dimanche 25 avril 2010

Le grand Hubble

 (Le télescope Hubble a vingt ans, comme cet article paru dans le Numéro Un de « L’Autre Journal » – nouvelle formule – en mai 1990. Qu’attendait-on de sa vaste pupille de verre lisse tournée aussi vers les étymologies du monde…?)

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Le temps fait l’actualité (une première création mondiale) : Hubble observe les commencements. Toute chose étant ce « ce que l’on peut en concevoir » (Métrodore), la rotondité de la terre (prouvée par la caravelle de Sébastian de Elcano, 6 septembre 1522), le système héliocentrique (établi par le De revolutionibus de Copernic, 24 mai 1543), l’immensité galactique (ouverte par la lunette de Galilée, 12 mars 1610), les limites d’âge et d’extension du cosmos (que doit fixer le télescope spatial de Riccardo Giaconni, mai 1990), ont été conçus ensemble, bien des siècles plus tôt, dans une même époque et un même lieu : l’Univers est né en Italie, entre Calabre et Pouilles, entre des étoiles de palmiers, parmi les nébuleuses de lauriers-roses dévalant dans la mer Ionienne. Voici un télescope temporel, braqué sur la constellation originelle de la pensée (Élée, Abdère, Cyzique, Clazomènes, Milet, Cyrène…) : dans son miroir voilé apparaît la figure de Philolaos, qui était de Crotone, port maritime aux plages rugueuses, dont les guides touristiques retiennent d’abord qu’il était réputé pour la beauté de ses femmes, la force de ses athlètes (Milon) et le génie de ses philosophes (Pythagore) : de quoi bâtir un monde.

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Pour résumer Philolaos, concepteur de la forme ronde et de la position centrale du feu solaire – que l’église fera oublier pendant des siècles, la totalité physique s’était constituée par la paire des limitants et des illimités. De nos jours, Stephen Hawking, titulaire de la chaire de mathématiques à l’Université de Cambridge (Newton l’occupa), « propose » un espace et un temps finis mais sans bord. La graine de cette idée a germé dans un paysage de lumière, beau point de vue dans un voyage au fond de la botte italienne (sous la semelle). Philolaos légua ses principes, au cours de longues soirées (les dernières du présocratisme : Platon était là parfois), à son disciple Archytas, commandant suprême – sept réélections à la tête de la cité de Tarente, de l’autre côté du golfe en passant par Sybaris (occasion de rappeler à ceux pour qui le souci terrestre l’emporte sur l’intérêt céleste – jouisseurs ou écologistes – que la notion de « milieu » biologique fut lancée par Ménestor, astronome et sybarite). On nous présente Archytas en ingénieur de type Quattrocento et en rationaliste. Il fut, à tout le moins, assez bon mécanicien pour inventer la crécelle (« qu’on donne aux petits enfants… cela leur évite de tout casser dans la maison », Aristote) et mettre ainsi à l’abri des petites mains ses prototypes. L’un d’eux laisse rêveur. Selon Favorinus, le plus ancien philosophe gaulois (d’Arles), il fabriqua une colombe de bois qui aurait volé (avec ceci qu’elle avait besoin d’un lanceur pour reprendre son essor, elle serait alors l’ancêtre de la navette Colombia et du projet européen Colombus). D’après Aulu-Gelle et ce qu’il en confiait à sa petite fille, il semble qu’elle ait été propulsée par réaction (air comprimé). Outre cette invention qualifiée d’étonnante mais aussi de « frivole, on lui attribue un livre sur les flûtes et un Art culinaire, attentions temporelles chez un personnage resté célèbre pour avoir su, à partir d’un spectacle qu’il avait sous les yeux - une « théorie » au sens premier est un spectacle - et des principes hérités de son maître, formuler la question universelle.

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La vieille ville de Tarente (Citta Vecchia), se situe sur une île, entre deux promontoires. Elles est flanquée d’une citadelle (où mourut le général Choderlos de Laclos, inventeur du boulet creux et autres machinations dangereuses). De cette hauteur, vers le soleil levant, on domine la Mare piccolo, courbe et fermée. Vers le couchant, le regard se perd dans la Mare Grande sans limites. Ces deux visions (c’est une « proposition » dirait Hawking) se fondirent dans l’esprit d’Archytas, pénétré de Philolaos, en une seule image. Et comme il apercevait, en bas, des pentathloniens à l’entraînement, tel Iccos, vainqueur aux jeux Olympiques (promoteur du massage et de la diététique « il ne toucha ni à une femme ni même à un adolescent pendant toute la durée de sa glorieuse carrière », ajoute Platon), Archytas posa sa question en ces termes : « Qu’arrive-t-il si on projette une lance au-delà des limites de l’Univers ? Rebondit-elle ou disparaît-elle ? » Cette lance énigmatique, et ce qu’elle implique, ricoche tout au long de l’histoire de la cosmologie, aucun astronome n’a pu l’esquiver (elle traverse tout le dernier livre d’Edward Harisson, Le noir de la nuit: pourquoi la nuit est noire?). Comparer les savoirs – et les ignorances – à plus de deux millénaires de distance, est-ce bien légitime ? Les vingt-six orbes sphériques d’Eudoxe de Cnide aux vingt-six dimensions nécessaires à l’actuelle « théorie des cordes » ? Eudoxe, qui vit la Vénus de Cnide dans son état complet, désirait lui aussi une « théorie unifiée ». Dans ces matières, ce qui importe depuis toujours est de « sauver les apparences » (Simplicius). Riccardo Giacconi – à qui son origine italienne vaut le surnom de nouveau Galilée (je suis sûr qu’il aura le prix Nobel en 2002 !) – aura à composer avec un « repérage fini pour une grandeur infinie » (Jean-Marc Levy-Leblond à propos de Hubble), la Mare Picccolo et la Mare Grande.

On peut voir ici la Nébuleuse de la Libellule photographiée par Hubble.

Alain Garric

samedi 20 mars 2010

Gass, l’autre William

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W.H. Gass, le second William est encore beaucoup plus difficile à traduire (personne n’y parvient) que Shakespeare, lequel a résisté à toutes les tentatives. De son immense et long Tunnel, Gass disait qu’en France, en Italie, comme dans toute l’Europe, les gens sérieux ne le lisent qu’en anglais. Il plaisantait. Même si le lecteur, c’est toujours lui qui parle, est quelqu’un à qui je ne fais pas beaucoup attention. Un lecteur est quelqu’un qui à son tour oublie très vite qu’un auteur est derrière ce qui l’enchante ou l’assomme. Grands dieux (c'est-à-dire Bless me). Le lecteur attentif. Je l’avais oublié. Puis, en dessous : Quelqu’un se souvient-il de moi ? Cette fois nous sommes dans la première nouvelle de Sonate cartésienne. Il vaut mieux le prendre tel qu’il est : je suis dans ma meilleure humeur pour travailler quand je suis, sur la page, très combattif, très hostile. C’est vrai même quand j’écris pour faire des éloges… Se venger est une forte raison d’écrire (dans un entretien). Et se laisser amener par son langage dans les tréfonds de l’humain, de la colère, de la vengeance, du dépit, du mépris, de la mélancolie, de la conscience, de la tendresse, dans le sous-sol de l’énorme masse verbale qu’est le monde intérieur (c’était cela Le Tunnel). William H. Gass est comparable à Joseph Paul Kernigan, exécuté par injection au Texas, dont le corps, légué à la National Library of Medecine fut découpé en lamelles d’un millimètre et nommé l’homme visible.

