vendredi 19 décembre 2008

Belles Dames Sans Merci

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 Les lecteurs français ont sur leurs semblables anglais un bel avantage : ils comprennent Shakespeare. Des dizaines de traductions semblent avoir obtenu tous les aveux d’un mot ou d’une expression qui, dans le texte élisabéthain, âgé de quatre siècles, ne veut pas toujours lâcher le morceau. Mais il faut avouer que ce privilège ils le doivent surtout à des traductions si défaillantes et si effondrées qu’il faut sans cesse aller voir - et surtout écouter - ce qui se passe dans l’anglais et congédier l’interprète (même pour la restitution de la scène 4 de l’acte III de Henri V qui est toute en français dans l’original). Le lecteur français devient alors un lecteur d’anglais, pas plus gâche-texte qu’un autre, déjà familiarisé avec les double-sens, les allusions dissimulées, les inventions verbales, plus prompt à s’égarer dans le plaisir, mais plus souple à recevoir l’étonnement. Comme celui d’entendre dans William Shakespeare des échos de François Villon.

Dante Gabriel Rossetti avait tenté une de ces traversées de la Manche à contre-sens : The Ballade of Dead Ladies. Et de Villon il ne restait rien. She whose beauty was more than human ne tient pas en face de Qui beauté eut trop plus qu’humaine. Mais ses libertés, ses obsessions, ses emprunts, ses trucs d’auteurs franchirent la mer avec les cargaisons de livres. Que l’on se souvienne, par exemple : Hark the Bard in all his bawdy beauty (prêtez l’oreille au barde dans toute son obscène beauté) et toutes les recherches universitaires sur son incontinente bawdiness. Le mot est dans toutes les pièces, un courant d’air, un bawdy wind, un « vent licencieux qui embrasse tout ce qu’il rencontre » (Othello à Desdémone), l’ascendant d’une bawdy planète qui abat les fortifications des ventres (Leontes dans le Conte d’hiver). A bawd, a bawd, a bawd dit Mercutio de la nourrice de Juliette, une entremetteuse, une proxénète.

Ce passager vient des côtes de Normandie: France is a bawd to fortune (blâme Lady Constance dans le Roi Jean). Regardez-le sortir, ce frère Baude, de son couvent des Carmes, place Maubert, ce vieux moine décrépit que Villon rafraîchit pour lui permettre de défendre sa cage verte (un bordel, une bawdy-house). Il lui lègue salade et guisarme (le casque et la lance de Don Quichotte. Cervantès aussi savait lire). Parce que les Carmes chevauchent nos voisines (c’est dans le Lais) et que, sous les rideaux de lit, ils parlent de contemplation. Villon veut faire entendre con-plantation (c’est dans le Testament). La bawdery de Shakespeare est déjà dans Villon parce qu’elle était auparavant dans le Roman de la Rose - qui n’est pas toujours à l’eau de rose (ainsi lorsque Raison explique au jeune homme pourquoi elle a créé, avec la permission de Dieu, le mot couilles, et comment, dans le viol final, l’amoureux est obligé de les laisser dehors et pendillantes). Le pauvre écolier l’a lu plus souvent que Végèce ou Aristote.

Du Roman de la Rose (son discours de "la Vieille") viennent Les regrets de la belle Hëaumière et les menaces des premiers sonnets de Shakespeare (Lorsque quarante hivers assiègeront ton frontRegarde dans ton miroir et dis à ton visage…). Du Roman laussi ’éloge de l’amour naturel et l’hymne à la fécondité et à la vie qu’est le Testament selon David Kuhn (Poétique de François Villon). Qu’est-ce que tester, d’ailleurs, sinon prendre à témoin ses testicules. Villon n’en ignore rien (Ce jura-t-il sur son couillon/ Quand de ce monde voulut partir). Et William pas davantage : si will est vouloir, si will est le désir sexuel, will est aussi le testament. L’épée que le nom de Shakespeare agitait est déjà le brant que Villon lègue à son rival. Il dit je me tais du fourreau mais lui donne aussi une pièce de monnaie afin que sa bourse enfle. Le brand, dans les Sonnets, c’est le tison de Cupidon.


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En 1452, Villon fut reçu chez Ambroise de Loré dans son hôtel de la rue de Jouy où elle accueillait les poètes, qui ne pouvaient que parler d’elle puisqu’elle incarnait la poésie. Elle était mariée à Robert d’Estouteville, seigneur de Beynes, prévôt de Paris. Il avait juridiction sur tous les larrons, mendiants, espions de chemins, ravisseurs de femmes, violeurs d’église, tireurs à l’oie, et joueurs de faux dés. Un couple d’importance pour Villon qui offre à d’Estouteville une Ballade (v. 1378-1405 du Testament) : Si ne perds pas la graine que je sème/ En votre champ quand le fruit me ressemble. /Dieu m’ordonne que le fouïsse et fume/ Et c’est la fin pour quoi sommes ensemble. Procréer, c’est ce qu’Amour a écrit en son volume : le Roman de la Rose.  Engendrer (increase) est le verbe du premier vers du premier sonnet des dix-sept de Shakespeare dits les « sonnets de la fécondation » et ceux de la perte de la beauté. Le thème se répand dans son théâtre, du dialogue entre Hélène et Paroles sur la virginité, défense sans espoir envers la nature (ou comment la perdre avec plaisir) jusqu’au Vive la copulation ! de Lear.

Le Roman, là-dessus, a donné aux poètes une Rose à chacun. Item, m’amour, ma chière rose…Qui tant me coûte chier (T. 910 et 942). Rose n’était pas un nom de baptême au temps de Villon : c’est la dure Catherine de Vausselles. Chez William, voilà la Rose de la beauté dès le deuxième vers (le jeune homme, Roseley, Wriothesley) tandis que  la cherté devient celle de la rose noire, la Dark Lady (that I call / Her « love » for whose dear love : dear, « precieux » et « ruineux ») des derniers sonnets. A chacun sa BDSM, sa Belle Dame Sans Mercy.

Le personnage, sans fin prévisible, fut rodé par Alain Chartier en 1424. « Il a grand faim de vivre en deuil…/Qui contre un tout seul regard d’œil /Sa paix et sa joie ne garde ». Cela fit grand bruiten Europe. Certains renchérirent aussitôt comme Achille Caulier avec L’Ospital d’amour ! (ou avec sa dame au cœur noircy). Chartier, lui, fut contraint à des Excusations. Mise en anglais par Roos, LBDSM fut longtemps attribuée à Chaucer. Rosalinde (celle de Comme il vous plaira), l’innocente : Il est arrivé que des hommes meurent, et les vers les ont mangés, mais ce n’était pas par amour. Pourtant la Rosalinde de Peines d’amour perdues se fait aimer, elle, pour sa couleur de nuit. Il n’est si beau visage qui ne soit aussi (également) noir.

Près de sa Rose, dans le même huitain, Villon avait placé Marie l’Egyptienne, la courtisane convertie qui avait prostitué son corps pour de l’argent. Il ne sait pas si Catherine, l’orde paillarde, a été à tous rebelle, c’est pour lui un grand émoi, Mais par sainte Marie la Belle, je n’y vois que rire pour moi. Sa Rose le bafouait. La Dark Lady de Shakespeare partage ses sombres attraits avec une égyptienne : Cléopâtre. Celle de maître François a lentement disparu dans le nom de la rue de la Gipecienne, devenue rue de la Jusienne.



Villon finit son testament par des rimes en –illon, ce pourquoi on sait prononcer son nom. L’une d’entre elles (carillon, vermillon, cotillon, aiguillon) a agité un bon million de villonistes : c’est Roussillon. Catherine l’a chassé comme un souillon, Tant que d’ici à Roussillon / Brosse n’y a ni brossillon / Qui n’eut, ce dit-il sans mentir / Un lambeau de son cotillon. Certains le voient aller sur ses deux pieds jusqu'au château de Roussillon en Dauphiné et laisser des morceaux de son habit sur les buissons d’épines du chemin, broussailles (brossillons) dans lesquelles Jean-Charles Payen devine des filles du chemin avec qui l’amant renié se console (il les « sabre »). Pour d’autres,  le Roussillon est le pays de la traîtrise, la terre aux sillons roux, la couleur de la tromperie.


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De là se laissa entendre le roux sillon, que Courbet appellera l’origine du monde. Le nom de Roussillon, province au pied des Pyrénées, vient du Décameron. Villon l’a lu dans la traduction d’Antoine  Le Maçon de 1445. Elle fut la  source de Shakespeare pour Tout est bien qui finit bien, une de ses « pièces à problèmes » et la plus sexuelle de toutes.  La seule à décrire le plaisir pris (par Hélène) dans la nuit noire comme de l’encre. Il a ajouté des personnages dont la comtesse de Roussillon, « le plus beau rôle de vieille dame jamais écrit » (G.B. Shaw). Elle se rappelle sans remords les fautes de ses beaux jours regrettés et « cette épine inséparablement attachée à la rose de notre jeunesse ; créatures de sang, nous avons cela dans le sang ». Son Roussillon n’est pas la province mais bien le château de la vallée du Rhône. Bâtisse d’histoires à laquelle Will empruntera aussi, pour son Ophélie, le personnage d’Hélène de Tournon, morte par amour.

