Maren Sell obligée de fermer sa maison (voir dans Libellules), Verdier victime d’un saccage moyenâgeux, puis les dangereux orages menaçant Le Temps qu’il fait : mauvais jours pour les éditions littéraires de taille humaine. Les meilleures ventes sont devenues l’argument de vente des librairies commerciales. L’intérêt va à l’intérêt des autres. Et on imagine mal – pour l’instant – les libraires du web donner, sans logiciels, des conseils personnels de lecture.
A la fin du printemps, un appel à soutien avait été lancé par les éditions de Georges Monti (fondateur) et Marie-Claude Rossard : « Quelques années après l’incendie de l’entrepôt de notre distributeur Les Belles Lettres qui nous avait valu un formidable élan de solidarité, Le temps qu’il fait est à nouveau en grande difficulté. Nous traversons en effet une tempête sans précèdent dont nous craignons fort qu’elle nous soit fatale : après notre changement de distributeur à l’automne, nous avons été contraints l’hiver dernier de renoncer aux activités de l’imprimerie et, comble de malchance, nous enregistrons chez notre nouveau distributeur CDE/SODIS un taux de retour record, auquel notre petite économie ne saurait survivre bien longtemps. Après bien des hésitations liées à notre désir de réserve et surtout à notre volonté farouche de tout tenter pour trouver les solutions dans notre travail d’abord, nous nous décidons à vous informer de ces difficultés et venir une nouvelle fois vous demander votre soutien… » La voix de Georges Monti, aujourd’hui (téléphone portable: la ligne des éditions est "momentanément interrompue"), la même voix d'autrefois, aussitôt reconnue. « Au début, vous êtes venu quand ? en 84 ? c’était aussi dur que maintenant mais il y avait une sorte d’entrain, chez les distributeurs, les libraires. Aujourd’hui quelque chose est en train de changer, profondément. C’est une nouvelle génération de lecteurs. Le champ de la littérature, celui de la littérature dite « belles-lettres », est marginalisé, et ça va très vite. Il y a de moins en moins de place pour des maisons intermédiaires comme nous, ou Verdier, Corti, entre les éditeurs industriels et ceux, plus confidentiels, qui mettent leurs livres entre les mains de leurs lecteurs ». « Cette année, la période d’élections qui revient tous les cinq ans a été pire que d’habitude, puis a suivi le trou de l’été et la rentrée, qui n’est pas un moment pour nous ».« La meilleure aide : achetez les livres du Temps qu’il fait.. »Aide en librairie : Conversations avec le taupier de Jean-Loup Trassard, un auteur fidèle, Pieds nus dans le jardin de Cécile Beauvoir (éditée chez Minuit, ou par Arléa, c’est son cinquième livre) et Le testament sans fin de Corinne Bonnet (un premier roman, « je n’ai rien lu de pareil » dit Georges Monti. Je l’avais rencontré, sa maison avait trois ans, pour le « portrait d’un éditeur » à l’occasion d’un salon du livre. A.G.
Stendhal leur trouvait des sourcils admirables. Elles les haussent encore, ces jeunes Angoumoisines à la fenêtre de l’omnibus qui brinquebale vers Cognac : c’est le premier jour du printemps. Une par une, elles descendent dans les gares de jouet aux prunus roses, fières enseignantes de campagne, branchées sur le berzingue d’un walkman porté en diadème. Dans un gentil volume remis par le Syndicat des éditeurs aux cent mille premiers acheteurs des Journées du Livre de 1933, un auteur charentais, qui n’était pas encore un inconnu, décrivit ce trajet en chemin de fer. Il notait le mélange de langue d’oc et de langue d’oïl pour nommer les localités, Nersac et Sireuil, Châteauneuf et Jarnac. Comme si la querelle du Nord et du Sud avait voulu en rester là, dans le pineau et les pantoufles, tous prosaïsmes réconciliés dans l’indolence et l’alambic. Georges Monti y éditait des textes qui « n’ont à répondre à aucune urgence ; ce sont des livres qui ont tout leur temps ». Il fallait le prendre en allant le voir.
