mercredi 9 juillet 2008

Le pénis de Shakespeare (deux)

 (Pour la citation de PPDA, voir : commentaire)



Plutôt que le ciel rempli d’étoiles et l’injonction du bien dans le cœur humain, les deux choses les plus importantes dans l’existence - qui sait pour combien de personnes parmi les centaines de millions qui le disent en anglais ? - sont Sex and Shakespeare. Unifiées dans le pénis du Barde adoré, toute la culture d’Outre-Atlantique semble dépendre des mœurs sexuelles du « père de l’homme en Amérique » (Emerson), toute la morale, toute la politique, toute l’expression de soi dans la langue qu’il a créée. « Son esprit est l’horizon au-delà duquel, dans le présent, nous ne voyons pas ». Le pénis de William Shakespeare de Stratford-upon-Avon parait égal à l’inaccessible boson de Peter Higgs de Newcastle-upon-Tyne, la « particule de Dieu » - même si chacun possède ses propres bosons, ici ou là. Le boson engendrerait la matière, et le pen, ou phenix, aurait engendré la conscience et la parole humaines. Pour le même Emerson (celui qu’admirait Borges), nous avons tous été Shakespeare, celui qui a écrit le texte de notre vie moderne.


Montaigne, chez nous, a bien essayé, il nous a dit - en traitant de lui - qui nous sommes. Il a parlé de sa sexualité, de sa capacité de courir plusieurs postes la nuit et d’aimer le faire debout. Le mot de masturbation apparaît sous sa main. Il a décrit son pénis, car nulle autre de ses pièces ne le faisait « plus proprement homme que celle-ci », hélas non longa satis. Shakespeare l’a lu dans la traduction de son ami Florio quand ils étaient ensemble à Titchfield, la propriété d’Henry Wriothesley (que l’on retrouvera), et il savait assez de latin pour comprendre le regret du maire de Bordeaux, « ma verge n’est pas assez longue, ni bien grosse… » (III, 5, Sur des vers de Virgile). Au-delà de ses moqueries lancées contre les « three-inched » (7 cm 62, variable selon les régions) et de son dire qu’il « est plus qu’il n’en faut » pour glisser son « désir » dans le « grand et spacieux désir » de la Black Lady (sonnet 135 : « le sonnet du pénis »), Shakespeare ne livre de lui qu’un bref portrait de son visage, « tanné, gercé, un bronze antique patiné » (sonnet 62), le reste et l’usage qu’il en fit doit être mis à nu dans ce qu’il a écrit.

Le sexe est répandu dans Shakespeare comme le sel dans l’océan. Il est semblable à ce mystère qui donne à un paysage son immédiate complétude. Beaucoup ont tenté de l’enlever, autant empêcher par la main les vagues blanches de bouger, les nuages bouclés de passer, les oiseaux tièdes de voler. Il est fondamental à son œuvre, à la lutte de la vie contre le temps vorace. Il était nécessaire pour satisfaire les « groundlings », les spectateurs du parterre (« Descendons un peu, dit la vieille dame à Ann, du poids de la couronne de duchesse sur votre front… à celui du duc sur vos reins », Henry VIII, II, 3). Une comparaison botanique : La première édition de l’Encyclopedia Britannica (1771) relevait, à l’article Botany que « l’obscénité est la base même du système de Linné » avec sa débauche d’étamines et de pistils. Mais on peut regarder un champ fleuri sans se pencher sur l’ « orgie fraternelle » du bouton d’or ou les ébats des deux partenaires mâles de la véronique. Dans cet herbier, qualifier Shakespeare de cryptogame s’impose dans l’incertitude où l’on est de sa sexualité.

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Ce n’est pas son nom qui la dissimule, transparent, d’une clarté qui pourrait annoncer un canular : Branleur. Will Shake one’s spear. A Prick Wanker, un Branleur de Queue (Pauline Kiernan, Filthy (obscène) Shakespeare. Elle y détaille les jeux de mots qui s’appliquent « à la baise, au con, à la bite, l’érection, l’éjaculation, la masturbation, le cunnilingus, la fellation, la sodomie, les travestis, les lesbiennes, les homosexuels, les bordels, les putains (femmes et hommes), la chaude-pisse, les godemichés, les nichons, les couilles, le pubis, l’impuissance, la virginité et – n’ai-je rien oublié de ces entrées qu’il faudra sans doute effacer sous la pression des connections aléatoires ? – les maquerelles). Mrs Kiernan, salace par son objet d’étude, écoute Julia, des Deux gentilshommes de Vérone, discuter avec sa femme de chambre Lucetta qui lui enjoint, si elle veut se déguiser en homme, d’exhiber une braguette assez rebondie pour y planter des aiguilles à perles comme dans un chapeau. Elle « clarifie » les propos de Iago (Shakespeare a joué ce rôle) : « Empoigne, à poil, ton engin de fornication, and put in it ». C’est le bawdy Shakespeare du dernier courrier. Le mot vient de l’ancien français baud, « hardi, impudique », qui donna son nom au baudet, l’âne-étalon. La bawdiness abonde, le trou dans le mur du Songe, le jeu de boules dans Peines d’amour perdues, l’arme de Falstaff dans la bouche de Mrs Quickly (rendue en français par Mme Vitement alors que son nom ne dénote pas la vitesse mais la vivacité), les remarques de Mercutio – obsédé par le phallus de Roméo : « au nom de sa maîtresse c’est lui que je veux faire dresser » - la maturité sexuelle attendue par Viola dans La Nuit des Rois. Feste – Que Jupiter t’accorde une barbe à sa prochaine livraison de poils. Viola – Ça me rend malade de ne pas en avoir une, mais je n’aimerais pas qu’elle pousse sur mon menton. Mille comme ça, à découvrir.

