lundi 11 octobre 2010

Maurice Allais. Entretien.

  Cet entretien avec Maurice Allais – disparu avant-hier à 99 ans – avait été accordé au Journal Littéraire (propos recueillis par Patrice Bollon) en 1987, un an avant son prix Nobel qui le fit connaître des Français. Il anticipait sur bien des événements économiques à venir. Le prix a été attribué aujourd'hui à Dale Mortensen, Peter Diamond et Christopher Pissarides pour leurs travaux attachés à l'influence de la politique économique sur le chômage. Ce chômage contre "l'augmentation massive et insupportable" duquel M. Allais mettait en garde le sytème de l'économie de marchés fondé sur le crédit et les déséquilibres qu'il autorisait.

Le journal littéraire. – Dans votre mémoire (Les conditions monétaires d’une économie de marché, Centre d’analyse économique) vous aviez prédit le krach boursier. Était-il à ce point inéluctable ?





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MAURICE ALLAIS. –  Pour bien comprendre ce qui s’est passé, je pense qu’il est nécessaire, tout d’abord, de replacer cet événement spectaculaire dans son contexte. De fait, le déséquilibre boursier n’est qu’un déséquilibre parmi plusieurs, plus considérables encore, qui existaient avec lui et qui affectent l’économie mondiale depuis des années. Le premier est le déséquilibre des finances internationales, né de l’endettement considérable des pays du tiers monde. Déjà, en 1982 et 1985, on a pu craindre un effondrement de tout le système bancaire international, plus considérable encore que la récente crise boursière. Les pays occidentaux, en particulier les États-Unis, sont intervenus, en rééchelonnant les dettes et en consentant de nouveaux prêts ; un krach a pu être évité, mais les problèmes majeurs demeurent exactement les mêmes. Le deuxième déséquilibre, lui, vient de la spéculation sur le dollar. Deux chiffres particulièrement suggestifs suffisent ici à en montrer l’acuité : le 26 février 1985, la valeur du dollar en deutschemark a atteint le chiffre de 3,47. Le vendredi 27 novembre de cette année, elle n’était plus que de 1,65 – soit une baisse de plus de 50%. Imaginez une économie quelconque dans laquelle le prix des automobiles varierait en valeur réelle de 1 à 2 par rapport au prix des réfrigérateurs ou à ceux des produits agricoles, ou, encore, où les salaires réels évolueraient de 1 à 2 en deux ans sans autre changement fondamental de l’économie, ce serait impensable ! De telles variations des cours engendrent des spécialisations industrielles injustifiées sur lesquelles il faut, tôt ou tard, revenir… C'est-à-dire ? M.A. – Eh bien, par exemple, favorisés par les taux de change, le Japon et l’Allemagne ont été conduits à exporter aux États-Unis des produits industriels en des quantités bien plus grands qu’il n’en aurait été autrement. Des usines se sont développées, des capacités de production ont été créées que les taux du dollar, aujourd’hui sous-évalué, mettent radicalement en cause. D’où la nécessité de rajustements considérables susceptibles de se traduire par une progression du chômage afin de retrouver hypothétiquement une situation d’équilibre…

Il y a aussi les déficits américains dont on a tant parlé…

M.A. – J’y viens. C’est la troisième source de déséquilibre : les endettements à l’intérieur de chaque État, notamment, bien sûr, le déficit de la balance commerciale américaine et celui du budget américain. Le déficit de la balance courante des paiements aux États-Unis qui a été finance, en dernière analyse, par des prêts étrangers, japonais ou autres, est de l’ordre de 3% du PNB américain – ce qui signifie que les niveaux de vie des États-Unis sont de 3% plus élevés que ce qu’ils seraient autrement. Le retour à l’équilibre impliquerait donc ici une baisse de 3% du niveau de vie américain, ce qui est considérable : rappelez-vous seulement que le premier choc pétrolier correspondait en France, à l’époque, à une baisse d’environ 2% de notre niveau de vie ! Les krachs boursiers, pour spectaculaires qu’ils soient, ne correspondent donc qu’à une partie d’un ensemble de déséquilibres profonds qui continuent d’exercer leurs effets.

Et à quoi sont-ils dus ?

M.A. – À l’origine de tous ces déséquilibres, il y a selon moi des facteurs liés aux mécanismes du crédit : la création de monnaie ex nihilo, le financement d’investissements à long terme par des emprunts à court terme, et la possibilité d’acheter sans payer et de vendre sans détenir. Tous ces éléments, liés entre eux, dérivent de possibilités offertes par un même système institutionnel et s’inscrivent dans un même grand mouvement de monétisation des dettes qui caractérise de plus en plus fortement notre siècle et qui a pour résultat de pousser à l’inflation, de créer sans cesse de nouveaux déséquilibres auxquels on ne peut faire face qu’en en créant d’autres encore. Voilà le contexte général d’ensemble, qui n’a pas changé, tout krach boursier qu’il y ait eu…

Concrètement, comment ces déséquilibres s’installent-ils ?

M.A. – Prenez la Bourse, par exemple. Pourquoi y a-t-il eu hausse ? La hausse a eu lieu parce que les opérateurs n’ont cessé d’escompter des hausses continues des actions. Les spéculateurs – ou, du moins, une large partie d’entre eux – ne se sont pas tant préoccupés du rendement en pourcentage de leurs actions que des possibilités de gains qu’ils pouvaient réaliser en achetant aujourd’hui et en vendant demain. Il y a, en effet, deux types de spéculateurs à la Bourse : ceux qui choisissent de bonnes sociétés, qui font des investissements à long terme et qui attendent quelles que soient les fluctuations à court terme. Mais c n’est pas d’eux que résultent les fluctuations majeures des cours. Celles-ci viennent de ceux qui pensent, à tort ou à raison, que la Bourse va monter ou baisser. Si les achats et les ventes au comptant ou à terme se traduisaient toujours par des paiements immédiats, les hausses ou les baisses générales vertigineuses des cours ne seraient pas possibles, car les lois du marché ramèneraient tout aussitôt vers l’équilibre. A tout acheteur correspond un vendeur et vice-versa. La poussée à la hausse vient du fait qu’il y a plus de liquidités pour acheter que pour vendre. Autrement dit, il faut qu’il y ait un flux de moyens de paiement supplémentaire qui crée une impulsion marginale afin que ce processus de hausse s’engage. Ce flux vient du système du crédit, qui amplifie ainsi considérablement les effets du processus. Si, en effet, par le crédit, vous pouvez acheter sans payer et vendre sans détenir, la régulation des marchés ne s’opère plus. Et la hausse suscite la hausse, jusqu’à ce que certains opérateurs, estimant que les cours ne correspondent plus à la réalité économique et qu’ils sont déraisonnables, se décident à vendre.

