samedi 27 juin 2009

Sagan selon Hofstadter


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Ou comment traduire en anglais ? Douglas Hofstadter a-t-il découvert la méthode pour faire lire aux Américains les romans français ? Il est l’auteur du célèbre GEB (Gödel, Escher, Bach, les Brins d’une Guirlande Eternelle) qui se demandait pourquoi nous ne parvenons pas à comprendre la pensée. L’intelligence est son métier. Pourquoi alors a-t-il passé une année à mettre en américain La Chamade de François Sagan et une autre à écrire un essai qui répond à cette question ?

That Mad Ache (Basic Books) vient de traverser l’Atlantique en bateau, accompagné au verso de Translator, Trader, un texte captivant sur la traduction, d’autant plus qu’il est absolument intraduisible. Non pas qu’on ne puisse le mettre en français, mais cette idée n’aurait aucun sens, échapperait à toute logique, c’est lui qui nous le dit, puisqu’il se déroule ou s’embobeline dans une langue particulière.  Mais on doit tenter de le lire. Directeur d’un Centre de Recherche sur les Concepts et la Cognition, Hofstadter se pose en permanence d’étranges questions. Qui achèterait la Divine Comedy dans une librairie de Chicago ne serait-il pas en droit de se demander comment Dante a-t-il pu écrire un livre en anglais, une langue qui n‘existait même pas de son vivant ? Ou bien : n’est-ce pas une chose curieuse de lire un roman où il est question de Français qui, en France, se parlent théoriquement en français mais dont toutes les répliques sont données en anglais et avec des guillemets par-dessus le marché suggérant que ce sont les mots exacts qu’ils emploient ? Quand il était étudiant, Doug avait acheté en poche One day in the life of Ivan Denisovich, une journée sensée se passer dans un camp de travail en Sibérie. A sa stupéfaction, on y parlait le slang comme dans une prison de Californie. Le livre avait été « transculturé » et lui avait été déconcerté (discombobulated). Et cette transculturation peut devenir insidieuse. Je me souviens de l’expression de Wole Soyinka, l’année de son Nobel, tandis que nous étions serrés en tête-à-tête dans l’ascenseur étriqué d’une maison d’édition parisienne, expression émise comme un jugement de civilisation : french lifts ! Hofstadter prend pour exemple de comparaison les elevators américains et les ascenseurs français. Selon lui, cet effet de substitution, même petit, allons, se multiplie à l’infini avec cars-voitures, bread-pain, high school-lycée, kisses-baisers, giggles- fou rire et même cigarettes-cigarettes. Et, au bout du compte, se répandent de Plaisants Paradoxes Proliférants. Ainsi, comment une personne B peut-elle réécrire le livre d’un auteur A de la première à la dernière ligne et prétendre que la suite de mots qui en résulte est toujours de l’auteur A alors que les styles d’écriture sont aussi différents que les empreintes digitales ?

Hofstadter avait traité dans GEB de la traduction et de la nature de l’esprit humain (à partir du Jabberwocky de Lewiss Carroll), de l’autoréférence, des structures en boucle, de toutes les questions liées à la mise au point d’une Intelligence Artificielle. Pourquoi parvient-on, malgré une impossibilité d’exactitude, à traduire ? Nous sentons intuitivement que si d’autres gens sont différents de nous par des aspects importants, ils n’en sont pas moins profondément « semblables » à nous. Il existe entre les cerveaux humains un isomorphisme approximatif. Mais au-dessus du niveau des mots, il y a un niveau d’associations, qui est lié à la culture dans son ensemble, c'est-à-dire à l’histoire, à la géographie, à la religion, aux histoires pour enfants, à la littérature…. Hofstadter a affronté les contraintes, les analogies, la créativité de la traduction dans Le Ton Beau de Marot (cette fois il en a interdit la traduction) qui confrontait les versions par une soixantaine de ses amis du poème de Clément Marot A une Damoyselle malade. Il a transposé (pour contrer ce qu’avait fait Nabokov) Eugene Oneguin, dans lequel il avançait l’expression de poetic lie-sense, de lie, mensonge. Tout roman est d’ailleurs pour lui un mensonge. Pourquoi choisit-il le roman de Françoise Sagan ? Parce que ses parents l’avaient rencontrée dans un dîner à Paris et avaient dit du bien d’elle en rentrant ? Parce qu’il avait lu Un certain sourire pendant un vol de Florence à Paris ? Parce qu’il aime immeasurably le français ? Parce que La Chamade l’a touché profondément ? Pour une myriade de raisons inexprimables et profondément personnelles ?


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Peut-être parce que l’écriture de Sagan lui proposait par excellence à la fois des mots et des phrases universels (cuts-and-dried) et des expressions propres à une langue, celles qui mènent vers une libération du traducteur et la fluidité recherchée comme le Graal par tous les concepteurs de machines à traduire. Robert Westhoff, qui avait été le mari de Sagan (le père de son fils) avant qu’ils divorcent afin d’avoir envie de vivre ensemble, avait donné une première traduction de La Chamade, en 1966, sans changer le titre. Elle était épuisée, Hofstadter s’en procura un exemplaire d’occasion par le Web. En se promettant de ne jamais l’ouvrir avant d’avoir terminé son propre travail. La première phrase de Sagan est d’une universalité lumineuse : Elle ouvrit les yeux. Hofstadter, comme pour toutes les phrases du livre, la recopia sur un cahier. Puis la traduisit : She opened her eyes. N’y tenant plus, il entrouvrit discrètement La Chamade de Westhoff et lut : She opened her eyes. Il s’écria : Formidable, c’est ce que j’ai fait ! Puis jeta le livre par terre.

