Affichage des articles dont le libellé est Musique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Musique. Afficher tous les articles

mardi 27 janvier 2009

L’horreur de ces amours

[Musique : l’allegro molto de la sonate op.75 de Saint-Saëns qui contient la « petite phrase » de Vinteuil. Olivier Charlier, violon et Jean Hubeau, piano]

dedicace-de-louisa-de-mornand.1233078802.jpg

Et l’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées… (La Prisonnière : nouvelle instruction du procès en duplicité d’Albertine). Une expression reprise dans une étude, Proust, les horreurs de l’amour (1), un mot apparu très tôt, dans la version primitive de la scène inaugurale : Le moment d’aller se coucher était tous les jours pour Jean un moment véritablement tragique, et dont l’horreur vague était d’autant plus cruelle (c’est au début de Jean Santeuil qui précède de quinze années les premières pages de la Recherche). Puis, comme la mère de Jean ne vient pas lui dire bonsoir, le mot était aussitôt suivi de son adjectif : l’horrible souffrance indéfinissable qui peu à peu devenait grande comme la solitude, comme le silence et comme la nuit. De quelle anxiété, dans le cœur narré de Marcel et sous la plume narratrice de Proust, nait l’horreur des intermittences d’un sentiment qui n’a jamais longtemps (en littérature) ou pleinement rassuré le bonheur ? Hélisenne de Crenne avait inauguré le roman à la première personne - elle l’écrivit dans sa chambre - et lui avait donné pour titre Les angoisses douloureuses qui procèdent d’amour (1538).

cabourg-hotel-et-plage.1233078852.jpg

La Recherche du temps perdu serait le roman de la déception. Non pas la déception de pas voir venir celle dont a souhaité la présence, mais la déception de se trouver soudain devant celle dont on avait espéré qu’elle arrive. Le terrible inconvénient de l’amour est qu’il place notre vie intérieure sous la dépendance d’une personne. Et cela sans recours pour celui qui nous décrit ce tourment en des milliers de pages puisqu’une lettre promise affaiblit et éteint l’amour et que seul le courrier qui ne l’apporte pas le ranime. Puisque la présence que désirait l’amour le fait aussitôt dépérir. Puisque les manifestations de tendresse d’Albertine rendent son bonheur insignifiant tandis que le soupçon jaloux lui en redonne le besoin. Puisque nous étions résigné à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre tristesse, que notre amour c’est peut-être notre tristesse, et que l’objet n’en est que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure. Ce n’est plus l’amour, si rudimentaire, qui poursuit ce qui le fuit et fuit ce qui le poursuit. C’est jouir et souffrir de soi plus que de son amante (d’ailleurs très peu désirée dans ce système où une passion platonique sert de ligne d’écriture à une liaison parallèle avec des jeunes gens, ainsi Louisa de Mornand et Louis d’Albufera).

casafuerte.1233079145.jpg

On est rendu moins amoureux par un être que par un abandon. Un être ? Disséminé dans l’espace et le temps [il] n’est plus pour nous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière… Une femme qui ne prend corps que si la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. N’ont d’importance que les liens affectifs et aucune de celles qui nous y attachent, dissociées de notre émotion elles sont seulement elles-mêmes c'est-à-dire presque rien. Heureusement une anxiété survient qui rattrape l’être détaché de nous, seul, c'est-à-dire nul. Quand Albertine, le plus observé de ces « êtres de fuite » qu’une bicyclette suffit à emporter, qui s’envolent dans un regard, s’immobilise, docile, vivre sans elle ne paraît pas plus insupportable que de vivre avec elle. Si elle reste disponible pendant quinze jours, elle ne sera plus aimée. Si elle ne donne pas de grande joie, du moins elle en prive les autres. Et tant que son évasion paraîtra impossible son départ restera désirable. Mais qu’une incertitude vienne s’interposer, que les souvenirs inconnus des joies et des désirs passés de ce corps chéri troublent sa contemplation, la jalousie en souhaite jusqu’à la destruction, comme à la dernière page du Temps retrouvé.