Gass est vivant, bless me, et il est d’ailleurs le plus grand des auteurs en vie. Il préfèrerait le mot de styliste, soit, le plus grand des stylistes de ce monde. La langue anglaise a cette chance : les mots et le monde. Il s’établit une relation métaphorique entre les deux. Ses auteurs s’embarquent pour un monde de mots, world of words et le travaillent, work. Un livre de Gass s’intitule The World within the Word (de quoi être jaloux). Il arrive que ce monde de mots ne soit pas transposable, quand l’écriture, mot après mot, ligne après ligne est d’abord donnée par l’oreille, puis par la vision : par la forme physique du mot. Et Gass, en plus, monte le son : je cherche à déterminer la manière dont le mot viendra s’inscrire à tel endroit, dont il en modifiera un autre (propos recueillis par Vanessa Postec). Il dit ne pouvoir aligner deux phrases sans un usage compulsif de l’allitération, comme Nabokov, sans toutes sortes d’images que l’allitération fait naître, et s’il y a quelque chose qui lui vient facilement en écrivant, c’est de maquiller des métaphores. Elles viennent mener le jeu où les propriétés fortuites, accidentelles et arbitraires des mots deviennent essentielles. La musicalité de la prose est une autre syntaxe. Deux mots allitérés se modifient l’un l’autre et ce que représente la phrase est rendu manifeste par sa musique. Vouloir reproduire ces métamorphoses dans une autre langue oblige à aller chercher dans ce qui n’est pas dit par Gass. No translatability.

La musique conduit la main. Le Tunnel était basé sur le système de Schönberg : il y a douze thèmes qui reproduisent les douze tons et chaque section reprend ces thèmes d’une manière différente. La Sonate cartésienne, composée de quatre nouvelles, suit les trois mouvements d’une sonate : la première les reproduit tous puis les trois autres les reprennent un par un (cartésienne, car les trois mouvements correspondent à Dieu, à l’esprit et à la matière qui, dans la première nouvelle sont représentés par l’auteur, un personnage de femme extralucide nommée Ella et son mari). On imagine combien tout est compté et pesé et limé (Martha – c’est la femme du narrateur du Tunnel – déteste que je fignole mes phrases. Elle dit qu’ainsi elles n’on pas l’air sincères) mais, et c’est là que Gass devient un William en second, tout est allégé, aéré, avivé par une liberté totale d’écriture que seule autorise l’absolue maîtrise de ce que fait l’écrivain et de ce que fait le langage. Il a enseigné l’écriture, créé et dirigé l’International Writers Center à l’Université de Washington. Et c’est un lecteur galactique (il possède 20.000 livres). Ses textes sont un tissu vivant, un bout de lui même : on ne peut pas plus le citer que le traduire, où commencer, où s’arrêter, mais bon, juste une idée : Combien de fois suis-je tombé sur une phrase tout en fuyant un mot ? Winckelmann. Kafka. Kleist. Vous n’avez pas idée de la longue ascension désincarnée qui sépare Descartes de Leibniz. Lewis. Lemuel Gulliver. Catulle. Gogol. Constant. Sterne. Je vis sur une corniche – un rebord – de lettres – un précipice. Il y en a bien trois pages ainsi. Mais n’est-ce pas donner une fausse idée de lui, de le priver de lecteurs qu’il n’a pas ? Empruntez  Le Tunnel (n’attendez pas qu’il paraisse en poche : il n’y paraîtra pas – de source éditoriale). Aux Etats-Unis, il a été publié en paperback par Dalkey Archiv Press, une maison sans but lucratif) et LISEZ les pages sur Oncle Balt et la nature de l’être (pour ceux qui aiment les romans familiaux racontés par un enfant : page 136 sq.). LISEZ les pages sur les vieux (152 etc.). LISEZ pour savoir pourquoi la mère du narrateur (celle de Gass aussi) buvait (157- 158). LISEZ comment il a commencé à creuser son tunnel (169 et la suite). LISEZ la dispute conjugale (203…212-215, 238). LISEZ les pages sur la mort (304-305). LISEZ la lente caresse de Do Rivers (Fais le fleuve) qui commence en page 603. J’arrête. LISEZ la scène de la séparation avec Lou. Je souhaite de tout cœur que vous la trouviez. J’arrête. Ne croyez pas que l’auteur va vous aimer pour autant ou qu’il va cesser de haïr ses personnages. Ils lui donnent envie de vomir. Nul répit dans ce métier, je dois inventer mes amis et en faire mes ennemis afin de ne pas m’ennuyer.

Et ne pensez pas qu’il va faciliter la vie du lecteur. Vous connaissez vos classiques ou vous ne les connaissez pas. Il parle de Hobbes (à l’origine du libéralisme) et le dit atteint d’armada. Si vous ignorez que la mère de Hobbes a accouché par crainte de l’invincible armada qui s’approchait des côtes anglaises et que Hobbes eut peur du noir toute sa vie, tant pis pour vous. Lisez quand même, enfin, je ne sais pas. Gass place la barre toujours plus haut. Il ajuste le plus beau des langages et l’expérimente sur le grotesque (le grotesque sexuel) ou sur de la pure matérialité. Nous avons eu notre Eugénie de Guérin pour qui une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je ? tant de choses qu’on voit, qu’on touche, qu’on sent, feraient écrire et dieu sait qu’elle fit école. Mais Gass prend des paragraphes pour décrire comment un personnage arrache les petites peaux autour de ses ongles ou détailler en 90 pages comment un représentant de commerce se recroqueville sur son lot d’existence en inventoriant le contenu d’une chambre réservée dans un motel sans nom (Chambre d’hôte, deuxième nouvelle de Sonate cartésienne). Il refuse la narration : la vie ne se raconte pas ainsi.

