lundi 11 mai 2009

Une femme sans inimitié

Nicole Viloteau publie Un baiser d’ailes bleues, 150 rencontres avec des animaux extraordinaires (Arthaud/Flammarion). Bienvenue parmi les libellules. Douze livres plus tôt elle avait commencé de mettre fin à l’hostilité entre la femme et le serpent.

Une femme, une pomme, un serpent, voilà que ça recommençait, bon dieu, comme au temps de notre folle genèse. La femme ne tenait pas en place (« si mon corps n’est pas impliqué dans l’action, je crève »), la pomme rougissait sur une table basse, le serpent roupillait dans son joli panier (un python royal : il devait bien mesurer près de six pieds, ce salaud). Quant à l’Eden, qui aurait pu savoir qu’il tenait dans le plus petit appartement de Paris. Depuis la rue, il avait fallu d’abord descendre un escalier, monter de nouvelles marches, prendre un ascenseur et redescendre encore pour s’élever enfin vers un paradis borgésien de neuf mètres carrés au sol, bien suffisant : celui qui entrait là n’en menait pas large.

Dans des bocaux, les restes du début du monde, coquilles de mollusques, cailloux bouillis, graines inquiétantes. Encadrée, une araignée plus grande que le plafond. Suspendu, un couteau de brousse. Dégainée, une arme de femme indonésienne, courbe, discrète et affûtée. Etalées sur un plan lumineux, des diapos de cobras aux yeux jaunes et de dragons délicieux. Nicole Viloteau concédait en souriant, avec sa bouche qui connut la morsure d’un crotale, que son repaire n’était pas pour les amants.


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Un dimanche de mai 1971, jailli d’un sac à l’étiquette anodine, un serpent à sonnettes se jeta sur ses lèvres. Un médecin de Dijon, un Mirage de l’Armée de l’air, un traitement expérimental à l’héparine (anticoagulant) la ramenèrent de « l’univers bleu et frais » de la mort. Deux mois plus tard elle retrouvait Poucette, sa vipère de Russel, la plus dangereuse d’Asie, avec qui elle vivait « une étrange histoire d’amour ». Elle avait osé l’apprivoiser (« Chiii…chiii… »), retenant ses hurlements de terreur quand elle avait laissé Poucette monter sur ses cuisses, effleurer de sa langue « douce et noire » la peau de son visage.

« Snake-Lady », comme l’appellent les Australiens, traverse les jungles, les mangroves, les déserts et préserve par la peur la pureté de sa solitude, connue après l’accident qui coûta la vie à son frère et sous les coups des châtiments paternels. Freud ? Le phallus ? elle jugeait inutile d’épiloguer sur ces évidences et décrivait, sereine, le contact de l’écaille, granuleuse, satinée, veloutée ou soyeuse. « Le vrai bonheur, ce n’est pas la douceur que les gens cherchent, mais la vie et la mort côte à côte, comme deux souffles. Du venin est passé par mes lèvres et c’est comme si j’avais trinqué avec les reptiles. Quand je voyage, mon enfance renaît chaque jour. Boursouflée par les champignons, enlaidie par les piqûres d’insectes : le mépris surmonte la souffrance, on ligote l’angoisse, on se met au garde-à-vous devant la mort et la vie recommence comme un océan, avec ses tempêtes et ses marées. Une cadence s’installe et on ne peut plus s’arrêter ».

Herpétologue de terrain, reconnue mais sans diplômes (« sinon je serais morte dans le formol »), Nicole Viloteau préfèrait l’enseignement de la peur à son poste de professeur d’Arts plastiques : « Toutes ces intelligences braquées sur vous sont beaucoup plus dures à supporter ». Mieux valait corriger les erreurs des ouvrages spécialisés sur les Spilotes, les Thelotornis ou autres attachants Boigas qui glissaient comme des signets entre les pages de son livre (La femme aux serpents).


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Avec ses amis venimeux, les rapports, paraît-il, sont brefs et agréables. « J’aime les hommes mais j’étouffe très vite dans leurs bras », d’ailleurs, « mes amants et mes reptiles ne font pas toujours bon ménage » (« Regarde où ton foutu varan vient de me griffer », s’indignait l’un d’eux). Seul le furtif, renouvelé, différent, parvient à suivre cette cavaleuse dans sa géographie toxique et tendre quand elle repart pour ridiculiser le créateur qui avait voulu « mettre l’inimitié entre le serpent et la femme ».