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C’est alors le retournement ?...

M.A. – L’effondrement intervient lorsque le nombre de spéculateurs avisés l’emporte sur les derniers arrivants qui achètent au plus haut. Toutes ces fluctuations, à la hausse ou à la baisse, sont encore amplifiées par l’action des « chartistes », qui se content le plus souvent d’extrapoler certaines régularités décelées dans les graphiques représentatifs des cours. Comme tout le monde applique à peu près les mêmes règles, le processus est cumulatif. La hausse suscite la hausse et la baisse suscite la baisse. C’est ce qui s’est passé lors de la récente débâcle boursière. Il y a ceux – qui, en général, gagnent – qui vendent avant les sommets et achètent avant les creux. Ce sont là les décisions les plus judicieuses. D’autre essaient d’attendre les sommets et de vendre au plus haut. C’est bien sûr très « aventuré ». Il y a enfin ceux qui hésitent et qui, au moindre signe de faiblesse, se précipitent pour vendre. Comme, dans la récente crise boursière, la plupart d’entre eux avaient pris des positions d’achat à terme, c'est-à-dire qu’ils spéculaient à la hausse avec des couvertures sur leurs achats qui, aux États-Unis, n’étaient souvent que de 5%, ils se sont très vite retrouvés étranglés par une baisse aussi rapide, et ils ont été forcés de solder leurs engagements avec de grandes pertes. Les brokers ont dû aussi liquider une partie des portefeuilles de leurs clients pour se couvrir, et il en est résulté une chute verticale qui n’aurait jamais été aussi radicale s’il n’y avait pas eu derrière toutes ces opérations des achats sans paiements réels.

Pour vous, la parallélisme avec 1929 est donc total : c’est le système du crédit qui a suscité ou, du moins, permis la crise…

M.A. – Sur le fond, oui. Mêmes causes, mêmes effets, c’est la mot de Pareto : « Il est tout aussi certain que l’histoire ne se répète jamais identiquement qu’il est certain qu’elle se répète toujours en certaines parties que nous pouvons dire principales ».

Vous suggérez aussi dans votre Mémoire qu’il y a des intérêts en jeu, car le système profite plus à certains qu’à d’autres…

M.A. – Oui, mais votre formulation peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas, en effet, de suggérer que le système a été créé par certains pour en tirer des profits. C’est une évolution séculaire, qui n’a rien à voir avec des questions de droite ou de gauche, de nationalité ou d’impérialisme. Toute une attitude psychologique générale s’est développée, qui voit dans le crédit, comme le proclamait un économiste du XIXème siècle, « la plus grand invention de tous les temps ». Elle l’est, en effet, dans la mesure où le crédit permet effectivement de créer ex nihilo un pouvoir d’achat sans travail, sans services rendus. Au XVIIIème siècle, le prêt par une banque de l’argent qu’on lui avait confié en dépôt aurait été considéré comme une opération frauduleuse. Aujourd’hui, on désigne de telles opérations par l’expression de « transformation monétaire », et on enseigne dans les universités que c’est là une bonne gestion financière. La vérité est qu’il y a un système institutionnel laxiste dont les opérateurs utilisent toutes les capacités.

C’est ce cadre que vous voulez changer ?...

M.A. – Oui, parce qu’il autorise, qu’il permet et qu’il engendre inévitablement tous les déséquilibres que l’on constate. Sans lui, je ne prétends pas que toutes les crises disparaîtraient : je pense qu’elles seraient pour le moins considérablement atténuées. C’est donc un changement radical de notre structure institutionnelle que je propose. Je ne me fais d’ailleurs guère d’illusions : la raison  a peu de poids face aux passions et aux préjugés. Et, dans le monde actuel, personne, ou presque, ne remet en cause le système du crédit. Cela n’ébranle pas mes convictions : je n’ai jamais cru que la vérité puisse être déterminée à la majorité des voix. Après tout, si tel était le cas, on croirait peut-être encore comme autrefois que le soleil tourne autour de la terre…

Concrètement, en quoi consistent les réformes que vous proposez ?

M.A. – À réformer les fondements du système monétaire selon deux axes : premièrement, supprimer les possibilités actuelles de crédit sous les trois formes dont je viens de parler et qui sont à l’origine de tous les troubles majeurs qui se constatent ; et, deuxièmement, créer une unité de compte stable, en indexant tous les engagements contractuels sur le niveau général des prix. Car tout système économique, pour être acceptable éthiquement, doit assurer une sécurité raisonnable à l’emploi, la sécurité contre les risques majeurs et aussi la sécurité de l’épargne. Et que dire d’un système où, ayant prêté un franc, vous vous voyez remboursé d’un demi-franc, quand ce n’est pas, même, rien du tout…

C’est un libéralisme très moral que vous dessinez…

M.A. – Je ne sais pas si l’expression est convenable. Mais il est clair que pour moi tout système économique, pour être viable, doit respecter certains principes éthiques. Je crois en la liberté économique pour permettre l’efficacité ; mais le problème est que cette liberté, si elle ne s’exerce pas dans un cadre approprié, peut aboutir à des résultats insupportables pour beaucoup. Un système économique devient intenable s’il ne respecte pas un minimum de principes éthiques tels qu’il n’y ait pas de revenus non gagnés pour trop de gens ni trop de pertes indues pour trop d’autres. Et, dans cette perspective, le mécanisme du crédit est réellement le véritable cancer qui ronge les économies occidentales. C’est quelque peu miraculeux, vous savez, que l’ordre politique se maintienne en dépit des situations si difficiles où se trouvent trop de gens ; mais c’est là un miracle qui pourrait facilement tourner au cauchemar, si on n’y prend garde. La question, au fond, n’est pas tant une question morale, que celle de la survie même  du système occidental d’économie de marchés. Lors de la grande dépression de 1929-34, s’il n’y avait pas eu en même temps en Union soviétique la dékoulakisation des campagnes, avec tous les camps de concentration et les millions de morts qui l’ont accompagnée, le système libéral d’économie de marchés en Occident n’aurait pas survécu. Et n’oubliez pas que sans l’hyperinflation allemande de 1921-23 et les quelques dix millions de chômeurs qui en ont résulté en Allemagne, jamais le national-socialisme ne serait apparu. La question, aujourd’hui, n’est pas tant celle des fluctuations de la valeur du dollar, il s’agit purement et simplement de savoir si l’opinion publique gardera confiance dans le système de l’économie de marchés ; et elle ne la gardera peut-être pas toujours si les déséquilibres actuels s’amplifient, entraînant avec eux une augmentation massive et insupportable du chômage… 