proust-1892.1233078772.jpg

Mais d’ici là, le but, qui semblait être la possession (la possession totale, l’autre monde du baiser refusé par la mère ou par Albertine) est devenu la connaissance de l’inépuisable et insatisfaisante réalité, la réalité retrouvée dans le brusque rappel d’un coup de vent, d’une odeur de feu, d’un ciel bas ensoleillé. Soudain, l’attente (cette présence à soi comme manque, dit Nicolas Grimaldi, ou cette conscience en manque de réalité) se déploie et se dissout dans le Temps. Il me faudrait, avant d’atteindre à l’indifférence initiale, traverser en sens inverse tous les sentiments par lesquels j’avais passé avant d’en arriver à mon grand amour, remonter à Mlle de Saint-Loup, à la dame en rose qui était sa grand-mère, et n’était-ce pas le grand-père de Mlle de Saint-Loup, Swann, qui m’avait le premier parlé de la musique de Vinteuil, de même que Gilberte m’avait la première parlé d’Albertine ?  Et ce qu’écrit Proust, tous ces propos cités, c’est l’écriture qui l’impose, toujours refondue et ranimée (telle la souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pour reprendre d’une façon différente) et qui revient sur elle-même jusqu’à la contradiction pour franchir le mince liseré qui l’avait empêché de toucher le vrai de ce qu’était la vie. Alors, les amours, nées de l'anxiété, ne sont plus dévorées par cet autre monstre, l'oubli. A Gilberte, à Albertine, aux fillettes de Méséglise et de Venise, à la laitière aperçue au pied d'une colline, il peut rendre leur liberté dans sa mémoire. Et toutes les jeunes filles dont il avait voulu se faire remarquer, qu’il avait forcées à se souvenir de lui, quand bien même il avait dû les insulter (comme je vous trouve laide, comme vous me répugnez), ou les faire réveiller dans leur sommeil, reprenaient leurs places apaisantes sur le fil des jours si lointainement attaché au tintement de la sonnette de Combray et au sifflement des trains dans l’obscurité de la nuit.

Alain Garric

(1) Nicolas Grimaldi, Proust, les horreurs de l’amour (puf). 

vendredi 13 juillet 2007

Gainsbourg Mots Rimes

Et ouais c’est lui bourré, bourré rataplan, Humbert Humbert number one, pique-dames. L’individu s’escrime sur les sex-rimes, port d’âme prohibé et détournement d’art mineur : identifié par la crim’ face et profil, sa gueule de stockfish déficitaire s’affiche sur les murs de Cythère. « Il faut aller jusqu’à l’horreur quand on se connaît », disait Jacques Bénigne Bossuet qu’il lui arrive de citer, car le ci-devant surexcité a été fait, sans autre université, officier des arts et laidtres. Ce que l’on va expliciter.


Ouais c’est lui Gainscalembourg, né par hasard (et pas rasé) – bientôt soixante berges, Serge – quelques minutes après sa sœur jume, deux rescapés in extremis de la cuvette aux prémices d’un mister faiseur d’anges chez les princesses de Pigalle (« une cuvette émaillée, cerclée de bleu, tachée d’éclats de rouille : ma maman s’est tirée »), voilà quelle fut la sortie en stéréo de la p’tite Lili et du p’tit Lulu. L’homme à tête de show, deux verres (Securit) en main, fait tourner l’album double face de son destin clandestin pour les journanalystes en transit dans son living hétéroclit.


On ne décrit pas la maniaco-méticulosité du lieu (on reluque les reliques, les laques, les breloques, les gadgets pas très catholiques, plutôt chairs, c’est noir-black et obliquement galactique, avec des planètes de platine à des pianos-lumière, des collections de belles et de balles, un ordre qui tient de la lassitude d’un Claudius Nero et de la solitude d’un Capitaine Nemo), on ne décrit pas, c’est son truc, son plan, sa tasse, sa tracasse, sa sargasse, sa postface, pas plus qu’on ne ramène des soucoupes volées du genre : aujourd’hui, et pour la première fois, le bambin de Bambou, Lucien Ginsburg fils de Lucien Ginsburg a déposé son chocolat dans le pot. Ou qu’Unetelle s’ennuie la nuit dans son lit à Pavie, Italie.