Ce qui l’intéresse est : quel degré de liberté peut ou doit prendre un traducteur pour faire du bon boulot ? Lorsque Antoine et Lucile, deux des héros, sont à quinze kilomètres de Paris devant une omelette flambée et que des chauves-souris rôdent autour des lumières, c’est de la matière brute de la vie de Sagan réarrangée avec des mots habilement choisis. Hofstadter ouvre son Collins-Robert unabridged, rôder : roam, wander, loiter, lurk, prowl. Lequel des cinq nous demande-t-il choisiriez-vous pour décrire ce que faisaient les chauves-souris ? Par chance, je n’ai pas qu’un dictionnaire dans ma tête, j’ai aussi toute la mémoire d’une vie…Cela aurait été trahir [la confiance de Sagan] que de ne pas employer mes propres images. Puis, très vite, il se sent comme un chien que son maître détache dans une promenade en forêt. Il cite Bob Dylan (If the dogs run free, why not we, across the swooping plain…). Et il prend tout le large du chemin. Antoine était décoiffé par le vent ? Eh bien, the wind had done a good job of messing up Antoine’s hair. Il découvre des passages dans lesquels il sent que Sagan ou son personnage disait exactement le contraire de ce qu’elle, ou lui, voulait faire entendre. Dans le film tiré du roman en 68, Catherine Deneuve en Lucile et Roger van Hool en Antoine, les cheveux et les yeux de ce dernier sont noirs de jais alors que dans le livre il est d’un blond très clair et que ses inoubliables yeux jaunes sont maintes fois décrits parce que Lucile est extrêmement séduite par ce détail physique. Hofstadter sait que Sagan a travaillé dur sur le film. Cela donne à réfléchir, dit-il.

Si on parle de Sagan-ness,  dit-il aussi, (de saganité) on doit pouvoir parler de Hofstadter-ness (comme on a parlé d’Eliot-ness ?) Alors, un simple bien entendu, que Westhoff – qui avait la possibilité de téléphoner à son ex-femme – décalque en of course, devient Is the Pope Catholic ? Au lieu d’un piètre C’est le comble d’Antoine, lui, à sa place, aurait pensé : If that doesn’take the cake ! Si Lucile demande à Antoine (à propos d’argent) : Pourquoi toutes ces questions, Westhoff  met en miroir : Why all of these questions. Facile. Devenant Lucile, Hofstadter lance à Antoine : Why the sudden third degree ? Et si Antoine ne dit rien (said nothing chez l’ex-mari), chez lui he bit his tongue, il se mord la langue. Quand Sagan y va d’une phrase dont on ne sait si elle est due à la décision – le mot de la langue française qui faisait le plus horreur à l’auteur – ou a l’inadvertance (Il savait bien que l’été était fini et que ça avait été le plus bel été de leur vie), il se sent autorisé à introduire n’importe où des motifs homophoniques. Sagan découpe son livre en saisons : printemps, été, automne… Il ne saurait y avoir d’hiver, accordait Dumayet à Sagan dans Lectures pour tous. Hofstadter s’agace qu’un automne puisse durer jusqu’au mois de mars et rajoute un hiver. Il découpe des paragraphes trop longs en quatre ou cinq,  il ajoute des marques de respiration (Ce n’est pas plus grave que de voler quelques roses dans le jardin d’un ami). La traduction est un échange, un commerce, une aventure dans les vents alizés des mots. Honnête, honnête : pour rendre Vous êtes très en beauté, il y revient des douzaines et des douzaines de fois. Pour savoir ce qu’il en a fait, lisez-le. Il avait bien tenté de trouver quelqu’un pour lui faire rencontrer Sagan, par le biais d’amis, mais avait fait white cabbage (chou blanc), puis elle disparut. Restait le titre. Dans le livre – Ton cœur bat très fort, dit Lucile. C’est la fatigue ? – Non, dit Antoine, c’est la chamade. – Qu’est-ce que c’est exactement que la chamade ? – Tu regarderas dans le dictionnaire. Je n’ai pas le temps de t’expliquer maintenant. Et il l’allongea doucement en travers du lit.

Un de ses amis avait proposé A Calm Head.  Hofstadter choisit le tout aussi anagrammatique (mais diamétralement opposé) Mad Ache, le réarrangement de la matière première. Mad Ache ? Il fait chaud, c’est le début des vacances, regardez dans le dictionnaire.

Alain Garric

mercredi 17 juin 2009

Le Congrès selon Borges

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C’était un jour de la mi-juin, quand le soleil semble vouloir assurer son règne, comme ces jours-ci où Versailles organise son Congrès. L’Orateur du genre humain – Anacharsis Cloots, un dévot de la déesse Raison – s’était présenté en 1790 devant l’Assemblée nationale, avec une délégation d’Européens (quelques Indiens, Arabes et Chaldéens en plus). Il portait devant les députés l’idée d’une République universelle dont la capitale serait Paris. Ce Prussien naturalisé français, gallophile, député de l’Oise et un temps président du Club des Jacobins, développa une activité brouillonne qui masque mal un cynisme de nanti  (Albert Seboul, Dictionnaire Historique de la Révolution Française). Deux cents ans passèrent et un jour de la mi-juin, le seul jour de sa vie où il ne lui arriva rien d’extraordinaire, Borges, qui avait pris ce porte-parole pour modèle dans son Congrès, fut donné pour mort à Genève, la ville de la tolérance, de la fraternité et où il avait été contraint par son père à sa première expérience sexuelle inaboutie avec une prostituée. Borges tenait ce texte pour le plus autobiographique (celui qui fait le plus appel aux souvenirs) et le plus fantastique aussi. Son Congrès, écrit-il, ne faisait pas allusion à un prétentieux édifice à coupole … mais bien à quelque chose de plus secret et de plus important. Les gens parlaient du Congrès, certains en s’en moquant ouvertement, d’autres en baissant la voix, d’autres encore avec appréhension ou avec curiosité ; tous, je crois bien, ignoraient de quoi il s’agissait.