Ce n’est pas tout. Si vous le lisez, hélas, ce sera en français (dans la pagination que je donne). Oh, Claro, pour LeTunnel, Marc Chénetier, pour Sonate cartésienneI, sont d’excellents traducteurs, n’est-il pas vrai ? Tout le monde le dit. Eh bien, quand on lit, de la main gauche et de la main droite – pas commode – l’original et la version, ces traducteurs font de l’anglais une langue magnifique. Combien de fois je me suis surpris à lire The Tunnel directement en me disant : ah !voilà enfin du bon français ! Car, quand Claro baisse les bras devant les récriminations allitérées de l’oncle Balt, il n’omet pas de traduire (bien) : elles recouraient allègrement à l’allitération (page 143). Lorsqu’il rend Nonnnnnnnnnn sense par abssssssssssurde, bon, mais il conserve vrombissement nasal. Quand il ne renonce pas tout simplement à traduire un morceau de phrase ou tout un paragraphe. S’il veut conserver le son – Her gin to grin with, gin to bear it –, voici ce que ça donne : son djinn liquide. De quel droit ? Because she hadn’t a single god, or goddam thing to do? Eh bien : parce qu’elle n’avait ni dieu ni dada. Ce n’est pas du Gass, je vous l’assure, cela n’en a même pas l’air. Staline…stainless in his steel ? Staline restera entier dans sa naphtaline. J’en ai noté des centaines. Since a nightmare’s a marvelous meal : car un cauchemar vaut bien un steack !! Une nonne : who had a remarkable one devient qui aimait qu’on la pilonne. I lost the position I’d won : Il s’en fallut de peu que je la siphonne. De quel droit ? Quant aux expressions de conversion venues d’une autre époque…Bon sang de bon soir (By God and nevertheless). Bonne nuit les petits (nighty night) ! Na na nère (hoddydodies). Zut alors. Qu’il calte. Son toit plat à la con. Une sacrée source d’emmerdes. La chatte à Touchtouille (Toutwat twat) ! Fissa (quick, good an quick). On ne comprend pas : My mind is a pair of loose tongs : mon esprit est une pince branlante. My vast middle of the West ! Mon épique doigté ! Le sens de la traduction, a dit Claro, c’est de relancer les dés. Et Chénetier ? I don’t show wear : z’ont pas l’air usées. Ever see a man… : z’avez d’jà vu. Is awful, simply awful : Il n’y a pas d’autre mot. En effet. Heedle deedle deedle : hi-hi-hi. Boom, boom, boom (répété dans toute la page, ça cogne l’oreille) : rantanplan !! Un buss devient un gros poutou. Ah, what a rouser ! donne vachement. Je cesse. Comme le dit un personnage : dans toute société bien dirigée, l’allitération serait un crime passible de pendaison.

Souvent, pour finir (c'est-à-dire pour contrer mon envie d'en commencer avec les affaires sérieuses), c’est tout le sens d’une page qui part sous la gomme de la traduction. A la page 31 du Tunnel, paginée sous la forme d’un numéro de stalag [00031], Gass donne une liste des prénoms juifs autorisés sous le Troisième Reich, disposés sur 31 lignes en forme d’étoile de David, cette étoile dont il indique qu’elle était de la taille de la paume d’une main (placée en français à la page 43, elle perd déjà à être là sa raison). L’étoile est comparée au livre qu’écrit Kohler, Culpabilité et innocence dans l’Allemagne d’Hitler (qui avait inspiré Jonathan Littell), un livre qui chasse toute la brume des circonstances et (traduction) se retrouve encerclé de citations comme du fil de fer barbelé. Le mot original n’est pas barbed (barbelé) mais barbarous (barbare). Image, dit Françoise Sammarcelli, qui empoisonne pour longtemps les citations à venir. Et la perte de signification n’en reste pas là. Gass emprunte le jeu sur barbed et barbarous  à un poème (The Hands) du poète anglais Ted Hughes qui était le mari de Sylvia Plath, et ce n’est pas sans intention. En français, tout a disparu.

Gass a médité sur la traduction (Reading Rilke) : Translating is reading, reading the best, the most essential kind. Je ne traduis pas.

Alain Garric

dimanche 14 février 2010

L’identité hospitalière

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« Beaucoup peuvent être citoyens et ne pas être chrétiens » (Michel de l’Hospital, discours d’ouverture aux parlements assemblés à Saint-Germain, 1562). Alors qu’allaient commencer les guerres de religion, ce chancelier de France tenta de séparer la citoyenneté de la religion et empêcha l’Inquisition de s’installer dans le pays.

Michel de l’Hospital : sa statue figure pourtant devant l’Assemblée nationale avec celles de trois autres grands commis de l’Etat. Sully le réformateur, Colbert l’organisateur de l’économie, d’Aguesseau l’unificateur du droit et de la jurisprudence, et lui, le conciliateur. Ces appellations figurent sur le site même de l’Assemblée.

Déjà Eratosthène, le directeur de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie, celui qui calcula la circonférence du territoire humain, s’était introduit dans le débat sur l’identité nationale des Grecs. Selon lui, il n’y avait pas de division à faire entre les Grecs et les Barbares (c'est-à-dire ceux qui ne parlaient pas le grec) mais "entre les esprits vertueux et les esprits malhonnêtes", selon ses termes.

A.G.

mercredi 20 janvier 2010

Le secret de la madeleine (fin).

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Ce jeune homme-femme s’appelait Gian Giacomo Caprotti da Oreno. Léonard de Vinci l’installa chez lui en 1490, quand il avait dix ans, et le surnomma au bout de quelques mois « Salai » (petit diable) quand il le vit si têtu, si glouton, si menteur – ce sont ses termes – et qu’il fut surpris à maintes reprises en train de voler de l’argent pour s’acheter ce qu’il désirait comme des dizaines de paires de chaussures. Le maître en fit son disciple, son modèle et son compagnon « en lequel, dit Vasari, Leonard était grandement ravi ». Il le garda trente ans auprès de lui. Il le représenta en saint Jean-Baptiste, et l’élève, qui à sa mort était propriétaire de la Joconde, exécuta une Mona Lisa nue (Mona Vanna) qui est au Musée de l’Ermitage. Personne n’a tenté de la voler. Il y eut quelqu’un pour lire dans Mona Lisa l’anagrammatique Mon Salai. Il y a toujours quelqu’un. Par exemple pour se demander quel rapport peut bien avoir ce diablotin avec la petite madeleine ? C’est le propos de ce qui suit.

Oh, il existe un premier lien avec Proust qui utilisait, pour parler de l’homosexualité – un mot qu’il n’aimait pas – avec Antoine et Emmanuel Bibesco, le terme de salaïsme (Je me disais que quand on a été comme moi en butte à de constantes accusations de salaïsme…). Philip Kolb, qui consacra sa vie à l’édition de la correspondance de Proust – vingt-et-un volumes – reliait le salaïsme au nom d’Antoine Vacaresco de Sala, ami de Bibesco. Des proustiens l’ont suivi, Alain Buisine (Proust. Samedi 27 novembre 1909) ou Frances Fortier, professeure au Département de Lettres de l’Université du Québec. Qui oublierait que Vinci était le peintre préféré de Proust auquel l’avait initié Robert de Montesquiou, collectionneur de ses dessins et lié aux Bibesco ? Que Vinci apparaît dès la scène du coucher, où tout se trouve de ce qui importera (comme la gravure de la Cène de Léonard, par Morghen que voulait lui offrir sa grand-mère) ? Et il y a cette lettre à Willie Heath, à qui Proust dédicaça Les Plaisirs et les Jours : le doigt levé, vous m’êtes apparu comme le saint Jean Baptiste de Léonard…


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Un des personnages les plus nécessaires au projet proustien, qui ne figure pas au nombre des 513 comptés dans la Recherche mais apparaît dès le quatrième paragraphe, est la fille de son rêve, née pendant son sommeil, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, ainsi que Proust en avait vu une représentation dans la cathédrale d’Amiens, si déterminante pour l’organisation de son livre. Mille cinq cents pages plus loin, elle rejoint ses semblables dans le sommeil, ce second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. La race qui l’habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaît au bout d’un instant sous l’aspect d’une femme. Entretemps, « le monsieur qui raconte et qui dit : je » nous a expliqué que les invertis, qui se rattachent volontiers à l’antique Orient ou à l’âge d’or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d’essai où n’existaient ni les fleurs dioïques ni les animaux unisexués, à cet hermaphroditisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace.