Alain Garric

mercredi 29 avril 2009

Wedekind au printemps

(Lulu à l’opéra de Lyon jusqu’au 2 mai, l’Eveil du printemps à Courson par la Cie du Souffleur de verre, la reprise à Boston, par une équipe de teen’s de Spring Awakening, la version musicale, après 900 représentations à Broadway et le projet de la porter à l’écran par Joseph McGinty Nichol, le réalisateur de Charlie’s Angels : Frank Wedekind fait une nouvelle fois le printemps)

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Il se prénommait Benjamin Franklin, mais celui-là inventa le tonnerre. Le badaboum du désir. C’était l’époque où, dans un jardin des faubourgs de Vienne, le petit Oskar Kokoschka plaçait son engin de poudre noire sous la balançoire des filles. Erotisme terroriste manipulant des énergies peu contrôlables. La chair orageuse passait sous les fenêtres de l’hypocrisie calfeutrée et seuls les assassins ne se suicidaient pas. La fin de siècle devenait expressive mais le geste coupait la parole au plus court. Les adolescentes de l’Eveil du printemps tombaient à la renverse sur les meules de foin. Devant le visage de Louise Brooks dans Lulu, le cinéma restait muet (il faut plutôt croire à la stupéfaction de l’image qu’à l’impuissance de la technique). Aussi bien, les personnages de « Frank » Wedekind n’étaient pas bergères pour un sou. Adieu vaches, adieu brebis. Les affamés devaient téter un lait de panthère noire. Cette soupe à la grimace, Wedekind fut le premier à la servir, lui qui avait été –je sais – directeur de la publicité pour les « Bouillons Maggi ». Aussi, lorsqu’il imagina une Arcadie, une institution pour "l’éducation corporelle des jeunes filles", ce ne fut pas une réplique de la Pension des Oiseaux.

Yeux clairs, cheveux ras, moustache en brosse à reluire, Wedekind n’empruntait pas quatre chemins à la fois. Par précipitation, il se fit remballer par Lou Salomé, un soir de 1894, dans un café de la rive gauche (de là cette flèche noire : Lou-Lulu-Louise). Il avait de qui tenir, son grand-père, vendeur de souricières, mit au point les allumettes au phosphore. Il se disait entêté et mélancolique, authentique et menteur, fat culturel et homme de la nuit. Tout semble possible quand on est fils d’un médecin du sultan de Turquie et d’une actrice de Californie. Il vécut, coupé des vivres, entre la Suisse et l’Allemagne. Parfois embauché dans un cirque, il découvrait la pantomime et l’acrobatie. Parfois rédacteur de la revue satirique munichoise Simplizissimus, il s’initiait au lèse-majesté. Condamné en 1898 par le Kaiser Wilhelm II, il fila à Paris terminer son Marquis de Keith. Fauché, il revint se constituer prisonnier et purgea sa peine de forteresse pour avoir six mois de tranquillité. Le fort de Königstein lui rappela le château de Lenzburg aux 365 marches d’escalier, domaine de ses années d’enfance. Et la prison le revigora. Il se jeta dans des activités dont la liberté le privait. Il écrivit un texte, suave et parodique, tranquillement hors de la réalité, au titre bizarre et ricaneur : Mine-Haha. Il y travaillait encore, lissant sa moustache, dans la nuit du premier de l’an 1900, au moment où Colette envoyait Claudine à l’école.

Un grand parc semé de perce-neige et de narcisses, une maison blanche où viennent s’instruire et grandir les fillettes. Bottines jaunes à lacets, chaussettes à mi-mollets, petites robes immaculées jusqu’aux genoux, décolletées en carré par devant et par derrière. Seul programme pédagogique, l’apprentissage de la marche, manière inoubliable d’être soi : on reconnaît quelqu’un à son pas. Pendant sept années, les élèves apprennent à penser avec leurs hanches, centre immobile du corps dont les formes naissantes ne tirent leur beauté que du seul mouvement dans lequel elles s’effacent. Et bientôt, l’âge montant, l’exercice supérieur de la marche sur les mains, pieds derrière la tête, comme une « étoile ambulante ». Quand elles ne se baignent pas dans un bassin, les jambes frôlées de poissons, les filles passent des concours de sélection, ardus et pervers. Wedekind, passionné des tutus de Degas, les emmène danser la nuit sur la scène d’un théâtre où le monde qui les attend les ovationne ou bien les siffle. Les plus grandes préviennent leurs cadettes, la tête va vous bourdonner, vous allez être fatiguées et tristes. Elles leur donnent un morceau de tissu plié. Il est l’heure de quitter le parc. Ce texte mince et rare, comme un pièce de monnaie retombée sur la tranche lors d’un pari, pourquoi l’avoir intitulé Mine-Haha ? Au cours de l’hiver 95-96, ce cabotin de Frank récitait en Suisse des scènes d’Ibsen, sous le nom de Rezitator Cornelius Mine-Haha. On songe à Maison de poupées et à la tradition minnesänger. Mais la source de cette beauté en marche se trouve dans un long poème de H.W. Longfellow, légende indienne mi-scandinave, mi-Peau-Rouge, le Chant de Hiawatha, dans lequel le héros, messager du Manitou, prend pour épouse une certaine Mine-Haha. Ce qui veut dire, pour les Dakotas « eau riante ». Un thème de bonheur très Jugendstil où la nature ne sert si bien les manœuvres du désir que pour en installer l’inassouvie tyrannie. Wedekind mourut pendant les orages de 1918, année de la publication d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Alain Garric

