dimanche 28 octobre 2007

Littell sorti du Tunnel

Le prix Goncourt pour les Bienveillantes a-t-il aussi récompensé le Tunnel de William H. Gass ?

Pas un mot, rien n’a été dit pendant un an, une recherche poussée n’a rien donné. Juste cela, il y a quelques mois, sur le site de rue89, à propos du Tunnel de William H. Gass (paru en anglais en 1995) : un « nouvel écho aux Bienveillantes » ! Celles-ci ont très justement obtenu l’an dernier, à ne considérer qu’elles-mêmes, le prix de l’Académie française, le prix Goncourt et, par boule de neige, elles ont été achetées par quatre ou cinq centaines de milliers d’improbables lecteurs (le livre se revend pour deux euros dans les vide-greniers à l’état neuf). Le Tunnel de William H. Gass, l’œuvre majeure des cinquante dernières années, est sorti au printemps dernier en français, grâce aux efforts de son traducteur, Claro,  de son éditeur et du Centre national du livre dans la collection Lot 49 au Cherche Midi. Qui aura lu l’un et l’autre s’apercevra que les Bienveillantes de Jonathan Littell ont puisé ce qu’elles ont de meilleur dans le Tunnel de William H. Gass.

Ce qu’elles ont de meilleur, de l’avis commun, est d’avoir pris pour narrateur des atrocités nazies un SS-Obersturmführer, Maximilien Aue, un bureaucrate, quelqu’un qui, prétend-on, pourrait être n’importe lequel d’entre nous placé dans les mêmes circonstances.

« S’identifiant avec les victimes, et du coup engorgées de pitié, les personnes qui ont écrit sur le Troisième Reich – avant moi – n’ont jamais pris la peine de se mettre à la place du méchant (the villain’s place), d’imaginer l’inimaginable : là, nous sommes dans le Tunnel (lire toute la suite, pp. 503-505, l’écriture de Gass ne peut se couper, ce n’est pas un fil mais une matière vivante). De tels propos reviennent sans cesse : « Nous sommes, hélas, tous semblables… oh oui, nous savons quels ratés nous sommes tous ; mais n’allez pas me le reprocher, ne tournez pas votre colère contre moi uniquement parce que j’ai endossé une fois le rôle du méchant et tenté de le comprendre… p.475, (lire) ainsi que « Herr Goering – ma foi n’était guère différent de vous » ou : « Tu sais quoi, Herschel, j’ai raison concernant Heydrich. Il ne haïssait pas les juifs. Il aimait juste son boulot ». Lire les pages sur la différence entre un ordre et son exécution dans un passage qui décrit une photographie de la main de Hitler en train de signer (496-498). Pour Gass, ce massacreur, cet « assassin qui marche parmi nous », c’est l’Humanité. « Mass man means mass murder ».

Gass a dit (entretien) : « Je ne crois pas que [mon narrateur], comme monstre, soit différent de qui que ce soit. Les gens pourraient lui ressembler plus qu’ils ne sont prêts à l’admettre ».

Lire : « Le monde est plein de petits hommes aux yeux gris et au crâne dégarni dont on ne parle jamais. Ils traversent l’histoire comme l’eau le peigne » (le Tunnel, p. 339). Et soudain : « (Ô écoute ma voix, Herschel !) ; ils jaillirent tels des dieux hors des tombes de leurs médiocres vies ; adoubés ils dirent adieu au quotidien, au monde normal avec toutes ses lois mesquines, et visèrent la sainteté. Ces lois, ces règles, ces mensonges articulés pendant des siècles par les lèvres – ils n’en avaient pas besoin ; ils étaient si indépendants, si solides intérieurement, ils étaient au-dessus même des vieilles hypocrisies des cieux… qu’était-ce que les corps ? de la viande et des os dont on pouvait disposer : de nouveaux broyeurs et de nouveaux fours, de nouveaux gaz et d’autres charniers (vastes comme des lacs, longs comme des fleuves), un matériau brut exigeant une nouvelle technologie, de nouvelles usines et d’autres processus, un fraîcheur inventive, de fraîches inventions (et la suite p. 342).