Avant l’expansion de la galaxie shakespearienne, Villon, si ramassé, fait figure de comprimé, de noyau primitif. Cependant la BDSM les visita pareillement, l’un après l’autre, dans leurs œuvres, sinon dans leurs vies. Corps féminin qui tant est tendre… So tender a body.

Alain Garric

jeudi 4 décembre 2008

De Rien à Quelque Chose

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Avoir republié L’Eloge de Rien c’est déjà quelque chose mais cela n’aura servi à rien sans y ajouter L’Eloge de Quelque Chose. C’est l’autre ouvrage que l’auteur du premier fut invité à entreprendre par un lecteur qui lui vint dire bas à l’oreille, votre ouvrage est une merveille ; ma foi vous devriez bien ainsi, exalter QUELQUE CHOSE aussi. Comme cela n’avait amené Louis Coquelet (1676-1754) à rien d’avoir dédié son ancien éloge à Personne, on lui conseilla de dédier le nouveau à QUELQU’UN, parce que, lui dit-on, cela pourra le mener à quelque chose.

Le rien existe de toute éternité, car enfin qu’y avait-il avant que les Anges et le Monde fussent créés ? Rien. Qu’y a-t-il au-dessus de la Divinité ? Rien. Sa valeur dépasse celle de tous les biens : qu’y a-t-il de plus précieux que l’or ? Rien. Chacun doit être prêt à lui sacrifier sa vie puisque c’est pour Rien qu’on fait la guerre. La logique de Coquelet s’applique aussi aux œuvres. Qu’y a-t-il de plus beau que l’Iliade d’Homère, que les Fables de La Fontaine, que le Don Quichotte  de Cervantès, que le Paradis perdu de Milton ? Rien. En tout, rien va au-delà de tout. Et combien il est difficile de se passer de Rien. Plaignons ceux qui ne sont plus bons à Rien, qui ne voient plus Rien, qui n’entendent plus Rien, qui ne sentent et n’aiment plus Rien ; qui enfin n’espèrent plus Rien. Et même, lorsque le compte semble en équilibre, les petits riens font toute la différence.

Le rien a toujours joui en français de son ambigüité puisque une rien a d’abord désigné une chose, et plus encore, le bien que l’on possède, la réalité. Un emploi dont a fini par le priver le mot chose. Construit avec ne il a pris le sens de nulle chose, comme le pas que l’on faisait est devenu celui que l’on ne fait pas (je ne vais pas au cinéma). Rien fut la fleur des énigmes, le premier troubadour, prince d’Aquitaine, fit un poème du pur rien (ni de moi ni d’autres gens, ni d’amour ni de jeunesse, ni de rien autre). Ce n’était pas un jeu comme chez Coquelet, le rien était au bord du néant. Un siècle avant son Eloge, ce Rien avait été l’Arc-en-Ciel de l’Essay des Merveilles du P.Etienne Binet (1627), un miroir où l’esprit humain a vu un beau jour son ignorance. Un rien peint en fausses couleurs, mais ce riche rien est le miracle des plus belles choses qui comparées à lui sont quasi comme un rien. Aujourd’hui, dans l’empire des choses où se multiplient ceux qui n’ont rien, le petit mot revendique sa part d’existence, solitaire et contestataire. Il survit. Tapez « rien » dans votre moteur de recherche : 94 600 000 réponses (0,25 secondes). Le site riendutout.com ouvre une page noire habitée par deux mots: ici, rien.

Quelques années après l’Eloge de Rien dédié à Personne, son libraire du coin de la rue Gît-le-coeur proposa donc  l’Eloge de Quelque Chose dédié à Quelqu’un du meme Coquelet. Car si l’on ne fait rien pour rien, on est prêt à tout faire pour quelque chose. Dans quelque état & condition que l’on soit, on sent l’extrême besoin qu’on a de quelque chose. Elle est toujours la bienvenue. Quelque chose va vous surprendre, quelque chose va vous faire du bien, vous prendrez bien quelque chose. Ce n’est vraiment pas rien. Que peut avoir une femme de plus que la beauté ? Quelque chose. Que peut-on attendre d’un homme? Qu’il fera quelque chose (nous sommes au dix-huitième siècle). Ce qui prouve le mérite de Quelque Chose: on blame d’ordinaire ceux en qui on trouve Quelque Chose à redire, et on méprise presque toujours ceux à qui il manque Quelque Chose. Tapez maintenant “quelque chose”: moins de réponses (16 700 000) mais s’y trouve le Quelque chose d’Andersen : ce que tu prends pour quelque chose me paraît bien peu et presque rien, dit le frère… à l’image de ce petit intermède entre François Villon (Bien heureux est qui rien n’y a!) et William Shakespeare (for that’s nothing but words).


Eloge de rien, ed. Allia. Eloge de quelque chose, dernière édition, 18..


A.G. 

mardi 18 novembre 2008

L’amour Villon (aux groseilles)

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Quel peut être le regard sur les femmes et sur la justice humaine de celui qui vient au monde l’année (1431), peut-être le mois (de mai) et, qui sait, le jour même (le 30) où Jeanne la bonne Lorraine est brûlée vive à Rouen ? François Villon, du premier vers du Lais au dernier de son Testament se plaint de deux enfermements, ses deux humiliations. La basse-fosse de Meung où le retint tout un été Thibaut d’Aussigny, le sombre évêque d’Orléans qui tant d’eau froide lui fit boire. Et la très amoureuse prison  Catherine de Vaucelles engeôla son existence, lui fit prendre des vessies pour des lanternes et de la bière trouble pour du vin nouveau. Si, toutes hontes bues, il reste du vrai au fond de ce qu’il nous conte.

Pourquoi fallut-il à Villon trotter en fuyte et deshonneur ? En 1455, François de Montcorbier est un escollier qui a terminé ses études, il a passé la « déterminance » – le baccalauréat – à dix-huit ans (déterminer une question équivalait à soutenir une thèse mais en une heure de temps), la licence à vingt-et-un et reçu son bonnet de maître ès arts libéraux. Le voilà, sans espoir et sans patience, dans la longue liste d’attente des bénéfices vacants ou des bonnes prébendes qui ne seront jamais le revenu des pauvres clercs. Il ne connaîtra les plaisirs d’un gras chanoine, étendu nu à nu, au chaud, avec Dame Sidoine, que par le trou d’une serrure. Il loge chez son parrain, Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné (le mal tourné : le chœur est à l’ouest). Au soir du 5 juin 1455, jour de la Fête-Dieu, il prend le frais – l’expression s’est installée dans les biographies, elle ne s’abîme pas – devant l’église, sur un banc de la rue Saint-Jacques en compagnie d’un prêtre, Gilles et d’une fille, Ysabeau. Pour Jean Favier, il a les pieds dans les pétales de roses répandus sur le chemin de la procession. Pour Pierre Champion, les roses n’avaient laissé que leur parfum dans l‘air. Francis Carco ajoute des marjolaines et des violettes blanches hors saison. Survient un autre prêtre, Philippe Sermoise. Mieux nanti, Sermoise avait-il été préféré à Villon par Catherine de Vaucelles ? Le chercheur (Dufournet) l’affirme mais le romancier (Carco) montre le prêtre jaloux d’avoir vu la jeune fille tenir la main de l’escollier. Il se précipite vers le banc – Maistre Françoys, je renie Dieu ! Je vous ay trouvé. Croyez que je vous courrouceray ! (c’est peut-être un dialogue proche du vrai, extrait des deux lettres de rémission accordées à Villon en janvier 1456). – Messire Philippe, de quoy vous courroucez-vous ? Vous tiens-je tort ? Gilles et Ysabeau ont filé, Sermoise déchire d’un coup de dague la lèvre supérieure de Villon, le sang coule, la cicatrice restera. Le blessé à son tour tire une lame de sa ceinture, frappe à l’aine, profondément, puis arrête un nouvel assaut d’un coup de pierre au front. Sermoise passe de vie à trépassement quelques jours plus tard à l’Hôtel-Dieu, il a demandé que maître François ne soit pas poursuivi. Sans attendre Villon a quitté Paris. Le pas est franchi.


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Le nom de Vaucelles n’apparaît qu’une fois, dans la Double Ballade qui déroule le cortège des célèbres amants maltraités à qui Villon emboîte le pas. De moy, povre, je veuil parler et il raconte comment il fut battu, tout nu, comme du linge à la rivière, il ne cherche pas à le cacher, sur l’ordre de Katherine de Vaucelles, qui lui fit mascher ces groselles (Testament, 657-661). On a su pourquoi la pomme devint le fruit interdit au moyen âge : elle était en latin homonyme du mal (malum). Mais l’énigme de ces groseilles reste en confiture. On nous donne, dans les éditions grand public, « subir un châtiment immérité » ou, littéralement, « être battu avec des branches épineuses de groseillier ». Jean Favier, biographe, ne commente pas. Dufournet (Recherches sur Villon) accepte le jeu de mots qui fait de vaucelles les petites vallées du corps féminin. Il cite le Jeu de la Feuillée (de la Folie) d’Adam le Bossu – au programme de l’agrégation 2009 : Mais Desirs les me [ou le me] fist gouster / A le grant saveur (la sauce) de Vauchelles, si bien qu’il doit se repentir. Mais qu’est-ce à dire ? Adam le Bossu avait étudié à l’abbaye de Vauchelles qu’il quitta pour avoir mis grosse sa prochaine femme. Ernest Langlois suppose, dans son édition, que l’internat de Vauchelles avait aiguisé sa sensibilité. De fait, cueillir des groseilles, a eu une connotation obscène et le nom de Vauchelles est pour la recherche anglaise bien salacious. Très clairement (fait remarquer Jelle Koopmans, université d’Amsterdam), mâcher groselles lâche son sens sexuel manifeste dans une des pièces réunies dans le Parnasse satyrique de Marcel Schwob : Se vous estiez sans chandelle / Dedans la venelle d’un lict / Et vous trouveriez ung gros vit / Vous croqueriés cette groselle ?/ Pour avoir la longueur ung pié / Radde comme ung menche d’espié. Koopmans parle d’une pâtisserie appelée « juge » : un roulé, déjà, à la confiture de groseilles.