 


Pas davantage on ne potasse le rap, le sax, le soul, le funk. Gainsbourg part du mot : pas de mot, pas d’idée. La mélodie, dès qu’elle est mélodite, n’est plus déformable. La parole se promène dessus (talk-over) à pied, à iambe, à spondée – deux syllabes longues, de « spondê », libation – ou dactyle – deux longues et une brève, comme les phalanges d’un  doigt. Petite libation, deux doigts : danse la Gitane, jaunisse l’anis, on le prend au mot. Interloqué l’attaché de presse quand on l’avertit qu’un papier sur « Under arrest » passe par le relecture de Catulle et de Clément Marot.


 


Repiquons à Picabia ce que Gainsbourg lui piqua : « Veuillez sucer, je vous prie, en lisant ces lignes, le jus d’une cerise » (exergue pour Mon propre rôle, textes, Denoël, 87). Origine lointaine : les scato-devinettes du Moyen-Âge (« C’est une cerise, quand l’en la rompt entre ses dents, et le jus en yst ». Puis écoutons :


« Va, friande / De ta bouche / Qui se couche / En danger / Pour manger / Confitures… » C’est du Marot, Epistres, LX. Ou du Gainsbourg ? Et ceci :


« L’espousé, la première nuict / Asseuroit sa femme farouche / Mordez moy (dist il) s’il vous cuit / Voilà mon doigt en vostre bouche / Elle y consent, il s’escarmouche… » C’est du Marot, Epigrammes, CXL, mais les rimes sont de Gainsbourg :


« Je t’en prie ne sois pas farouche / Quand me vient l’eau à la bouche ».


 


Maintenant, quelques rimes gainsbourgeoises (L’homme à la tête de chou) :


« Chtac/toc/loqu/hamac/paddock/black/Kodak/plaques/claque/


cardiaque/mach/tac/électrochoc/macaques/Woodstock/rock/jacks


/balle/Crac/doc… »


Et quelques autres, maroteuses (Du jour de Noël, ballades, X) :


« Trac/respec/bissac/rebec/bec/ric/nic/Enoc/duc/noc/desjuc/Clac/


illec/lac/sec/avec/aspic/choc/suc/defroc/desjuc/tac/eschec/estomach


/grec/zec/bric/fantastic/roc/archiduc/Roch… »


 


Gainsbourg fait : « CLIP ! CRAP ! BANG ! », Marot fait : « COAC ! » (« Coac ! Elles tombent à l’envers » – Dialogue des deux amoureux, Opuscules).


Marot joue comme ci : « solennelle / me console en elle », « Nice / nice », « qu’as / cas », « remercias / ne sçais si as », « et qui t’as / s’acquitta », « vice / escrevice ». Et Gainsbourg comme ça : « dis-leur / dealers ». (Ah, la superbe chanson !), « fossiles / faux cils », « citerne / si terne », « Sir / ma sœur », « Lewis / vice ». Marot : « Large S / Largesse », Gainsbourg : « Classé X / excès d’sexe ». L’un : « J’en mourirai / n’est pas français » ; l’autre : « Je dy qu’il n’est poinct question / De dire j’allion, ne j’estion, Ny se rendra, ny je frappy »… (Espistres, XLII).


 


Quelques expressions du premier ne sont pas à jeter par le second : « Jouyssance est ma médecine expresse », « Adieu l’espérance ennuyeuse », « Elle m’eust succé l’âme / En la baisant », « Vrayment, el’sont bien échancrées / Nos poupinettes tant sucrées », « confesseur de fillettes », « Que diable veulx tu que j’appreigne ! / Je ne bois que trop sans cela ». De qui est, maintenant, cette chanson :


 


« Lynotte


Bigote


Marmote


Qui couldz


Ta note


Tant sote


Gringote (« fredonne »)


De nous.