Habiter une ville devenue un nom commun porté aux lèvres du monde entier semble convenir à ce disciple de Paulhan. Il s’y est établi par hasard, mais le hasard fait aussi bien les idées que les choses. Monti aurait pu, indifféremment, s’installer à Paris, comme son copain Ponsard du Tout sur le Tout, et, en tout cas, il le prétend. Ses choix éditoriaux et sa manière de travailler démentent en silence la neutralisation géographique. Quand, comme pour Paulhan, l’important est ce par quoi la littérature échappe à la littérature, ce qu’elle porte en elle-même de propre négation, alors, Cognac, c’est pas mal. Quand on cite Léopardi : « Il n’y a pas d’amitiés dans les petites villes mais des alliances », alors on peut se permettre, à la fois, une un peu trop grande discrétion sur soi-même et un solide esprit d’entreprise. Dans sa rue du Clos, qui sent le moût, la distillation, et donc les murs se noircissent de champignons oenophiles, Georges Monti, guère buveur que de panachés, peut à la fois s’abandonner à la « pratique solitaire, un peu névrotique de la lecture » et s’introduire, en fabricant, dans la convivialité d’un marché méticuleusement établi. « Je suis devenu éditeur, raconte ce garçon de trente et un ans, au regard gris, étale, d’un tain sans tâche, au visage retenu, bardé d’alphabet comme la vignette qui accompagne sa marque, je suis devenu éditeur par excès de mes comportements de lecteur. A force de chercher des livres introuvables ou réputés tels, il y a, à terme, une tendance au prosélytisme puis à l’édition. Il me semblait inacceptable que la Fausse parole d’Armand Robin ne soit plus disponible alors que je me suis mis sous la protection de cet auteur du Temps qu’il fait », titre porteur d’une banalité qui fait l’affaire de Monti. En suivant la piste de Robin, il s’inséra immédiatement dans le milieu des lettres. Un travail de fil et d’aiguille qui donne cohérence à son catalogue.
Pourquoi André Ady ? Parce que Robin le traduisit. Pourquoi Chaissac ? A cause de ses lettres à Paulhan. Lequel s’était intéressé à Dadelsen et à Lecomte. Quand à Ricardo Paseyro, Robin l’avait glissé dans la NRF. Les parrainages se succèdent : Perros, bourré de références, indique des chemins. A l’inverse, Monti demande des textes à Trassard ou Réda, lequel le tuyaute sur Jude Stéfan. Ou encore un Michel Bulteau lui téléphone pour lui confier une nouvelle. Circuits à double sens. « Je n’ai pas l’intention de faire ma bibliothèque idéale, ni de vivre ce métier comme forme de création récurrente. Je n’écris pas et je m’en garderai ». Pourquoi ? Parade rapide, je n’insiste pas, c’est le mauvais sens du poil. Monti choisit des textes où la mise en cause de l’auteur est si forte qu’un pas de plus les mènerait au blanc. Il lui suffit qu’ils « introduisent, selon Leiris, ne serait-ce que l’ombre d’une corne de taureau » sur la page. Amateur de textes brefs, d’un genre indéterminé, il recherche ceux qui, à une maîtrise de la langue, ajoutent une attitude de vie. De la qualité, mais pas d’esthétisme. De beaux écrits, mais qui ne soient pas que cela. Pas de livre idéal. Une veine populaire endiguée d’exigence : mille exemplaires à tout casser.