Voici une autre lettre, à Marie Nordlinger (l’amie qui l’avait aidé à mettre en français La Bible d’Amiens de Ruskin et lui avait offert ces comprimés de papier japonais qui fleurissent dans un bol rempli d’eau, deviennent maisons et personnages comme tout Combray sortit d’un morceau de madeleine tombée dans sa tasse de thé. Elle s’est crue longtemps Albertine) : Dans ma chambre volontairement nue il y a une seul œuvre d’art : une admirable photographie du Carlyle de Whistler au pardessus serpentin comme la robe de sa mère. Proust fait allusion à deux œuvres de ce peintre (il y a beaucoup – beaucoup de lettres – de Whistler dans Elstir, le peintre de la Recherche). Elles sont intitulées toutes deux Arrangement en gris et noir : un portrait de sa mère et un autre, de Carlyle, que Proust a tant lu (le « culte du héros ») saisi dans la même position. Proust fit un croquis d’après sa photographie qu’il envoya à Reynaldo Hahn, le cousin de Marie Nordlinger. Emily Eells (Proust et la peinture de l’ambiguïté) remarque sa silhouette dotée de seins par la ligne de la redingote. Proust jouerait de l’ambiguïté des deux portraits dans celui qu’il fait de Charlus, et de son habit à jupes : il le compare par ironie au portrait de la mère, lequel ne montre aucune courbe féminine. Mais elle est femme.


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Innombrables sont les proustiens qui ont cherché le secret sexuel du « monsieur qui raconte et qui dit : je » dans le personnage d’Albertine, tout aussi onirique mais moins évanescente que la fille du rêve (2360 occurrences de son nom selon Eugène Nicole). Avec elle, on le sait, les limites des catégories sexuelles s’estompent. Comment aurait-elle pu être cette jeune fille qui aimait parler avec lui, dans sa chambre, de Saint-Simon, c'est-à-dire de Sodome ? Comment aurait-elle pu être la jeune fille qui partageait ses excès  alcooliques, vidant à deux, en voiture sur les routes normandes, des bouteilles de calvados et de cidre achetées dans les fermes ? A Balbec, sept portos d’affilée paraissent moins nécessaires pour aborder une jeune fille que pour approcher un garçon. Parfois des traits masculins jaillissent sous la plume mais les commentateurs pour qui « Albertine c’est Albert », ou Alfred (Agostinelli) sont aujourd’hui moins suivis. Raymonde Coudert (Proust au féminin) : « Comme si Albertine ne servait dans le roman que de simple support à une transposition destinée à masquer l’homosexualité de Proust lui-même. Or, si l’on s’en tient à l’hypothèse simpliste de la dissimulation-féminisation d’une clef biographique (Proust aimait les hommes), c’est toute la question de l’homosexualité féminine qui s’efface de la Recherche, toute la question de ce féminin si particulier, gomorrhéen… ». Raymonde Coudert donne comme « fantasme proustien essentiel : je suis la « fille de mon rêve ». Bisexualité hallucinatoire qui soutient « l’amour involontaire » et si délicieux de la première fois ». Rechercher le plaisir en soi, désirer en femme, jouir en femme, tel est dit-elle, « un des fantasmes fondamentaux de la Recherche. » Zeus se déguisa un jour en Artémis pour approcher sa suivante Kallipsô : "Un amant féminin est entré dans le lit d'une véritable femme" dit un écrivain antique (Nonnos).

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Comment connaître cette jouissance dont le son inconnu se faisait entendre dans le rire d’Albertine enlacée à Melle Vinteuil? Les Mille et Une Nuits : « Sache, ô capitaine Moïn, que je suis une femme éperdument éprise d’une jouvencelle… » – Le capitaine de police : « Et quelle sorte de passion et quelle espèce d’amour peuvent être la passion et l’amour d’une femme pour une autre femme ? – Tais-toi, ô capitaine, c’est là un mystère d’amour, et peu de personnes sont faites pour le comprendre ». La Prisonnière : « Qu’est-ce qu’une femme peut représenter d’autre à Albertine ? » pensai-je, et c’était bien là, en effet, ma souffrance. Andrée, avec qui Albertine avait dansé « seins contre seins » : Ah ! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais avec Albertine. Aimé est envoyé en Touraine à la recherche de la petite blanchisseuse qu’elle y avait connue. Il la retrouve et l’entraîne dans son lit. Elle m’a demandé (écrit Aimé-Tirésias au héros) si je voulais qu’elle me fît ce quelle faisait à Melle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain… Et je comprends le plaisir de Melle Albertine car cette petite-là est vraiment très habile. Albertine lui disait : Ah ! tu me mets aux anges.


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Cela amène Elisabeth Ladenson (de l’Université de Virginie) à parler d’un Proust lesbien (les critiques ont sous-estimé ou ignoré sa représentation du lesbianisme qui était son obsession sexuelle et esthétique. Elle met à l’œuvre un syndrome de Pussy Gallore, du Pussy Gallore Flying Circus de Goldfinger : la lesbienne imaginée par l’homme pour son propre avantage érotique). Ou encore Julia Kristeva à affirmer qu’Albertine est bel et bien le narrateur. Et Raymonde Coudert même à faire de Proust la mère d’Albertine. Peut-on imaginer un androgyne non plus homme-femme mais mère-fils ? En tout cas, pour Daniel Fabre (L’androgyne fécond ou les quatre conversions de l’écrivain), si « aux yeux de Céleste », à qui Proust dit être marié avec son œuvre et qui le voit travailler dans son lit, « c’est lui l’épouse et la mère », « tout laisse entendre que c’est comme « homme-fille », dans tous les sens de ce terme, que [Proust] a éprouvé la conversion d’écrivain dont il a fait le foyer continu de son roman ».

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Mais la petite madeleine ? On l'a croisée dans des livres qu'aimait Marcel enfant: dans Mademoiselle de Maupin, encore, qui se travestit pour connaître les secrets de le vie des hommes et qui, sous son habit de garçon s'appelle Madeleine. Elle est pareille à la coquille de noix d’Hamlet, pareille à l’aleph de Borges. Elle apparaît à chaque détour de page et a inondé le monde de « madeleine moments ». Hitchcock en fit la Madeleine de Vertigo qui n’existe que dans la mémoire et qu’il faut ramener dans l’existence avec son chignon pâtissier. Chez Proust, elle se féminise très tôt : la Madeleine de Gouvres de l’Indifférent, écrit en 1893 (le titre vient de Watteau), qui sème des cattleyas lumineux dans ses cheveux noir. La Recherche (ou ses cahiers préparatoires) en livrent encore, toujours enrobées de dévotion. Ainsi ces coquilles d’huîtres – dites aphrodisiaques par Emily Eells – dans le rude et noirâtre bénitier gothique – revêtu au fond de sa coupe d’une mince lame de nacre – desquelles je prenais quelques gouttes d’eau salée en communiant avec la vie de la mer, et comme un souvenir délicieux de cette baie de Querqueville… sur laquelle se dessinait la silhouette d’Albertine, l’infatigable errante des jours pluvieux.

Polysémique, sa traduction la plus employée reste la figure de Marie-Madeleine, sur le fond de la culpabilité attribuée à Proust et de son identification christique (la réminiscence qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel, ou bien  la remontée des souvenirs déchirants qui ceignaient et ennoblissaient mon âme comme la sienne de leur couronne d’épines). Proust connaissait les Ecritures. « C’était Marie appelée Madeleine » (Luc, 8, 2). Marie (Maria, d’après Flaubert) est resté longtemps le prénom d’Albertine. Il se produit toujours chez lui, alors que tout est longuement délibéré, le miracle d’une analogie. Proust est un être analogique. Sa pensée varie de manière continue entre deux états.