A la mi-juin 1986, voilà le temps, l’espace et Borges qui nous quittaient, entre les miroirs biseautés d’un vendredi 13 et la fête des pères multiplicateurs – deux choses abominables, on le sait. Quand il n’était plus resté, au fond des yeux du vieil aveugle, que la couleur jaune des tigres, il y avait eu encore les reflets obstinés du premier lit d’acajou et de la glace de la grande armoire à linge répétant Borges sans pitié, sans sommeil, copiant l’autre, inversant les stratagèmes du rêve et du réel, de l’éternité et du fatal – la thématique bien connue. Privé de vision, il avait ciselé l’ivoire d’un globe dans un globe, dans un globe, jusqu’à l’imperceptible secret qui s’appelle le monde, ce monde réuni un soir pour un Congrès, dans le Salon de Thé du Gaz, à Buenos Aires (la nouvelle se trouve dans Le livre de sable). Sa seule valeur, disait-il à Maria Esther Vasquez, une de ses interlocutrices féminines, est d’être une sorte de résumé de mon opera omnia… C’est un texte que j’ai porté en moi pendant des années en y pensant sans arrêt, jusqu’au jour où je me suis dit : « Voilà, j’ai enfin trouvé ma voix, ma voix écrite. Désormais je ne pourrai plus faire mieux ni pire ».

Don Alejandro Glencoe, son Anacharsis Cloots, un riche propriétaire terrien, évincé du Congrès de l’Uruguay, décide d’en organiser un autre, qui représenterait toute l’humanité, doté, on l’imagine bien, d’une bibliothèque exhaustive et d’un langage universel. Or, les congressistes ne tardent pas à s’apercevoir que leur projet a déjà été réalisé, leur œuvre menée à bien : le Congrès du monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. En février 1904, l’assemblée jure de ne jamais révéler son histoire. C’est la date où un miroir familial divulgua une scène primordiale au petit Jorge Luis tandis que, dans un volume Garnier sur les sept merveilles du monde, il scrutait à la loupe une gravure représentant le labyrinthe crétois.

La première phrase de Tlön Uqbar Orbis Tertius raconte : C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte d’Uqbar, et de cette hérésie : tous les hommes à l’instant vertigineux du coït, sont le même homme. Tous les hommes qui répètent un vers de Shakespeare « sont » William Shakespeare. Le lecteur impénitent se remémore alors La secte du Phénix (Fictions) dont le rite seul constitue le Secret, transmis de génération en génération, un acte qui en soi est banal, momentané et ne demande pas de description… l’exercice en est furtif et même clandestin, et ses adeptes n’en parlent pas…Le même acte et le même silence devinrent les Mystères d’Eleusis.  Il est étrange que le Secret ne se soit pas perdu depuis longtemps ; malgré les guerres et les exodes, il arrive, terriblement, à tous les fidèles. Quelqu’un n’a pas hésité à affirmer qu’il est devenu instinctif.

Emir Rodriguez Monegal (Borges par lui-même) rappelle la confession de Ronald Christ, un de ses interlocuteurs masculins, qui, en 1968 ( !), à New York, demanda à Borges la solution de l’énigme. L’écrivain lui accorda une nuit de réflexion puis lui livra la clef qui assure l’éternité à une race. Le Secret est la copulation et il arrive donc qu’un lecteur-pratiquant ne le découvre pas : de même tous les hommes sont des congressistes, il n’y a pas un être sur la planète qui ne le soit, mais je le suis moi, dit le narrateur, d’une façon différente. Je sais que je le suis. Et je le sais d’autant mieux que je suis l’auteur. La découverte stupéfiante et ordinaire métaphorise tant les procédés de Borges qu’elle ouvre dans ce Congrès tout l’univers de forgerie et de mystification qui assure l’éternité au seul Borges. Il n’est pas allé jusqu’à dire que le congrès était autrefois un accouplement charnel ordonné par un arrêt de la cour afin de constater l’impuissance.

Mais le – plus ou moins – décelable se mêle à d’autres références cadenassées. La secrétaire du Congrès s’appelle Nora Erfjord, une Norvégienne (représenterait-elle les secrétaires, les Norvégiennes ou simplement toutes les jolies femmes ?). Bien, on reconnaît Nora Lange, auteur de La Rue du soir (1925) dont Borges, dans sa préface mentionnait la souche norvégienne et la splendide chevelure qui flambait dans les réunions de la « secte » ultraïste. Norah était aussi le prénom de sa sœur. Le narrateur, cependant, rencontre un autre personnage, sous les coupoles de la bibliothèque du British Museum, dans le Londres enneigé (sous la caresse de la neige) de 1902 : Béatrice Frost. Béatrice ? Frost ? Après lecture de l’Aleph, réduction parodique de la Divine Comédie, les critiques avaient aperçu dans la grande et fragile Beatriz Viterbo l’héroïne de Dante (facile, il tendait la perche : un protagoniste du récit qui occupe je ne sais quelle fonction subalterne dans une bibliothèque médiocre des quartiers du Sud, un poète aux idées ineptes  et aux exposés pompeux se nomme Daneri, soit l’alpha et l’oméga de DANte alighiERI). Borges remercia. Illusionniste, il avoua une passion pour une Béatrice Viterbo, mais elle n’existait plus. Les critiques, qui éventèrent le titre du Congrès (« Union sexuelle », sans relever la contrainte, abolie en 1677), se rabattirent sur Béatrice Frost : elle était, d’évidence l’inflexible inspiratrice du Florentin. Vous voyez bien, dirent-ils, qu’il y eut une femme glaciale (frost voulant dire « gel »). La Béatrice originelle n’aimait pas Dante. Emir Rodriguez Monegal : Borges veut évoquer la nature ambiguë et plus ou moins décevante – à la fois charnelle et glacée – de ce rêve d’extase charnelle (Biographie littéraire).

