Le prix Goncourt pour les Bienveillantes a-t-il aussi récompensé le Tunnel de William H. Gass ?
Pas un mot, rien n’a été dit pendant un an, une recherche poussée n’a rien donné. Juste cela, il y a quelques mois, sur le site de rue89, à propos du Tunnel de William H. Gass (paru en anglais en 1995) : un « nouvel écho aux Bienveillantes » ! Celles-ci ont très justement obtenu l’an dernier, à ne considérer qu’elles-mêmes, le prix de l’Académie française, le prix Goncourt et, par boule de neige, elles ont été achetées par quatre ou cinq centaines de milliers d’improbables lecteurs (le livre se revend pour deux euros dans les vide-greniers à l’état neuf). Le Tunnel de William H. Gass, l’œuvre majeure des cinquante dernières années, est sorti au printemps dernier en français, grâce aux efforts de son traducteur, Claro, de son éditeur et du Centre national du livre dans la collection Lot 49 au Cherche Midi. Qui aura lu l’un et l’autre s’apercevra que les Bienveillantes de Jonathan Littell ont puisé ce qu’elles ont de meilleur dans le Tunnel de William H. Gass.
Ce qu’elles ont de meilleur, de l’avis commun, est d’avoir pris pour narrateur des atrocités nazies un SS-Obersturmführer, Maximilien Aue, un bureaucrate, quelqu’un qui, prétend-on, pourrait être n’importe lequel d’entre nous placé dans les mêmes circonstances.
« S’identifiant avec les victimes, et du coup engorgées de pitié, les personnes qui ont écrit sur le Troisième Reich – avant moi – n’ont jamais pris la peine de se mettre à la place du méchant (the villain’s place), d’imaginer l’inimaginable : là, nous sommes dans le Tunnel (lire toute la suite, pp. 503-505, l’écriture de Gass ne peut se couper, ce n’est pas un fil mais une matière vivante). De tels propos reviennent sans cesse : « Nous sommes, hélas, tous semblables… oh oui, nous savons quels ratés nous sommes tous ; mais n’allez pas me le reprocher, ne tournez pas votre colère contre moi uniquement parce que j’ai endossé une fois le rôle du méchant et tenté de le comprendre… p.475, (lire) ainsi que « Herr Goering – ma foi n’était guère différent de vous » ou : « Tu sais quoi, Herschel, j’ai raison concernant Heydrich. Il ne haïssait pas les juifs. Il aimait juste son boulot ». Lire les pages sur la différence entre un ordre et son exécution dans un passage qui décrit une photographie de la main de Hitler en train de signer (496-498). Pour Gass, ce massacreur, cet « assassin qui marche parmi nous », c’est l’Humanité. « Mass man means mass murder ».
Gass a dit (entretien) : « Je ne crois pas que [mon narrateur], comme monstre, soit différent de qui que ce soit. Les gens pourraient lui ressembler plus qu’ils ne sont prêts à l’admettre ».
Lire : « Le monde est plein de petits hommes aux yeux gris et au crâne dégarni dont on ne parle jamais. Ils traversent l’histoire comme l’eau le peigne » (le Tunnel, p. 339). Et soudain : « (Ô écoute ma voix, Herschel !) ; ils jaillirent tels des dieux hors des tombes de leurs médiocres vies ; adoubés ils dirent adieu au quotidien, au monde normal avec toutes ses lois mesquines, et visèrent la sainteté. Ces lois, ces règles, ces mensonges articulés pendant des siècles par les lèvres – ils n’en avaient pas besoin ; ils étaient si indépendants, si solides intérieurement, ils étaient au-dessus même des vieilles hypocrisies des cieux… qu’était-ce que les corps ? de la viande et des os dont on pouvait disposer : de nouveaux broyeurs et de nouveaux fours, de nouveaux gaz et d’autres charniers (vastes comme des lacs, longs comme des fleuves), un matériau brut exigeant une nouvelle technologie, de nouvelles usines et d’autres processus, un fraîcheur inventive, de fraîches inventions (et la suite p. 342).