lundi 6 septembre 2010

Les dessous des sous-bois

Des zombis (pour les Jamaïcains), des âmes mortes retombées de la lune (en Sibérie), charognards (saprophytes) ou vampires (parasites), comptant dans leurs rangs plus d'un tueur en série, l'existence globale des champignons s'inscrit dans un précis de décomposition.

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Tout à leur honneur (des truffes en symbiose avec des chênes) ou à leur honte (moisissures, mycoses), les champignons dégradent le vivant mais aussi des matières plastiques, et certains, microscopiques, poussent le vice jusqu'à carburer à l'essence. Sans dents ni griffes, immobiles (sinon pour grandir à toute vitesse), ils font leur prédation et se nourrissent comme des animaux. Bêtes ou plantes ? Ni l'une ni l'autre, disait-on autrefois.  Aujourd'hui, on tranche : ce serait des plantes abêties qui auraient oublié leur chlorophylle pour vivre aux dépens d'autrui. Bergson (L’Évolution créatrice) traite les champignons d'avortons et leurs espèces d'autant d'impasses. « Tout de même, il exagère, affirme Anne-Marie Slezec, chercheuse cytogénéticienne au Muséum d'histoire naturelle, les champignons ont un cycle de vie complet, deux types de reproduction, asexuée et sexuée, ils appartiennent bel et bien au monde végétal même s'ils sont inaptes à la photosynthèse. Un maillon à part mais très ancien : les premiers filaments de mycélium fossile retrouvés à Rhynie (Écosse) et en Gaspésie (Québec) datent de 450 millions d'années. »




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Sur un lit d'algues, de mousses et de fougères, on a fait une place aux champignons, parmi les cryptogames (plantes « à noces cachées»). Or il suffit d'ouvrir les yeux pour voir qu'en vérité, ils ne montrent que ça, et pas seulement l'inévitable phallus impudicus qui s'offre à des orgies de mouches pour disséminer sa semence, mais aussi cette vesse-de-loup perlée dont une fumée de spores s'échappe sous nos pas, ou bien encore notre girolle à 200 francs le kilo. En elle, nous touchons la mariée, nous dévorons une union enfin consommée. Quiconque aura la chance de presser un bolet tête-de-nègre contre sa joue pourrait penser qu'il ne s'agit pas là de plante à sang chaud, et si telle russule rouge brûle la langue de son poivre, elle n'aura pas le feu du coquelicot. Pourtant, les passions ne sont pas moindres. La spore qui « quelquefois » germe, étend ses longues cellules de mycélium vierge, puis deux mycéliums de sexes opposés – au choix! car il existe chez eux deux ou quatre sexes distincts – ne feront qu'un sans toutefois permettre la confusion charnelle/de leurs noyaux. Cela se fera dans la souffrance, lorsque  – à la suite d'un choc thermique ou hygrométrique  – le mycélium « somatise» ses primordiums (ébauches de fructification) et, se sentant en péril une seconde fois, fait – enfin ! – un fruit pour se survivre à lui-même (théorie de Roger Heim).


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Clitocybes améthyste, pieds-bleus, oronges, cortinaires couleur de rocou, armillaires couleur de miel surgissent tout à coup. Leurs pigments enchantés, biologiquement inutiles,  ne seraient que de sentimentales « parures nuptiales », « une simple expression de leur joie de vivre », selon une des formules magiques du grand Georges Becker, car il est possible que pour les champignons aussi ce qui ne leur sert à rien soit l'essentiel ». La couleur à elle seule ne nous servira pas non plus à grand-chose chaque fois que « devant un champignon nous avons (comme toujours) l'idée que ce champignon peut être un autre » (André Dhôtel). Les pigments peuvent pousser leur caprice jusqu'à contaminer les encres d'imprimerie. Le Petit Larousse en couleurs en a fait une fois les frais, collant une pastille « inoffensif » à la peau de l'affreuse amanite phalloïde dont le chapeau est « typiquement vert. C'est-à-dire? Un vert olive caractéristique, lequel ne peut au pis-aller que devenir jaune olive, brun olive ou brun verdâtre, mais aussi brun ou presque blanc. C'est cela qu'on appelle typiquement vert. Seule la volve au pied demeure « une sûre garantie de trépas ».  (A. Dhôtel: Le Vrai Mystère des champignons)   Pas si sûre. L'innocente amanite citrine fut cueillie par Théo le clochard pour le compte de l'assureur (et assassin) Girard (le Landru du champignon). Impropre à tuer les souscripteurs réunis en banquet, elle conduisit ce dernier dans une prison à perpétuité. (Fait divers de la Belle Époque rapporté par tous les guides des sous-bois, notamment celui de Montagard-Picar.)  