Les poulz


Les loupz


Les clouz


Te puissent ronger soubz la cotte


Trestous (« tous »)


Tes trouz


Ordouz (« salingues »)


Les cuysses, le ventre et la motte » ?


Si la coïncidence recense l’Amy Cravan chez l’un et le Cravan, Arthur, modèle pré-dadaïste chez l’autre (« la littérature c’est ta ta ta ta ta ta »), la confidence semble avoir dicté le titre de l’Epigramme XCIV, qui est, tout simplement, « A JANE » (« Pour ce qu’elle est seule entre ung million ». Ayant traversé « la beauté spacieuse » et fait festin de tétins, l’adolescent clémentin savait déjà que le poète doit courir les mots afin de trouver son picotin : « Un homme ne peut bien écrire / S’il n’est quelque peu bon lisart » (lecteur). Hé quoi, c’est l’effet « larcin » permanent de la littérature. Un instrument de résonance dont Gainsbourg se sert sans le cacher, plus ou moins audible : « Tu t’diras qu’ma pomme / Elle avait du bon en tant qu’écrivain » (Ronsard, 58), « L’amour de moi / S’y est enclose / Dedans un joli jardinet / Où croît la rose et le muguet » (Pour Jane), « Je suis venu te dire que je m’en vais », « je sais moi des sorciers qui invoquent les jets / Dans la jungle de Nouvelle-Guinée » (Histoire de Melody Nelson).

A propose de Nelson,  l’amiral, son marin provoquera le « Kiss me Hardy ». Cent petites choses récupérées dans un rire intérieur : « Sait-on jamais où vont les femmes quand elles nous quittent », c’est du Landru. Gainsbarre le double voyage dans le second degré : quand la Marseillaise tourna au reggae il fallait entendre aussi un hymne révolutionnaire aux « rastas ». Il entrouvre sa bibliothèque quand il met dans la bouche de Charlotte : « Oh Daddy oh Daddy oh / Tu te prends pour Allan Poe / Huysmans Hoffmann et Rimbaud ».


Pour le « Je t’aime moi non plus » porté au platine sur l’anathème de L’Osservatore Romano, la mise en son et musique de l’acte (« Je vais et je viens… ») est le résultat d’une génétique plutôt désoxyribonucléique dans sa complexcitation. Il y a le Bossuet qui ondulait déjà dans « Anna flash-back » : « Qu’est-ce autre chose que la vie des sens / Qu’un mouvement alternatif / Qui va de l’appétit au dégoût/Et du dégoût à l’appétit… ». Il y a toujours du Marot (« Dictes Nenny en me baisant »). Puis il y a – qu’on le cherche – du Dali. Peut-être.


« Aïe le flash-back », donc gémit-il au nom de Catulle. Le petit Lucien fut viré de Condorcet, « en first », parce que le prof de latin-grec n’aimait pas sa gueule, on se demande pourquoi. Sergius Gainsburgus latiniste ?  - « Un des plus beaux livres – c’est une proposition assez con pour les blaireaux – est La Guerre des Gaules de César ». Mais où a-t-il bien pu foutre son exemplaire de Catulle, livre de chevet de son adolescence (si, si, c’est un classique ce type-là, son père lui faisait écouter Scarlatti à l’âge de la scarlatine !) Introuvable, enfoui dans le cortex. La Marilou, la Samantha de Gaius Valerius Catullus (né à Vérone en 84, 85, 86 ou 87 avant l’Homme) s’appelait Lesbie (Clodia dans la vie). Cicéron a laissé un portrait de la garce. Catulle mit une infinie dextérité à atteindre la langue parlée, voire ce que Gainsbourg appelle la « langue natale » : Rabelais (Tiers Livre, 18) : « ô grande fragilité du sexe féminin ! Elles commencèrent à escorcher l’homme, ou gluber (« glubit »), comme le nomme Catulle, par la partie qui plus leur hayte, c’est le membre nerveulx, caverneulx, plus de six mille ans a, et toutes foys n’en ont écorché que la teste ». Un ver à retenir (pièce 8) : « Miser Catulle, desinas ineptire… » que l’édition des Belles-Lettres traduit : « Malheureux Catulle, mets un terme à ta folie », Paul Veyne : « Mon pauvre Catulle, cesse tes sottises » et qui en langage Gainsbourg donne (rait) « Pauv’Catule, arrête tes conn’ries ».