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Pour en finir par une dernière manifestation, la tentation est grande de madeleiniser le petit diable, Salaï, l’homme-fille, l’androgyne. Vinci a laissé dans ses Ecrits cette simple phrase (et Proust ne l’ignorait pas) : « Giacomo est venue habiter chez moi le jour de la sainte Marie-Madeleine ».

Alain Garric 

(Vendredi 4 octobre 2013, les auteurs du Dictionnaire amoureux de Proust (le père et le fils Enthoven, ont déclaré que l'élucidation du "salaisme" était leur seul ajout à la connaissance de Marcel Proust. Cet article, lu par les proustiens, a trois ans).

jeudi 17 décembre 2009

Le secret de la madeleine (5)


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Quelle serait cette porte, la seule par où il serait possible d’entrer en y heurtant sans y avoir pensé ? La porte cherchée en vain dans le lointain des phrases fleuries ou au fond de la nuit psychanalytique, serait-elle la porte la plus proche et la plus en vue, derrière laquelle les Petites Madeleines qui semblent avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques livreraient la simplicité de leur mystère ? N’y aurait-il pas une source claire à ces flots brouillés de commentaires ? Ainsi on tombe, chez une excellente proustienne, sur « une misogynie radicale illustrée, entre autres, par Proust comme une aversion pour les huîtres et le fromage », à croire qu’il avait associé, pour de profondes et obsédantes raisons, ces molles nourritures à la phobie des femmes, alors que ces mets dégoûtants – pour certaines gens – arrivent directement d’une page de l’Essai de Locke (II, 21, 55) traitant des différents goûts de l’âme et de la nature du souverain bien. Duquel procède aussi un aperçu de la réminiscence (Des idées placées dans la mémoire : bien souvent elles sont réveillées, et tirées de leur chambre obscure pour être exposées au grand jour, par quelque violente passion… elles y sont connues à l’aide de la réminiscence (remembrance) comme y ayant été auparavant empreintes, traduction de Coste, 1700). Et aussi le malaise (inquiétude, uneasiness) en l’absence d’une chose désirée. Et tant de phrases sur la durée. Jusqu’à la lanterne de Golo et de Geneviève de Brabant qui tourne dans sa chambre déjà allumée par Locke chez qui la succession des idées est comparée aux figures disposées en rond au-dedans d’une lanterne que la chaleur d’une bougie fait tourner (II, 14, 9). Il en parle à propos d’un homme resté éveillé. Voilà, on reste devant une porte que l’on croit fermée à clef quand il suffit de la pousser. Mais, bien sûr, Proust conserve sa maîtrise parfaite et n’omet pas, bien des pages plus tard, l’exclamation d’Albertine prisonnière, dont il soupçonne, jalouse et désire les plaisirs : – Oh ! des huîtres, j’en avais si envie ! Comme l’aventure, l’écriture, c’est l’écriture.

Proust nous le dit, son livre sera bâti comme une église, il sera marqué par  la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste invisible, celle du Temps. L’église Saint-Hilaire est la figure centrale du roman comme tournait autour d’elle tous les personnages de l’enfance (Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Eglise), avec son clocher qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. Cette omniprésence n’a échappé à personne. Et cependant il se passe quelque chose de curieux. Le récent Dictionnaire Proust, qui  « a pour objectif de réunir la somme des connaissances actuelles sur Proust et son œuvre », présente bien une entrée Eglise (« l’église de Combray a voyagé a travers les époques pour devenir le roman-cathédrale qu’est la RTP »). Mais de quelle église s’agit-il ? L’entrée Illiers mentionne une église Saint-Hilaire « qui cependant n’est pas l’église principale ». L’entrée Combray donne Saint-Hilaire pour le nom d’une église « présente aussi à Illiers ». Quelle est l’église principale, qui n’est pas nommée, celle que décrit Proust sous le nom de l’autre, qui est ruinée ? C’est l’église de la réalité, sur la place du village et qui s’appelle l’église Saint-Jacques. Elle était une étape sur le chemin de Compostelle. Il suffit de pousser la porte et des semis de coquilles Saint-Jacques apparaissent soudain. De coquilles et de bourdons (coquille pour les filles, bourdons pour les garçons). Dans sa longue description, toute imaginaire, quand même Marcel assistait en famille tous les dimanches, les yeux écarquillés, aux côtés de sa grand-mère, à la grand-messe, le narrateur n’en pipe pas un mot. Nous sommes à peine dix pages plus loin que la petite madeleine et sa puissance aurait été détruite. La réalité selon Proust ressuscite avec ce qu’elle omet. Cependant son moule se trouve bien à l’intérieur de l’église Saint-Jacques. Dans l’épisode de la madeleine, il est question de la Place (de l’église) où on envoyait l’enfant avant déjeuner. Le mot église figure dans la phrase qui décrit le grand nuage valvé au-dessus des Champs-Elysées, la « seconde madeleine », qui ressemblait à une coquille de Saint-Jacques.


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Une église Saint-Jacques qui ne possède pas la crypte féminine que va y creuser Proust, et qui ne possède pas de véritable clocher qu’il va phalliciser de cent façons. Elle présente une tour inachevée, posée sur une chapelle de la Vierge , qui devait soutenir un clocher de pierre mais son absence a été masquée par un évasement d’ardoise, une bourse à l’envers, une grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil ou un coussin de velours brun surmonté d’une courte flèche, levée comme le doigt de Dieu et dotée d’éclats roses, rougeâtres, violets ou pourpres. Son évocation amène aussitôt l’image d’une flèche gothique de Normandie, près de Balbec, dont l’église est cachée par deux charmants hôtels entre lesquels elle s’élance, suivie par l’analogie transparente de sa matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que deux beaux galets unis, entre lesquels est prise sur la plage la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail. Flèche qui est comme greffée sur le socle invisible de Saint-Hilaire (Saint-Jacques) et voilà la sonnerie du clocher de Combray (Illiers) qui lâche et laisse tomber à intervalle régulier des volées de corbeaux et, tel un orgasme, les quelques gouttes d’or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées. Ce sont des figures que tout lecteur de la Recherche connaît, de même que le rôle ambigu qu’y tiennent les clochers. Ainsi les deux clochers de Martinville (je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible) qui sont les deux clochers de Chartres du Contre Sainte-Beuve : J’allais vers eux comme vers le moment où il faudrait dire adieu à Maman (elle y prenait le train).


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La visite de la crypte vient elle aussi assez tôt pour que quiconque a ouvert La Recherche soit arrivé jusque là, toujours dans ce début du Côté de chez Swann où Théodore et sa sœur éclairent d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve – comme la trace d’un fossile – avait été creusée, disait-on (ici Proust cite entre guillemets un des auteurs favoris de son enfance, il le lisait des heures durant – Allons, ferme ton livre, on va déjeuner) creusée disait-on « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncé dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ». Ce mollement, qui évoque l’amollissement du morceau de madeleine et ouvre dans la pierre un sexe féminin, accentue l’image plus simple de l’imprécise citation d’Augustin Thierry : « les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle ». Raymonde Coudert (Proust au féminin) trace la ligne qui part du fossile en intaille dans le tombeau, passe par le petit coquillage de pâtisserie et rejoint le sexe d’Albertine :  son ventre (dissimulant la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d'une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l'horizon quand le soleil a disparu » (La Prisonnière).