Le tue-mouche non plus ne saurait faire du mal à une mouche. Chez les humains, en revanche, il provoque des hallucinations (en noir et blanc, dit-on), sauf si l’on prend soin de peler sa cuticule d'un rouge fulgurant. Tout nu, on pourrait même le croquer tout cru, sans mal, mais n’essayez pas ! Ces hallucinations peuvent aboutir, lors de pratiques collectives ou individuelles, au suicide et au meurtre. Amanita muscaria se nomme communément « fausse » oronge, ce qui n'enlève rien à son authentique grande beauté. Pour manger un plat d'amanites des Césars (ou oronges « vraies »), les Romains commandaient des boletus, « aliment sans doute très agréable, mais accusé par un exemple éclatant, depuis qu'Agrippine, son épouse, s'en est servie pour donner le poison à l'empereur Tibère Claude, donnant du même coup, dans la personne de son Néron, un autre poison au monde et d'abord à elle-même» (Pline l'Ancien). Cette noble amanite affectionne le Midi et dédaigne le Nord, excepté le long des anciennes voies romaines (les spores perpétuant l'invasion), cependant que les meilleures années d'oronges décalquent sur terre la périodicité des taches solaires ! Maïakovski aurait pu dire de la mycologie elle-même et pas seulement des champignons qu'ils sont « l'accommodement idéal de la poésie ».




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EVA ALMASSY  


L’Autre Journal n°6 novembre 1990

dimanche 25 avril 2010

Le grand Hubble

 (Le télescope Hubble a vingt ans, comme cet article paru dans le Numéro Un de « L’Autre Journal » – nouvelle formule – en mai 1990. Qu’attendait-on de sa vaste pupille de verre lisse tournée aussi vers les étymologies du monde…?)

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Le temps fait l’actualité (une première création mondiale) : Hubble observe les commencements. Toute chose étant ce « ce que l’on peut en concevoir » (Métrodore), la rotondité de la terre (prouvée par la caravelle de Sébastian de Elcano, 6 septembre 1522), le système héliocentrique (établi par le De revolutionibus de Copernic, 24 mai 1543), l’immensité galactique (ouverte par la lunette de Galilée, 12 mars 1610), les limites d’âge et d’extension du cosmos (que doit fixer le télescope spatial de Riccardo Giaconni, mai 1990), ont été conçus ensemble, bien des siècles plus tôt, dans une même époque et un même lieu : l’Univers est né en Italie, entre Calabre et Pouilles, entre des étoiles de palmiers, parmi les nébuleuses de lauriers-roses dévalant dans la mer Ionienne. Voici un télescope temporel, braqué sur la constellation originelle de la pensée (Élée, Abdère, Cyzique, Clazomènes, Milet, Cyrène…) : dans son miroir voilé apparaît la figure de Philolaos, qui était de Crotone, port maritime aux plages rugueuses, dont les guides touristiques retiennent d’abord qu’il était réputé pour la beauté de ses femmes, la force de ses athlètes (Milon) et le génie de ses philosophes (Pythagore) : de quoi bâtir un monde.

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Pour résumer Philolaos, concepteur de la forme ronde et de la position centrale du feu solaire – que l’église fera oublier pendant des siècles, la totalité physique s’était constituée par la paire des limitants et des illimités. De nos jours, Stephen Hawking, titulaire de la chaire de mathématiques à l’Université de Cambridge (Newton l’occupa), « propose » un espace et un temps finis mais sans bord. La graine de cette idée a germé dans un paysage de lumière, beau point de vue dans un voyage au fond de la botte italienne (sous la semelle). Philolaos légua ses principes, au cours de longues soirées (les dernières du présocratisme : Platon était là parfois), à son disciple Archytas, commandant suprême – sept réélections à la tête de la cité de Tarente, de l’autre côté du golfe en passant par Sybaris (occasion de rappeler à ceux pour qui le souci terrestre l’emporte sur l’intérêt céleste – jouisseurs ou écologistes – que la notion de « milieu » biologique fut lancée par Ménestor, astronome et sybarite). On nous présente Archytas en ingénieur de type Quattrocento et en rationaliste. Il fut, à tout le moins, assez bon mécanicien pour inventer la crécelle (« qu’on donne aux petits enfants… cela leur évite de tout casser dans la maison », Aristote) et mettre ainsi à l’abri des petites mains ses prototypes. L’un d’eux laisse rêveur. Selon Favorinus, le plus ancien philosophe gaulois (d’Arles), il fabriqua une colombe de bois qui aurait volé (avec ceci qu’elle avait besoin d’un lanceur pour reprendre son essor, elle serait alors l’ancêtre de la navette Colombia et du projet européen Colombus). D’après Aulu-Gelle et ce qu’il en confiait à sa petite fille, il semble qu’elle ait été propulsée par réaction (air comprimé). Outre cette invention qualifiée d’étonnante mais aussi de « frivole, on lui attribue un livre sur les flûtes et un Art culinaire, attentions temporelles chez un personnage resté célèbre pour avoir su, à partir d’un spectacle qu’il avait sous les yeux - une « théorie » au sens premier est un spectacle - et des principes hérités de son maître, formuler la question universelle.

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La vieille ville de Tarente (Citta Vecchia), se situe sur une île, entre deux promontoires. Elles est flanquée d’une citadelle (où mourut le général Choderlos de Laclos, inventeur du boulet creux et autres machinations dangereuses). De cette hauteur, vers le soleil levant, on domine la Mare piccolo, courbe et fermée. Vers le couchant, le regard se perd dans la Mare Grande sans limites. Ces deux visions (c’est une « proposition » dirait Hawking) se fondirent dans l’esprit d’Archytas, pénétré de Philolaos, en une seule image. Et comme il apercevait, en bas, des pentathloniens à l’entraînement, tel Iccos, vainqueur aux jeux Olympiques (promoteur du massage et de la diététique « il ne toucha ni à une femme ni même à un adolescent pendant toute la durée de sa glorieuse carrière », ajoute Platon), Archytas posa sa question en ces termes : « Qu’arrive-t-il si on projette une lance au-delà des limites de l’Univers ? Rebondit-elle ou disparaît-elle ? » Cette lance énigmatique, et ce qu’elle implique, ricoche tout au long de l’histoire de la cosmologie, aucun astronome n’a pu l’esquiver (elle traverse tout le dernier livre d’Edward Harisson, Le noir de la nuit: pourquoi la nuit est noire?). Comparer les savoirs – et les ignorances – à plus de deux millénaires de distance, est-ce bien légitime ? Les vingt-six orbes sphériques d’Eudoxe de Cnide aux vingt-six dimensions nécessaires à l’actuelle « théorie des cordes » ? Eudoxe, qui vit la Vénus de Cnide dans son état complet, désirait lui aussi une « théorie unifiée ». Dans ces matières, ce qui importe depuis toujours est de « sauver les apparences » (Simplicius). Riccardo Giacconi – à qui son origine italienne vaut le surnom de nouveau Galilée (je suis sûr qu’il aura le prix Nobel en 2002 !) – aura à composer avec un « repérage fini pour une grandeur infinie » (Jean-Marc Levy-Leblond à propos de Hubble), la Mare Picccolo et la Mare Grande.