Soit. Par allusion, dans son Essai d’autobiographie, on apprend que Borges parle du Congrès l’année –1970 – de son divorce avec Elsa Astete Millán. La nouvelle fut publiée en 1971 dans une édition hors-commerce. Passons. Chemin faisant, il avait indiqué une autre voie en citant le nom de Robert Lee Frost, poète américain de la neige. En 1980, il y insista à l’Indiana University : Le grand poète américain  de ce siècle, c’est Robert Frost. C’est le nom que je choisirais. Il faut savoir que Frost, s’il évoque le vent dans les arbres, les feuilles mortes, les chutes de neige, utilise les deux termes de ses métaphores comme la relation sexuelle entre deux personnes : le plaisir est une même relation entre deux amants ou entre deux phrases. Un mois après son passage dans l’Indiana, l’énigmatique nouvelliste affirma que dans le poème de Frost Acquainted with the night, il fallait pressentir que la nuit représente le mal au sens de débauche sexuelle. Alors que rien ne fait souffrir le narrateur du Congrès, dans le rouge labyrinthe de Londres, comme le souvenir des nuits avec Béatrice.

Le Congrès du Monde est à l’inverse du Congrès de Versailles, il n’y a pas un endroit où il ne siège et ses congressistes jurent de ne rien révéler à qui que ce soit du plan dont ils avaient fugitivement senti qu’il existait réellement et secrètement, et que c’était l’univers tout entier et nous-mêmes. Les deux chambres réunies, même venues entendre un Discours de l’Union made in France,  n’atteindront sans doute pas à la délectation de ce moment.

Alain Garric 

mercredi 3 juin 2009

Philosophie du tennis suédois

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Södermalm, une île de Stockolm (qui veut dire l’île du sud), le quartier couru où s’est retiré le philosophe du tennis, ex-professeur à l’université d’Austin, Texas, Lars Gustafsson , entra soudain en résonance avec le nom de Söderling, dont je ne connais pas la signification – les journalistes donnent l’amer du nord – celui qui était en train d’en finir avec Nadal. Les Suédois étaient de retour sur la terre (Borg, Wilander, Edberg). Puis revint le dimanche venteux du  9 juin de 1985 et la finale de Roland-Garros.

Solaire, tournoyante, magnétique, la balle s’éleva dans le bleu du ciel, s’arrêta pour un instant d’éternité, soutenue par des milliers de regards tandis que, du centre des mouvements du serveur, jaillit le geste qui la précipita vers le coin adverse où s’écrasa une comète irrécupérable, aussi mystérieuse, avait jugé Gustafsson, que les ténèbres dont elle est issue. L’auteur de Tennisspelarna (soit Le joueur de tennis, traduit en français sous le titre sans doute plus culturel de Strindberg et l’ordinateur) ne voyait que trois choses devant lesquelles un visiteur d’une autre planète pourrait tomber en admiration : le Don Juan de Mozart, les théorèmes d’incomplétude de Gödel et un service au tennis. Il décrivait ce moment de servir où la balle lancée en l’air retient dans son creux, aurait dit Roland Garros (allons bon !), Roland Barthes, la self-consistance du monde, moment où il semblait que le joueur puisse s’élever lui-même en tirant sur ses propres chaussures, moment d’une intense beauté où le regard (celui de qui cette année-là, Gabriela Sabatini ?) s’isole sur le petit astre doré d’une Slazenger, moment disait Gustafsson tel un défi muet dans un monde où la parole ne serait plus nécessaire, un défi qui pourrait être : en vérité tu n’es personne, jusqu’à ce que le coup libérateur de la raquette écarte cette vérité insupportable.

Depuis ses débuts, il avait cherché dans les objets aériens une métaphore pour le réel et son rendu littéraire, montgolfières, aéroplanes, cerfs-volants, pour dire qu’il n’y avait aucune échappatoire par le haut et que l’on ne s’évadait pas de l’écrasante réalité. Un smash qu’il avait reçu en Suédois dont le sentiment existentiel avait eu quelque mal à se relever, en 68, de l’effondrement des utopies. Dès lors, la petite sphère vide, sous pression dans son enveloppe pelucheuse, lui était apparue en paradigme. Poète, il avait assimilé à une montée au filet l’urgence de trouver le mot propre dans le temps propre et comparé l’écriture à la vitesse de balle. Romancier, il avait pris le lecteur pour partenaire, avec des phrases très précises mais qui, stoppées au bord du non-dit, provoquaient la réponse, le retour. Philosophe, il avait découvert sur la surface des courts un sublime contemplatif pur, comme Husserl avait rêvé d’une philosophie pure.

Il avait demandé un jour à Borg pourquoi leur génération comportait autant de bons joueurs. Parce que, avait répondu Borg, dans notre jeunesse se vendit un nouveau type de porte de garage qui renvoyait mieux les balles. Boutade que Gustafsson avait relancée sur le terrain du nihilisme : il n’y a peut-être rien derrière la porte, rien derrière les choses, derrière l’Etat-Dieu qu’un nouveau vide. Ce vide, ce néant étaient les balles neuves de la modernité. Seuls désormais le tennis et le roman pouvaient donner l’illusion de causes et d’effets, imposer une force cachée, une énergie conservée dans la torsion d’un récit ou le spin d’une balle. Eux seuls parvenaient à l’expression. Mais au bord de la faute, après laquelle on n’était plus rien, au bord du silence. Au moment du service, la petite musique de la balle sur les cordes rappelait au joueur de tennis de Gustafsson (il portait lui-même sur sa main droite, avec l’anneau de lauriers d’or que lui avait valu à Upssala son titre de docteur, les stigmates du joueur intensif) : il ne va pas de soi que tu existes ; cela est même plutôt étrange, et cela peut finir à chaque instant. Mats Wilander avait battu Ivan Lendl 3-6, 6-4, 6-2, 6-2.