Gass commence son livre (épigraphe) : « Ce que j’ai à vous dire est long comme la vie ». Et Littell : « ça risque d’être un peu long ». Gass : « et je comprends qu’il me faut mettre par écrit cette prison qu’est ma vie ». Et Littell : « si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années, c’est pour mettre les choses au point pour moi-même ». A la dernière page, Kohler, le héros de Gass, songe à mettre un revolver sur sa tempe. Eh bien, à la première page, Aue, le héros de Littell, parle de suicide. Aue, le héros de Littell ? Le voilà sortir du Tunnel, p.84, Hartmann von Aue, qui était un chevalier (un guerrier) et un poète. Les Furies sont là aussi, c'est-à-dire les « Bienveillantes », p. 299. Et les « cœurs homosexuels » des sbires de Hitler, p. 43.
Kohler (Gass), dans une scène mémorable, étrangle le chat de sa femme. Aue (Littell) : « ma femme a ramené à la maison un chat noir pensant me faire plaisir ». Kohler (Gass), qui a assisté – « consultant en forfaitures fascistes » – au procès de Nuremberg, vit au milieu de livres sur l’histoire de l’Allemagne, des « congères nébuleuses » de données (endless drifts like snowed clouds). Aue (Littell) : « J’avais acheté et lu une quantité considérable de livres sur le sujet ».
Gass découpe son livre en douze thèmes, douze tons selon le système dodécaphonique de Schönberg. Et Littell le divise selon Bach.
Ce serait interminable. Mais il n’y a pas plagiat. Les deux livres ne se comparent pas. Jonathan Littell a vu son roman prendre une dimension populaire à laquelle il ne s’attendait pas. C’est un auteur intelligent, qui a réussi un joli coup, et c’est vraiment tant mieux. Je pense que personne ne lui a laissé le temps de parler de Gass. Je pense qu’il demeure étonné que la question ne lui ait pas été posée. Il a forcément lu The Tunnel. L’américain est sa langue maternelle. En plus, c’est un « cataphile » qui, étudiant à Paris, a traîné dans les catacombes et les carrières sous-terraines. Il le dit : le « fact checking » ne semble pas répandu en France. Il le dit (au Monde) : « Un écrivain essaye d’avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir, pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ ».
Ceux que les Bienveillantes ont dérangés rencontrent dans le Tunnel la noirceur inconnue et familière de l’esprit humain, le détail quotidien de sa cruauté et le tableau anatomique de sa mélancolie, de sa solitude et de sa colère. William H. Gass est un auteur vénéré, sa science de l’écriture (qu’il enseignait en faculté) et de la composition est extrême. Les beautés inouïes de son « énorme masse verbale » ne se cantonnent pas aux victimes des camps (admirables pages 46, 47). Plus que le monde, pour Gass, compte le livre. Au moment de rédiger l’introduction à son ouvrage Culpabilité et Innocence dans l’Allemagne de Hitler, le narrateur commence à glisser entre les pages le récit de sa propre vie et des effrayantes manœuvres du « fascisme du cœur ». C’est mené « shakespeariennement » - le mot est en page 705 –Shakespeareanly). Avec Gass la langue anglaise possède un second William. Littell écrit pour ceux qui ne lisent pas vraiment, Gass écrit pour ceux qui ont tout lu mais sans rien cacher des auteurs qu’il caresse ou punit.
Que ceux qui le peuvent lisent en parallèle à la traduction de Claro (il y aura, un jour de pluie, à dire et parfois à redire sur une traduction peut-être impossible) le texte en anglais, même si on ne comprend pas l’anglais, pour voir la musique et la richesse des mots. On ne trouve, à Paris, The Tunnel qu’à la librairie Village Voice, 6, rue Princesse (réédité en paperback – et sur du papier sans acide afin qu’il se conserve longtemps – par Dalkey Archive Press, il vaut la moitié du prix de sa traduction). Il serait opportun de donner en France aux écrivains, dès qu’ils sont bébés, des prénoms largement portés. Comment aurions-nous un second Gustave, un second Marcel, un nouvel Honoré, un autre Donatien, noms en totale désaffection ? Pour ce que M. Gass soit un second William, nous le montrerons tout à l’heure. Un jour prochain (« ça risque d’être un peu long »).
Alain Garric