdon of Hunsdon (lord Chamberlain), patron de la compagnie d’acteurs de Shakespeare, puis celle de William Herbert, le comte de Pembroke (donné pour le W.H. dédicataire des sonnets). Elle remplaça récemment Mary Fitton, qui avait les faveurs de G.B. Shaw, dans le rôle de Dark Lady, ce d’autant plus ( !) qu’un astrologue  lui avait prêté une relation nocturne avec un démon incube. Une dernière miniature de Hilliard datée de 1593, passe pour éterniser une lady inconnue et une postulante âgée de 26 ans, appelée « mistress Holland », dont on a fait, sans bonne raison, Angela Bassano, la sœur aînée d’Emilia. 

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Voici Elizabeth Vernon, une autre des Queen’s ladies, qui, enceinte, épousa en secret Wriothesley, ce qui lui valut la colère de la reine (la reine même à qui ces sonnets étaient destinés selon les curiosités rassemblées par George Chalmers). Elizabeth Vernon a bénéficié de l’attention de Hildegard Hammerschmidt-Hummel de l’université de Mayence. Toute une documentation publiée par H.H.H. veut apporter la preuve que le portrait de l’inconnue lady in Persian Costume, de Gheeraerts le Jeune, était celui d’Elizaberth Vernon, enceinte des œuvres de Shakespeare. La fille qui naquit, Penelope, fut l’ancêtre de Lady Diana, si bien que son fils, futur roi d’Angleterre, porterait le sang du barde.

elizabeth-vernon-fitzwilliam-museum.1231956930.jpg En voici d’autres. Luce Morgan, « Lucy la négresse », une tenancière de bordel pour laquelle tiennent d’autres spécialistes (G.B. Harrison ou Leslie Hotson). Des noires étaient signalées dans les maisons de Clerkwell dont Lucy Nigra, Black Luce était l’ « Abbesse ». Et puis Mary Mountjoy, sa logeuse de Londres. Et encore Mistress Florio, l’épouse de John Florio, le traducteur ami de William, celle dont le Pr. Jonathan Bate avait fait sa candidate dans son précédent livre (The Genius of Shakespeare, 1997). Florio aimait les femmes aux yeux noirs, aux sourcils noirs, aux cheveux noirs, enfin les brunes, les Italiennes. Mais sa femme était une Anglaise, une pale-visaged, la sœur du poète Samuel Daniel, faiseurs de sonnets et précepteur de William Herbert. Ce monde de mots était petit. A moins qu’il ne s’agisse d’Aurélia, la fille du couple Florio (la favorite d’Olive Wagner Driver qui attribuait tout Shakespeare à Bacon).

Et toujours d’autres. La femme de l’acteur William Kempe, parti en tournée, le nigaud (il jouait  Bottom et Falstaff). Une certaine Ombrine Lafontaine, réfugiée huguenote, qui habita elle aussi chez Les Mountjoy, ses coreligionnaires, dans le quartier de Cripplegate. La merveilleuse et spirituelle Jane Davenant, la femme de l’aubergiste d’Oxford, liée de très près à la fascinante « gypsie » Cléopâtre, et dont le fils se donna pour père Shakespeare. Il faisait étape chez eux quand il rentrait à la maison. Enfin celle que, sottement, on n’attendait pas, Mrs Shakespeare elle-même, Ann Hathaway. Il est vrai que le sonnet 145 est pour elle. Will se sent coupable de l’avoir laissée à Stratford, de ne venir que rarement la voir. O, ne m’invite pas à justifier mes torts (sonnet 139). Ann n’est-elle pas plus âgée que lui de huit ans, déjà vieillissante ? Déjà laide ? La Dark Lady des sonnets 130 et 141 est disgracieuse, son haleine empeste, ni la vue, ni l’odorat, ni le goût, ni l’ouïe, ni le toucher du poète ne veulent participer au banquet des sens.