On peut voir ici la Nébuleuse de la Libellule photographiée par Hubble.

Alain Garric

samedi 20 mars 2010

Gass, l’autre William

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W.H. Gass, le second William est encore beaucoup plus difficile à traduire (personne n’y parvient) que Shakespeare, lequel a résisté à toutes les tentatives. De son immense et long Tunnel, Gass disait qu’en France, en Italie, comme dans toute l’Europe, les gens sérieux ne le lisent qu’en anglais. Il plaisantait. Même si le lecteur, c’est toujours lui qui parle, est quelqu’un à qui je ne fais pas beaucoup attention. Un lecteur est quelqu’un qui à son tour oublie très vite qu’un auteur est derrière ce qui l’enchante ou l’assomme. Grands dieux (c'est-à-dire Bless me). Le lecteur attentif. Je l’avais oublié. Puis, en dessous : Quelqu’un se souvient-il de moi ? Cette fois nous sommes dans la première nouvelle de Sonate cartésienne. Il vaut mieux le prendre tel qu’il est : je suis dans ma meilleure humeur pour travailler quand je suis, sur la page, très combattif, très hostile. C’est vrai même quand j’écris pour faire des éloges… Se venger est une forte raison d’écrire (dans un entretien). Et se laisser amener par son langage dans les tréfonds de l’humain, de la colère, de la vengeance, du dépit, du mépris, de la mélancolie, de la conscience, de la tendresse, dans le sous-sol de l’énorme masse verbale qu’est le monde intérieur (c’était cela Le Tunnel). William H. Gass est comparable à Joseph Paul Kernigan, exécuté par injection au Texas, dont le corps, légué à la National Library of Medecine fut découpé en lamelles d’un millimètre et nommé l’homme visible.

Gass est vivant, bless me, et il est d’ailleurs le plus grand des auteurs en vie. Il préfèrerait le mot de styliste, soit, le plus grand des stylistes de ce monde. La langue anglaise a cette chance : les mots et le monde. Il s’établit une relation métaphorique entre les deux. Ses auteurs s’embarquent pour un monde de mots, world of words et le travaillent, work. Un livre de Gass s’intitule The World within the Word (de quoi être jaloux). Il arrive que ce monde de mots ne soit pas transposable, quand l’écriture, mot après mot, ligne après ligne est d’abord donnée par l’oreille, puis par la vision : par la forme physique du mot. Et Gass, en plus, monte le son : je cherche à déterminer la manière dont le mot viendra s’inscrire à tel endroit, dont il en modifiera un autre (propos recueillis par Vanessa Postec). Il dit ne pouvoir aligner deux phrases sans un usage compulsif de l’allitération, comme Nabokov, sans toutes sortes d’images que l’allitération fait naître, et s’il y a quelque chose qui lui vient facilement en écrivant, c’est de maquiller des métaphores. Elles viennent mener le jeu où les propriétés fortuites, accidentelles et arbitraires des mots deviennent essentielles. La musicalité de la prose est une autre syntaxe. Deux mots allitérés se modifient l’un l’autre et ce que représente la phrase est rendu manifeste par sa musique. Vouloir reproduire ces métamorphoses dans une autre langue oblige à aller chercher dans ce qui n’est pas dit par Gass. No translatability.

La musique conduit la main. Le Tunnel était basé sur le système de Schönberg : il y a douze thèmes qui reproduisent les douze tons et chaque section reprend ces thèmes d’une manière différente. La Sonate cartésienne, composée de quatre nouvelles, suit les trois mouvements d’une sonate : la première les reproduit tous puis les trois autres les reprennent un par un (cartésienne, car les trois mouvements correspondent à Dieu, à l’esprit et à la matière qui, dans la première nouvelle sont représentés par l’auteur, un personnage de femme extralucide nommée Ella et son mari). On imagine combien tout est compté et pesé et limé (Martha – c’est la femme du narrateur du Tunneldéteste que je fignole mes phrases. Elle dit qu’ainsi elles n’on pas l’air sincères) mais, et c’est là que Gass devient un William en second, tout est allégé, aéré, avivé par une liberté totale d’écriture que seule autorise l’absolue maîtrise de ce que fait l’écrivain et de ce que fait le langage. Il a enseigné l’écriture, créé et dirigé l’International Writers Center à l’Université de Washington. Et c’est un lecteur galactique (il possède 20.000 livres). Ses textes sont un tissu vivant, un bout de lui même : on ne peut pas plus le citer que le traduire, où commencer, où s’arrêter, mais bon, juste une idée : Combien de fois suis-je tombé sur une phrase tout en fuyant un mot ? Winckelmann. Kafka. Kleist. Vous n’avez pas idée de la longue ascension désincarnée qui sépare Descartes de Leibniz. Lewis. Lemuel Gulliver. Catulle. Gogol. Constant. Sterne. Je vis sur une corniche – un rebord – de lettres – un précipice. Il y en a bien trois pages ainsi. Mais n’est-ce pas donner une fausse idée de lui, de le priver de lecteurs qu’il n’a pas ? Empruntez  Le Tunnel (n’attendez pas qu’il paraisse en poche : il n’y paraîtra pas – de source éditoriale). Aux Etats-Unis, il a été publié en paperback par Dalkey Archiv Press, une maison sans but lucratif) et LISEZ les pages sur Oncle Balt et la nature de l’être (pour ceux qui aiment les romans familiaux racontés par un enfant : page 136 sq.). LISEZ les pages sur les vieux (152 etc.). LISEZ pour savoir pourquoi la mère du narrateur (celle de Gass aussi) buvait (157- 158). LISEZ comment il a commencé à creuser son tunnel (169 et la suite). LISEZ la dispute conjugale (203…212-215, 238). LISEZ les pages sur la mort (304-305). LISEZ la lente caresse de Do Rivers (Fais le fleuve) qui commence en page 603. J’arrête. LISEZ la scène de la séparation avec Lou. Je souhaite de tout cœur que vous la trouviez. J’arrête. Ne croyez pas que l’auteur va vous aimer pour autant ou qu’il va cesser de haïr ses personnages. Ils lui donnent envie de vomir. Nul répit dans ce métier, je dois inventer mes amis et en faire mes ennemis afin de ne pas m’ennuyer.