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Que va confier cette madeleine fossile, cette église androgyne (coquilles et bourdons), de la vérité du narrateur, à commencer par la nature de sa sexualité ? Dire, comme une proustienne, qu’il n’y a rien qui indique l’homosexualité du héros dans la Recherche, c’est dire qu’il n’y a pas de fromage dans les trous de l’emmenthal. Ou qu'il n'y a rien à voir dans Robinson Crusoé. Il en va comme dans le domaine du temps : si on ne trouve pas d’emprunt aux conceptions du cousin Bergson, on trouve des empreintes (« tous deux admettent une sorte de passé pur, un être en soi du passé », selon Deleuze). Mais cette homosexualité n’est peut-être pas celle que l’on croit et ce passé pur remonte à bien plus loin qu’on ne le pense. Ce petit corps calcaire creux et spiral appelle autour de soi quantité des pensées, dont aucune ne s’achève... (Valéry, l’Homme et la Coquille). Reste donc à venir une inachevable dernière fois. Un peu de courage. Proust était courageux (comme tous les gens invivables) : Maman, il y a une tempête, j’ai bien envie de profiter de ce que je suis levé pour partir à Brest (Contre Sainte-Beuve).

Alain Garric 

samedi 21 novembre 2009

Le secret de la madeleine (4)

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Je crois avoir oublié le jeune Marcel, ou bien l’adolescent qui deviendrait le narrateur, sous un grand nuage valvé qui ressemblait à une coquille de Saint-Jacques  comme la petite madeleine, dans le jardin des Champs-Elysées. Il tient Gilberte serrée entre ses jambes et soudain, dit-il, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût. Le nuage, seconde madeleine (mais première dans le temps), marque la remémoration d’une sensation survenue en deux parties, d’un côté et de l’autre de la lutte avec Gilberte. D’abord Françoise avait demandé au garçon de l’accompagner au chalet de nécessité. Une fraîche odeur de renfermé [me pénétra] d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. Plus tard, en rentrant, il se rappelle brusquement l’image cachée jusque là… celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Ne pouvant trouver pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité, il remet à plus tard de le chercher. Le même plaisir délicieux reste attaché au goût du morceau de madeleine et à l’odeur de ce qui est un cabinet de toilette. A la vérité, j’hésitais à en pousser la porte (je n’avais oublié personne).

Elle est tout de suite en face de nous, au onzième, ou treizième (c’est selon) paragraphe de la Recherche : Je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au-dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entrouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté ». Telle la madeleine qui avait été pain grillé et biscotte, le cabinet d’aisance change de taille et de décor avec l’évolution des textes. Pour son usage, il est, dans la préface du Contre Sainte-Beuve, une très grande pièce, qui ferme déjà parfaitement à clef mais c’est un jeune lilas qui avait poussé sur le mur extérieur et avait passé par l’entrebâillement sa tête odorante. Et, dans Jean Santeuil, la fenêtre ouvre sur une partie énorme et embaumée du marronnier rose de M. le curé.

Si haut (dans les combles du château), j’étais absolument seul, mais cette apparence d’être en plein air ajoutait un trouble délicieux au sentiment de sécurité que de solides verrous donnaient à ma solitude. L’exploration que je fis alors en moi-même, à la recherche d’un plaisir que je ne connaissais pas… le paragraphe se poursuit le temps necéssaire et : Enfin s’éleva le jet d’opale, par élans successifs, comme au moment où s’élance le jet d’eau de Saint-Cloud… A l’odeur du lilas se mêle une odeur âcre, une odeur de sève… comme si j’eusse cassé la branche. J’avais seulement laissé sur la feuille une trace argentée et naturelle, comme fait le fil de la Vierge ou le colimaçon. Mais sur cette branche, il m’apparaissait comme le fruit défendu sur l’arbre du mal (Contre Sainte-Beuve).

Proust avait dans sa petite chambre aux tristes nuits d’Illiers/Combray une reproduction des Grandes Eaux de Saint-Cloud de Hubert Robert. Il voyait le jet de son lit comme il sera visible de loin dans le jardin des Guermantes, svelte, immobile, durci, ne laissant agiter par la brise que la retombée plus légère de son panache pâle et frémissant (ultime synecdoque). Ce personnage du jet d’eau, que Mallarmé faisait d’ailleurs rimer avec Reynaldo (Hahn) est fréquent dans la Recherche : mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que des moments – que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau irisé en apparence immobile – dans un même et infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie (Du côté de chez Swann). Jaillir, jaillissement sont des mots proustiens (une femme qui n'est qu'un simple accident placé devant le jaillissement de nos désirs), des mots appris peut-être dans les Mille et Une Nuits de Mardrus : un « pédéraste fameux » se penche sur Grain de Beauté. « O mon désir ! tu sens peser sur toi la lourdeur d’une passion qui ne s’allègerait qu’en jaillissant ».

Dans la Recherche, et à l’intérieur du petit cabinet sentant l’iris (le rhizome d’iris découpé en boules servait de déodorant, odeur d’iris qui figure déjà dans Le Capitaine Fracasse que l’enfant allait lire là-haut), la phrase devient : je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. Pour la version des premières épreuves, c’était une route le long de laquelle défaillait ma main sous le poids délicieux des fleurs qu’elle moissonnait… Quelle est l’origine des fleurs chez Marcel Proust ? « Dans ses premières lettres d’adolescent, il employait l’expression « cueillir la fleur » avec une signification homosexuelle » (Rina Viers, Evolution et sexualité des plantes dans Sodome et Gomorrhe). Homosexuelle ou autoérotique ? Quelles fleurs le Narrateur dépose-t-il sur le corps d’Albertine endormie ?

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Adrien Proust, le père, qui fréquentait les demoiselles, envoya Marcel en maison de passe pour le guérir de ses « mauvaises habitudes » ou de ses mauvaises nuits ( Qui de nous, au réveil, n’a ressenti quelque agacement d’avoir éprouvé en dormant un plaisir que si l’on ne veut pas trop se fatiguer, on ne peut plus, une fois éveillé, renouveler indéfiniment ce jour-là ? C’est comme du bien perdu). Son fils avait lu son Traité d’hygiène (1871 et 81), son tableau de la puberté et de la pathologie féminine. Un détail, qui marque l’époque : « on ne saurait trop s’élever contre les voyages de noces, au moment où la femme vient d’être initiée à la vie sexuelle ». Il en retira aussi l’idée que la cause de cet amour (homosexuel) est une altération nerveuse (Avant la nuit). Le Dr Proust avait présenté devant l’Académie des sciences morales un cas de somnambulisme éveillé. « L’expression « dormeur éveillé » de la Recherche a été empruntée à un de ses livres », selon Philippe Chardin (Proust ou le bonheur du petit personnage qui compare).