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Mais, alors que l’on croit s’approcher – d’on ne sait trop quoi (Pour Pierre Guiraud,  Le jargon de François Villon, il est d’une limpidité parfaite que Katherine de Vaucelles représente le pénis) – Jelle Koopmans tente de nous persuader que les groseilles sont une maladie, une lèpre, une dermatose cachée qui entraîne le poète à rédiger son Testament !! Il rappelle que Macé Vaucelles utilisait au seizième siècle l’anagramme Mal au cul se cèle (recherches financées par l’Académie royale des arts et sciences). Reste à savoir que ces baies, dans leur sens littéral, ne sont pas nos petites groseilles rouges, mais les groseilles à maquereau, aux épines très acérées. Et que maquereau dérive de makk-, « frapper, contusionner », le sens apparaît en France à l’époque de Villon. Sortons de là.


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Une famille de Vaucelles habitait dans le quartier Saint-Benoît, une maison tenant à l’hôtel de la rose, près du puits de la Boucherie. Catherine était probablement une fille de bonne famille et qui en le faisant brutalement éconduire un jour, a joué un rôle important dans l’éclosion du talent de François Villon (André Lanly, Les femmes, leur rôle dans l’œuvre de Villon) !! Lanly trouve même qu’il s’est montré très injuste envers elle (en s’écriant Hé ! Dieu, si j’eusse étudié…J’eusse maison et couche molle) : c’est bien lui le fautif et non pas elle, l’insatiable, l’abuseuse, Catherine, qui pourtant le laissait se mettre contre elle (me souffroit acouter) avant de rire de lui, de l’obliger à rompre la vive soudure, de le faire appeler partout l’amant remis et renié. Aussi, il ne lui lègue ne cœur ne foie car elle préfèrerait une grande bourse de soie / Pleine d’écus et elle en a sans lui assez. Elle l’a chassé comme un souillon ? Il fanfaronne : Mes plus grands deuils en sont passés, / Plus n’en ai le croupion chaud. Il n’empêche, son martyr se prolongea jusqu’à la Ballade finale et quand il voulut partir de ce monde, L’époignait d’Amour l’aiguillon / Plus aigu que le ranguillon d’une ceinture. Or, de l’amour Villon, le tour n’est pas bouclé. Restent Rose, Marthe, Margot, Marion l’Idole, Ambroise de Loré et Shakespeare qui l’a beaucoup lu. Et que prit donc Will à Villon ? (à suivre).

Alain Garric

dimanche 2 novembre 2008

Nouvelles de Villon

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  Au cœur du passant qui regarde les livres dans les vitrines, ce titre va tout droit : Dernières recherches sur Villon (Honoré Champion, 2008), comme si demeurait toujours un espoir de le retrouver depuis qu’il avait eu trois jours pour quitter (vider) Paris, le 5 janvier 1463, sauf à être pendu. Il ne donna plus signe de vie, c’est la fin ressassée de sa courte histoire. Jean Dufournet avait déjà donné ses Recherches (1971) puis ses Nouvelles recherches sur Villon en 1980. Passent les siècles et les années, Villon est toujours actuel, comme la nuit (David Mus, un autre villonien – ou villoniste – ils sont tant et tant à vouloir déchiffrer ce qu’il nous a laissé : son Testament, à trente-deux ans).

Ce que je trouve de pis en lui, c’est qu’au lieu que les autres ont accoutumé de cacher leurs crimes, celui-ci en fit trophée… et prit encore le soin de les publier par écrit (Guillaume Colletet, 1650, un des premiers auteurs d’une Vie de François Villon). La légende du poète voyou et du « gai folâtre » était en marche, fondée sur une œuvre qui ne lui est plus attribuée, les Repues franches : les quatre cents coups de Villon qui à farcer se délectait et de ses compagnons qui n’avaient vaillant deux oignons. Le nom de Villon était déjà crotté avant les tribulations de François : Ceux sont villains qui font des villonies (Michel Taillevent, vers 1440). Sainte-Beuve a encore les pieds dedans : En remuant son fumier on y trouve plus d’une perle. Il en compta jusqu’à deux ou trois dans ses Causeries. Mais il commence à le tirer de là : Un des plus flagrants exemples de ces natures à l’abandon, incapables de toute conduite mais obstinément douées de l’étincelle sacrée, et qui sont et demeurent en dépit de tout des merveilles, presque des scandales de gentil esprit. C’est bien, scandales, ça fait penser au scandale de pureté nabokovien. Ce Villon était celui que connaissait Stevenson, il le prit longtemps pour un bad fellow. Il ne se serait pas engagé en toute confiance avec lui dans une rue sombre, ce sont ses propres mots. Ce fut aussi le Villon roi des vagabonds du Grand Opéra de Chicago (Villon the Vagabond, 1895) et de la comédie hollywoodienne (The Vagabond King, 1935 et 1956). De mauvais romans (Je, François Villon) l’ont condamné à perpétuité à ce rôle. Il leur crierait mercis. Et la Fortune le lui dirait encore : Par mon conseil prends tout en gré, Villon.


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Il commença à retrouver figure humaine avec les profonds villoniens, Auguste Longnon, Pierre Champion, Marcel Schwob, Tristan Tzara, ceux qui ont découvert ce qu’on connaît de sa biographie et que tout était réel (voire !) dans ses regrets, ses plaintes, ses rancunes. Schwob, le magnifique biographe des Vies imaginaires, s’attacha à ce personnage qui trouait la nuit, trompeur, dissimulateur, unique, aux qualités (perversité, lâcheté, mensonge) d’une âme parvenue à l’extrême différentiation. Pas de carte de visite. Schwob travaillait des heures dans le sous-sol des Archives de la rue des Francs-Bourgois. Plusieurs fois le garçon de salle le crut mort, la tête inclinée sur la poitrine (Jean Favier, François Villon, 1982). Et la mort interrompit (à 37 ans) les leçons qu’il donnait à la Sorbonne sur ce petit homme sec, noir, futé et prudent dont il avait suivi les pas dans les ruelles du vieux Paris. Mais rien n’y suffit, voilà comment celui qui a écrit les vers les plus désolés sur le plaisir et la mort est traité dans une Histoire de la littérature française en 9 volumes, en poche (nouvelle édition révisée 1997) : Villon est une petite frappe, sa poésie est trop  personnelle, il ne parle que de lui, c’est l’expression d’un moi omniprésent, envahissant…un m’as-tu-vu dirait-on. Villon semble n’avoir rien fait de notable, sauf ce qui est pendable. Et une mince œuvre littéraireun fatras souvent creux… un médiocre versificateur. Sans l’ingéniosité indue des commentateurs, qui verrait dans cette œuvre la « magie du langage » ? Des médecins le donnent dromomaniaque (envie irrépressible de marcher ? Pour obvier à ces dangers / Mon mieux est, ce crois, de partir. / Adieu ! Je m’en vais à Angers), claustrophobe (Dans sa prison de Meung ? Le laisserez là, le pauvre Villon ? Au Châtelet ? Engrillonné, nourri d’une miche et d’eau, le collégien Rimbaud plaida : Sire laissez-le courir, aimer et chanter), et enfin souffrant d’une alopécie congénitale (Villon avait été rasé, nez, barbe et sourcils / Comme un navet afin d’effacer sa tonsure et le priver de son état de clerc) !