Cette dimension, comme disait le banquier, l’intéresse. Non par élitisme, car s’il pourrait presque mettre un nom sur chacun de ses lecteurs, il n’édite pas pour « ses semblables ». Double danger : « Quand j’ai réimprimé Tamerlan des cœurs de Obaldia, ceux qui le connaissaient le serraient déjà jalousement dans leurs rayons. Et les autres ne l’ont pas acheté sous le prétexte que j’avais cherché à faire un coup ». Et le second : publier un inconnu, « parfaitement magnifique », tel Blangenois, qui ne possède ni nom, ni presse, ni Prix, rien qui accroche. « Je n’ai pas encore la force d’imposer, il me faut travailler dans l’ordre ». En partant d’où ? Au chapitre flash-back, Monti le lent donne dans l’accéléré, le caricatural. Il aurait commencé à lire après la fac, avec un éblouissement d’autant plus grand que l’université lui avait troublé l’esprit par son attitude négative à l’égard des livres, de l’imaginaire. « Je croyais à la khâgne d’avant-guerre où on parlait, on échangeait, on socratisait tout la journée » Sorti de là, quelques bonnes rencontres au bon moment, quelques lectures, et ce fut « sans retour ». Il vint travailler avec Edmond Thomas, qui tirait sa revue Plein chant dans une abbaye entre guillemets des bords de la Charente. Une île déserte. Deux ans plus tard, en 81, voulant mener sa barque à sa manière, il s’installait dans un ancien chais cognaçais, autour d’une « bécane » âgée de vingt-cinq ans, dont la surveillance – il mime Chaplin des Temps modernes – éponge en main, équilibrant encre et eau, aide à le réchauffer les nuits d’hiver. Mais à l’étage, pardon, une photo-compo (au clavier et à mi-temps, sa compagne Marie-Claude) et un banc de reproduction, tout ça à crédit, payé par le trimard des commandes locales. Objectif, l’autonomie financière de l’édition pure, la modernisation, quinze titres par ans. Monti imprime les bouquins d’une demi-douzaine d’éditeurs littéraires de l’Ouest (Quimper, Saint-Nazaire, Poitiers, Bordeaux), un réseau affectif et efficace où circulent des livres soignés, aux textes bien établis, au grand air, sans brocard bibliophilique, beaux de nudité, cueillis de frais. « Je préfèrerais qu’on me dise simplement qu’ils sont bons : c’est tout ce que je veux passer comme message ». Des livres communicables, « du même type de choix, en fin de compte, que la vie avec son prochain. Et ça ne me paraît pas rien ».
Les manuscrits affluent, Georges Monti n’a pas le temps de convaincre tous les libraires, même aidé par son ami d’Arcane 17 à qui le CNL et la DRAC payent deux mois de salaire pour une tournée de diffusion commune : il s’en excuse là. En gare de Cognac, les containers de carburant affichent des marques à trois étoiles. Le soir tombe. Le soleil fait son coquelicot au ras des vignes. Les Angoumoisines, une à une, montent dans la micheline du retour. Elles dansent en parlant de Boris Vian, empruntent les livres menus du voyageur. – « C’est quoi le Temps qu’il fait ? ». – Un éditeur. – « Mais il fait beau, beau ! » Et leurs sourcils… – « Aimez-vous Stendhal ? » – « Quoi ? ». Il faut hurler un peu avec ces walkwomen.
Alain Garric, Libération, 27 mars 1984
Curieux, tout de même, ce "André" Ady.
RépondreSupprimerSon nom est Endre, à prononcer comme End (jusque là c'est facile), mais le re n'est ni re ni ré, c'est rê (comme dans être). Endre Ady (mais en hongrois le prénom vient après, donc) Ady Endre, Jozsef Attila, personne ne les a traduits en français comme Armand Robin. Je lis son texte et l'original me revient en transparence, pourtant, il omet des mots, il en met d'autres, une leçon. C'est fabuleux. Comme quoi, on peut (mais il faut son génie et sa rage, du français en hongrois, la poésie passe, en sens inverse, elle relève d'une impossibilité linguistique).
Ces prénoms traduits, c'était la mode. "André" Ady, "Désiré" Kosztolanyi (pour Dezsö). Traduisez donc "Attila" ! Cela dit, les grands-pères hongrois appellent bien Jules Verne "Verne Gyula".
Voir aussi le site de Marc Pautrel :
RépondreSupprimerhttp://blog.marcpautrel.com/post/2007/05/18/Le-temps-quil-fait-en-difficultes