Qui était-elle, noire et horrible comme le tréfonds du temps ? Si je dois mourir, j’accueillerai la noirceur comme une fiancée et je la prendrai dans mes bras (Claudio, Mesure pour mesure, III, 1, 1314). Au sonnet 146, le narrateur s’adresse à sa pauvre âme, centre de son corps corrompu et malade (syphilis ?). Son bail est court, l’issue de la lutte inéluctable. Sonnet 147 : Desire is death, le désir est ma mort. L’érotisation de la mort courait les rues pendant la renaissance anglaise. Black et death, les mots se suivent tout au long de l’œuvre. Black death était la peste bubonique qui fermait les théâtres (10700 morts en 93-94, 33000 en 1603), interludes pendant lesquels Shakespeare s’occupait de ses poèmes. That black word death (Roméo). Black as death (Hamlet). Oui, d’accord, la mort est en anglais personnifiée au masculin. En anglais, mais pas fatalement chez Shakespeare. Antoine : Je serai pour ma mort un jeune marié et m’y jetterai comme dans un lit  d’amour (Antoine et Cleopâtre, IV, 15, 99-101). Aussi noire que l’enfer, aussi noire que la nuit, Black Lady, êtes-vous cette Femme ? 

Alain Garric

jeudi 1 janvier 2009

Fort Laclos



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L’auteur des Liaisons dangereuses est la langue française, celle d’un temps où exister dépendait d’avoir maîtrisé son usage. Les lettres de son siècle ont plus écrit Laclos qu’il n’écrivit les cent soixante quinze lettres de son roman. De l’armée d’Italie où il connaît enfin la guerre en bout de carrière militaire, il s’adresse à sa femme : C’est bien uniquement pour t’écrire que je t’écris, bonne chère amie, car je n’ai rien du tout à t’apprendre. Désinvolte, cynique, logique, cette langue était armée par une rhétorique chargée comme un pistolet et tendue de ressorts opposés.  Dans le moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour, que faites-vous au contraire, que m’en montrer les orages redoutables ? demande la présidente de Tourvel au vicomte de Valmont, Lettre 50, et elle parle aussitôt d’un bonheur dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis de regrets, quand ils ne le sont pas de remords. Et la marquise de Merteuil (au hasard) : L’amour, la haine, vous n’avez qu’à choisir, tout couche sous le même toit ; et vous pouvez, doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de l’autre. Ce tiraillement des mots est ravageur. Il lance l’attaque et prépare la défense, puis inverse l’action. Il étourdit et emporte la tête. De sa liberté vide (sinon de son libertinage) sortira la Révolution. Il est l’équivalent de ce redoutable boulet creux qu’expérimenta Laclos. Depuis, ce langage nous domine toujours, ô combien, mais il n’est plus dans la parole. Et plus personne ne le parle, plus un homme, plus une femme. On compte sur les bachelières et sur les bacheliers (les Liaisons sont au programme 2009) pour nous le faire regretter.

Que reste-t-il d’une lecture adolescente de Choderlos de Laclos ? L’envie d’avoir toujours son livre près de soi, en édition de poche, à côté d’autres, de s’en détacher, de se demander où on l’a mis et qui nous l’a pris, de retrouver plusieurs éditions de poche usagées avec cette lancinante préface de Malraux dont on s’aperçoit un jour qu’il en a modifié, l’âge venu, quelques phrases. Ainsi les personnages illusoirement maîtres de leur destin que les hommes promis à la mort contemplent avec envie (c’est à la fin) étaient dans le texte initial des personnages un instant maîtres de leur destin. Un instant qui change tout. Bachelières, bacheliers, conservez cet instant, le vénéneux Laclos est en danger, l’illusion le guette. Lisez. Et dans les Liaisons il n’est question que de lecture. Les protagonistes s’écrivent et lisent des lettres que le lecteur du livre lit par-dessus leurs épaules (ou aussi bien sur la table que forment les reins de Mélanie, lettre 48 : Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant…). Les Liaisons  vivent de cette effraction.

