Une neige de loup gomme le bois de boulogne. Plus rien. Les images reprennent à l’entrée d’un appartement de Neuilly. Sur un mur, peint à la façon d’un ciel, un buste de fille a été accroché et sa blancheur se confond avec celle d’un nuage. Un coquelicot de sang fleurit entre ses seins. Les yeux encore piqués par le froid du dehors réinventent un vieux conte. Ils voient une Marguerite Duras en chaperon rouge livrer sept cent mille galettes et petits pots de beurre (de son Amant), tandis qu’un solitaire au poil gris, rusé compère, court poser son piège tendre dans la maisonnette dont la chevillette cherra. Ou bien est-ce au Mesnil, l’autre demeure de Robbe-Grillet, au fond d’un parc de Normandie, que l’imagination s’emballe ? Ici, on le voit descendre dans des caves d’abord insoupçonnées et que l’on se figure aussitôt criminelles, bondées de « belles captives ». L’hôte n’en remonte que des bûches, car il gèle, avec des gants de daim, car il est écrivain.
C’est un hiver bizarre où les gagnantes du loto veulent aller garder des moutons et où les romanciers, naguère partisans d’un apparent « désordre narratif », rassemblent le troupeau de leurs souvenirs. Mais quand un Alain Robbe-Grillet s’introduit dans la bergerie autobiographique, il ne saurait s’y glisser sans « perversité », sans ce « devoir d’imposture » dont l’avait, trop uniment peut-être, chargé Roland Barthes. Matoises vérités, entre-tissées de fictions retorses, reconnaissances si fantomatiques et si subjectivement authentiques, ces mémoires de fine mouche auraient dû aller se loger, à l’origine, dans la collection du Seuil, « Les écrivains de toujours ». Il les abandonna, dit-il, quelques années. Puis la mode vint de parler de soi et alors pourquoi ne pas confesser une « soumission moqueuse aux préoccupations du présent » ? Mais, en ce cas, dans un plus large miroir, vieil instrument de retournement, où il tenterait de se « voir de profil », comme aujourd’hui, au Mesnil, dans celui qui surplombe une cheminée où crépitent les branches et redouble la luminosité d’une pièce à passe-jour. « Je crois, disait Blanchot, que ce qui donne leur attrait à ses livres, c’est d’abord la luminosité qui les traverse ». Ici s’ouvre la porte grinçante (pour les grincheux) d’un mystère à éventer.
Pour quoi avoir accusé Robbe-Grillet, et surtout depuis la Maison de rendez-vous, d’illisibilité ? Remontons en arrière, très loin, tout au début. Qui créa le roman ? Chrétien de Troyes. Et que fit-il ? Il composa ses ouvrages contre le latinisme, contre les moqueries des jongleurs. Il pêcha ses histoires dans les stéréotypes de son temps, la « matière de Bretagne » : érotique, incestueuse, violente, ironique. La belle Marie de Champagne, fille d’Aliénor, lui donnait le sujet et le « sens ». Il en jouait par l’entrelacement des thèmes, les anticipations, les rappels, les redites et aurait voulu pour cela nommer le roman « conjointure ». Le héros en était le texte lui-même (« le conte dit que… »), parfois laissé en suspens. Il inscrivit l’image qui scelle, à tout jamais, le centre silencieux de la littérature : les trois gouttes de sang dans la neige ( !) devant lesquelles Perceval tombe en état de catatonie.
Et le Robbe-Grillet de Topologie d’une cité fantôme, de Souvenirs du triangle d’or, de Djinn, l’initiateur du Nouveau-roman, que fit-il, sinon traficoter avec une « matière de Bretagne » moderne, marxiste, freudienne, stéréotypée ? Alors défendre le moderne par le moyenâgeux n’est pas se faire le servant d’artilleurs réformés. Tous deux, à huit siècles de distance, créateurs, ont trouvé seule possible cette manière d’écrire, d’apparence irréelle, anormale et si conforme cependant à la structure de pensée de tout le monde qu’elle absorbe, physiologiquement, comme de l’eau. Enorme ? Et n’était-ce pas énorme Duras, avant qu’elle multiplie ses petits pots de beurre par vingt. Qui lit-on, en université, aux Etats-Unis ? Proust, bien sûr, Camus, sans doute, mais Chrétien de Troyes et Alain Robbe-Grillet.
Un théoricien ? Il a trop d’humour pour le rester. Il faudrait tout de même s’apercevoir que son père fut, un temps (celui où Alain commence à écrire), secrétaire général de la chambre syndicale des fabricants de jouets. Et que son grand-père paternel s’appelait Ulysse. Alors, maintenant, des « aveux ». Le STO, pas très loin de l’usine de Marchais, Pétain, les petites filles. A la fois tout cela est vrai et jalonné d’écriteaux (« Attention, double piège à psycho-machine »), car il se rapproche, cette fois, du lecteur et le prévient des traquenards. Ingénieur en métaphores, il démontre sa puissance de style : lire les pages sur Henri de Corinthe (bel inconnu, au don d’ubiquité, de la mémoire mensongère) et lire les plages blondes. Le sexuel et le politique : « matière de Bretagne ». Le Miroir qui revient n’est-ce pas, au premier chef, une légende bretonne ? Passablement transformée dans ce livre qui transformera bien des livres. Bien des autobiographies en tout cas. Le ver (luisant !) est dans la pomme. Qu’ont-ils donc ces écrivains, autrefois réputés difficiles, à envahir soudain les bibliothèques de gare ? La mode est au succès. Et ce n’est pas demain que les petits pots de beurre se dépetitpotdebeurreront. Il fait soleil aux éditions de Minuit.
Alain Garric, Libération, 17 janvier 1985.
[...] Cependant, sa persécution, qui inaugure la littérature française, la traverse sans s’affaiblir. Elle se ravive dans les Natchez de Chateaubriand comme dans Restif de la Bretonne, Octave Mirbeau ou même Giono : Le visage de sainte Eulalie peinte martyre à l’église Saint-Sauveur, au moment où elle porte ses seins fumants sur un plateau (préface aux Pages immortelles de Virgile, 1947). Dans Sade, à l’évidence, et le récit détaillé des tortures par la quatrième historienne des Cent vingt journées. Les programmes des départements de français des universités américaines vont de la Cantilène - ou Séquence ? - aux Infortunes de la vertu. Dans Sade, une Eulalie, fille d’une des meilleures maisons de la ville, pudique et innocente, est décapitée par l’évêque de Grenoble après qu’il a joui d’elle. D’emblée, la Cantilène est un « corps de récit », et tel est celui de Justine. Robbe-Grillet connaissait bien ce lien du corps avec l’écriture, cette matière romanesque, elle lui était une imagerie comme la matière de Bretagne aux romanciers arthuriens. [...]
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