Et ne pensez pas qu’il va faciliter la vie du lecteur. Vous connaissez vos classiques ou vous ne les connaissez pas. Il parle de Hobbes (à l’origine du libéralisme) et le dit atteint d’armada. Si vous ignorez que la mère de Hobbes a accouché par crainte de l’invincible armada qui s’approchait des côtes anglaises et que Hobbes eut peur du noir toute sa vie, tant pis pour vous. Lisez quand même, enfin, je ne sais pas. Gass place la barre toujours plus haut. Il ajuste le plus beau des langages et l’expérimente sur le grotesque (le grotesque sexuel) ou sur de la pure matérialité. Nous avons eu notre Eugénie de Guérin pour qui une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je ? tant de choses qu’on voit, qu’on touche, qu’on sent, feraient écrire et dieu sait qu’elle fit école. Mais Gass prend des paragraphes pour décrire comment un personnage arrache les petites peaux autour de ses ongles ou détailler en 90 pages comment un représentant de commerce se recroqueville sur son lot d’existence en inventoriant le contenu d’une chambre réservée dans un motel sans nom (Chambre d’hôte, deuxième nouvelle de Sonate cartésienne). Il refuse la narration : la vie ne se raconte pas ainsi.

Ce n’est pas tout. Si vous le lisez, hélas, ce sera en français (dans la pagination que je donne). Oh, Claro, pour LeTunnel, Marc Chénetier, pour Sonate cartésienneI, sont d’excellents traducteurs, n’est-il pas vrai ? Tout le monde le dit. Eh bien, quand on lit, de la main gauche et de la main droite – pas commode – l’original et la version, ces traducteurs font de l’anglais une langue magnifique. Combien de fois je me suis surpris à lire The Tunnel directement en me disant : ah !voilà enfin du bon français ! Car, quand Claro baisse les bras devant les récriminations allitérées de l’oncle Balt, il n’omet pas de traduire (bien) : elles recouraient allègrement à l’allitération (page 143). Lorsqu’il rend Nonnnnnnnnnn sense par abssssssssssurde, bon, mais il conserve vrombissement nasal. Quand il ne renonce pas tout simplement à traduire un morceau de phrase ou tout un paragraphe. S’il veut conserver le son – Her gin to grin with, gin to bear it –, voici ce que ça donne : son djinn liquide. De quel droit ? Because she hadn’t a single god, or goddam thing to do? Eh bien : parce qu’elle n’avait ni dieu ni dada. Ce n’est pas du Gass, je vous l’assure, cela n’en a même pas l’air. Staline…stainless in his steel ? Staline restera entier dans sa naphtaline. J’en ai noté des centaines. Since a nightmare’s a marvelous meal : car un cauchemar vaut bien un steack !! Une nonne : who had a remarkable one devient qui aimait qu’on la pilonne. I lost the position I’d won : Il s’en fallut de peu que je la siphonne. De quel droit ? Quant aux expressions de conversion venues d’une autre époque…Bon sang de bon soir (By God and nevertheless). Bonne nuit les petits (nighty night) ! Na na nère (hoddydodies). Zut alors. Qu’il calte. Son toit plat à la con. Une sacrée source d’emmerdes. La chatte à Touchtouille (Toutwat twat) ! Fissa (quick, good an quick). On ne comprend pas : My mind is a pair of loose tongs : mon esprit est une pince branlante. My vast middle of the West ! Mon épique doigté ! Le sens de la traduction, a dit Claro, c’est de relancer les dés. Et Chénetier ? I don’t show wear : z’ont pas l’air usées. Ever see a man… : z’avez d’jà vu. Is awful, simply awful : Il n’y a pas d’autre mot. En effet. Heedle deedle deedle : hi-hi-hi. Boom, boom, boom (répété dans toute la page, ça cogne l’oreille) : rantanplan !! Un buss devient un gros poutou. Ah, what a rouser ! donne vachement. Je cesse. Comme le dit un personnage : dans toute société bien dirigée, l’allitération serait un crime passible de pendaison.

Souvent, pour finir (c'est-à-dire pour contrer mon envie d'en commencer avec les affaires sérieuses), c’est tout le sens d’une page qui part sous la gomme de la traduction. A la page 31 du Tunnel, paginée sous la forme d’un numéro de stalag [00031], Gass donne une liste des prénoms juifs autorisés sous le Troisième Reich, disposés sur 31 lignes en forme d’étoile de David, cette étoile dont il indique qu’elle était de la taille de la paume d’une main (placée en français à la page 43, elle perd déjà à être là sa raison). L’étoile est comparée au livre qu’écrit Kohler, Culpabilité et innocence dans l’Allemagne d’Hitler (qui avait inspiré Jonathan Littell), un livre qui chasse toute la brume des circonstances et (traduction) se retrouve encerclé de citations comme du fil de fer barbelé. Le mot original n’est pas barbed (barbelé) mais barbarous (barbare). Image, dit Françoise Sammarcelli, qui empoisonne pour longtemps les citations à venir. Et la perte de signification n’en reste pas là. Gass emprunte le jeu sur barbed et barbarous  à un poème (The Hands) du poète anglais Ted Hughes qui était le mari de Sylvia Plath, et ce n’est pas sans intention. En français, tout a disparu.

Gass a médité sur la traduction (Reading Rilke) : Translating is reading, reading the best, the most essential kind. Je ne traduis pas.

Alain Garric

dimanche 14 février 2010

L’identité hospitalière

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« Beaucoup peuvent être citoyens et ne pas être chrétiens » (Michel de l’Hospital, discours d’ouverture aux parlements assemblés à Saint-Germain, 1562). Alors qu’allaient commencer les guerres de religion, ce chancelier de France tenta de séparer la citoyenneté de la religion et empêcha l’Inquisition de s’installer dans le pays.