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Ceux qui ont eu en main le manuscrit de Laclos rapportent une écriture minuscule, microscopique et envahissante. A partir de la lettre 96 (la visite nocturne à Cécile Volanges, Je ne sais si j’avais le ton de l’éloquence ; au moins il est vrai que je n’en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour, n’est-il pas vrai ?), l’écrivain laisse de moins en moins d’espace entre les lignes et occupe tout le blanc des marges. Il  ne laisse aucune brèche dans son écriture et l’entoure de défenses textuelles (Joan Dejean, Literary Fortifications, Princeton university press). Georges Daniel compare le génie de Laclos à celui d’un constructeur de fortifications illuminé par l’instinct d’un artilleur : il doit se cacher derrière un mur afin d’atteindre son objectif sans s’exposer lui-même.

Choderlos de Laclos – tous les profs l’ont enseigné – écrivit les Liaisons dangereuses (ça s’appela d’abord Le danger des liaisons, mais le titre était pris ou, plus exactement, Laclos l’a repris puis déformé) à l’île d’Aix, en vingt-trois mois, de 1779 à 1781, et pendant deux permissions de six mois à Paris. Il édifiait, dans cette île de l’Atlantique, au lieu d’une place bastionnée à la Vauban, un fort avec casemates armé de cent cinquante canons censé protéger les ports militaires de La Rochelle et de Rochefort contre l’attaque attendue d’une flotte anglaise. Ce sont des détails importants. Laclos travaillait sous les ordres du marquis de Montalembert, auteur d’un ouvrage en onze tomes, la Fortification perpendiculaire. Il s’agissait d’anéantir la réputation de Vauban et de ses ouvrages défensifs par l’ajout d’une enceinte de protection autour des bastions et des courtines prétendus inefficaces. Et d’entretenir une artillerie toujours supérieure à celle de l’assiégeant. Laclos adressa un mémoire sur l'éloge de Vauban à l’Académie française, répondant au sujet proposé pour un prix d’éloquence (et tenta de détruire sa gloire: Qui pourra louer M. de Vauban, enterrant les millions avec une effrayante prodigalité, pour élever d'une main ces mêmes places qu'il renversait de l'autre si facilement?).

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Ce qui doit se retenir de la polémique est que Laclos, officier d’artillerie, souffrait de ne pas appartenir au Génie, la première des « armes savantes » et réservée à une plus haute noblesse. Il privilégia donc cet étrange tir défensif qui transforma les Liaisons en un « Manuel de l’action oblique » (expression de Georges Daniel) et un bréviaire de la stratégie en partie double. Tout le vocabulaire de l’escrime et du champ de bataille s’y trouve dans un camp comme dans l’autre. Jusqu’au combat de près. La marquise : Je brûle de vous combattre corps à corps. Valmont : En amour, rien ne se finit que de très près. La femme de chambre de Merteuil porte le prénom de Victoire. Et ce n’est pas le plaisir qui est recherché, ce n’est pas le plaisir qui importe mais la satisfaction de l’esprit. Je ne désirais pas de jouir ; je voulais savoir (encore la marquise). Elle justifie les moeurs de son époque : Nous ne sommes plus au temps de madame de Sévigné.

Au siècle précedent, le Traité de l'origine des romans (Huet, 1670) expliquait pourtant la supériorité du roman français par la maîtrise féminine de la défense verbale. Les hommes avaient été obligé d'apprendre le langage de la politesse et de la galanterie inventé par les femmes pour se garder des attaques viriles. En France, les dames n'ayant point d'autres défenses que leur propre coeur, elles s'en sont fait un rempart plus fort et plus sûr que toutes les clefs, que toutes les grilles...Les hommes ont employé tant de soin et d'adresse pour le réduire qu'ils s'en sont fait un art presque inconnu aux autres peuples". On voit que l'association "mythique" chez Laclos du sexe et de la poliorcétique a des sources inépuisables (désolé pour la poliorcétique).