lundi 13 avril 2009

François Maspero (2)

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Des saisons au bord de la mer, rappel [suite] de ce que furent les « années Maspero » et ses raisons d’écrire.

Ainsi, avec Le Sourire du chat, François Maspero protégeait sa propre mémoire par le recueil de témoignages, l’interrogation et le dépouillement de journaux. Il recomposait, romançait, respectait, retraçait le geste fou de ceux qui avaient légitimé le reste, le mythe à venir, le train pris en retard. Il prenait quelques risques avec la vérité : pas davantage que n’en avait couru l’espoir. Maintenant que son livre était lancé, il vivait son heure de doute. « J’aurais aimé écrire sans souci de publication. Ou l’envoyer sans signature. En même temps c’eût été tricher avec ce que je suis. Ce livre est aussi mon itinéraire et les questions que je me suis posées. » Alors, aussi pailleté était-il des mille éclats de la réminiscence, vivifié et blessé par la reproduction minutieuse et fictive de l’été 44, aussi travaillé, attachant et littéraire qu’il se montrait, ce roman avait une particularité –chez d’autres allant de soi mais ici remarquables -, d’avoir été écrit par François Maspero. Celui qui et celui que.

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1954. Diên Biên Phu, Bonjour tristesse, premiers jeans, mort de Colette, Histoire d’O sous le manteau. Le fils et petit-fils de grands universitaires, inventeurs de civilisations, a franchi le portail de pas mal de lycées, dans le sens contraire de la marche des études. Ici, un voisin de dortoir se masturbait en parlant des saloperies des SS : il s’enfuyait. Là, une rédaction trop personnelle le renvoyait dans la classe inférieure. Une visite en khâgne et il laissait à d’autres l’archivage du passé. Il songeait à la librairie. Comment tenir un commerce en affirmant : « Ce sont les pauvres qui doivent gagner. Et pour toujours » ? Son universalisme, ce sera le présent. Toutes les revues du monde, les éditions étrangères, les cultures, les mouvements, la fréquentation d’une foule hétéroclite de lecteurs. Pendant la guerre d’Algérie, il diffusa, plus que tout autre, les parutions des éditions de Minuit. Chapardé, il n’appelait pas les flics. Aucun sens de la propriété mais, parfois, des colères.

Après 68, « La Joie de lire » devint un endroit de spectacle. Intenable. Entre la logorrhée de l’extrême-gauche, qui dénonçait son « institution » et la répression de droite, son « travail de copains » se désintégra. D’autant qu’il avait commencé à éditer, à partir de 59 : La Guerre d’Espagne, de Pietro Nenni, L’An V de la révolution algérienne, de Fanon… Quatre polices s’infiltrèrent, sa revue Tricontinental fut interdite par Marcelin. Dix-sept procès en correctionnelle, des amendes (jusqu’à 300.000 francs de l’époque), dix mois de prison que, blessé dans un accident de moto et amnistié par l’arrivée au pouvoir de Georges Pompidou, il ne fit pas. Plusieurs tentatives d’attentat : avait-il le droit de mettre en danger la vie de ceux qui le soutenaient, ou qui le trompaient ? Ceux qui se mobilisèrent pour monter la garde devinrent les auteurs des éditions Maspero : Christian Baudelot, Gérard Chaliand. Mais l’usure prit le dessus.