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De moy, pauvre, je veuil parler (Testament v.657), ou Je, Françoys Villon, escollier (le début du Lais) : c’est bien ainsi, en s’écrivant (voire), que l’on devient le premier et le plus grand poète lyrique de France (Italo Siciliano). Son dernier vers, avant l’heure de quitter Paris : Etoit-il lors temps de moi taire ? Il parle de lui, mais rien de lui ne se laisse connaître. Villon compose en huitains d’octosyllabes : 8x8 = 64, le nombre des carrés blancs et noirs d’un échiquier. Le sens joue, par droites, angles et obliques entre la pure sonorité des cases de noms propres et de syntagmes. Antinomies, antiphrases, équivoques, allusions, significations superposées, mots à triple sens, anagrammes, acrostiches, oxymores, cocasseries, facéties, canulars profitent tous de la limpidité de la parole pour s’en donner à cœur joie. Ossip Mandelstam comparait  la superbe rythmique des Testaments qui tantôt jongle à la manière des bilboquets, tantôt s’attarde comme une cantilène d’église, et la maîtrise des bâtisseurs gothiques. Et comment savoir qui est qui dans ce vivant désordre, dans le défilé carnavalesque des héritiers de biens parodiques ? Qui est Pierre de la Dehors, Jeanne Haussecul, Robinet trascaille, l’amy Jaquet Cardon ? Qui appartient au clergé de Notre-Dame, qui est examinateur au Châtelet, greffier, notaire, bailli, échevin, sergent à verge, tavernier, chaussetier, maquereau, orfèvre ? De rechief, je laisse, en pitié / A trois petits enfants tous nus : Théophile Gautier croyait encore à l’existence de ces povres orphelins secourus par Villon. Ils étaient trois vieux spéculateurs sur le sel, ou usuriers. Jehan Marceau, prêteur sur gage, collabo des Anglais pendant leur occupation qu’il fournissait en armes, avait 58 ans en 1456, date du Lais (le titre joue avec le sens de chanson et celui de legs. De là le nom de Petit Testament que l'auteur, "absent de Paris" ne voulait pas). Villon leur laisse de quoi passer l’hiver. Maître Jacques James, qui se tue d’amasser biens, est un proxénète. L’école publique que le testateur donne à Marion l’Idole est une école de prostitution. Ainsi maître François (de Monterbier, de Montcorbier, des Loges, Villon ?), premier poète des temps modernes – commencés en 1453 - reste nouveau, aussi, par le travail des villoniens.


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Pour le plus connu, il y a du nouveau à propos des neiges : La roine blanche comme un lis / Qui chantoit à voix de seraine, / Berthe au grant pié, Bietrix, Alis, / Haramburgis qui tint le Maine, / Et Jeanne la bonne Lorraine / Qu’Anglois brûlèrent à Rouen, / Où sont-ils, où, Vierge souvraine ? / Mais où sont les neiges d’antan? Lorsque sa mère, qui habitait le quartier des Célestins, conduisit François chez Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoit-le-Bétourné, dans le quartier de la Sorbonne, pour qu’il prenne en main son éducation et ses études, elle traversa la Seine à pied, le fleuve était pris dans les glaces. Cet hiver-là il neigea pendant quarante jours et quarante nuits, le linge gelait devant le feu. On compta jusqu’à cent-quarante oiseaux pétrifiés sur un seul arbre. En 1457-58, Villon avait vingt-six ans, la période de neige et de frimas s’étendit du 11 octobre à la fin février, le vin gela dans les tonneaux et l’encre dans les encriers. Où est-il ? Il n’est pas à Paris (la même absence que la précédente). A Bruxelles comme le suggère Rabelais ? En 1988, Herman Pleij, historien néerlandais publia De sneeuwpoppen von 1511, une étude sur la culture urbaine et les « poupées de neige » que les Bruxellois sculptèrent dans les rues de la ville. Non pas des bonhommes pour les enfants avec des carottes dans le nez mais des figures historiques et mythologiques. Bruxelles,  Tournai, Arras façonnent la Bonne Lorraine, la Grande Pucelle sur son bûcher de glace, Roland, Vénus et Sardanapale, Aristote et Phyllis, David et Bethsabée, Flora, et même un enfant qui urine, au jet figé… Ces fêtes de neige étaient organisées en Flandre, Hainaut, dans le Brabant, par les Classes de Rhétorique, par l’art de bien parler.  Alors Paul Verhuyck, pour le cinq-centième anniversaire de la publication du Testament, donne sa lecture littérale de la Ballade des dames du temps jadis (le titre est de Marot). Les neiges d’antan, c'est-à-dire les neiges de l’an passé [ante annum] étaient de vraies figures de neige.  « La reine blanche comme lis » est une reine de neige. Villon  a pu voir la neige Thaïs sur la place Maubert, la neige Héloïse au carrefour Saint-Michel, la neige Echo au bord de la Seine. Qui est bien, en effet, sous les glaces, comme le sont les étangs alentour : Echo, parlant quand bruit on mène / Dessus rivière ou sur étang. Une inquiétude métaphysique étonne les hommes, le temps est suspendu, il va reprendre sa fuite. Mais la métaphore disparaît, le réel brille. La confiance que Villon accorde à la littéralité constitue sa découverte, sa singularité (David Mus). La chair est proche : Corps féminin qui tant est tendre…Te faudra-t-il ces maux attendre ?

Shakespeare apporte une confirmation de ces personnages de neige que le printemps fait disparaître : Oh, que ne suis-je un roi de neige, un simulacre / Debout face au soleil de Bolingbroke/ Et fondre tout entier en gouttelettes d’eau (Richard II, IV, 1). D’ailleurs, William semble avoir connu par cœur son Villon. Sa Dark Lady  était déjà noire pour François. Il y a du nouveau. A suivre, un itinéraire amoureux.


Alain Garric 

jeudi 25 septembre 2008

La tête de Shakespeare (4)

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Maudit Soit Celui Qui Remuera Mes Ossements (Cvrst Be He Ty Moves My Bones) : des mots sur la tombe de Shakespeare. Une solution – elle a été proposée dès 1883 par Clement Mansfield Ingleby, celui pour qui le buste de Stratford semblait croquer une pomme acide –aurait été qu’un fossoyeur et son aide exhument son crâne décharné, s’il n’a pas été emporté, afin de reconstituer un visage. Mais le respect de l’inscription l’interdit à jamais. Une vieille plaque qui ne le ferait pas fuir, avertissait, en 2005, le Pr James Starrs qui a déjà déterré Jesse James et Lee Harvey Oswald. Il ne s’intéresse pas à ses traits de vivant mais à la cause de sa mort : un meurtre, il en est convaincu. Quel archéologue anglais, au reste, a hésité à aller chercher au royaume des morts une momie alors que tous les obstacles et toutes les malédictions avaient été accumulés pour l’en empêcher ?

Et pourquoi le faire si nous avons le masque funéraire de Frau HHH, daté au dos de 1616, le bon millésime pour la mort de Shakespeare ? Cette pièce poignante fut découverte par le Dr Ludwig Becker, un peintre de cour, dans la boutique d’un chiffonnier de Mayence en 1849. Puis il donna l’empreinte du visage à Ernest Becker son frère, secrétaire de la princesse Alice von Hesse-Darmstatd. Profitons de détails avant que l’histoire ne tourne court. Un membre d’une famille Kesselstadt aurait acheté ce masque à Gerard Johnson, le sculpteur du buste tant contesté. Il fut examiné par le Pr Owen du British Museum. Des poils de moustache, de barbe et des cils adhéraient encore au plâtre. Le moulage, pour tant de bouleversants vestiges, diffère très sensiblement de ce buste que l’on dit avoir été sculpté à partir de lui.


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Nez fin, aquilin, pommettes marquées, joues creuses, visage allongé, plus rien du charcutier plein de suffisance ou du joyeux hallebardier. Fanny Kemble, la belle actrice qui lut du Shakespeare à travers tous les Etats-Unis, tomba, dit-on, en larmes en le voyant. Mais le moulage parut se remettre de sa maladie, les joues perdirent leur maigreur et la ressemblance sauta aux yeux de qui le voulut bien. En vérité, Becker l’avait identifié au Poète en raison de son air de parenté avec un tableautin qui avait appartenu à la même famille Kesselstatd, daté de 1637 et donné par une tradition pour un portrait de Shakespeare sur son lit de mort. Hélas, la date et l’apparence le désignent sans erreur possible pour une dernière image de Ben Jonson (mort le 6 août 1637 et c’est bien sa tête, celle-là on la connaît).S’avance maintenant le buste de terre cuite du Garrick Club. Attribué à Louis François Roubiliac (Roubillac anglicisé), un huguenot français réfugié à Londres (1695-1762), HHH le fait remonter à l’époque de Shakespeare : il a été retrouvé en 1834 dans un bâtiment adjacent aux restes du Duke’s Theater que possédait William Davenant, le fils « illégitime ».  Peu importe qu’il ne puisse se séparer dans le temps de la statue en pied que Roubiliac exécuta sur une commande de David Garrick pour le temple dédié à Shakespeare dans le jardin de sa villa du Middlesex et qu’il légua au British Museum. Pas davantage que de son propre buste en terre cuite, modelé d’après Roubiliac, de 1758 (aujourd’hui à la National Portrait Gallery). « Davy » (d’une famille Garric arrivée du Languedoc à la révocation de l’édit de Nantes) devint une légende dans la nuit du 19 octobre 1741 lorsqu’il apparut sur la scène du théâtre de Goodman’s Field dans le rôle de Richard III. Londres n’avait jamais imaginé qu’un acteur puisse avec autant de naturel et sans la moindre grandiloquence se glisser dans un personnage de mots, le faire vivre par son corps et par son visage. Il a pris la plume de Dame Nature à l’endroit même où Shakespeare l’avait posée (London Magazine, 1769). 

