Le site officiel de la République Tchèque (http://www.czech.cz/fr/actualites/culture/lœuvre-de-franz-kafka-est-enfin-complete/)vient d’annoncer l’achèvement, dix ans après le premier titre, de la publication par la société Franz Kafka de l’œuvre « de ce grand écrivain de la littérature moderne et célèbre originaire de Prague » dont il avait été banni, avec un treizième et dernier volume intitulé Lettres aux amis et autre correspondance. De son côté, le « Kafka project » (en construction : www.kafka.org) publie en ligne les textes en allemand d’après les manuscrits, auxquels il donne accès, ainsi que d’amples bibliographies. Celle du « Procès » offre déjà une image réduite de l’immensité de la Kafkanie. Evidemment, il existe un second « Kafka project » (www.kafkaproject.com), dirigé par Kathi Diamant, auteur du Dernier amour de Kafka : la vie de Dora Diamant, sans qu’elle soit parvenue à établir une parenté de noms (Hermann, 2006). Sa mission est de retrouver les derniers écrits et les lettres disparues ou confisquées, en 1933, par la Gestapo. 2008 devrait les voir réapparaître. Qui cherche trouvera d’autres projets Kafka et de nouveaux encore. Un des infinis spécialistes de F.K., l’universitaire chinois Ye Tingfang, vient de s’élever contre la politique de l’enfant unique qui privera de femmes trente millions d’hommes en 2020. Histoire de la kafkologie ou comment se construisirent une image de l’homme et un délire d’interprétation.
« Ce qui est l’antipode de ce pays (note de Stendhal en Italie du sud), c’est le ton dégoûté de la vie ». Aussi, quand la ville de Bari organisa un colloque pour le centenaire de Kafka, se couvrit-elle de la photo des fiançailles de Franz avec Felice. On la retoucha même pour forcer le bonheur : Ah che consolazione ! Depuis le théâtre de velours rouge, un intervenant répandit une épidémie de fou rire dans la population en présentant un « montage comique » des clefs multiples ayant prétendu donner accès à la citadelle K. Le tissu grège de son écriture se prêtant à toutes les teintures, son œuvre servit de pierre de touche aux doctrines les plus contradictoires. Elle fut le garant ou le diable de tous les mouvements. De ses origines à nos jours, la vie de l’écrivain allemand de Prague nommait le vingtième siècle, par la voix d’une folle foule d’exégètes : les kafkologues.
Sa vie : « Hésitation devant la naissance » et flottement dans « les éternels tourments du Mourir ». Fin. A peine la place d’un résumé. Il tenta vainement de participer à son existence, de « s’arranger à l’amiable » avec elle. Le piano, le violon, le jardinage, la menuiserie, les tentatives de mariage : la liste de ses échecs, notée le 23 janvier 1922. « Il n’y a pas, dans la conduite de ma vie, la moindre initiative qui se soit trouvée confirmée en quelque manière par les résultats ». Le genre de phrase qui le mettait en danger de rire. Adolescent, il fit de son mieux. On le voit partir à moto, se baigner, flirter dans les parcs, retourner le foin, traire les vaches, mais toujours rabattu sur la seule continuité possible, l’écriture. Pourtant il s’intéresse à son temps : il est le premier, dans les pays de langue germanique, à parler des aéroplanes.