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L’hésitation à pousser la porte ne venait pas tant de ce qui se passe derrière elle que du nombre des autres portes qu’il faudrait ouvrir après la première. Le moyen d’en rester là serait d’accepter l’association de la première masturbation du Contre Sainte-Beuve (qui serait l’élément poétique majeur) et de la bouchée de madeleine de la Recherche faite autrefois par Philippe Lejeune : la réminiscence produit les mêmes effets que l’acte solitaire. Les mots qui disaient celui-ci expriment celle-là et de la même façon qu’opère l’amour, le plaisir délicieux apporté par la madeleine répète le sentiment d’immensité, d’éternité, de puissance, et d’indifférence aux vicissitudes de la vie. D’où venait-elle cette puissante joie ? Quel est le souvenir visuel lié à elle ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui jusqu’à porter sur une gouttelette presque impalpable, son édifice immense. En somme, biscotte+première masturbation=madeleine. Et puisque l’épisode de François le Champi « forme en quelque sorte un seul ensemble avec l’épisode de la petite madeleine » (Bea Ikelaar-Descamps) l’enchaînement devient : la biscotte, Madeleine (la mère du Champi), l’inceste, la madeleine en forme de sexe féminin, maman et la masturbation. Si on veut. Proust ne se laisse pas prendre dans ces inextricables simplifications. De la même manière, Sophie Duval (membre de l’équipe Proust) chercha vainement à le prendre en défaut dans le récit de la sexualité de la Recherche: « Rien dans le texte, en dépit d’irritantes et insolubles invraisemblances, ne permet de conclure que le héros serait un homosexuel dissimulé ». Il est comme le calife du conte d’Abou Hassan des Mille et Une Nuits, auquel le narrateur se compare souvent et qui s’enfermait dans un petit cabinet de son palais pour tout voir sans être vu. Genette citait cette phrase venue elle aussi du Bagdad d’Haroun al-Rachid : « On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre ». Si ne pas savoir est la bonne clef, j’ai toutes mes chances avec la prochaine porte.

Alain Garric

mardi 6 octobre 2009

En attendant Laura

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("Laura", Giorgione)

Ceux qui pensent que l’on apprend l’alphabet dans le seul but de lire du Nabokov, les apprentis-magiciens de la littérature, et les divers monstres de l’Enfer, les escrocs et les estropions, les nullités bonasses, les « groupistes », les poires à gurus, les pédérastes pieux, les charmantes lesbiennes hystériques, les vieux réalistes aux boucles grises, les nouveaux critiques brillants, illettrés et intuitifs (une soirée littéraire parisienne de Regarde, regarde les arlequins) – merci – l’attendent depuis trente-trois ans (titre annoncé en 1976 au New-York Times quand il ne restait au romancier qu’une année à vivre) : dans quelques jours L’Original de Laura, le roman posthume dont Nabokov voulait emporter les cendres de l’autre côté de la mort, sera là, nu dans leurs mains fébriles, inachevé, abandonné au milieu de sa forme première de fiches crayonnées en désordre et conservé dans un coffre de Suisse à côté de sottes et insipides fortunes. Parution le 17 novembre, en anglais et en allemand, avec une prépublication, une semaine plus tôt, de 5000 mots (sur 8200) parmi les filles du père Noël du magazine Playboy.

Les lolitologistes (l’expression est de son fils Dmitri) n’ont pas attendu pour en parler dans le vide depuis des années. Seuls quelques rares bienheureux ont eu en main les 138 cartes de bristol et se sont engagés par écrit à n’en rien dévoiler. Mais les serments tenus les plus serrés ne peuvent retenir des charmes aussi phosphorescents et volatils que l’absolu d’iris de la prose nabokovienne. Sur quelle histoire voltige-t-elle entre l’exergue pris à Pétrarque : « Comme parfois, au temps des chaleurs, on voit l’ignorant papillon charmé par la lumière voler pour son plaisir dans les yeux d’autrui, d’où il arrive qu’il meurt et qu’un autre est affligé… », et la dernière fiche, une succession verticale de synonymes : Efface, expunge, erase, delete, rub out, wipe out – obliterate ? 

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Des passages parurent en 1998 dans The Nabokovian, une revue bisannuelle (deux extraits authentiques, 138 mots, parmi cinq publiés : trois pastiches, assez mystérieux). Le quotidien allemand Die Zeit reproduisit quatre fiches dans son édition du 14 août 2008 (elles ne sont pas sur le net, il faut posséder le journal papier) mais le premier à lire intégralement The Original of Laura (dit TOOL) fut le biographe de l’auteur, Brian Boyd, au milieu des années 80, dans le petit bureau situé au dernier étage de la partie Cygne du Montreux Palace et sous le regard vigilant de Vera Nabokov : il n’avait pas le droit de prendre des notes. Boyd n’était pas à son aise et déconseilla la publication : trop fragmentaire. En tout cas, il comprenait que Vera avait été incapable de se plier à la demande de son mari : brûlez-le. Quelques années plus tard, après la mort de Vera (1991) il put, dans le même hôtel, le relire en liberté et renversa son avis : un roman fascinant, un tour de force, comme Shakespeare poussa sa propre technique, pour ses dernières œuvres, dans des moyens très, très concentrés. S’il y avait des lacunes, elles étaient peut-être volontaires. Le débat, dans la presse ou les milieux d’universités, devenait pendant ce temps plus radical, ce fut the burning question. Fallait-il brûler ou sauver Laura ? Ce dilemme avait aussi son « original », Lolita – dont Nabokov avait dit qu’il avait détruit le prototype à son arrivée aux Etats-Unis en 1940, et qui réapparaîtra magiquement un jour sous le titre de L’Enchanteur – avait failli perdre ses brèves années de nymphescence dans un incinérateur. Vera, déjà, l’avait soustraite au bûcher (ce qui est en grande partie légendaire car dans cette ébauche, la fillette portait le nom trop inflammatoire de Juanita Darc – Jeanne d’Arc, n’est-ce pas ?). Dmitri Nabokov, resté seul et à qui revenait la terrible décision, s’interrogea avec conscience et reçut avec habileté (il fit longtemps mine d’hésiter) toutes les injonctions de conserver, de détruire ou de livrer au public ce qui commençait à apparaître comme une Lolita revisitée.

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Dans le premier extrait du Nabokovian, en effet, un homme embrasse et tripote le corps d’une femme-enfant dans son bain, « délicate et docile ». Il admire le « charme irrésistible » de ses « fesses étroites », si j’en fais la bonne traduction. Scène suivie d’une réflexion générale sur l’acte sexuel et son passage à l’écriture. Dans le deuxième, Hubert H. Hubert – résurrection d’Humbert Humbert – et une fille jeune nommée Flora jouent aux échecs sur un échiquier de voyage ou pions et cavaliers de plastique s’enfoncent dans les trous des cases, un jeu très érotisé où la fille « connaît le mouvement » des pièces. TOOL reste aux yeux de certains le pen avec lequel écrivait Nabokov, mais cet « engin » prend pour d’autres un sens plus équivoque et que le mot possède.