Alain Garric

lundi 11 mai 2009

Une femme sans inimitié

Nicole Viloteau publie Un baiser d’ailes bleues, 150 rencontres avec des animaux extraordinaires (Arthaud/Flammarion). Bienvenue parmi les libellules. Douze livres plus tôt elle avait commencé de mettre fin à l’hostilité entre la femme et le serpent.

Une femme, une pomme, un serpent, voilà que ça recommençait, bon dieu, comme au temps de notre folle genèse. La femme ne tenait pas en place (« si mon corps n’est pas impliqué dans l’action, je crève »), la pomme rougissait sur une table basse, le serpent roupillait dans son joli panier (un python royal : il devait bien mesurer près de six pieds, ce salaud). Quant à l’Eden, qui aurait pu savoir qu’il tenait dans le plus petit appartement de Paris. Depuis la rue, il avait fallu d’abord descendre un escalier, monter de nouvelles marches, prendre un ascenseur et redescendre encore pour s’élever enfin vers un paradis borgésien de neuf mètres carrés au sol, bien suffisant : celui qui entrait là n’en menait pas large.

Dans des bocaux, les restes du début du monde, coquilles de mollusques, cailloux bouillis, graines inquiétantes. Encadrée, une araignée plus grande que le plafond. Suspendu, un couteau de brousse. Dégainée, une arme de femme indonésienne, courbe, discrète et affûtée. Etalées sur un plan lumineux, des diapos de cobras aux yeux jaunes et de dragons délicieux. Nicole Viloteau concédait en souriant, avec sa bouche qui connut la morsure d’un crotale, que son repaire n’était pas pour les amants.


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Un dimanche de mai 1971, jailli d’un sac à l’étiquette anodine, un serpent à sonnettes se jeta sur ses lèvres. Un médecin de Dijon, un Mirage de l’Armée de l’air, un traitement expérimental à l’héparine (anticoagulant) la ramenèrent de « l’univers bleu et frais » de la mort. Deux mois plus tard elle retrouvait Poucette, sa vipère de Russel, la plus dangereuse d’Asie, avec qui elle vivait « une étrange histoire d’amour ». Elle avait osé l’apprivoiser (« Chiii…chiii… »), retenant ses hurlements de terreur quand elle avait laissé Poucette monter sur ses cuisses, effleurer de sa langue « douce et noire » la peau de son visage.

« Snake-Lady », comme l’appellent les Australiens, traverse les jungles, les mangroves, les déserts et préserve par la peur la pureté de sa solitude, connue après l’accident qui coûta la vie à son frère et sous les coups des châtiments paternels. Freud ? Le phallus ? elle jugeait inutile d’épiloguer sur ces évidences et décrivait, sereine, le contact de l’écaille, granuleuse, satinée, veloutée ou soyeuse. « Le vrai bonheur, ce n’est pas la douceur que les gens cherchent, mais la vie et la mort côte à côte, comme deux souffles. Du venin est passé par mes lèvres et c’est comme si j’avais trinqué avec les reptiles. Quand je voyage, mon enfance renaît chaque jour. Boursouflée par les champignons, enlaidie par les piqûres d’insectes : le mépris surmonte la souffrance, on ligote l’angoisse, on se met au garde-à-vous devant la mort et la vie recommence comme un océan, avec ses tempêtes et ses marées. Une cadence s’installe et on ne peut plus s’arrêter ».

Herpétologue de terrain, reconnue mais sans diplômes (« sinon je serais morte dans le formol »), Nicole Viloteau préfèrait l’enseignement de la peur à son poste de professeur d’Arts plastiques : « Toutes ces intelligences braquées sur vous sont beaucoup plus dures à supporter ». Mieux valait corriger les erreurs des ouvrages spécialisés sur les Spilotes, les Thelotornis ou autres attachants Boigas qui glissaient comme des signets entre les pages de son livre (La femme aux serpents).


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Avec ses amis venimeux, les rapports, paraît-il, sont brefs et agréables. « J’aime les hommes mais j’étouffe très vite dans leurs bras », d’ailleurs, « mes amants et mes reptiles ne font pas toujours bon ménage » (« Regarde où ton foutu varan vient de me griffer », s’indignait l’un d’eux). Seul le furtif, renouvelé, différent, parvient à suivre cette cavaleuse dans sa géographie toxique et tendre quand elle repart pour ridiculiser le créateur qui avait voulu « mettre l’inimitié entre le serpent et la femme ».

Alain Garric

mercredi 29 avril 2009

Wedekind au printemps

(Lulu à l’opéra de Lyon jusqu’au 2 mai, l’Eveil du printemps à Courson par la Cie du Souffleur de verre, la reprise à Boston, par une équipe de teen’s de Spring Awakening, la version musicale, après 900 représentations à Broadway et le projet de la porter à l’écran par Joseph McGinty Nichol, le réalisateur de Charlie’s Angels : Frank Wedekind fait une nouvelle fois le printemps)

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Il se prénommait Benjamin Franklin, mais celui-là inventa le tonnerre. Le badaboum du désir. C’était l’époque où, dans un jardin des faubourgs de Vienne, le petit Oskar Kokoschka plaçait son engin de poudre noire sous la balançoire des filles. Erotisme terroriste manipulant des énergies peu contrôlables. La chair orageuse passait sous les fenêtres de l’hypocrisie calfeutrée et seuls les assassins ne se suicidaient pas. La fin de siècle devenait expressive mais le geste coupait la parole au plus court. Les adolescentes de l’Eveil du printemps tombaient à la renverse sur les meules de foin. Devant le visage de Louise Brooks dans Lulu, le cinéma restait muet (il faut plutôt croire à la stupéfaction de l’image qu’à l’impuissance de la technique). Aussi bien, les personnages de « Frank » Wedekind n’étaient pas bergères pour un sou. Adieu vaches, adieu brebis. Les affamés devaient téter un lait de panthère noire. Cette soupe à la grimace, Wedekind fut le premier à la servir, lui qui avait été –je sais – directeur de la publicité pour les « Bouillons Maggi ». Aussi, lorsqu’il imagina une Arcadie, une institution pour "l’éducation corporelle des jeunes filles", ce ne fut pas une réplique de la Pension des Oiseaux.