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Il est le créateur du Barde national et le la bardolatrie (une passion qui n’avait pas le même objet en France dans les années soixante). Il fut, lui, l’homme le plus peint d’Angleterre, le nombre des images le représentant n’a été dépassé que par la reine Victoria, grâce à la photographie. Il est, lui, inhumé à l’abbaye de Westminster où Shakespeare n’a qu’une plaque – en raison de l’interdit qui protège ses ossements - et son monument le lie à jamais à celui dont il « restaura » les pièces (Hamlet amputé de la scène du fossoyeur et de la noyade d’Ophélie, une scène finale à Roméo et Juliette, un dénouement heureux au roi Lear) mais qui sauva les textes intégraux. C’est gravé dans la pierre : Shakespeare et Garrick brilleront comme deux étoiles jumelles… David mit en scène le Jubilee de 1769 à Stratford-upon-Avon, inventant ainsi les festivals. Il tomba des cordes et des hallebardes mais son portrait avec le buste de Shakespeare (peint par Gainsborough) installé dans l’hôtel de ville, officialisa son identification au poète local. Ils furent si souvent juxtaposés ou recouverts dans les intailles, gravures et souvenirs que leurs images commencèrent à se confondre (Heather McPherson).

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Quant au buste de terre cuite dont HHH superposa les traits au masque funéraire, au Flower, au Chandos et au monument de Stratford, il n’est aussi bien que la statue pour laquelle Garrick est dit avoir posé. Aurait-il, par son art de l’identification, pris et restitué le visage de Shakespeare ? Hélas, encore une fois, Thomas Gainsborough, le plus célèbre portraitiste de l’époque, s’est plaint de n’avoir jamais rencontré une physionomie aussi difficile à saisir tant changeante et infiniment variée était son expression. Au point qu’un sourd-muet était le plus assidu de ses fans.Voilà pour les portraits du Poète donnés pour les plus authentiques parce que tous ressemblaient de près à l’incertitude. Il en reste d’autres, plus vrais que nécessaire ou plus douteux qu’il n’est utile. Mais entre tous il faut en choisir un et le nommer Will Shakespeare, jusqu’à la prochaine livraison de visages. Que Virginia Woolf en soit témoin, elle qui écrivit Orlando dans la maison de Vita Sackville-West où le Barde apparaissait en personne. 

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Le Sanders, un rouquin aux yeux brillants est particulier : on demande de considérer que la reproduction de ce portrait en circulation n’est pas la bonne dans la mesure où ne sont disponibles que des versions non autorisées (en raison des droits bien entendu : quelqu’un possède toujours des droits sur l’aspect inconnu de Shakespeare). Et on nous demande de prendre le Sanders pour le seul portrait peint du vivant de son supposé modèle. Il serait d’un John Sanders, un nom lointainement lié à la troupe des King’s Men. Au début du vingtième siècle, une branche de la famille émigra au Canada, emportant le tableau, longtemps conservé sous le lit de la grand-mère de Mr. Lloyd Sullivan qui, l’ayant reçu en héritage, fit analyser une étiquette de papier fixée à son dos : Shakspere/Born April 23,1564/Died April 23, 1616/ Aged 52/ This likeness taken 1603/ Age at that time 39 ys. Hélas, le style d’écriture (ronde) n’apparaît pas avant le dix-huitième. Et les dates précises de naissance et de décès ne furent pas publiées avant 1773 (par George Steevens). N’empêche, Stephanie Nolen, du Toronto Globe and Mail, publia son scoop en mai 2001, suivi d’un livre Shakespeare’s Face, Knopf, 2002. La nouveauté du portrait cachait son extravagance et le rendit intéressant quelques mois. 

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Le Soest (ou Zoust), peint 21 ans après la mort de son modèle : Walpole le donna pour une très plaisante représentation du poète avec une ressemblance suffisante à l’idée générale qu’on a de lui pour être reconnu. On ne sort pas de ce raisonnement cyclique. Ses couleurs sont si excellentes qu’on l’a dit peint par nul autre que Rubens et il est possible que ce soit un autoportrait de lui dans sa jeunesse. Selon d’autres, le modèle doit avoir joui d’une singulière et enviable ressemblance au grand poète dramatique d’Angleterre (!).

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Le Grafton, ses cheveux bruns ondulés, ses yeux gris : Joseph Fiennes a été choisi d’après lui pour Shakespeare in love. A été peint à l’huile quand Will avait 24 ans. Une inscription sur le tableau rapporte l’âge du modèle, en haut à gauche : AE SVAE 24 et en haut à droite 1.5.8.8. Originalement 23, modifié en 24 : le temps de finir de peindre, l’âge avait changé. Un joli détail. Le bois employé date de 1573 environ et provient d’un arbre qui a poussé dans le sud de l’Angleterre, dans une aire autour du Surrey et de Londres. Peter Acroyd, dans sa biographie, soutient ce charmant garçon et on comprend ses raisons, mais pas la John Rylands University Library qui le possède. La raison principale du rejet : le jeune William de Stratford n’aurait pu se payer ce vêtement de satin et de soie dont la couleur était réservée à l’aristocratie. 1588, c’est le beau milieu des « années perdues » desquelles il est sorti sachant tout, ayant tout vu et tout expérimenté. Beaucoup espèrent appeler de son nom ce « jeune homme inconnu ». Dans le système d’autoréférence qui règne, il n’est pas très éloigné du Chandos (« notre Mona Lisa »). Qu’irions-nous chercher de Shakespeare dans des portraits. Cette recherche n’est-elle pas vouée au désappointement et à l’échec (Katherine Duncan-Jones, Ungentle Shakespeare, comme tant d’autres biographes) ? L’échec serait de ne pas continuer à le chercher et de considérer que l’on peut se passer de lui pour le lire, l’entendre et le regarder. Après plus de 450 nouveaux portraits tour à tour exposés et refusés, on n’est pas loin d’une sorte de droit d’ingérence.

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Une dernière image :  Elle représente (selon HHH) Elizabeth Vernon, nulle autre pour elle que la Dark Lady, une dame d’honneur de la reine qui épousa, sans son consentement, Wriothesley. Elle est montrée à sa toilette, en déshabillé, on aperçoit son justaucorps et son jupon. Si l’on regarde de très près la manche gauche de sa robe on discerne le visage minuscule d’un homme qui serait celui, enfin, de William Shakespeare. 

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Alain Garric

mardi 16 septembre 2008

La tête de Shakespeare (3)

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Dans la longue et ininterrompue recherche du visage de Shakespeare , le buste de l’église de Stratford et la gravure en frontispice du Folio de 1623 ont été donnés pour les seuls portraits acceptables du Barde - puisque sa famille ou ses amis les auraient vus. Ils ne furent pas retenus dans la liste des représentations dites authentiques, pour lesquelles Il aurait, mort ou vif , posé, que publia Hildegard Hammerschmidt-Hummel (désormais HHH). Dans un article pour The New Scientist du 24 février 2006, puis dans un livre, The True Face of Shakespeare, ce professeur à l’université de Mayence, aidée par la police scientifique allemande, valida quatre figures dont les traits, enregistrés à divers âges, parurent accepter la superposition photographique : deux peintures, le Flower et le Chandos, le buste de terre cuite appelé le Davenant du Garrick Club de Londres, et le masque mortuaire conservé à Darmstadt. We can now be certain, triomphait-t-elle. L’homme au visage tant désiré avait, lui, créé une notion  de « sure uncertainty » : Jusqu’à ce que j’éclaircisse cette sûre incertitude, j’entretiendrai l’illusion qui m’est offerte (La Comédie des erreurs, II, 2). Eternité des mots de Shakespeare dans la culture anglophone : l'incertitude est ce qu'il y a de plus sûr au monde (série les Experts, saison 7, épisode 24/24), un mot d'ailleurs pris à Villon, avec bien d'autres: Rien ne m'est sûr que la chose incertaine...

HHH avait déjà affirmé, en langue allemande, Shakespeare ist Shakespeare (Die Tagepost 29 avril 2003), prouvant ainsi la profonde connaissance qu’elle avait de lui. Elle a donné un nom à la Dark Lady (Elizabeth Vernon, qu’épousa Wriothesley, le beloved),  elle a donnée une religion à Shakespeare (catholique, par son voyage à Rome sous le nom de l’inconnu « Ricardus Stratfordus »), lui a donnée une descendante (Lady Diana) et donné encore un indice de la cause de sa mort (syndrome de Mikulicz, une très poétique hypertrophie des glandes lacrymales). Les procédures et technologies utilisées par le Bundeskriminalamt de Wiesbaden enregistrèrent jusqu’à dix-sept similitudes entre les figurations, une véritable découverte si l’on omet que l’invraisemblable gravure du Folio est à l’origine de la plupart des images connues. Soit en premier, le Flower :  

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Peint sur de l’orme par un artiste inconnu, portant la date de 1609, donné en 1895 à la Royal Shakespeare Company par la famille de son propriétaire (Lord Desmond Flower), il fut tenu un temps pour l’original de la gravure du First Folio par Droeshout. Les rayons x montrèrent qu’il avait été peint sur une Madone et son enfant du seizième siècle (preuve supplémentaire du catholicisme de Shakespeare pour HHH). D’autres analyses décelèrent du jaune de chrome qui ne pouvait être utilisé avant 1814. En avril 2005, la BBC annonça que le Flower était un faux selon les experts de la National Portrait Gallery. Alors HHH s’indigna et affirma que ce n’était pas le même qu’elle avait examiné entre 1995 et 2005 et qu’une copie lui avait été substitué. 