Michel de l’Hospital : sa statue figure pourtant devant l’Assemblée nationale avec celles de trois autres grands commis de l’Etat. Sully le réformateur, Colbert l’organisateur de l’économie, d’Aguesseau l’unificateur du droit et de la jurisprudence, et lui, le conciliateur. Ces appellations figurent sur le site même de l’Assemblée.

Déjà Eratosthène, le directeur de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie, celui qui calcula la circonférence du territoire humain, s’était introduit dans le débat sur l’identité nationale des Grecs. Selon lui, il n’y avait pas de division à faire entre les Grecs et les Barbares (c'est-à-dire ceux qui ne parlaient pas le grec) mais "entre les esprits vertueux et les esprits malhonnêtes", selon ses termes.

A.G.

mercredi 20 janvier 2010

Le secret de la madeleine (fin).

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Ce jeune homme-femme s’appelait Gian Giacomo Caprotti da Oreno. Léonard de Vinci l’installa chez lui en 1490, quand il avait dix ans, et le surnomma au bout de quelques mois « Salai » (petit diable) quand il le vit si têtu, si glouton, si menteur – ce sont ses termes – et qu’il fut surpris à maintes reprises en train de voler de l’argent pour s’acheter ce qu’il désirait comme des dizaines de paires de chaussures. Le maître en fit son disciple, son modèle et son compagnon « en lequel, dit Vasari, Leonard était grandement ravi ». Il le garda trente ans auprès de lui. Il le représenta en saint Jean-Baptiste, et l’élève, qui à sa mort était propriétaire de la Joconde, exécuta une Mona Lisa nue (Mona Vanna) qui est au Musée de l’Ermitage. Personne n’a tenté de la voler. Il y eut quelqu’un pour lire dans Mona Lisa l’anagrammatique Mon Salai. Il y a toujours quelqu’un. Par exemple pour se demander quel rapport peut bien avoir ce diablotin avec la petite madeleine ? C’est le propos de ce qui suit.

Oh, il existe un premier lien avec Proust qui utilisait, pour parler de l’homosexualité – un mot qu’il n’aimait pas – avec Antoine et Emmanuel Bibesco, le terme de salaïsme (Je me disais que quand on a été comme moi en butte à de constantes accusations de salaïsme…). Philip Kolb, qui consacra sa vie à l’édition de la correspondance de Proust – vingt-et-un volumes – reliait le salaïsme au nom d’Antoine Vacaresco de Sala, ami de Bibesco. Des proustiens l’ont suivi, Alain Buisine (Proust. Samedi 27 novembre 1909) ou Frances Fortier, professeure au Département de Lettres de l’Université du Québec. Qui oublierait que Vinci était le peintre préféré de Proust auquel l’avait initié Robert de Montesquiou, collectionneur de ses dessins et lié aux Bibesco ? Que Vinci apparaît dès la scène du coucher, où tout se trouve de ce qui importera (comme la gravure de la Cène de Léonard, par Morghen que voulait lui offrir sa grand-mère) ? Et il y a cette lettre à Willie Heath, à qui Proust dédicaça Les Plaisirs et les Jours : le doigt levé, vous m’êtes apparu comme le saint Jean Baptiste de Léonard


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Un des personnages les plus nécessaires au projet proustien, qui ne figure pas au nombre des 513 comptés dans la Recherche mais apparaît dès le quatrième paragraphe, est la fille de son rêve, née pendant son sommeil, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, ainsi que Proust en avait vu une représentation dans la cathédrale d’Amiens, si déterminante pour l’organisation de son livre. Mille cinq cents pages plus loin, elle rejoint ses semblables dans le sommeil, ce second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. La race qui l’habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaît au bout d’un instant sous l’aspect d’une femme. Entretemps, « le monsieur qui raconte et qui dit : je » nous a expliqué que les invertis, qui se rattachent volontiers à l’antique Orient ou à l’âge d’or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d’essai où n’existaient ni les fleurs dioïques ni les animaux unisexués, à cet hermaphroditisme initial dont quelques rudiments d’organes mâles dans l’anatomie de la femme et d’organes femelles dans l’anatomie de l’homme semblent conserver la trace.

Voici une autre lettre, à Marie Nordlinger (l’amie qui l’avait aidé à mettre en français La Bible d’Amiens de Ruskin et lui avait offert ces comprimés de papier japonais qui fleurissent dans un bol rempli d’eau, deviennent maisons et personnages comme tout Combray sortit d’un morceau de madeleine tombée dans sa tasse de thé. Elle s’est crue longtemps Albertine) : Dans ma chambre volontairement nue il y a une seul œuvre d’art : une admirable photographie du Carlyle de Whistler au pardessus serpentin comme la robe de sa mère. Proust fait allusion à deux œuvres de ce peintre (il y a beaucoup – beaucoup de lettres – de Whistler dans Elstir, le peintre de la Recherche). Elles sont intitulées toutes deux Arrangement en gris et noir : un portrait de sa mère et un autre, de Carlyle, que Proust a tant lu (le « culte du héros ») saisi dans la même position. Proust fit un croquis d’après sa photographie qu’il envoya à Reynaldo Hahn, le cousin de Marie Nordlinger. Emily Eells (Proust et la peinture de l’ambiguïté) remarque sa silhouette dotée de seins par la ligne de la redingote. Proust jouerait de l’ambiguïté des deux portraits dans celui qu’il fait de Charlus, et de son habit à jupes : il le compare par ironie au portrait de la mère, lequel ne montre aucune courbe féminine. Mais elle est femme.