Yeux clairs, cheveux ras, moustache en brosse à reluire, Wedekind n’empruntait pas quatre chemins à la fois. Par précipitation, il se fit remballer par Lou Salomé, un soir de 1894, dans un café de la rive gauche (de là cette flèche noire : Lou-Lulu-Louise). Il avait de qui tenir, son grand-père, vendeur de souricières, mit au point les allumettes au phosphore. Il se disait entêté et mélancolique, authentique et menteur, fat culturel et homme de la nuit. Tout semble possible quand on est fils d’un médecin du sultan de Turquie et d’une actrice de Californie. Il vécut, coupé des vivres, entre la Suisse et l’Allemagne. Parfois embauché dans un cirque, il découvrait la pantomime et l’acrobatie. Parfois rédacteur de la revue satirique munichoise Simplizissimus, il s’initiait au lèse-majesté. Condamné en 1898 par le Kaiser Wilhelm II, il fila à Paris terminer son Marquis de Keith. Fauché, il revint se constituer prisonnier et purgea sa peine de forteresse pour avoir six mois de tranquillité. Le fort de Königstein lui rappela le château de Lenzburg aux 365 marches d’escalier, domaine de ses années d’enfance. Et la prison le revigora. Il se jeta dans des activités dont la liberté le privait. Il écrivit un texte, suave et parodique, tranquillement hors de la réalité, au titre bizarre et ricaneur : Mine-Haha. Il y travaillait encore, lissant sa moustache, dans la nuit du premier de l’an 1900, au moment où Colette envoyait Claudine à l’école.

Un grand parc semé de perce-neige et de narcisses, une maison blanche où viennent s’instruire et grandir les fillettes. Bottines jaunes à lacets, chaussettes à mi-mollets, petites robes immaculées jusqu’aux genoux, décolletées en carré par devant et par derrière. Seul programme pédagogique, l’apprentissage de la marche, manière inoubliable d’être soi : on reconnaît quelqu’un à son pas. Pendant sept années, les élèves apprennent à penser avec leurs hanches, centre immobile du corps dont les formes naissantes ne tirent leur beauté que du seul mouvement dans lequel elles s’effacent. Et bientôt, l’âge montant, l’exercice supérieur de la marche sur les mains, pieds derrière la tête, comme une « étoile ambulante ». Quand elles ne se baignent pas dans un bassin, les jambes frôlées de poissons, les filles passent des concours de sélection, ardus et pervers. Wedekind, passionné des tutus de Degas, les emmène danser la nuit sur la scène d’un théâtre où le monde qui les attend les ovationne ou bien les siffle. Les plus grandes préviennent leurs cadettes, la tête va vous bourdonner, vous allez être fatiguées et tristes. Elles leur donnent un morceau de tissu plié. Il est l’heure de quitter le parc. Ce texte mince et rare, comme un pièce de monnaie retombée sur la tranche lors d’un pari, pourquoi l’avoir intitulé Mine-Haha ? Au cours de l’hiver 95-96, ce cabotin de Frank récitait en Suisse des scènes d’Ibsen, sous le nom de Rezitator Cornelius Mine-Haha. On songe à Maison de poupées et à la tradition minnesänger. Mais la source de cette beauté en marche se trouve dans un long poème de H.W. Longfellow, légende indienne mi-scandinave, mi-Peau-Rouge, le Chant de Hiawatha, dans lequel le héros, messager du Manitou, prend pour épouse une certaine Mine-Haha. Ce qui veut dire, pour les Dakotas « eau riante ». Un thème de bonheur très Jugendstil où la nature ne sert si bien les manœuvres du désir que pour en installer l’inassouvie tyrannie. Wedekind mourut pendant les orages de 1918, année de la publication d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Alain Garric

lundi 13 avril 2009

François Maspero (2)

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Des saisons au bord de la mer, rappel [suite] de ce que furent les « années Maspero » et ses raisons d’écrire.

Ainsi, avec Le Sourire du chat, François Maspero protégeait sa propre mémoire par le recueil de témoignages, l’interrogation et le dépouillement de journaux. Il recomposait, romançait, respectait, retraçait le geste fou de ceux qui avaient légitimé le reste, le mythe à venir, le train pris en retard. Il prenait quelques risques avec la vérité : pas davantage que n’en avait couru l’espoir. Maintenant que son livre était lancé, il vivait son heure de doute. « J’aurais aimé écrire sans souci de publication. Ou l’envoyer sans signature. En même temps c’eût été tricher avec ce que je suis. Ce livre est aussi mon itinéraire et les questions que je me suis posées. » Alors, aussi pailleté était-il des mille éclats de la réminiscence, vivifié et blessé par la reproduction minutieuse et fictive de l’été 44, aussi travaillé, attachant et littéraire qu’il se montrait, ce roman avait une particularité –chez d’autres allant de soi mais ici remarquables -, d’avoir été écrit par François Maspero. Celui qui et celui que.

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1954. Diên Biên Phu, Bonjour tristesse, premiers jeans, mort de Colette, Histoire d’O sous le manteau. Le fils et petit-fils de grands universitaires, inventeurs de civilisations, a franchi le portail de pas mal de lycées, dans le sens contraire de la marche des études. Ici, un voisin de dortoir se masturbait en parlant des saloperies des SS : il s’enfuyait. Là, une rédaction trop personnelle le renvoyait dans la classe inférieure. Une visite en khâgne et il laissait à d’autres l’archivage du passé. Il songeait à la librairie. Comment tenir un commerce en affirmant : « Ce sont les pauvres qui doivent gagner. Et pour toujours » ? Son universalisme, ce sera le présent. Toutes les revues du monde, les éditions étrangères, les cultures, les mouvements, la fréquentation d’une foule hétéroclite de lecteurs. Pendant la guerre d’Algérie, il diffusa, plus que tout autre, les parutions des éditions de Minuit. Chapardé, il n’appelait pas les flics. Aucun sens de la propriété mais, parfois, des colères.