Lesbie, Cynthie, Délie, Laure, Cassandre et Mélodie, toutes ce « pisseuses » pervertisseuses, polisseuses, cramouilleuses, sont des « vertiges de pureté », Gainsbourg dixit, des petites amoureuses que les rimailleurs ont rimées (« Et c’est pourtant pour ces éclanches / Que j’ai rimé / Je voudrais vous casser les hanches / D’avoir aimé », Rimbaud), rimées, limées (« Et que tu limes / Quand tu rimes », Marot), rimées au lieu de « limées limées limites jusqu’à l’intox » (Five easy pisseuses, Gainsbourg) jusqu’à ce que rimaillant, la rime aille (« Pourquoi me souffles-tu toujours des âneries/Je ne t’ai point traitée comme vile putain / Tu me fais un beau vers, je l’écris, puis soudain/A l’improviste,tac ! c’est la palaisanterie / Le mauvais calembour, la plate pitrerie », A ma muse, Boris Vian) et que le rimart braquemart puisse annoncer « je crois avoir au garrot la prosodie française », re-Gainsbourg.


Il sait, l’habile, tourner autour d’un mot sans l’écrire : « Pour quelque penny / Annie / A ses sucettes à l’anis… », où l’on voit bien qu’il avait commencé sa carrière par des démonstrations de prestidigitation chimique devant les fillettes, lesquelles lui demandaient, yeux écarquillés de les changer en princesse (parole !). Pour Gainsbourg le temps passa sans traces, amnésique sur l’hier : « tout part à la gravure » et revient plus tard. La nuit « erase » le jour, le jour la nuit, mais elles sont là, les éjections enfantines du monde réel : contes de Grimm ou d’Andersen, atrocités subjuguantes de Perrault, illuminations rimbaldiques, la mer des tropique de Heredia (« Etait-ce le Nouveau Mexique / Vers le Cap Horn vers le Cap Vert … »). Son père et sa mère, il les a enterrés à côté de Baudelaire.


 


Voilà d’où il vient, avec, sur le chemin, les romans-talismans, Madame Bovary (il garde une édition originale), Une vieille maîtresse ou, autre « fixation », Adolphe ( - « Je l’ai lu une heure chrono à Jane ; elle s’est mise à pleurer »), chemin qui le mena à l’irrévérencieuse et flatulente virtuosité d’ Evguénie Sokolov, son récit-conte parabolique publié par la NRF (- « J’voulais la Rolls ») et qui vient d’être traduit en allemand entre Ionesco et Brontë, on a les voisins qu’on peut. (Au fait Gainsbourg semble ignorer, à moins que ce ne soit « à la gravure », qu’habite en face de son hôtel très particulier la co-fondatrice du MLF et créatrice des éditions des Femmes. Paris reste, malgré tout et tout, un archipatelin du fatal).


 


« Moi, monsieur, je me déguise en homme pour n’être rien », ça, le lascar l’a piqué (once again) à Picabia (qui pique bien Picabia), Jésus Christ rastaquouère (« Cravan déguisé en soldat pour ne pas être soldat »), dont un des rares exemplaires ayant échappé au pilon, posé sur un siège comme un vivant, est le seul bouquin en liberté dans l’obsessionnel capharnamuseum, si l’on excepte un répertoire des Blondes, Brunettes, Redheads. Voilà qui vaut un photomaton. N’être rien (« rien c’est déjà beaucoup »), rien mais le meilleur, « You’re under arrest / Cause you’re the best », aux arrêts dans l’amour prison (« je lime en douce mon barreau »), la taule de l’existence. Gitane, Zippo.