Maître de conférences à l’université de Strasbourg où elle enseigne la littérature américaine, spécialiste de Nabokov, Lara Delage-Toriel a lu elle aussi toutes les fiches et a publié, en anglais, quelques articles. Par ceux-ci et d’autres sources intermittentes, peut se reconstituer le peu qui suit. Philip Wild, le narrateur, un brillant neurologue d’une corpulence monstrueuse, reçoit un jour par le courrier un livre, envoyé par un peintre, ancien amoureux éconduit de sa femme Flora, au reste très inconstante, de laquelle il avait fait un exquis portrait à l’huile quelques années plus tôt. Dans le livre, intitulé My Laura, l’héroïne dont Flora pourrait être l’original disparaît littéralement tandis que le peintre exécute son portrait. Un portrait absolument ressemblant qui rappelle Feu Pâle (titre venu de Shakespeare, Timon d’Athènes : le feu pâle de la lune dérobé au soleil) : laquelle reflète l’autre ? Et une des premières nouvelles de Nabokov, écrite en russe, La Vénitienne (Venetsianka, 1924) dans laquelle un des personnages, à force de contempler le portrait qu’avait donné Sebastiano del Piombo de cette femme (Dorotea), l’exacte représentation de la femme de son hôte, entrait soudain dans le tableau. Il sentait son sang, sa chair, ses vêtements se transformer en peinture, se fondre dans le vernis, sécher sur la toile.

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("Dorotea", Sebastiano del Piombo)

Nous sommes dans Nabokov où il en va toujours comme au début de Lolita : Avait-elle eu une devancière ? La réponse en anglais est meilleure que le Oui, certes oui du français : She did, indeed she did. Et La Vénitienne avait elle aussi « a precursor », Le Portrait ovale  de Poe. C’est le portrait d’une jeune fille qui avait épousé son peintre, lequel la fait poser pendant des mois, veut parvenir à la « puissante merveille » de la ressemblance sans voir que les couleurs qu’il étale sur la toile sont tirées des joues de celle qui est assise près de lui. Et quand il s’écrie « C’est la vie elle-même ! », elle est morte. Poe a aussi donné à Nabokov un personnage rémanent, Annabel Lee – « C’était il y a longtemps, très longtemps / Dans un royaume au bord de l’océan – royaume devenu un titre de livre dans les Arlequins dont un personnage, Bel, s’appelle Isabel Lee. Et la revoilà dans L’Original : Wild a aimé une Aurora Lee. I saw you again, Aurora Lee… Your painted pout (« moue ») and cold gaze (« regard ») were, come to think of it, very like the official lips and eyes of Flora, my wayward (« imprévisible ») wife…

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("Flora", le Titien)

Flora et Laura sont le titre de deux des plus célèbres portraits de la Renaissance vénitienne, par le Titien et Giorgione. Nul n’a su jusqu’à aujourd’hui qui était ou ce qu’était (dame ou courtisane ?) Laura du Kunsthistoriches Museum de Vienne. Elle ressemble au personnage de La Tempête. Le portrait date de 1506, Giorgione fut emporté par la peste qui avait frappé la femme qu’il aimait. Sa taille a été réduite au XVIIIème, on n’aperçoit plus son ventre, elle était peut-être enceinte. Son nom lui a été donné au XVIIème en raison de la branche de laurier figurant derrière elle, symbole de fidélité, de modestie, de longévité matrimoniale, peut-être. La « Jeune Romaine dite Dorothée » de Sebastiano del Piombo (1513), que Nabokov a vu souvent dans la Gemäldgalerie quand il habitait Berlin, apparaissait aussi, à l’origine, sur un fond de lauriers. La Flora  du Titien (vers 1515) est la même femme qui figure par deux fois dans L’Amour Sacré et l’Amour profane. Certains voient dans le geste de ses doigts une claire allusion. Nabokov, dans cet Original de Laura finit par fondre les deux dans une problématique FLaura.

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("Femme Blonde", Palma Vecchio)

La famille de Nabokov possédait une importante collection de tableaux (Rubens, Palma Vecchio qui avait la même attirance que Titien pour les blondes vénitiennes), Vladimirovitch avait suivi des cours de dessin et de peinture. Le narrateur des Arlequins a vu au musée de l’Ermitage de Leningrad un tableau qui appartenait à la grand-mère d’Ada avant qu’un voleur patenté ne l’eût offert au Peuple : Ada Bredov, sa cousine germaine, qui ressemble tant à Isabel Lee. Que Playboy publie dans son numéro de Noël l’Original en avant-première est somme toute assez naturel. Le magazine avait déjà publié des passages de Ada, mais surtout il avait recueilli dans un entretien la méthode d’écriture de Nabokov. Il décrivait la nature visuelle de sa créativité, le livre à venir se dévoilait, semblable à une peinture, découverte de gauche à droite, et qui, lorsqu’il en avait la perception entière n’avait plus qu’à traverser son crayon. Ainsi que le dit le dernier paragraphe d’Ada : La délicatesse du détail pittoresque n'est pas le moindre ornement de cette chronique.

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("Fille au pêches", Serov)

Le livre s'était d'abord appelé (titre noté le premier décembre 74) Dying is fun ("Mourir fait rire") - une sorte de vanité ? Puis, The Opposite of Laura (déjà TOOL), le 3 avril 76. Il paraît donc en anglais sous celui qui fut donné en juin 76 quand il était, dans son esprit, terminé : The Original of Laura (Dying is fun). Le narrateur, Wild, invente une manière de suicide « la plus insolite de l’histoire de la littérature » (Dmitri). Il commence par ôter mentalement la vie à ses doigts de pieds puis remonte progressivement tout en assurant la réversibilité de ce suicide par un procédé rétinien que je n’ai pas bien saisi. Dmitri dit que son père avait un ongle d’orteil douloureux qu’il traitait pendant l’écriture du livre. Cette manière de disparaître avait été mise à l’épreuve dans les Arlequins : Qu’on m’imagine, moi, un auteur distingué, glissant rapidement sur le dos dans le sillage de mes pieds morts… A partir du cou et jusqu’au bout des pieds, j’étais paralysé par bandes symétriques séparées par une géographie de faible perception tactile. Qu’est-ce qui se passe après la mort, dans le pays de l’autre côté du voile ? La conscience continue-t-elle à exister ? C’est sans doute la frontière que visite Nabokov précautionneusement dans cet Original. La très jeune fille et la mort : de quel autre sujet pourrait s’inquiéter un vieil auteur si distingué ?

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Au reste, V.N. - Popovitch, s'il est vrai que Vera l'appelait ainsi en famille, n'aurait jamais voulu que TOOL paraisse inachevé. D'abord parce que cela signifierait qu'il n'était plus, sans retour envisageable dans l'immédiat. Puis en raison de la vieille règle dont il avait fait un couplet: Que le narrateur / Point ne meure / Dans le livre.

Ci-joint un lien pour la galerie d’art d’Ada ou l’ardeur (on se souvient d’un titillant Titien) et pour un article de Lara Delage-Toriel sur « l’approche picturale des femmes par Nabokov », le tout en anglais, I’m sorry. Je ne sais quand Gallimard sortira L’Original en français. Au printemps, cela se dit.

Aujourd'hui, 18 novembre, voilà l'avis d'Aleksandar Hemon, qui résume une critique très défavorable à la publication à but financier d'un livre à peine ébauché et qui était bien plus passionnant avant de paraître, ce qui, d'ailleurs est encore une belle leçon de littérature.

Ici un nouvel article de David Lodge (Un tout petit monde, L'auteur, l'auteur!) qui s'exprime définitevement pour la préservation de Laura. On y voit un nouveau bouturage du mythe selon lequel Véra a sauvé du feu Lolita.

Alain Garric