Le programme du bac demande d’avoir vu le film de Stephen Frears, sans doute la meilleure adaptation (avec peut-être le film coréen Untold Scandal). Qu’on le regarde en gardant en tête la différence entre une phrase adressée par écrit (ou Sms) et la même prononcée en tête à tête. La marquise, toujours : A quoi vous servirait d’attendrir par Lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter ? Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu ? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une Lettre, à celui qui se passe avant qu’on la remette ; et voyez si, surtout une femme à principe comme votre Dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais (Lettre 33). Voilà pourquoi le film, de belle apparence, s’effondre à tout bout de champ.

Quelques mois avant sa mort, Laclos pensa à un second roman par lequel il voulait démontrer qu’il n’existe de bonheur que dans la famille. Après la publication des Liaisons, il avait épousé, et pour sa félicité, Marie-Soulange Duperré, une fille de La Rochelle dont il a pu penser que les marins anglais ne l'ont jamais attaquée parce qu’il l’avait si bien défendue. Il lui resta obstinément fidèle. On ne naît pas monogame, on le devient.

Alain Garric

vendredi 19 décembre 2008

Belles Dames Sans Merci

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 Les lecteurs français ont sur leurs semblables anglais un bel avantage : ils comprennent Shakespeare. Des dizaines de traductions semblent avoir obtenu tous les aveux d’un mot ou d’une expression qui, dans le texte élisabéthain, âgé de quatre siècles, ne veut pas toujours lâcher le morceau. Mais il faut avouer que ce privilège ils le doivent surtout à des traductions si défaillantes et si effondrées qu’il faut sans cesse aller voir - et surtout écouter - ce qui se passe dans l’anglais et congédier l’interprète (même pour la restitution de la scène 4 de l’acte III de Henri V qui est toute en français dans l’original). Le lecteur français devient alors un lecteur d’anglais, pas plus gâche-texte qu’un autre, déjà familiarisé avec les double-sens, les allusions dissimulées, les inventions verbales, plus prompt à s’égarer dans le plaisir, mais plus souple à recevoir l’étonnement. Comme celui d’entendre dans William Shakespeare des échos de François Villon.

Dante Gabriel Rossetti avait tenté une de ces traversées de la Manche à contre-sens : The Ballade of Dead Ladies. Et de Villon il ne restait rien. She whose beauty was more than human ne tient pas en face de Qui beauté eut trop plus qu’humaine. Mais ses libertés, ses obsessions, ses emprunts, ses trucs d’auteurs franchirent la mer avec les cargaisons de livres. Que l’on se souvienne, par exemple : Hark the Bard in all his bawdy beauty (prêtez l’oreille au barde dans toute son obscène beauté) et toutes les recherches universitaires sur son incontinente bawdiness. Le mot est dans toutes les pièces, un courant d’air, un bawdy wind, un « vent licencieux qui embrasse tout ce qu’il rencontre » (Othello à Desdémone), l’ascendant d’une bawdy planète qui abat les fortifications des ventres (Leontes dans le Conte d’hiver). A bawd, a bawd, a bawd dit Mercutio de la nourrice de Juliette, une entremetteuse, une proxénète.