 


A chacun son temps à tirer, à chacun son époque et ses dieux. Pour se consoler de sa mignonne « usée par la baise » (defutata), Catulle avait son Parnasse et ses nymphes. La mythologie de Gainsbourg, c’est Bonnie and Clyde, Karyll Chessman, Jim Morisson, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Harley Davidson (of a bitch). Tout classique qu’il fut, le p’tit Lulu y téta un air saturé de ça anglo-saxon (« Moi quand le rock est né / J’pouvais déjà triquer ») et le lexique de ce jumeau hanté par le double se mit à jouer sur des mots à deux bords comme le Chanell. Calembours à deux langues qui vont chercher sens et sonorités chez les inglishes ou les amers ricains. Assez fortiche : il dit « le Petit Chaperon Red », ce qui, oui, signifie rouge mais surtout « raide », renvoyant la fillette empourprée à sa fonction première. Dans son Mickey maousse, la souris redevient « maillet » (lat. malleus).


 


Il chope des mots cobayes et les ramène dans son bercail, le « bye bye » se détrourne de Baille baille Samantha. Il ne manque pas d’arracher les pétales de Los Angeles pour la rime « elle est / L.A ». Il déracine des « in » et des « out » dans nitriglycerINe et mazOUT. « Sir » et « ma sœur » échangent leurs culottes. Il siffle les poncifs de passage, rhapsode les modes à la marabout/bout d’ficelle, selle le vieux Dada de Tristan Tzara. Des idées simples (Popo, peau, Poe), des zallitérations « A sa visite au zoo / Zazie suçant son Zan / S’amusait d’un vers luisant / D’Isidore Isou… » ou « Otto est une tata teutonne », des finales serrées (« Bronx / Donc’s »), des jeux de mots dominos (« hélices / hélas », « transit / transat », « Asie / Asa », « fut-il/futile », « décès/déception », « record à corps homologué », «Que tout/Se joue contre joue », « O.K/Ke-nya ». Du langage minimal (« Ces machins/ça la rend chose/tout ça/ce sont des trucs/qui n’s’expliquent pas ») au plaisir du glossaire (« le crapaud coasse/piaule le poulet/le corbeau croasse/cajole le geai »). Et dans le tout, un catalogue des objets de société rencontrés sur la route : juke-box, appareils à sous, talkie-walkie, capotes anglaises, Polaroïd, Coca-Cola, marijuana (curieux le suicide politique du juge Gunsburg avouant avoir fumé au moment où le nôtre dénonce la poussière d’ange, le shit et le magic mushroom).


C’est l’âge des drugstores, du strip-tease et du vinyle qu’il aura traversé, du ciné-sexe et de la cire-son. Son mot clef serait le jean-gin-Jane et son acmé dans les Variations sur Marilou (« Dans son regard absent / Et son iris absinthe / Tandis que Marilou s’amuse à faire des vol / Utes de sèches au menthol / Entre deux bulles de comic-strip / Tout en jouant avec le zip / De ses Levis / je lis le vice / Et je pense à Carroll Lewis »). Volutes, arêtes, ronds, « déflagration des collures » (Eisenstein), les texte sont bâtis par un ancien étudiant en archi, « woui-woui », matériaux slang et javanais, rhétorique baroco-boxonique avec tendance laconique-dorique. Retour prévu au silence de l’écriture, titre annoncé, Mauvaises nouvelles des étoiles, piqué à un tableau (un trousseau) de Klee qui, yes it is, lui appartient. C’est dit ainsi : « bad news from the stars, j’aimerais revenir au silence, au no man’s land de l’intellect ».


Mais voilà le lézard sur nos chaînes, aux arrêts, son chant impur arrose nos microsillons pour combattre le stress de l’ad patres. Sombre dimanche, gloomy Sunday, le Des Esseintes de nos enceintes grave pour ne pas se suicider. Pour un athée, faut se hâter d’brûler des vierges. On t’fous au trou, à ta Santé, Serge.


 


Alain Garric, Libération, samedi 2 et dimanche 3 janvier 1988.