Avec le Chandos, voilà toute une histoire. Le Chandos est notre Mona Lisa dit Tarnya Cooper, conservatrice à la National Portrait Gallery et organisatrice de l’exposition du 150ème anniversaire, Searching for Shakespeare. Le Chandos, daté de 1610, est enregistré sous le numéro NPG 1. Donné à la Galerie lors de sa fondation en 1856, il avait appartenu au Duc de Chandos. Certains – dont HHH – l’ont attribué à Richard Burbage, l’ami comédien des King’s Men. Mais à considérer son propre autoportrait, le créateur des rôles de Macbeth, Richard III, Hamlet, Othello ne possédait pas ce qu’il aurait fallu de technique picturale pour rendre ce visage. George Vertue (celui qui avait donné au buste de Stratford la tête de ce Chandos – retournée !) avait parlé d’un John Taylor, autre acteur de la troupe, laquelle n’a connu qu’un Joseph Taylor, entré à la mort de Burbage et qui reprit tout son répertoire. En revanche un John Taylor limner (spécialiste des portraits) a bien existé, cependant il n’était pas né en 1610. Ni le John Taylor, peint par Gainsborough au dix-huitième. Quoiqu’il en soit (cela se raconte à volonté), Burbage l’aurait donné à un Taylor et un Taylor l’aurait offert à William Davenant sur qui il faudra s’attarder.


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Le Mona Lisa anglais a attiré, comme il convient à visage énigmatique, les propos les plus contradictoires. Les uns lui reprochèrent son air sombre et étranger d’un Italien, d’un Espagnol, d’un Levantin, et, autant le faire, d’un Juif. Ils trouvaient quelque chose de lubrique dans sa bouche, son expression grossière et ses boucles d’oreilles vulgaires. Tarnya Cooper, qui connaît tous les portraits de l’époque, donne les boucles d’oreille et le cordon dénoué de la chemise comme attributs emblématiques des poètes. D’autres, alors, appréciaient la noblesse du front élevé, la profondeur des yeux sombres, la passion de feu que laissaient filtrer les paupières. La bouche exprimait une vie saine, une légère mélancolie et une ironie délicate, caractéristiques dignes d’un génie comblé de dons (Dr Waagen). Quelle vérité d’âme attendre d’une toile si souvent décapée et retouchée, aucun tableau peut-être n’a été aussi souvent restauré (James Boaden, auteur, entre autres, de Beaux et Belles of England, 1831). Le front, par exemple, a été un jour dégarni afin de la faire ressembler davantage à « Shakespeare ». Pope, pour son édition, renonça à cette icône, the shadow of a shade, l’ombre d’une ombre, sans signification. Ce qui est pourtant à la ressemblance de la vie selon Shakespeare, c’est connu : la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur/ Qui se pavane et s’agite pendant son temps sur scène/ Et puis qu’on n’entend plus. C’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur/ Qui ne signifie rien (Macbeth V, 5).

L’ « authenticité » du Chandos s’appuie sur deux particularités. Ses innumérables copies ont rendu son visage familier au point de le faire universellement accepter comme celui de Shakespeare, qu’il le soit ou non (James Hain Friswell, l’historien des représentations du Poète). Et, en second, sur la possibilité qu’il ait appartenu à William Davenant, auteur dramatique et directeur de théâtre (1606-1668), filleul de William Shakespeare (« le Conquérant ») et qui se disait – il n’était pas le seul à le répandre - son fils illégitime. Il y a une blague : un jour que le jeune William déclarait à un docteur en théologie d’Oxford, Oh, Sir, mon parrain (Godfather) arrive en ville et je cours lui demander sa bénédiction », le professeur lui demanda de ne pas employer inutilement de nom de Dieu – et de s’en tenir au father.

Parmi le nombre de femmes qui ont laissée la trace désespérante d’une perfection offerte à un moment du temps et aussitôt reprise, il y eut Jane (Jennet) Sheppard, la mère de William le godson. Elle est, dans la bouche de ses contemporains, une très belle femme, d’une très grande vivacité d’esprit (sprightly wit) et d’une très agréable conversation. Amie de Willy Shake, elle épousa un fan du dramaturge – il ne manquait aucune de ses créations, un homme grave, mélancolique que personne n’a vu rire (Pope) même à une comédie, mais dont on ne peut faire, au vu des circonstances, que son meilleur copain. John Davenant était importateur de vin à Londres, il attirait le monde et le Globe. Après avoir perdu six de leurs enfants dans l’atmosphère animée et mortelle de la capitale, il ouvrit une auberge à Oxford où le climat était moins avide. La ville se trouvait à mi-chemin dans le voyage de deux jours qui menait, à cheval, de Londres à Stratford-upon-Avon. Quand il allait rendre visite à sa femme Ann (une fois par an, d’après un étudiant de l’université du lieu, John Aubrey) ou quand sa troupe jouait à Oxford, Willy descendait là, il était attendu et fêté. Etape confirmée par le journal de Thomas Hearne et par Alexander Pope. Les Davenant,  à commencer par Jane, étaient connus de tous, John devint même maire d’Oxford. Et Jane ? Elle devint pour toujours littérature.


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L’âge ne peut la faner, ni l’accoutumance entamer sa variété infinie. C’est dans Antoine et Cléopâtre (II, 3). Quand les historiques Antoine et Cléopâtre vivent leur hiver d’amour à Alexandrie (31 av.J.-C.), il a 42 et elle 28 ans. Quand Shakespeare écrit Antoine et Cléopâtre (1606) il a 42 ans et Jane 28. Si Shakespeare est Shakespeare, Shakespeare est partout dans Shakespeare. En un sens il n’y a que lui en lui : c’est un écrivain. D’autres femmes écœurent les appétits qu’elles rassasient, mais plus elle comble plus elle affame (II, 2). Cléopâtre, Jane. Plutarque déjà (Histoires parallèles) décrivait Cléopâtre comme Jane l'a été : "Son commerce familier avait un attrait irrésistible...Une conversation si séduisante... Une grâce naturelle répandue dans ses paroles. La tragédie, occupée par la passion amoureuse, autrefois négligée, est aujourd’hui lue comme la plus moderne, la plus vaste (la lutte pour le pouvoir mondial sur les terres et les océans, l’Est et l’Ouest) déployée dansl'immensité du langage. Tomaso di Lampedusa, l’auteur magnifique du Guépard, a dit à propos de cette pièce, aux paroles émaillées d’or par l’éternel soleil de la Méditerranée : Le monde est bien foutu, il n’y a aucun remède, mais cette perte valait la peine. Et qui se souvient des goûts de Will entendra le don de Cléopâtre : Voici mes veines les plus bleues à baiser (II, 5). William Davenant était-il le fils de William Shakespeare ? Il existe un portrait de lui. Ah, on avait une chance d’y retrouver les traits du Barde ! Hélas, la syphilis avait emporté le nez du godson, avec ou sans Dieu. Et la malchance va continuer (la preuve : à suivre). 

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Alain Garric 

jeudi 4 septembre 2008

La tête de Shakespeare (2)

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Quel homme c’était !... Je ne verrai jamais plus son pareil. Cette phrase de Hamlet (il parle de son père) avait été gravée au fronton de la Boydell Gallery sous une sculpture représentant Shakespeare en compagnie de la Peinture et de la Poésie. La Poésie a bien fait son travail d’éternité mais la Peinture a échoué à amener le Barde jusqu’à nous. Nous ne verrons jamais l’homme qu’il était, ni son pareil avant le prochain recommencement du langage. John Boydell, un graveur et éditeur londonien, s’employa durant deux décennies à sa propre ruine, avec l’idée d’une édition des pièces illustrée par les peintres les plus célèbres de son époque - en neuf volumes - dont les originaux furent exposés à partir de mai 1789 dans un édifice extravagant, la Gallery, élevé pour les y accueillir. Grâce à l’entêtement admirable de Boydell, George Romney, l’infatigable reproducteur de Lady Hamilton, nous a laissé deux images de Shakespeare bébé (c’est visiblement un garçon !) dorloté par la Tragédie et la Comédie ou initié par la Nature et les Passions : 