Ce passager vient des côtes de Normandie: France is a bawd to fortune (blâme Lady Constance dans le Roi Jean). Regardez-le sortir, ce frère Baude, de son couvent des Carmes, place Maubert, ce vieux moine décrépit que Villon rafraîchit pour lui permettre de défendre sa cage verte (un bordel, une bawdy-house). Il lui lègue salade et guisarme (le casque et la lance de Don Quichotte. Cervantès aussi savait lire). Parce que les Carmes chevauchent nos voisines (c’est dans le Lais) et que, sous les rideaux de lit, ils parlent de contemplation. Villon veut faire entendre con-plantation (c’est dans le Testament). La bawdery de Shakespeare est déjà dans Villon parce qu’elle était auparavant dans le Roman de la Rose - qui n’est pas toujours à l’eau de rose (ainsi lorsque Raison explique au jeune homme pourquoi elle a créé, avec la permission de Dieu, le mot couilles, et comment, dans le viol final, l’amoureux est obligé de les laisser dehors et pendillantes). Le pauvre écolier l’a lu plus souvent que Végèce ou Aristote.

Du Roman de la Rose (son discours de "la Vieille") viennent Les regrets de la belle Hëaumière et les menaces des premiers sonnets de Shakespeare (Lorsque quarante hivers assiègeront ton front… Regarde dans ton miroir et dis à ton visage…). Du Roman laussi ’éloge de l’amour naturel et l’hymne à la fécondité et à la vie qu’est le Testament selon David Kuhn (Poétique de François Villon). Qu’est-ce que tester, d’ailleurs, sinon prendre à témoin ses testicules. Villon n’en ignore rien (Ce jura-t-il sur son couillon/ Quand de ce monde voulut partir). Et William pas davantage : si will est vouloir, si will est le désir sexuel, will est aussi le testament. L’épée que le nom de Shakespeare agitait est déjà le brant que Villon lègue à son rival. Il dit je me tais du fourreau mais lui donne aussi une pièce de monnaie afin que sa bourse enfle. Le brand, dans les Sonnets, c’est le tison de Cupidon.


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En 1452, Villon fut reçu chez Ambroise de Loré dans son hôtel de la rue de Jouy où elle accueillait les poètes, qui ne pouvaient que parler d’elle puisqu’elle incarnait la poésie. Elle était mariée à Robert d’Estouteville, seigneur de Beynes, prévôt de Paris. Il avait juridiction sur tous les larrons, mendiants, espions de chemins, ravisseurs de femmes, violeurs d’église, tireurs à l’oie, et joueurs de faux dés. Un couple d’importance pour Villon qui offre à d’Estouteville une Ballade (v. 1378-1405 du Testament) : Si ne perds pas la graine que je sème/ En votre champ quand le fruit me ressemble. /Dieu m’ordonne que le fouïsse et fume/ Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble. Procréer, c’est ce qu’Amour a écrit en son volume : le Roman de la Rose.  Engendrer (increase) est le verbe du premier vers du premier sonnet des dix-sept de Shakespeare dits les « sonnets de la fécondation » et ceux de la perte de la beauté. Le thème se répand dans son théâtre, du dialogue entre Hélène et Paroles sur la virginité, défense sans espoir envers la nature (ou comment la perdre avec plaisir) jusqu’au Vive la copulation ! de Lear.

Le Roman, là-dessus, a donné aux poètes une Rose à chacun. Item, m’amour, ma chière rose…Qui tant me coûte chier (T. 910 et 942). Rose n’était pas un nom de baptême au temps de Villon : c’est la dure Catherine de Vausselles. Chez William, voilà la Rose de la beauté dès le deuxième vers (le jeune homme, Roseley, Wriothesley) tandis que  la cherté devient celle de la rose noire, la Dark Lady (that I call / Her « love » for whose dear love : dear, « precieux » et « ruineux ») des derniers sonnets. A chacun sa BDSM, sa Belle Dame Sans Mercy.

Le personnage, sans fin prévisible, fut rodé par Alain Chartier en 1424. « Il a grand faim de vivre en deuil…/Qui contre un tout seul regard d’œil /Sa paix et sa joie ne garde ». Cela fit grand bruiten Europe. Certains renchérirent aussitôt comme Achille Caulier avec L’Ospital d’amour ! (ou avec sa dame au cœur noircy). Chartier, lui, fut contraint à des Excusations. Mise en anglais par Roos, LBDSM fut longtemps attribuée à Chaucer. Rosalinde (celle de Comme il vous plaira), l’innocente : Il est arrivé que des hommes meurent, et les vers les ont mangés, mais ce n’était pas par amour. Pourtant la Rosalinde de Peines d’amour perdues se fait aimer, elle, pour sa couleur de nuit. Il n’est si beau visage qui ne soit aussi (également) noir.