En 73, Maspero, vendant les derniers objets familiaux d’Egypte ou de Chine, ne s’occupa plus que d’édition. Comme il avait peu de goût pour le pouvoir, il ne retenait pas les auteurs dont il avait publié les premiers travaux. Il parvint néanmoins à mettre sur le marché, ou dans les sacs, quatre-vingt nouveautés par an. « C’est trop, lui dit Jérôme Lindon, vous êtes fautif ».D’autant qu’il surpayait des collaborateurs qui n’hésitaient pas, parfois, à détourner les bouquins vers des circuits parallèles. Maspero cherchait la cohérence : un livre en appelait un autre, une collection décidait d’une différente. Pensées divergentes, Guevara d’un côté, Althusser de l’autre. N’était-il davantage lui-même que lorsque l’antisionisme, qu’il pratiquait, se heurtait à son dégoût de l’antisémitisme ? Pendant ce temps, il préfaçait, montait des anthologies, traduisait sous des pseudonymes (celui de Louis Constant pour le Mexique insurgé de John Reed, par exemple).

Plusieurs crises plus tard, en 79, il décida d’arrêter. On le poussa à continuer. Il reconstitua une équipe et entra en désaccord avec elle un an plus tard. Le conflit portait l’abcès sur des détails : les couvertures pelliculées ou non. De même qu’il avait vendu sa librairie dans des conditions catastrophiques, « afin de ne léser personne d’autre que moi », il donna toutes ses actions à ses successeurs et quitta, en 82, la place Paul-Painlevé, sans prendre un sou, espérant que la confiance qu’il faisait servirait les projets qu’il n’avait pu mener à terme. Un contrat tacite. Affaire de gestion. Affaire de finalité.

Tout le monde ne possède pas ce regard bleu où le triste, l’acerbe, le généreux fulgurent avec un rien de myopie et d’humour pour se poser sur un monde toujours refusé, toujours désiré et si définitivement démodé. Si Le Sourire du chat se lisait en pensant aux années Maspero, l’envergure historique de l’auteur accentuait les beautés les plus ténues de son roman. Cigales, sonnailles, bourdonnements de mouches, parfums de sous-bois, de foins chauds, tout ce qui remontait l’escalier de l’enfance ne détonnait avec les rêches constats, les voix solitaires, les témoignages interdits et tous ces textes au sang d’encre de l’éditeur que si l’on déniait à un engagé politique le droit de mâchonner des marguerites. Le droit d’être lentement vivant. Le droit d’écrire. Paysages maritimes (déjà), bords de rivières, trajets parisiens, d’un autre on les aurait jugés bien dits. De lui, on en ressentait la véracité, l’impossible quiétude. A moins que tout combat ne fût perdu dans l’inachevable : « Quand il cherchera, plus tard, à se souvenir de ces premiers jours de juin 1944, il s’étonnera toujours d’avoir pu y caser tant d’agitation, tant d’activités diverses, traversé tant d’événements petits et grands, lui qui, adulte, pourra passer une journée entière à regarder du haut d’une falaise, des vagues, toujours les mêmes, déferler, belles et monotones, sur le même rocher ».

Vous comptiez, pour finir, le nombre d’animaux très littéraires qui traversaient les pages. Une ménagerie de cochons d’Inde, de lapins, de chameaux, dominée par Badahour Shah, l’éléphant de Kipling. Le romancier regrettait de n’avoir pu introduire dans le Paris de 1944 une baleine, « rassurante, affectueuse peut-être ». Et l’éditeur se désespérait d’abandonner le songe de grandes collections. « L’histoire est toujours inachevée ». Les livres de voyage, au format de poche, qu’il avait lancé en 81, laissaient imaginer que François Maspero, né à une autre époque, s’en serait allé à la découverte de peuples ignorés, une sorte de René Caillié, ou de Mungo Park, que les Africains appelaient celui qui marche tout seul. Quand Alice voulut partir n’importe où, le Chat de Cheshire lui dit : « Oh ! vous pouvez être certaine d’arriver quelque part pourvu seulement que vous marchiez assez longtemps ». Marcher pendant des saisons au bord de la mer.

Alain Garric

(Photo Pierre-Olivier Deschamps)

dimanche 12 avril 2009

François Maspero

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Des saisons au bord de la mer, rappel de ce que furent les « années Maspero » et ses raisons d’écrire.