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Des deux portraits regardés comme authentiques (tenus pour avoir été acceptés par ses amis et sa famille), le premier, le buste de Stratford a été décrit avec les traits d’un vieil homme chétif, maussade, hypocondriaque, tenant un sac de laine contre son ventre, puis avec ceux d’un charcutier avantageux, rebondi et bon vivant occupé à noter une commande de côtelettes. Quel que soit celui que vit un visiteur de l’église de Stratford, il écrivit sur son exemplaire (à 1£) du First Folio qui venait de paraître un poème à la gloire du « plus spirituel (wittiest) poète du monde qui se lèvera après la dernière trompette du jugement ». Il put comparer l’effigie au second portrait, la gravure de Droeshout placée en frontispice de ce Folio de 1623, lequel, pour un tempérament moins idolâtre, présente « une expression de balourdise timorée (sheepish) irrésistiblement comique » soulignée par « l’horrible protubérance bulbeuse de son front hydrocéphale ». Et les deux « sont avec une telle évidence de fausses représentations du plus grand poète de tous les temps que le monde se détourne d’eux avec dégoût » (J.Dover Wilson, The Essential Shakespeare, 1932). Ces propos, assez désobligeants, ne purent freiner la tentative de Lilian Schwartz. Cette artiste informaticienne, établit, avec l’aide des laboratoires Bell, que la gravure décriée représentait la reine Elisabeth en personne (Scientific American, avril 1995), dont on se demande comment et pourquoi, si elle fut l’auteur des œuvres, a-t-elle été en même temps, selon L.Schwartz, l’amante de Shakespeare, la Dark Lady, voire même le Fair Youth des sonnets ? Lilian Schwartz a également prouvé que Mona Lisa était un autoportrait de Léonard de Vinci. Des oxfordiens (opposés aux stratfordiens) voient dans le Droeshout la caricature du masque mortuaire de Francis Bacon, un de leurs prétendants à l’écriture des pièces, sans tenir compte du contrôle rigoureux de la recherche réclamée par le philosophe des Pensées et vues sur l’interprétation de la nature. Voici une nouvelle fois la gravure, elle se trouve partout : 

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Elle fut commandée par ses amis et compagnons de scène John Heminge et Henry Condell pour l’édition des pièces de « notre SHAKESPEARE » en un volume sans lequel plus personne sans doute ne parlerait d’elles ni de lui. Le graveur, Martin Droeshout, n’avait que quinze ans à la mort de Shakespeare, vingt-deux à la publication du Folio, le choix de ce graveur est des plus singuliers. Il a été prétendu qu’il avait travaillé d’après un portrait original (on ne pouvait imprimer que des gravures) et ce fut l’ « invention » que l’on verra du « Flower portrait », en fait une imitation perfectionnée de la gravure. La tête disproportionnée, l’étrange col qui semble la porter sur un écu, la ligne sombre sous l’oreille, le front bombé et les deux bras droits, l’un vu de face, l’autre de dos ( !), pourraient figurer un masque – masque d’acteur ? Masque mortuaire ? Masque accroché au dos de quelqu’un d’autre ? Le poème de Ben Jonson qui accompagne le frontispice semble trempé dans l’ironie. Son « gentle Shakespeare », n’est pas le « gentil » des traductions mais une moquerie de ses prétentions à la noblesse. Et dire que le graveur a lutté avec la Nature pour surpasser la vie, c’est de la raillerie, de la mise en boîte si Ben Jonson a réellement vu ce que Droeshout avait fait de la tête de son beloved, sans doute puisqu’il demande pour finir au lecteur de ne pas regarder son portrait mais son livre. James Hain Friswell (Une histoire des différentes représentations du poète) a dit qu’il portait peut-être le costume du personnage d’Old Knowell dans la pièce de Ben Jonson Every Man in his Humour, que Shakespeare interpréta en 1598. Après tout, Londres avait bien ri de la présomption de Benjamin Jonson lorsqu’il avait, en 1616 (à la mort de Shakespeare !) publié ses propres Œuvres en in-folio, un terme jusqu’alors réservé aux classiques. « Mais sa ressemblance est indéniable » ajoutait J.H. Friswell, ressemblance à qui ou à quoi puisqu’il n’y a rien à comparer sinon deux images dépourvues de la moindre véracité ?  

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Opinion avancée, le Droeshout représente bien un masque, son front lisse et bombé en est un indice assez sûr. Un masque ou plutôt la persona que portaient les acteurs antiques et qui nous a donné notre énigmatique personne: Dans Roméo et Juliette, Mercutio demande : – « Donnez-moi de quoi recouvrir mon visage / Un masque pour un masque. Je n’en ai rien à faire / Si un regard curieux détaille ma laideur: / A ce gros front bombé [de coléoptère] (beetle brows) de rougir à ma place ». Un masque pour un masque. Si le visage de Shakespeare est dessous, il ne se dévoile que dans ses mots et, en un long hiver, on pourrait le reconstituer. Des deux exécrables portraits donnés pour authentiques, il faut se laisser aller à prêter une certaine calvitie (baldness) au Barde qui, dans La comédie des erreurs fait son éloge : quand le Temps au crâne chauve lésine sur les cheveux d’un homme c’est qu’il lui a donné l’esprit en échange. Et permit à un Folio de 1 £ d’en valoir un million aujourd’hui.

Mais arriva Hildegard Hammerschmidt-Hummel, de l’université de Mayence et The true face of William Shakespeare (2006). Avec l’aide du bureau allemand d’investigation criminelle (Bundeskriminalamt de Wiesbaden) l’authentique ressemblance fut accordée à quatre représentations mais ni le buste de l’église de Stratford, ni la gravure de Droeshout ne figuraient sur la liste. A suivre.

Alain Garric 

dimanche 24 août 2008

La tête de Shakespeare (I)



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Le 19 novembre 1769, James Cook jeta l'ancre de l'HMS Endeavour dans une baie de Nouvelle-Zélande pour observer le transit de Mercure devant le Soleil. Un ilot proche lui rappela le visage de Shakespeare et il le nomma Shakespeare Head.



On a beau lire, il n’y a que Shakespeare. Il est le monde des mots humains (tout le reste n’est que de la littérature). Il est la plus formidable explosion de vie idéale qui soit sortie d’une tête pensante (Albert Thibaudet), mais une tête dont on ne connaît pas le visage.


[Pour le portrait "authentique" dévoilé le 9 mars 2009 à Londres, et qui représente sir Thomas Overbury - ce que tout le monde sait - voir ici. Cette "découverte", répandue par toute la presse, est un épisode de la guerre que se livrent stratfordiens et oxfordiens, rallumée cette fois par la Shakespeare Birthplace Trust]


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C’était en début d’été, sur la rive gauche de la Seine. La blonde libraire encra son tampon, leva son bras ensoleillé, frappa d’un sourire la page ouverte et imprima, avec le sceau « shakespeare and company », les traits indistincts, estompés et  au reste inaccessibles du Barde sur le livre attendu – évidemment - ici : les Complete Works en un volume paperback – 2485 pages sur papier bible – éditée chez Macmillan par la Royal Shakespeare Company d’après le First Folio de 1623 (Alexander Macmillan avait déjà offert au monde le Globe Shakespeare de 1864, un volume parti sur les océans et répandu jusque dans les coins les plus reculés de la planète). Cette image de Shakespeare, ainsi que deux autres reproduites sur les pages suivantes, comme les quelques dizaines de la National Portrait Gallery, et les centaines de gravures recensées partagent l’étrange particularité de ne pas restituer la tête de Shakespeare. Ce n’est pas lui. Les deux représentations données pour les plus certaines le sont encore moins que les autres. Place aux mystères.



« Le mystère qui entoure la vie et l’œuvre de Sh. s’étend aussi à l’ensemble de ses portraits… Un essaim de portraits qui peuvent se classer comme suit : 1/ Les véritables portraits de personnes qui ne sont pas Shakespeare mais qui ne diffèrent pas des conceptions variées de sa personne. 2/Les portraits commémoratifs souvent basés sur l’un ou l’autre des originaux acceptés, que ces originaux soient dignes ou non d’acceptation. 3/ Les portraits de personnes connues ou inconnues qui ont été frauduleusement maquillés pour ressembler à Shakespeare [tout inconnue que restait son apparence]. 4/ Des faux fabriqués pour abuser le public avec ou non une raison commerciale. Il est curieux que les fraudes les plus grossières et les plus démontrables se soient trouvées parmi celles qui ont été de tous temps et aujourd’hui encore acceptées avec le plus d’empressement et les plus ardemment soutenues » (Encylopedia Brittanica, 1911 : depuis un siècle l’énigme s’est nourrie d’égarement et de discorde, on s’est traité d’anthropophage, de vaurien naufragé, de cerveau réduit à la cire des oreilles – voir le shakespearean insulter). L’auteur de l’article arrivait à la conclusion que « deux doivent être acceptés sans se poser la moindre question de ressemblance authentique : le buste du Monument de la Holy Trinity Church de Stratford-upon-Avon et le cuivre gravé par Martin Droeshout pour le First Folio. Même si leur divergence sur des points essentiels à été la porte ouverte à toutes les controverses. » Il propose de les prendre comme critères pour la détermination des autres. Parce qu’il fallait bien partir de quelque chose : pour tous les deux cette ressemblance est attestée dans le First Folio publié sous le contrôle de ses amis comédiens John Heminge et Henry Condell.  Le monument y est mentionné dans l’hommage du poète Leonard Digges au Maître décédé (And Time dissolves thy Stratford Monument…). Et la gravure de Droeshout, placée en frontispice est authentifiée par Ben Jonson – concurrent de Shakespeare et auteur de Masques littéraires - avec une ironie indéchiffrée.  Voici, pour commencer, l’un et l’autre : 

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La première tête, celle de l’église paroissiale de Stratford, serait donc apparue entre la mort de Shakespeare en 1616 et le First Folio de 1623. Avec ses yeux globuleux (goggles), elle ne revient pas à ceux qui la décrivent : un charcutier plein de suffisance, un bon vivant empâté, un jovial hallebardier, il a l’air d’un homme qui croque une pomme acide, il apparaît, au premier coup d’œil, stupide. Et au second, il échoue à éclairer l’entendement commun… Il est lourd, il n’a pas l’air très intellectuel, le buste ne nous touche guère. Il laisse apparaître, par-dessus tout, une certaine « bonhommie » (en français). Au mieux, on le suppose en train de créer Falstaff. Mrs. Stopes (Charlotte Carmichael Stopes) qui travailla tant sur la famille Shakespeare fut encore plus désappointée par cette révélation du poète que par les lignes crues du Droeshout. Mais l’histoire n’est pas là. Le Monument semble avoir été commandé par sa femme Ann et son gendre le Dr Hall à un Garratt Janssen / Gerard Johnson, un tomb-maker de Londres, comment n’auraient-ils pas vérifié la couleur de ses yeux noisette, de ses cheveux d’un brun chaud, de sa barbe plus claire et l’incarnation colorée de sa mine familière ? Il fut placé au-dessus de la tombe, avec une inscription qui compare le disparu à Nestor pour le jugement, à Socrate pour le génie et à Ovide pour l’art (qu’il soit comparé à Nestor signifie, pour le dire, que sa vie en famille, avec femme et enfants était heureuse et calme).