Près de sa Rose, dans le même huitain, Villon avait placé Marie l’Egyptienne, la courtisane convertie qui avait prostitué son corps pour de l’argent. Il ne sait pas si Catherine, l’orde paillarde, a été à tous rebelle, c’est pour lui un grand émoi, Mais par sainte Marie la Belle, je n’y vois que rire pour moi. Sa Rose le bafouait. La Dark Lady de Shakespeare partage ses sombres attraits avec une égyptienne : Cléopâtre. Celle de maître François a lentement disparu dans le nom de la rue de la Gipecienne, devenue rue de la Jusienne.



Villon finit son testament par des rimes en –illon, ce pourquoi on sait prononcer son nom. L’une d’entre elles (carillon, vermillon, cotillon, aiguillon) a agité un bon million de villonistes : c’est Roussillon. Catherine l’a chassé comme un souillon, Tant que d’ici à Roussillon / Brosse n’y a ni brossillon / Qui n’eut, ce dit-il sans mentir / Un lambeau de son cotillon. Certains le voient aller sur ses deux pieds jusqu'au château de Roussillon en Dauphiné et laisser des morceaux de son habit sur les buissons d’épines du chemin, broussailles (brossillons) dans lesquelles Jean-Charles Payen devine des filles du chemin avec qui l’amant renié se console (il les « sabre »). Pour d’autres,  le Roussillon est le pays de la traîtrise, la terre aux sillons roux, la couleur de la tromperie.


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De là se laissa entendre le roux sillon, que Courbet appellera l’origine du monde. Le nom de Roussillon, province au pied des Pyrénées, vient du Décameron. Villon l’a lu dans la traduction d’Antoine  Le Maçon de 1445. Elle fut la  source de Shakespeare pour Tout est bien qui finit bien, une de ses « pièces à problèmes » et la plus sexuelle de toutes.  La seule à décrire le plaisir pris (par Hélène) dans la nuit noire comme de l’encre. Il a ajouté des personnages dont la comtesse de Roussillon, « le plus beau rôle de vieille dame jamais écrit » (G.B. Shaw). Elle se rappelle sans remords les fautes de ses beaux jours regrettés et « cette épine inséparablement attachée à la rose de notre jeunesse ; créatures de sang, nous avons cela dans le sang ». Son Roussillon n’est pas la province mais bien le château de la vallée du Rhône. Bâtisse d’histoires à laquelle Will empruntera aussi, pour son Ophélie, le personnage d’Hélène de Tournon, morte par amour.

Avant l’expansion de la galaxie shakespearienne, Villon, si ramassé, fait figure de comprimé, de noyau primitif. Cependant la BDSM les visita pareillement, l’un après l’autre, dans leurs œuvres, sinon dans leurs vies. Corps féminin qui tant est tendre… So tender a body.

Alain Garric

jeudi 4 décembre 2008

De Rien à Quelque Chose

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Avoir republié L’Eloge de Rien c’est déjà quelque chose mais cela n’aura servi à rien sans y ajouter L’Eloge de Quelque Chose. C’est l’autre ouvrage que l’auteur du premier fut invité à entreprendre par un lecteur qui lui vint dire bas à l’oreille, votre ouvrage est une merveille ; ma foi vous devriez bien ainsi, exalter QUELQUE CHOSE aussi. Comme cela n’avait amené Louis Coquelet (1676-1754) à rien d’avoir dédié son ancien éloge à Personne, on lui conseilla de dédier le nouveau à QUELQU’UN, parce que, lui dit-on, cela pourra le mener à quelque chose.