 Une famille qui désensabla le sphinx de Gizeh et élucida les mystères de la pensée chinoise donna, le temps venu, naissance à une énigme. Le temps fut celui de la guerre, le secret celui d’un personnage qui, dès l’enfance, percha les questions de toute une vie sur un long corps dégingandé : comment s’impliquer, comment ne pas rester passif ? L’échassier méditatif que décrivait Albert Memmi, élégant et fragile, vite distant et soudain de velours, devint François Maspero en se demandant : « Peut-on à la fois faire l’histoire et l’écrire ? » 

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Le libraire de la légende des années soixante, dans la vieille rue Saint-Séverin, à qui des imbéciles et moi (cela dit pour construire la phrase) trouvions naturel de voler des livres, l’éditeur de la place Paul-Painlevé (et des Cahiers libres, lesquels disait-il alors « auront contre eux tous les salauds de tous les partis »), surprit jusqu’à ses amis les plus proches en publiant après s’être mis à l’écart – il avait cinquante-deux ans – son premier roman au titre inattendu, Le Sourire du Chat, ramené du pays des merveilles. « Un livre, disait-il, sur une enfance qui n’est pas mon enfance ; une enfance qui n’est pas une enfance ». Une manière, pour François M. (comme on l’appelait maintenant à La Découverte où François Gèze lui avait succédé) de recommencer à zéro. J’ignorais, dit Alice, que les chats du Cheshire sourissent continuellement ; je croyais les chats ennemis des ris et des souris ; à vrai dire même je ne les savais pas capables de sourire. »

On payait en nouveaux francs les premières musicassettes. L’autoroute du sud jonchait les plages de seins nus. Les parachutes belges fleurissaient au-dessus du Congo, cinq cent mille Américains pissaient dans le Mékong. Les gardes rouges récitaient du Mao, Sartre refusait le prix Nobel, Anquetil gagnait son cinquième Tour de France, Concorde ressemblait à un fou de Bassan. Les jupes s’arrêtaient aux fesses sans penser à descendre, on rentrait du Népal pour chercher des pilules. De Gaulle l’emportait sur Mitterrand, les cinés affichaient Cuba si et Hitler connais pas. Marylin nous laissait là, Kennedy partait pour Dallas, l’hexagone sentait le plastic et les merguez, Sarrazin cavalait, Mururoa bandait son champignon, les goélands flottaient près du Torrey Canon. Les trotskystes avaient vingt balais, le 22 mars annonçait le printemps. Tout le monde se rencontrait à « La Joie de lire », Jean-François Bizot s’étonnait comme les autres en découvrant Maspero : « On imaginait une sorte de Che ou de Lénine et le contraste était incroyable entre l’image du militant et la timidité de l’homme ». Et voilà que paraissait ce roman parrainé par Lewis Carroll. Voilà l’éditeur de Frantz Fanon, voilà l’ami de cet Ernesto Che Guevara auquel il ne ressemblait pas mettant en exergue une phrase de Bachelard : On n’a jamais bien vu le monde si l’on n’a pas rêvé ce que l’on voyait.  

L’auteur d’Alice ne fut-il pas, par l’absurde, un logicien de la révolte ? « Je ne dis pas, explique Maspero, qu’il faut rêver la vie ; l’utopie on en connaît bien les dangers ». Dans sa préface, il précise : « Au jeu de la vérité, le souvenir est toujours perdant », et la réalité, le sens des mots d’il y avait quarante ans, ne peuvent se reconquérir qu’un attelant le totalement faux au totalement vrai. Il faut se souvenir que le chat du Cheshire disparaissait lentement, depuis le bout de la queue jusqu’au rictus final, curieux souris de chat sans chat. Dans le roman de Maspero, un jeune garçon écorché par la guerre tentait, à la dernière phrase du livre, un difficile sourire à partir duquel il aura pu, peut-être, se reconstituer. Restait à préciser qu’on le nommait Le Chat et qu’il avait, en 1944, l’âge de François, à douze mois près : treize ans.

Pourquoi tant de précautions ? « Si j’avais voulu parler des événements, des jeunes engagés dans la Résistance ou des figures de ma famille à la première personne, d’une manière trop authentique, je serais arrivé à une schématisation, une trahison dix fois pire que celle qui consistait à ne conserver que les ombres, la projection ». Ou, aujourd’hui, les saisons. Ainsi, comme un relief dégradé de montagnes, trois générations apparaissaient dans le récit, « l’une mythique, la suivante lointaine et présente, la troisième totalement présente. D’abord l’égyptologue Gaston Maspero qui rapporta du Caire le chat bleu de la Vallée des Rois, symbole de l’éternité des formes. Professeur au Collège de France, il est dans les dictionnaires en compagnie de l’orientaliste Henri Maspero, le père, qui lissa ses moustaches dans les félines harmonies cosmiques du Tao, révéla les techniques anciennes d’immortalité et périt, par la faim, quelques jours avant le printemps 1945, près du chêne de Goethe, à Buchenwald. Enfin, le frère aîné, le modèle, celui qui savait tout dire, parti avec son pistolet dans le maquis et à la recherche de qui s’en allait Le Chat. « Je sens qu’en moi je ne grandirai plus… J’apprendrai certainement encore beaucoup de choses ; mais je ne serai jamais plus intelligent qu’aujourd’hui… Surtout si Antoine n’est pas là. Sans lui, je ne pourrai que survivre en me débrouillant. Je me débrouillerai. Je ne serai plus jamais un enfant, je ne serai jamais une vraie grande personne. Je m’appliquerai à faire semblant. Je serai toujours assez fort pour leur ressembler. Je tricherai, c’est tout : personne ne s’en apercevra, sauf moi. » Le premier mai 1945, « les marronniers en fleurs ploient sous la neige épaisse » et Le Chat apprend la mort d’Antoine [à suivre].