Gass commence son livre (épigraphe) : « Ce que j’ai à vous dire est long comme la vie ». Et Littell : « ça risque d’être un peu long ». Gass : « et je comprends qu’il me faut mettre par écrit cette prison qu’est ma vie ». Et Littell : « si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années, c’est pour mettre les choses au point pour moi-même ». A la dernière page, Kohler, le héros de Gass, songe à mettre un revolver sur sa tempe. Eh bien, à la première page, Aue, le héros de Littell, parle de suicide. Aue, le héros de Littell ? Le voilà sortir du Tunnel, p.84, Hartmann von Aue, qui était un chevalier (un guerrier) et un poète. Les Furies sont là aussi, c'est-à-dire les « Bienveillantes », p. 299. Et les « cœurs homosexuels » des sbires de Hitler, p. 43.

Kohler (Gass), dans une scène mémorable, étrangle le chat de sa femme. Aue (Littell) : « ma femme a ramené à la maison un chat noir pensant me faire plaisir ». Kohler (Gass), qui a assisté – « consultant en forfaitures fascistes » – au procès de Nuremberg, vit au milieu de livres sur l’histoire de l’Allemagne, des « congères nébuleuses » de données (endless drifts like snowed clouds). Aue (Littell) : « J’avais acheté et lu une quantité considérable de livres sur le sujet ».

Gass découpe son livre en douze thèmes, douze tons selon le système dodécaphonique de Schönberg. Et Littell le divise selon Bach.

Ce serait interminable. Mais il n’y a pas plagiat. Les deux livres ne se comparent pas. Jonathan Littell a vu son roman prendre une dimension populaire à laquelle il ne s’attendait pas. C’est un auteur intelligent, qui a réussi un joli coup, et c’est vraiment tant mieux. Je pense que personne ne lui a laissé le temps de parler de Gass. Je pense qu’il demeure étonné que la question ne lui ait pas été posée. Il a forcément lu The Tunnel. L’américain est sa langue maternelle. En plus, c’est un  « cataphile » qui, étudiant à Paris, a traîné dans les catacombes et les carrières sous-terraines. Il le dit : le « fact checking » ne semble pas répandu en France. Il le dit (au Monde) : « Un écrivain essaye d’avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir, pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ ».


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Ceux que les Bienveillantes ont dérangés rencontrent dans le Tunnel la noirceur inconnue et familière de l’esprit humain, le détail quotidien de sa cruauté et le tableau anatomique de sa mélancolie, de sa solitude et de sa colère. William H. Gass est un auteur vénéré, sa science de l’écriture (qu’il enseignait en faculté) et de la composition est extrême. Les beautés inouïes de son « énorme masse verbale » ne se cantonnent pas aux victimes des camps (admirables pages 46, 47). Plus que le monde, pour Gass, compte le livre. Au moment de rédiger l’introduction à son ouvrage Culpabilité et Innocence dans l’Allemagne de Hitler, le narrateur commence à glisser entre les pages le récit de sa propre vie et des effrayantes manœuvres du « fascisme du cœur ». C’est mené « shakespeariennement » - le mot est en page 705 –Shakespeareanly). Avec Gass la langue anglaise possède un second William. Littell écrit pour ceux qui ne lisent pas vraiment, Gass écrit pour ceux qui ont tout lu mais sans rien cacher des auteurs qu’il caresse ou punit.

Que ceux qui le peuvent lisent en parallèle à la traduction de Claro (il y aura, un jour de pluie, à dire et parfois à redire sur une traduction peut-être impossible) le texte en anglais, même si on ne comprend pas l’anglais, pour voir la musique et la richesse des mots. On ne trouve, à Paris, The Tunnel qu’à la librairie Village Voice, 6, rue Princesse (réédité en paperback – et sur du papier sans acide afin qu’il se conserve longtemps – par Dalkey Archive Press, il vaut la moitié du prix de sa traduction). Il serait opportun de donner en France aux écrivains, dès qu’ils sont bébés, des prénoms largement portés. Comment aurions-nous un second Gustave, un second Marcel, un nouvel Honoré, un autre Donatien, noms en totale désaffection ? Pour ce que M. Gass soit un second William, nous le montrerons tout à l’heure. Un jour prochain (« ça risque d’être un peu long »).