Il s’étonne. Les couples le surprennent, comme le déconcertent les enfants, la force physique des déménageurs. Comment participer au monde ? « Mes pieds qui voudraient courir… sont encore fourrés dans l’informe bouillie originelle. » Il fut de ces enfants que l’on consterne de solitude et dont on s’acharne, par l’éducation à « effacer la singularité ». De ces rêveurs qui, un jour de réveil, saisissent une feuille de papier. Un dimanche après-midi Franz décrit sa prison. Un de ses oncles lit quelques lignes et « dit aux autres qui le suivaient des yeux : « le fatras habituel », à moi il ne dit rien… J’étais chassé de la société d’un seul coup… J’acquis, au sein même du sentiment familial, un aperçu des froids espaces de notre monde, qu’il me faudrait réchauffer à l’aide d’un feu que je voulais chercher d’abord » (ne pas se laisser leurrer par une traduction qui tire vers le drame convenu des jeunes années et en épluche l’humour).Tentatives, en tout cas, dès l’âge de quinze ans, en 1898, dont il ne reste rien. Le premier texte conservé, Description d’un combat, date de 1904 ou 1905. En 1907, première publication dans la revue munichoise Hyperion de huit pièces en prose qui s’ouvraient par les Regards distraits à la fenêtre : une petite fille passait dans la rue, elle retournait son visage « comme une tache de lumière ». Tache de lumière : les mots sont là, tranchés dans le langage.
1912 fut l’année de la révélation. F.K. menait alors sa vie de « grandes manœuvres ». Travail au bureau, sieste, promenade, dîner puis travail littéraire. Le 29 juin, à Leipzig, l’éditeur Rowohlt lui demanda un livre : Contemplation, huit cents exemplaires de cent pages. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, d’une seule traite, il écrit le Verdict. « Tout peut être dit, toutes les idées, si insolites soient-elles, sont attendues par un grand feu dans lequel elles s’anéantissent et renaissent. » Au cours de l’été, F.K. avait cherché son identité littéraire à Weimar, puis avait rencontré, chez Max Brod, Felice Bauer, la Berlinoise. En 1913, édition du Soutier, 1500 exemplaires, deux rééditions. La Métamorphose paraît en 1915, même tirage, une réédition. Suivront le Verdict (1916), la Colonie pénitentiaire (1919) et, l’année d’après, Un médecin de campagne, 2000 exemplaires. Début de la correspondance avec Milena Jesenska, sa traductrice, tchèque, non juive, et alors mariée. Plus rien ne sera publié de son vivant sinon, à Pâques 1924, Joséphine la cantatrice dans le supplément de la Prager Presse.
Les véritables aventures de Kafka commencèrent le 4 juin 1924, le lendemain du jour où, sous les yeux de Dora Diamant, il finit par choisir entre le vouloir vivre et le désirer mourir. Kafka en Amérique, Kafka à Moscou, le Mystère d’Odradek, Kafka et le message du roi, l’Echec de Milena, Kafka au bagne… toutes ces tribulations, et la crainte de Max Brod de voir les « griffonnages » de son ami à jamais oubliés. De nos jours, les épisodes ont pris un rythme hebdomadaire. Chaque semaine, à un endroit où un autre de la planète T. paraît une publication consacrée à l’écrivain ignoré de Prague. C’est une folie, c’est une science : la kafkologie. Elle fait vivre, pour le moins, un bon millier – ou deux – de spécialistes. Un des plus grands, Walter H. Sokel, américain, frappé par la limite d’âge dans un Etat, déménagea à Charlottesville, en Virginie, au pied de la Chaîne bleue, dans le seul but de continuer son enseignement. Au Japon, la revue des études germaniques Doitsu Bungaru édite une montagne d’articles sur le génial Furantsu Kafuka [qui a donné le nom d’un personnage à Murakami Haruki, Kafka sur la plage (Umibe no kafuka), prix 2006 de la Société F.K. de Prague]. En Allemagne, Harmut Binder établit monastiquement le déroulé de l’existence vécue par son frileux héros. Pendant les années soixante, on pouvait encore contrôler la production bibliographique : cinq mille titres et références. Dix années de vie pour les lire. La seule analyse de la Métamorphose proposait cent trente opinions, d’Adorno à Colin Wilson, sur la curieuse sortie de sommeil de Gregor Samsa devenu insecte géant (de quelle espèce ? Volante, rampante ou grimpante ?) Désormais, les kafkologues ont renoncé à tout lire et même à tout répertorier. (A suivre).
Alain Garric, Libération, édition spéciale Kafka, 1984.
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