Alain Garric

mercredi 8 avril 2009

Entrer dans l’histoire

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Qui mène le devenir ? Pour avoir posé la question, Hérodote figure parmi les quelques auteurs dont on voit tous les jours passer le nom sur le flot incessant des mots et des livres (dernière apparition, les Guerres médiques de Peter Green). Régulièrement des écrivains se lancent sur ses traces : Richard Kapuscinski, Mes voyages avec Hérodote, Justin Marozzi, The way of Herodotus. Aucun ne manque de le reconnaître « Père de l’histoire » - on le consulte plus souvent que son livret de famille - ou de la fiction. Il est un miroir où l’historien n’a jamais cessé de se regarder et de s’interroger (François Hartog). Premier ouvrage en prose, l’Historiè (« l’Enquête » plutôt que Histoires) est le livre originaire et total, une encyclopédie des premières fois. Dans ses pages apparaissent les cerises, le caviar, une huile malodorante qui sera le pétrole, une laine d’arbre qui sera le coton, la déclaration de revenus et le concours de beauté. Apparaissent les Etrusques, les Indiens, les Ethiopiens, les Négrilles et l’homme d’Afrique, duquel nous venons tous, mais qui, pour un discours présidentiel, ne serait pas assez entré dans l’histoire. Quelle histoire ? Qu’est-ce que l’histoire? Comment l’histoire est-elle entrée dans l’histoire?

Achille crie sa douleur en brûlant les os de Patrocle, son compagnon. Puis, en son honneur, il organise une course d’attelages qui volent dans la plaine et soulèvent la poussière. Qui mène ? Idoménée, chef des Crétois croit apercevoir un cheval roux avec une lune blanche sur le front, je ne distingue pas bien. Ajax le traite de vieillard emporté qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Qui a gagné, Antiloque ou Ménélas ? Appel est fait à un témoin : un histôr. On ne sait pourquoi ce rôle est donné à Agamemnon par Catherine Darbo-Peschanski dans L’Historia, commencements grecs, sa parfaite étude du vocabulaire en jeu. Histôr vient de la racine *wid (« voir » : video, n’est-ce pas ?), qui a aussi donné oida, « je vois », eido « voir de ses yeux ». Avant qu’existe le mot historia (il n’est pas dans Homère), l’histôr serait celui qui sait pour avoir vu. Mais il peut n’avoir rien vu du tout : il est un juge ou un arbitre. Comment l’historia, d’abord consacrée à des phénomènes du présent, a-t-elle pris en compte le passé ? Elle était un jugement en première instance. La réalité est justice (Catherine D.-P.). Chez Hérodote, le jugement ultime est laissé au lecteur (libre à chacun de se ranger à l’opinion de ceux qui les convainquent, V, 45).

Chaque homme vit et meurt avec la part qui lui est accordée. Un fait est le résultat d’un contentieux ou entraîne un litige. Tel est l’ordre et le désordre du monde. Les dieux les déterminent, leur justice est rancunière, l’histoire n’a pas de moteur. L’historia est une procédure judiciaire. Les hommes n’ont donc de temps que de la culpabilité ; ils n’ont de temps que s’ils se résolvent à être coupables. Ce fut un difficile chemin qui mena d’une société fondée sur les oracles, les songes, la divination à la suivante qui va se mettre à lire les événements après qu’ils se sont produits. Imaginons une météorologie qui aurait soudain à nous remettre précisément en mémoire le temps de la semaine dernière. Un autre fut de passer des phénomènes individuels qui ne s’intégraient pas dans un processus d’ensemble à un cours de l’univers ou à une objectivité essentielle des faits.