Alain Garric

vendredi 26 octobre 2007

La vérité selon Lupin (fin)

Parodie d’une enquête journalistique, la recherche de la vérité selon un voleur de réalité ne pouvait s’achever, après tant d’énigmes résolues, que sur le plus grand mystère, celui de la beauté.

La meilleure entrée au pays de Lupin se fait par le bac qui fait passer d’Yville-sur-Seine au Mesnil-sous-Jumièges où, prés du manoir d’Agnès Sorel, la Dame de Beauté, fut retrouvé le trésor des abbayes (La Comtesse de Cagliostro). De là, on suit la queue de la Grande Ourse dessinée par ces sept abbayes : Jumièges (qui conserva le cœur d’Agnès Sorel), Saint-Wandrille, Valont, Fécamp … Le premier pseudonyme de Maurice Leblanc fut « abbé de Jumièges ». Sa sœur Georgette et Maeterlinck habitaient Saint-Wandrille. Il s’est trouvé que l’abbé Prévost l’occupa ainsi que Jumièges. En 1731, il avait écrit un livre, un portrait de femme, dont Maupassant fit cadeau d’une édition à Lupin pour son vingtième anniversaire (il en avait écrit la préface en 1875 : « c’est avec Manon Lescaut qu’est née l’admirable forme du roman moderne »), au moment de l’incinération du maharadjah.

Maupassant, au fond, est le meilleur témoin du voleur. Dans ses Confidences (L’Anneau nuptial), par exemple, Lupin, afin d’expliquer sa dextérité, dit : « Bigre, j’ai travaillé six mois avec Pickmann ». Maupassant, dans ses Chroniques (Aux bains de mer), raconte la séance de prestidigitation donnée par Pickmann à Etretat. Quand au roman de l’abbé Prévost, Manon (une voleuse, sœur de voleur : « Quoi, nous n’emporterons pas même les dix mille francs ? »), il est l’exact envers, la signification interne de L’Aiguille creuse.

Tout y est, le génie de l’action, l’énergie guidée par un coup d’œil pénétrant, les routes secrètes ménagées par la nature, les cavernes, la prostration réflexive et le travail de deuil d’où finit par jaillir l'illumination du prestige (voir http://libellules.blog.lemonde.fr/2007/08/28/la-manie-manon/). Réputé maître de l’amour passion, Prévost, de l’existence creuse, fait sourdre le désir d’aimer, et d’être aimé. Son héros, Des Grieux, soumis à la concupiscence et « au penchant général pour les femmes » connaît « l’investissement de la conscience par le sensible dont Malebranche a développé la puissance irrésistible » : la passion. Lupin le confesse dans La Demeure mystérieuse : « chacune de mes aventures résulta d’un élan spontané qui me jetait à la poursuite d’une femme ».

Lupin se maria plusieurs fois (avec un délit de bigamie) : Clarisse d’Etigues, Angélique de Sarzeau-Vendôme, Raymonde de Saint-Véran… Un fils légitime et des enfants hors mariage (avec Louise d’Ernemont, la reine Olga de Borostyrie). Nombreuses liaisons : Florence Levasseur, Hortense Daniel, Sonia Krichnoff, Faustine Cortina…