Après 68, « La Joie de lire » devint un endroit de spectacle. Intenable. Entre la logorrhée de l’extrême-gauche, qui dénonçait son « institution » et la répression de droite, son « travail de copains » se désintégra. D’autant qu’il avait commencé à éditer, à partir de 59 : La Guerre d’Espagne, de Pietro Nenni, L’An V de la révolution algérienne, de Fanon… Quatre polices s’infiltrèrent, sa revue Tricontinental fut interdite par Marcelin. Dix-sept procès en correctionnelle, des amendes (jusqu’à 300.000 francs de l’époque), dix mois de prison que, blessé dans un accident de moto et amnistié par l’arrivée au pouvoir de Georges Pompidou, il ne fit pas. Plusieurs tentatives d’attentat : avait-il le droit de mettre en danger la vie de ceux qui le soutenaient, ou qui le trompaient ? Ceux qui se mobilisèrent pour monter la garde devinrent les auteurs des éditions Maspero : Christian Baudelot, Gérard Chaliand. Mais l’usure prit le dessus.

En 73, Maspero, vendant les derniers objets familiaux d’Egypte ou de Chine, ne s’occupa plus que d’édition. Comme il avait peu de goût pour le pouvoir, il ne retenait pas les auteurs dont il avait publié les premiers travaux. Il parvint néanmoins à mettre sur le marché, ou dans les sacs, quatre-vingt nouveautés par an. « C’est trop, lui dit Jérôme Lindon, vous êtes fautif ».D’autant qu’il surpayait des collaborateurs qui n’hésitaient pas, parfois, à détourner les bouquins vers des circuits parallèles. Maspero cherchait la cohérence : un livre en appelait un autre, une collection décidait d’une différente. Pensées divergentes, Guevara d’un côté, Althusser de l’autre. N’était-il davantage lui-même que lorsque l’antisionisme, qu’il pratiquait, se heurtait à son dégoût de l’antisémitisme ? Pendant ce temps, il préfaçait, montait des anthologies, traduisait sous des pseudonymes (celui de Louis Constant pour le Mexique insurgé de John Reed, par exemple).

Plusieurs crises plus tard, en 79, il décida d’arrêter. On le poussa à continuer. Il reconstitua une équipe et entra en désaccord avec elle un an plus tard. Le conflit portait l’abcès sur des détails : les couvertures pelliculées ou non. De même qu’il avait vendu sa librairie dans des conditions catastrophiques, « afin de ne léser personne d’autre que moi », il donna toutes ses actions à ses successeurs et quitta, en 82, la place Paul-Painlevé, sans prendre un sou, espérant que la confiance qu’il faisait servirait les projets qu’il n’avait pu mener à terme. Un contrat tacite. Affaire de gestion. Affaire de finalité.

Tout le monde ne possède pas ce regard bleu où le triste, l’acerbe, le généreux fulgurent avec un rien de myopie et d’humour pour se poser sur un monde toujours refusé, toujours désiré et si définitivement démodé. Si Le Sourire du chat se lisait en pensant aux années Maspero, l’envergure historique de l’auteur accentuait les beautés les plus ténues de son roman. Cigales, sonnailles, bourdonnements de mouches, parfums de sous-bois, de foins chauds, tout ce qui remontait l’escalier de l’enfance ne détonnait avec les rêches constats, les voix solitaires, les témoignages interdits et tous ces textes au sang d’encre de l’éditeur que si l’on déniait à un engagé politique le droit de mâchonner des marguerites. Le droit d’être lentement vivant. Le droit d’écrire. Paysages maritimes (déjà), bords de rivières, trajets parisiens, d’un autre on les aurait jugés bien dits. De lui, on en ressentait la véracité, l’impossible quiétude. A moins que tout combat ne fût perdu dans l’inachevable : « Quand il cherchera, plus tard, à se souvenir de ces premiers jours de juin 1944, il s’étonnera toujours d’avoir pu y caser tant d’agitation, tant d’activités diverses, traversé tant d’événements petits et grands, lui qui, adulte, pourra passer une journée entière à regarder du haut d’une falaise, des vagues, toujours les mêmes, déferler, belles et monotones, sur le même rocher ».

Vous comptiez, pour finir, le nombre d’animaux très littéraires qui traversaient les pages. Une ménagerie de cochons d’Inde, de lapins, de chameaux, dominée par Badahour Shah, l’éléphant de Kipling. Le romancier regrettait de n’avoir pu introduire dans le Paris de 1944 une baleine, « rassurante, affectueuse peut-être ». Et l’éditeur se désespérait d’abandonner le songe de grandes collections. « L’histoire est toujours inachevée ». Les livres de voyage, au format de poche, qu’il avait lancé en 81, laissaient imaginer que François Maspero, né à une autre époque, s’en serait allé à la découverte de peuples ignorés, une sorte de René Caillié, ou de Mungo Park, que les Africains appelaient celui qui marche tout seul. Quand Alice voulut partir n’importe où, le Chat de Cheshire lui dit : « Oh ! vous pouvez être certaine d’arriver quelque part pourvu seulement que vous marchiez assez longtemps ». Marcher pendant des saisons au bord de la mer.

Alain Garric

(Photo Pierre-Olivier Deschamps)

dimanche 12 avril 2009

François Maspero

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Des saisons au bord de la mer, rappel de ce que furent les « années Maspero » et ses raisons d’écrire.