Hérodote, par des choses vues, des propos rapportés, tente de révéler le monde à ses habitants dispersés (Thomas de Quincey). Il veut sauver de l’oubli les événements advenus du fait des hommes. Son temps est celui des générations. Après lui, Thucydide s’appuiera sur la succession des étés et des hivers, mais la guerre du Péloponnèse, des cités contre les cités, lui fera voir que la justice ne mène pas le monde. Bientôt apparaîtra la cause, et la responsabilité. Puis l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne, à laquelle l’homme africain échappe mais reste immobile au milieu d’un ordre immuable (dit le président). Cette immobilité du temps où un contemporain d’Hérodote, Aristophane, avait déjà enfermé les femmes. Comment s’étonner qu’une femme, Ségolène Royal, née en Afrique, soit allée demander pardon pour ces paroles humiliantes ? Qui mène le devenir?


A.G


vendredi 27 mars 2009

Place Mireille Sorgue

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Une place au nom de Mireille Sorgue a été ouverte. A partir de ses écrits publiés à ce jour - L'Amant, Lettres à l'amant - et de ses intérêts poétiques (Louise Labé, l'érotisme des troubadours, les Lettres à Lou d'Apollinaire, Aragon...) elle se veut un forum du sentiment et du discours amoureux.

Un autre blog a été créé en avril 2012 : Mireille Sorgue, autre regards (http://mireille-sorgue.blogspot.fr/ ).

Vendredi 11 mai 2012 le blog Place Mireille Sorgue a été envahi et effacé par malveillance. La place est en reconstruction. La raison de cette attaque fera l'objet d'un post dès qu'elle sera connue.

Parmi les premières contributions, un post sur la fin'amors:

Tous les écrits de Mireille Sorgue font entendre les échos de son attirance pour la parole des troubadours occitans (les hommes mais aussi les trobairitz féminines) et son affinité avec l’absolue singularité de cette lyrique courtoise. Quand elle se dit heureuse à douleur, quand elle parle de peine doucement dure, et encore de ce bonheur de vivre si poignant qu’il m’est douleur, on écoute Peire Rogier (le mal que j’ai de la peine à supporter me rend doublement heureux), Rigaut de Barbezieux (la joie m’est souffrance et le plaisir douleur) ou les battements du cœur désordonné d’Azalaïs de Porcairagues. Elle n’a pas pris leurs mots, les leurs et le siens se rencontrèrent. Leur asservissement à l’amour (ou je ne sais quelle autre disposition) la conduisit à suivre les cours de René Nelli à la faculté des lettres de Toulouse. Il avait publié cette année-là L’Erotique des troubadours (Privat, 1963). Qu’était la fin’amors, en quoi pouvait-elle captiver Mireille, et comment cet amour, inventé il y a près de mille ans, reste-t-il accroché, de génération en génération, dans les poitrines ?


Lire la suite ici

vendredi 13 mars 2009

Shakespeare & co.

Avec quelle concordance, quelle ingénuité, quelle indolence, quelle inertie, ou alors avec quelle candeur, quelle confiance, quelle félicité et quelle espérance la presse mondiale a repris une information d’agence qui n’était d’ailleurs pas une erreur : peut-on se tromper au point de ne pas craindre de tromper les autres ? C’est une nouvelle action d’éclat dans la guerre éternelle que se livrent les Oxfordiens et les Stratfordiens, sortes de nouveaux grosboutistes et petitboutistes dont l’œuf à la coque serait la tête de Shakespeare.

Les premiers refusent que le nid du génie shakespearien ait été le front du rejeton d’un gantier et marchand de laine de Stratford-upon-Avon. Les seconds n’ont de cesse de prouver que l’auteur des sublimes pièces et sonnets était natif de cette petite ville du Warwickshire et appartenait à la maisonnée rurale et poulardière de John Shakespeare. En d’autres temps, Euripide avait bien été le fils d’un marchand des quatre-saisons, ce qui n’avait embarrassé personne. Les Stratfordiens ont néanmoins senti la nécessité de donner à leur campagnard un air de cour royale qui ferait taire le mépris d’Oxford. Shakespeare, on le sait, n’a toujours pas de visage : pourquoi ne pas lui en donner un, jeune, beau, fin, noble, qui emporterait enfin l’adhésion de tous et mettrait à genoux l’adversité ?