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Innombrables sont les proustiens qui ont cherché le secret sexuel du « monsieur qui raconte et qui dit : je » dans le personnage d’Albertine, tout aussi onirique mais moins évanescente que la fille du rêve (2360 occurrences de son nom selon Eugène Nicole). Avec elle, on le sait, les limites des catégories sexuelles s’estompent. Comment aurait-elle pu être cette jeune fille qui aimait parler avec lui, dans sa chambre, de Saint-Simon, c'est-à-dire de Sodome ? Comment aurait-elle pu être la jeune fille qui partageait ses excès  alcooliques, vidant à deux, en voiture sur les routes normandes, des bouteilles de calvados et de cidre achetées dans les fermes ? A Balbec, sept portos d’affilée paraissent moins nécessaires pour aborder une jeune fille que pour approcher un garçon. Parfois des traits masculins jaillissent sous la plume mais les commentateurs pour qui « Albertine c’est Albert », ou Alfred (Agostinelli) sont aujourd’hui moins suivis. Raymonde Coudert (Proust au féminin) : « Comme si Albertine ne servait dans le roman que de simple support à une transposition destinée à masquer l’homosexualité de Proust lui-même. Or, si l’on s’en tient à l’hypothèse simpliste de la dissimulation-féminisation d’une clef biographique (Proust aimait les hommes), c’est toute la question de l’homosexualité féminine qui s’efface de la Recherche, toute la question de ce féminin si particulier, gomorrhéen… ». Raymonde Coudert donne comme « fantasme proustien essentiel : je suis la « fille de mon rêve ». Bisexualité hallucinatoire qui soutient « l’amour involontaire » et si délicieux de la première fois ». Rechercher le plaisir en soi, désirer en femme, jouir en femme, tel est dit-elle, « un des fantasmes fondamentaux de la Recherche. » Zeus se déguisa un jour en Artémis pour approcher sa suivante Kallipsô : "Un amant féminin est entré dans le lit d'une véritable femme" dit un écrivain antique (Nonnos).

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Comment connaître cette jouissance dont le son inconnu se faisait entendre dans le rire d’Albertine enlacée à Melle Vinteuil? Les Mille et Une Nuits : « Sache, ô capitaine Moïn, que je suis une femme éperdument éprise d’une jouvencelle… » – Le capitaine de police : « Et quelle sorte de passion et quelle espèce d’amour peuvent être la passion et l’amour d’une femme pour une autre femme ? – Tais-toi, ô capitaine, c’est là un mystère d’amour, et peu de personnes sont faites pour le comprendre ». La Prisonnière : « Qu’est-ce qu’une femme peut représenter d’autre à Albertine ? » pensai-je, et c’était bien là, en effet, ma souffrance. Andrée, avec qui Albertine avait dansé « seins contre seins » : Ah ! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais avec Albertine. Aimé est envoyé en Touraine à la recherche de la petite blanchisseuse qu’elle y avait connue. Il la retrouve et l’entraîne dans son lit. Elle m’a demandé (écrit Aimé-Tirésias au héros) si je voulais qu’elle me fît ce quelle faisait à Melle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain… Et je comprends le plaisir de Melle Albertine car cette petite-là est vraiment très habile. Albertine lui disait : Ah ! tu me mets aux anges.


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Cela amène Elisabeth Ladenson (de l’Université de Virginie) à parler d’un Proust lesbien (les critiques ont sous-estimé ou ignoré sa représentation du lesbianisme qui était son obsession sexuelle et esthétique. Elle met à l’œuvre un syndrome de Pussy Gallore, du Pussy Gallore Flying Circus de Goldfinger : la lesbienne imaginée par l’homme pour son propre avantage érotique). Ou encore Julia Kristeva à affirmer qu’Albertine est bel et bien le narrateur. Et Raymonde Coudert même à faire de Proust la mère d’Albertine. Peut-on imaginer un androgyne non plus homme-femme mais mère-fils ? En tout cas, pour Daniel Fabre (L’androgyne fécond ou les quatre conversions de l’écrivain), si « aux yeux de Céleste », à qui Proust dit être marié avec son œuvre et qui le voit travailler dans son lit, « c’est lui l’épouse et la mère », « tout laisse entendre que c’est comme « homme-fille », dans tous les sens de ce terme, que [Proust] a éprouvé la conversion d’écrivain dont il a fait le foyer continu de son roman ».

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Mais la petite madeleine ? On l'a croisée dans des livres qu'aimait Marcel enfant: dans Mademoiselle de Maupin, encore, qui se travestit pour connaître les secrets de le vie des hommes et qui, sous son habit de garçon s'appelle Madeleine. Elle est pareille à la coquille de noix d’Hamlet, pareille à l’aleph de Borges. Elle apparaît à chaque détour de page et a inondé le monde de « madeleine moments ». Hitchcock en fit la Madeleine de Vertigo qui n’existe que dans la mémoire et qu’il faut ramener dans l’existence avec son chignon pâtissier. Chez Proust, elle se féminise très tôt : la Madeleine de Gouvres de l’Indifférent, écrit en 1893 (le titre vient de Watteau), qui sème des cattleyas lumineux dans ses cheveux noir. La Recherche (ou ses cahiers préparatoires) en livrent encore, toujours enrobées de dévotion. Ainsi ces coquilles d’huîtres – dites aphrodisiaques par Emily Eells – dans le rude et noirâtre bénitier gothique – revêtu au fond de sa coupe d’une mince lame de nacre – desquelles je prenais quelques gouttes d’eau salée en communiant avec la vie de la mer, et comme un souvenir délicieux de cette baie de Querqueville… sur laquelle se dessinait la silhouette d’Albertine, l’infatigable errante des jours pluvieux.

Polysémique, sa traduction la plus employée reste la figure de Marie-Madeleine, sur le fond de la culpabilité attribuée à Proust et de son identification christique (la réminiscence qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel, ou bien  la remontée des souvenirs déchirants qui ceignaient et ennoblissaient mon âme comme la sienne de leur couronne d’épines). Proust connaissait les Ecritures. « C’était Marie appelée Madeleine » (Luc, 8, 2). Marie (Maria, d’après Flaubert) est resté longtemps le prénom d’Albertine. Il se produit toujours chez lui, alors que tout est longuement délibéré, le miracle d’une analogie. Proust est un être analogique. Sa pensée varie de manière continue entre deux états.


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Pour en finir par une dernière manifestation, la tentation est grande de madeleiniser le petit diable, Salaï, l’homme-fille, l’androgyne. Vinci a laissé dans ses Ecrits cette simple phrase (et Proust ne l’ignorait pas) : « Giacomo est venue habiter chez moi le jour de la sainte Marie-Madeleine ».

Alain Garric 

(Vendredi 4 octobre 2013, les auteurs du Dictionnaire amoureux de Proust (le père et le fils Enthoven, ont déclaré que l'élucidation du "salaisme" était leur seul ajout à la connaissance de Marcel Proust. Cet article, lu par les proustiens, a trois ans).