 Une famille qui désensabla le sphinx de Gizeh et élucida les mystères de la pensée chinoise donna, le temps venu, naissance à une énigme. Le temps fut celui de la guerre, le secret celui d’un personnage qui, dès l’enfance, percha les questions de toute une vie sur un long corps dégingandé : comment s’impliquer, comment ne pas rester passif ? L’échassier méditatif que décrivait Albert Memmi, élégant et fragile, vite distant et soudain de velours, devint François Maspero en se demandant : « Peut-on à la fois faire l’histoire et l’écrire ? » 

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Le libraire de la légende des années soixante, dans la vieille rue Saint-Séverin, à qui des imbéciles et moi (cela dit pour construire la phrase) trouvions naturel de voler des livres, l’éditeur de la place Paul-Painlevé (et des Cahiers libres, lesquels disait-il alors « auront contre eux tous les salauds de tous les partis »), surprit jusqu’à ses amis les plus proches en publiant après s’être mis à l’écart – il avait cinquante-deux ans – son premier roman au titre inattendu, Le Sourire du Chat, ramené du pays des merveilles. « Un livre, disait-il, sur une enfance qui n’est pas mon enfance ; une enfance qui n’est pas une enfance ». Une manière, pour François M. (comme on l’appelait maintenant à La Découverte où François Gèze lui avait succédé) de recommencer à zéro. J’ignorais, dit Alice, que les chats du Cheshire sourissent continuellement ; je croyais les chats ennemis des ris et des souris ; à vrai dire même je ne les savais pas capables de sourire. »

On payait en nouveaux francs les premières musicassettes. L’autoroute du sud jonchait les plages de seins nus. Les parachutes belges fleurissaient au-dessus du Congo, cinq cent mille Américains pissaient dans le Mékong. Les gardes rouges récitaient du Mao, Sartre refusait le prix Nobel, Anquetil gagnait son cinquième Tour de France, Concorde ressemblait à un fou de Bassan. Les jupes s’arrêtaient aux fesses sans penser à descendre, on rentrait du Népal pour chercher des pilules. De Gaulle l’emportait sur Mitterrand, les cinés affichaient Cuba si et Hitler connais pas. Marylin nous laissait là, Kennedy partait pour Dallas, l’hexagone sentait le plastic et les merguez, Sarrazin cavalait, Mururoa bandait son champignon, les goélands flottaient près du Torrey Canon. Les trotskystes avaient vingt balais, le 22 mars annonçait le printemps. Tout le monde se rencontrait à « La Joie de lire », Jean-François Bizot s’étonnait comme les autres en découvrant Maspero : « On imaginait une sorte de Che ou de Lénine et le contraste était incroyable entre l’image du militant et la timidité de l’homme ». Et voilà que paraissait ce roman parrainé par Lewis Carroll. Voilà l’éditeur de Frantz Fanon, voilà l’ami de cet Ernesto Che Guevara auquel il ne ressemblait pas mettant en exergue une phrase de Bachelard : On n’a jamais bien vu le monde si l’on n’a pas rêvé ce que l’on voyait.  

L’auteur d’Alice ne fut-il pas, par l’absurde, un logicien de la révolte ? « Je ne dis pas, explique Maspero, qu’il faut rêver la vie ; l’utopie on en connaît bien les dangers ». Dans sa préface, il précise : « Au jeu de la vérité, le souvenir est toujours perdant », et la réalité, le sens des mots d’il y avait quarante ans, ne peuvent se reconquérir qu’un attelant le totalement faux au totalement vrai. Il faut se souvenir que le chat du Cheshire disparaissait lentement, depuis le bout de la queue jusqu’au rictus final, curieux souris de chat sans chat. Dans le roman de Maspero, un jeune garçon écorché par la guerre tentait, à la dernière phrase du livre, un difficile sourire à partir duquel il aura pu, peut-être, se reconstituer. Restait à préciser qu’on le nommait Le Chat et qu’il avait, en 1944, l’âge de François, à douze mois près : treize ans.

Pourquoi tant de précautions ? « Si j’avais voulu parler des événements, des jeunes engagés dans la Résistance ou des figures de ma famille à la première personne, d’une manière trop authentique, je serais arrivé à une schématisation, une trahison dix fois pire que celle qui consistait à ne conserver que les ombres, la projection ». Ou, aujourd’hui, les saisons. Ainsi, comme un relief dégradé de montagnes, trois générations apparaissaient dans le récit, « l’une mythique, la suivante lointaine et présente, la troisième totalement présente. D’abord l’égyptologue Gaston Maspero qui rapporta du Caire le chat bleu de la Vallée des Rois, symbole de l’éternité des formes. Professeur au Collège de France, il est dans les dictionnaires en compagnie de l’orientaliste Henri Maspero, le père, qui lissa ses moustaches dans les félines harmonies cosmiques du Tao, révéla les techniques anciennes d’immortalité et périt, par la faim, quelques jours avant le printemps 1945, près du chêne de Goethe, à Buchenwald. Enfin, le frère aîné, le modèle, celui qui savait tout dire, parti avec son pistolet dans le maquis et à la recherche de qui s’en allait Le Chat. « Je sens qu’en moi je ne grandirai plus… J’apprendrai certainement encore beaucoup de choses ; mais je ne serai jamais plus intelligent qu’aujourd’hui… Surtout si Antoine n’est pas là. Sans lui, je ne pourrai que survivre en me débrouillant. Je me débrouillerai. Je ne serai plus jamais un enfant, je ne serai jamais une vraie grande personne. Je m’appliquerai à faire semblant. Je serai toujours assez fort pour leur ressembler. Je tricherai, c’est tout : personne ne s’en apercevra, sauf moi. » Le premier mai 1945, « les marronniers en fleurs ploient sous la neige épaisse » et Le Chat apprend la mort d’Antoine [à suivre].

Alain Garric