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Ainsi, le monde entier l’a vu, le professeur Stanley Wells, doyen des études bardiques et président du Shakespeare Birthplace Trust, a dévoilé le portrait d’un homme en pleine floraison, au visage rose, aux épais cheveux bruns, vêtu d’un pourpoint brodé d’or et il ne reste plus qu’à jeter dans la corbeille avec soulagement  les figures du Folio et de l’église de Stratford si contraires à ce qu’on attend du visage de l’auteur le plus spirituel, le plus humain, le plus universel et le plus anglais de l’histoire du langage. Le portrait se trouvait dans la collection d’Alec Cobbe, un restaurateur de tableaux, déjà découvreur de la si troublante représentation de l’ami et protecteur de William, Henry Wriothesley, troisième comte de Southampton, avec qui sa famille avait été liée.

Mr. Cobbe, lors de l’exposition de 2006 de la National Gallery « The Searching of Shakespeare » avait remarqué de fortes ressemblances entre le « Janssen portrait » conservé par le plus grand centre de documentation spécialisé au monde, la Folger Shakespeare Library de Washington (juste en face du Capitole) et ce qu’il tenait pour une des dernières images de Sir Walter Raleigh, le chercheur de l’Eldorado décapité à Whitehall. Il ne restait plus qu’à faire appel aux expertises. Le bois du panneau supportant le visage du modèle à identifier provenait de chênes abattus dans les dernières années du seizième siècle. L’œuvre était daté de 1610, soit du vivant de Shakespeare (peu importe qu’il eût à cette date quarante-six ans, le front dégarni, le visage tanné). Elle était peut-être l’original du Janssen, le graal était trouvé.


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Un portrait, pour la seule raison qu’il était conservé dans un musée shakespearien, parmi une quarantaine, pouvait donc en authentifier un autre. Hélas, celui-ci porte une inscription latine qui sembla anodine ou même accréditer le haut statut social du personnage : Principium amicitias, vite rendu par « les amitiés des grands » ou « favoris des princes ». Mais elle est, par habile élision, tirée d’un vers d’Horace (l’Ode 1 du deuxième livre) où l’expression se fait plus terrible : gravisque principium amicitias, « funestes amitiés des chefs ». L’ensemble évoque « les causes de la guerre, les désordres, le jeu de la Fortune, les funestes amitiés des chefs, les armes trempées de flots de sang… » et le destin d’Asinius Pollion qui avait déplu à César (en anglais : « the destructive frienships of rulers »). Ce gentleman bien habillé, au col italien très onéreux, avait déplu à des puissants.


Pourquoi traîner (et quel connaisseur de Shakespeare pouvait l’ignorer ?), le portrait dévoilé est celui de Sir Thomas Overbury (1581-1613), poète et essayiste, empoisonné à trente-deux ans dans la Tour de Londres où l’avait conduit la défaveur et l’amitié perdue des grands. Il avait déjà été du mauvais côté lors de la rébellion d’Essex de 1601 qui le fit compagnon d’Henry Wriothesley, n’est-ce pas ? Le portrait fut peint à son retour d’un voyage à Paris dont tous les touristes savent que son air donne bonne mine. Sa réputation de fierté et d’insolence que le peintre a tenté d’atténuer devient dans les propos des stratfordiens « la retenue, la douce expression qui semble suggérer la modestie » que l’on attend du grand homme local.

Son assassinat fit entrer Overbury dans la légende. Ses œuvres, publiées en 1616, furent précédées d’élégies, d’épigrammes (par Ben Jonson entre autres) qui ne laissent aucun doute sur son revers de fortune (« no enemy his ruin, but his friend »). Son portrait donna lieu à des copies, on en ignore le nombre. Une, identique au Janssen, a été vue à la vente de la collection Ellenborough en 1947. Et il faut reconnaître à l’historien David Piper, d’avoir, en 1962, avancé le nom du pauvre Sir Thomas Overbury. Un fin poète, qui eut le tort de ne pas naître au-dessus d’une échoppe de Stratford-upon-Avon et de ne pas s’être appelé William Shakespeare. On lui doit pourtant une tragédie dont il n’est que le héros. Il n’empêche, il va connaître au printemps les honneurs d’une exposition au Musée de la ville et les flatteries de ses visiteurs très attendus.

Alain Garric

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Un article du TLS daté du 18 mars, signé par Katherine Duncan-Jones, biographe et co-éditrice des Poèmes, accrédite la thèse d'un portrait d'Overbury: lire ici

Un article du New York Times du 20 mars avance, lui, que c'est bien là le portrait de Shakespeare pour la raison incomparable qu'"il aurait aimé se voir ainsi: distant, sexy, mystérieux"! Lire ici