Le rien existe de toute éternité, car enfin qu’y avait-il avant que les Anges et le Monde fussent créés ? Rien. Qu’y a-t-il au-dessus de la Divinité ? Rien. Sa valeur dépasse celle de tous les biens : qu’y a-t-il de plus précieux que l’or ? Rien. Chacun doit être prêt à lui sacrifier sa vie puisque c’est pour Rien qu’on fait la guerre. La logique de Coquelet s’applique aussi aux œuvres. Qu’y a-t-il de plus beau que l’Iliade d’Homère, que les Fables de La Fontaine, que le Don Quichotte  de Cervantès, que le Paradis perdu de Milton ? Rien. En tout, rien va au-delà de tout. Et combien il est difficile de se passer de Rien. Plaignons ceux qui ne sont plus bons à Rien, qui ne voient plus Rien, qui n’entendent plus Rien, qui ne sentent et n’aiment plus Rien ; qui enfin n’espèrent plus Rien. Et même, lorsque le compte semble en équilibre, les petits riens font toute la différence.

Le rien a toujours joui en français de son ambigüité puisque une rien a d’abord désigné une chose, et plus encore, le bien que l’on possède, la réalité. Un emploi dont a fini par le priver le mot chose. Construit avec ne il a pris le sens de nulle chose, comme le pas que l’on faisait est devenu celui que l’on ne fait pas (je ne vais pas au cinéma). Rien fut la fleur des énigmes, le premier troubadour, prince d’Aquitaine, fit un poème du pur rien (ni de moi ni d’autres gens, ni d’amour ni de jeunesse, ni de rien autre). Ce n’était pas un jeu comme chez Coquelet, le rien était au bord du néant. Un siècle avant son Eloge, ce Rien avait été l’Arc-en-Ciel de l’Essay des Merveilles du P.Etienne Binet (1627), un miroir où l’esprit humain a vu un beau jour son ignorance. Un rien peint en fausses couleurs, mais ce riche rien est le miracle des plus belles choses qui comparées à lui sont quasi comme un rien. Aujourd’hui, dans l’empire des choses où se multiplient ceux qui n’ont rien, le petit mot revendique sa part d’existence, solitaire et contestataire. Il survit. Tapez « rien » dans votre moteur de recherche : 94 600 000 réponses (0,25 secondes). Le site riendutout.com ouvre une page noire habitée par deux mots: ici, rien.

Quelques années après l’Eloge de Rien dédié à Personne, son libraire du coin de la rue Gît-le-coeur proposa donc  l’Eloge de Quelque Chose dédié à Quelqu’un du meme Coquelet. Car si l’on ne fait rien pour rien, on est prêt à tout faire pour quelque chose. Dans quelque état & condition que l’on soit, on sent l’extrême besoin qu’on a de quelque chose. Elle est toujours la bienvenue. Quelque chose va vous surprendre, quelque chose va vous faire du bien, vous prendrez bien quelque chose. Ce n’est vraiment pas rien. Que peut avoir une femme de plus que la beauté ? Quelque chose. Que peut-on attendre d’un homme? Qu’il fera quelque chose (nous sommes au dix-huitième siècle). Ce qui prouve le mérite de Quelque Chose: on blame d’ordinaire ceux en qui on trouve Quelque Chose à redire, et on méprise presque toujours ceux à qui il manque Quelque Chose. Tapez maintenant “quelque chose”: moins de réponses (16 700 000) mais s’y trouve le Quelque chose d’Andersen : ce que tu prends pour quelque chose me paraît bien peu et presque rien, dit le frère… à l’image de ce petit intermède entre François Villon (Bien heureux est qui rien n’y a!) et William Shakespeare (for that’s nothing but words).


Eloge de rien, ed. Allia. Eloge de quelque chose, dernière édition, 18..


A.G.