Le menton de Viola est celui d’une fille jouée par un garçon, une fille qui se déguise en garçon (Cesario), un garçon qui excite à la fois le désir de lady Olivia et celui du duc Orsino. La confusion est complète dans la présence obsédante des boy-girl-boys sur la scène shakespearienne où les femmes étaient interdites et les mignons, même muets, très nombreux pour simplement les préparer à prendre la relève (et "de leur faire de bonne heure connaître le vif", Montaigne. La maturité sexuelle, la "barbe", signalait d'abord la fin du péril). Des garçons aux mains aussi blanches que duvet de colombe et qui ne cachaient rien de leur âme brûlante derrière le rideau frangé de leurs prunelles. Le sous-titre de La Nuit des Rois est What you will. Et, dans As you like it, Rosalinde (jouée par un garçon) se « déguise » en garçon, Ganymède, séduit par la bergère Phébé (jouée par un garçon), « elle-même » attachée à sa cousine Célia (un garçon). Phébé tombe amoureuse de Rosalinde-Ganymède. « Celle-ci » propose à Orlando de le guérir de son amour pour Rosalinde en courtisant Ganymède comme s’il était Rosalinde. Ce que vous voudrez ou Comme il vous plaira. Scrutés par cent et mille universitaires, sexes et genres ne se divisent pas aisément.

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Pas plus que ces billets dont je dois allonger le nombre. Que tenta de dire Shakespeare avec son "I am what I am" du sonnet 121, lui qui se fit « all things to all men » and women? Qui était le jeune homme ( ?), le sweet love des Sonnets dont je dois faire attendre encore la troublante image ? Quel est aussi ce sourire désenchanté de la fin de la Renaissance qui apparaît d’abord dans le théâtre de Shakespeare ?

Post-postum : Circule en ce moment sur le net une pétition intitulée Déclaration de doute raisonnable au sujet de l’identité de William Shakespeare (www.doubtaboutwill.org). Elle provient de Californie et met en doute que le fils d’un marchand de gants de Stratford ait été le porteur d’un tel génie poétique. Des gants, pourtant, il n’en manque pas dans les pièces : le gantelet de Mars et le gant de Vénus de Troïlus et Cressida (de la belle bawdiness : condom et vulve),  le « Je sais qu’un gant est un gant » (Henry V), ou « Cette femme est un gant bien souple, elle va et vient comme on veut » (Tout est bien  qui finit bien). Roméo voudrait être un gant sur la main de Juliette, un de ces gants aussi parfumés que des roses de Damas que vend Autolycus (à côté de godemichés) dans le Conte d’hiver à Perdita, la fille du vieux berger. Elle danse avec Doriclès : « Il dit aimer ma fille, et je le crois aussi, car jamais la lune n’a regardé dans l’eau autant qu’il reste à lire, dirait-on, dans les yeux de ma fille ». Ecrire avec des gants ? Seul un très bon écrivain peut faire ça. A suivre.

Alain Garric 

4 commentaires:

  1. Patrick Poivre d'Arvor: "A écrit quelque part Shakespeare"....

    "Ce qui ne peut être évité, il faut l'embrasser": du Shakespeare servi aux 9 millions de téléspectateurs de Tf1. C'est une réplique de Page à la fin des...Joyeuses commères de Windsor. Et que faut-il se résigner à embrasser? Tandis que Anne a épousé en secret Fenton (son choix), ceux que voulaient lui imposer bourgeois et bourgeoises de Windsor se retrouvent mariés à un travesti. Caius: "By Gar! I am cozened (dupé)! I ha' maried "un garçon" (en français), a boy!
    Alors Page : - What cannot be eschewed must be embraced".
    Et Madame Page: - Mon cher mari, allons tous à la maison rire de cette farce".

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  2. Hughes nous suggère :

    Je préfère me dire que PPDA s’est plutôt inspiré, librement, trop librement d’Henri IV
    "And I embrace this fortune patiently
    Since not to be avoided, it falls on me."

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  3. C'est plutôt Henri VI qu'il aurait pu imiter: "Let me embrace thee, sour adversity", amère, aigre, acide. Ou, plus emphatique, Hector à la veille de la ruine de Troie: "Let me embrace thee, good old chronicle" (ce bon vieux journal) "qui depuis si longtemps avançait main dans la main avec le temps". Hector s'adresse à Nestor, la mémoire des hauts faits.
    L'"embrace" des Joyeuses commères a, dans la bouche de Page un sens qui peut aller, au moins, jusqu'à étreindre. C'est une famille que Shakespeare a comblé d'esprit audacieux. La réponse du fils, William Page, à la question du pasteur Evans, au cours de la célèbre leçon de latin, est une "bawdery" d'anthologie: - Et quel est le "fuckative" (vocative) case? - Ô - vocativo - Ô.

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