Cependant, en juillet 1634, Sir William Dugdale, chargé du relevé exact des mémoriaux des églises d’Angleterre, préparait son chef-d’œuvre, Antiquities of Warwickshire, quand il nota dans ses carnets une esquisse du Monument de Stratford (il était un familier de la famille Shakespeare) et la donna à graver pour son classement paru en 1653. Son Monument, buste compris, est absolument différent de l’effigie telle qu’elle apparaît aujourd’hui. Voilà un vieil homme chétif et malingre, avec une face sévère, hâve, austère, moustache tombante, qui tient un coussin contre le bas de son ventre sans aucune raison sinon celle de douleurs abdominales (M.H. Spielmann, Shakespeare’s portraiture, 1924). Il ressemble à Cervantès, mort le même jour que le Barde, mais dans un autre calendrier. Replet ou cacochyme, ce buste contradictoire vaut son pesant de sucre pour les anti-stratfordiens, ceux qui veulent attribuer la paternité des œuvres – en dernier lieu – à Edouard de Vere, dix-septième comte d’Oxford. A leurs yeux, le Monument, qui montre aujourd’hui un homme tenant une plume et un papier posé sur un coussin, est une grossière altération. Elle fait partie de la conspiration visant à duper les gens et leur faire croire que le nigaud illettré de Stratford a réellement écrit les œuvres de William Shakespeare. Ils affirment que le coussin était à l’origine un sac de laine, symbole de sa véritable activité : celle de marchand. Un second buste a été substitué au premier à l’occasion d’une « réparation » en 1748. Un témoignage d’époque signale le Monument et le buste très détériorés et délabrés. La troupe de théâtre de John Ward vint donner à Stratford une représentation d’Othello pour recueillir des fonds. 12£ 10s furent attribués pour tout potage (en français) à un peintre, John Hall avec comme contrat (non signé s’empressent de remarquer les Oxfordiens) que le mémorial redevienne autant que possible tel qu’il était lors de sa première érection.

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Or, en 1723, soit un quart de siècle auparavant, George Vertue, un graveur, donna pour le frontispice de l’édition de Pope un cuivre représentant le Monument tel qu’on peut le voir, avec Shakespeare en train d’écrire, mais à qui il remplaça la tête – qui devait lui déplaire – par celle du « Chandos », un portrait qui peu à peu s’imposait par le fait qu’il était le plus reproduit. En tout cas, la plume et le papier posé sur un coussin étaient déjà là : un argument de poids reconnut Sir George Greenwood, un des plus actifs anti-stratfordiens, mais il suffisait de comprendre que Vertue avait amélioré tout le Monument et ceux qui le réparèrent en 1748 s’inspirèrent de celui qu’il avait dessiné. En vérité, cette plume existe en 1723, mais plus en 1748, une nouvelle revient en 1790, elle manque sur une gravure de 1827 : souvent emportée par des chasseurs de souvenirs ? Un vicaire de l’église raconta qu’un de ses amis avait par maladresse brisée l’originale. Quant au buste, Malone le fit recouvrir en 1793 d’une bonne couche de peinture blanche, ce qui a gravement nuit à l’expression du visage. Il fut une nouvelle fois restauré mais après un amer bain de détergent.

Encore un quart de siècle plus tôt que Vertue, un comédien, Thomas Betterton (1635-1710) était venu à Stratford recueillir les souvenirs de la famille de Shakespeare et informa Rowe, éditeur de la première édition en six volumes de 1709. Une nouvelle gravure montra un homme avec les mains posées sur un sac de laine. Une conclusion s’imposa à l’esprit de beaucoup : le buste n’était pas celui de William mais de son père John, gantier, prêteur sur gages, brasseur, important marchand de laine et notable local. La bataille du coussin ou du Woolpack Man n’est, à ce jour, pas achevée. Ann et le Dr Hall auraient demandé à Dugdale de prendre un dessin du Monument de John avant qu’il ne devienne celui de William. Dugdale, qui a noté deux autres mémoriaux de la Holy Trinity élevés à des lainiers, parle bien cependant de notre célèbre poète Will. Shakespeare dont j’ai mis le Monument dans ma discussion sur l’église. C'est-à-dire qu’il ne voyait pas de contradiction entre la poésie et le commerce de la laine. Malgré la mise en doute de l’exactitude de Dugdale par ceux qui voulaient se débarrasser du sac de laine, le barde était bien le Woolpack Man.

Jonathan Bate, un des éditeurs de ce volume de la RSC et auteur de l’introduction, dénonce le mythe du sac de laine anti-startfordien et la théorie risible selon laquelle le monument actuel représenterait John le père : Leonard Digges, le beau-fils de Thomas Russell qui supervisa la signature du testament, parlait bien de Master W. Shakespeare. Pour Mr. Bate, le coussin est indéniablement un coussin, pas un woolsack. Le coussin est décrit muni de glands aux quatre coins. Qui a jamais entendu parler d’un sac de laine pourvu de glands ? Dans un débat ouvert par le TLS (supplément littéraire du Times), le Pr. Brian Vickers expliqua qu’un sac de laine présente quatre nœuds, non des glands, afin de les saisir plus facilement. Ce que montre cette photo d’une course au sac contemporaine : 

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Les sacs de laine étaient, dans le magasin de John, des ballots de 28 livres appelés des tods. Or, voici Clown du Conte d’hiver, qui va faire ses emplettes pour la fête de la tonte : – Voyons, onze moutons donnent un tod, chaque tod rapporte une livre et quelques schillings : cent-cinquante tondus font combien de laine ? Et la balle de laine devient Falstaff : How now, woolsack ! What mutter you ? Et alors, sac de laine, qu’est-ce que tu marmonnes ? (Hal à Sir John Oldcastle, 1 Henri IV, II, 5). Celui qui a écrit les pièces de Shakespeare connaissait en tout cas la question. Et le Shakespeare de Stratford, enrichi par le théâtre, investit en 1605 dans la moitié du fermage des dîmes (sur la laine et les moutons) des villages de la région. A Stratford, le prestige de l’industrie lainière dépassait de loin celui, scandaleux et méprisable, de l’écriture théâtrale. L’Angleterre a été bâtie sur le dos des moutons (Richard J. Kennedy, pour qui l’effigie de Holy Trinity est un affront à l’histoire puisqu’elle représente John le père). Le Lord Chancellor de la Chambre des lords siège depuis toujours sur un woolsack. Jeanne d’Arc a été brûlée pour la mainmise sur le commerce de la laine. Shakespeare connaissait la valeur immortalisante de ses sonnets et de ses poèmes mais que lui importait le destin de ses pièces ? A l’inverse de Vénus et Adonis ou du Viol de Lucrèce, maintes fois réédités de son vivant, il ne s’est jamais préoccupé de la publication de ses comédies ou de ses tragédies. Une pièce n’existait que dans le moment où elle était jouée, avec ses incidents de distribution et ses nouveaux effets essayés sur le public. Elle était écrite pour la représentation et modifiée pour une suivante. C’était l’aventure d’un soir, partagée entre comédiens et auteurs, dans les répétitions, dans les tavernes et sur la scène. « La conception de la fabrication, la production formelle était (dès Shakespeare) professionnelle et non égotiste à un point qu’il nous est difficile d’imaginer. L’œuvre majeure elle-même (sauf les Sonnets) était une généralisation, une affaire de pratique technique partagée, très au-delà de la conscience de soi » (G. Steiner, Grammaires).

Il faut imaginer Shakespeare, une figure majeure du principe anthropique (1), les mains posées sur un sac de laine. Il faut même croire l’auteur de Roméo  capable de tondre ses moutons avant de les vendre. Quand à son vrai visage il faut persévérer dans la recherche. Alors, à suivre.

Alain Garric


(1) Ainsi nommé pour s'opposer aux thèses de l'évolution entropique de l'univers. "En gros,  le principe anthropique prend comme point de départ le fait que l'univers que nous percevons doit être tel qu'il a pu donner naissance à des créatures pouvant le percevoir" (Roger Penrose, The Road to Reality, traduit en français sous le titre A la Découverte des lois de l'univers, Odile Jacob).