L‘abbé signait Prévost d’Exiles, du nom d’un château, aux confins de la France et du Piémont, où fut interné le Masque de fer parce qu’il connaissait le secret de l’Aiguille. Exiles : un lieu et une absence de lieu. On sait, de plus, que l’abbé s’inspira d’un abrégé de la vie d’un certain Arsène. Pour finir, l’ « Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, par Prévost d’Exiles » se transforme aisément en l’ « Histoire osée d’Aiguille creuse, roche d’Arsène Lupin P.V MDXXV. Pavie, 1525 : François Ier prisonnier de Charles Quint. François Ier, fondateur du fort de Fréfossé par lequel se faisait l’accès à l’Aiguille. Lupin disait bien que « les faits éclatent au hasard ». L’année 1525 fut un pétard. Diégo, le troisième fils de Christophe Colomb, quitta son poste de gouverneur d’Hispaniola et l’île de Cubagua où, enrichi dans le trafic de la nacre, il rêvait de se faire construire au bord de la mer une « Tour de perles ». Au même moment, François Ier autorise Jean Ango (du manoir d’Ango, l’Ambrumésy de l’Aiguille creuse), qui avait contribué aux explorations de l’Amérique, à poursuivre de mystérieuses cargaisons de bateaux jusque dans l’Océan indien.

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Histoire complexe, « faits éclatés », comment remonter un événement ? Le journaliste, sorti de la Grande Ourse des abbayes, avait poursuivi sa route dans des villages où, en se rapprochant d’Etretat, poussaient de plus en plus fréquemment, comme une piste saisonnière, les fleurs roses et bleues des lupins (lupinus polyphyllus), originaires d’Amérique. Quand la barque de Willy l’avait laissé sur les galets, il était allé voir la chambre des Demoiselles (adonné au péché de luxure, le Sire de Fréfossé fit enlever, dit-on, trois sœurs, qui résistèrent. Il les fit enfermer là « sans autre vêtement que leurs longs cheveux »). Sur le sol pierreux de la chambre, l’inscription « D.F », code d’accès à l’Aiguille : les deux pieds posés sur les lettres, le regard, par une fenêtre, pouvait atteindre l’entrée du tunnel pratiqué sous la mer. Puis, au-dessus de l’Aiguille, de la porte d’Aval et des ruines du parc à huîtres, il s’était étendu sur la pelouse, au bord du précipice (« je te donne cinq minutes pour débrouiller l’affaire »). Il avait fermé les yeux. Bruit de la mer… La mer.

Quand Michelet mit la mer à la mode (1861), il était venu là, à cet endroit même, sur « les assises superposées où se lit l’histoire du globe, où les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps. C’est un monde en démolition, que la mer mord toujours en bas… Le flot en dissout le calcaire, emporte, rapporte, roule incessamment le silex qu’il arrondit en galets ». Le calcaire avait amené Michelet à parler des coquilles, puis des perles. « Cette perle, disait-il dans une phrase étrange, n’est pas une personne, mais n’est pas une chose. Il y a là une destinée ». Il écrivait encore : « La perle s’imprègne du plus intime et boit la vie…elle paraît amoureuse de la femme, elle de la perle ». Et aussi : « Quand la perle a dormi tant de nuits (sur le sein de la femme, dans sa chaleur), quand elle s’est ambrée de sa peau et a pris ces teintes blondes qui font délirer le cœur, le bijou n’est plus un bijou, c’est une partie de la personne…un seul a le droit de connaître et, sur ce collier, de surprendre le mystère de la femme ».

Michelet voyait dans la beauté des corps le triomphe de la mer, beauté que venaient reprendre à leur profit les perles, puis celui qui les possédait ensuite. L’énigme de Lupin, la voilà, sa motivation ultime. Afin de combler son permanent manque d’être, son néant existentiel, Lupin reprend une tradition locale de culture d’huîtres, couverture d’un trafic de perles. Ici elles prennent leur rondeur et leur belle eau. Devenues bijoux, parures, colliers, gorgées de splendeur féminine et de jouvence, il ne reste plus qu’à aller…les voler. L’huître inerte et le bondissant Lupin ! « Il n’y a pas de limite à mon désir » (les Huit coups de l’horloge). A la manière de Valère Catogan, Arsène Lupin, Huit cent treize (le livre de la renaissance du cambrioleur, mort après l’abandon de l’Aiguille) devient en termes sensés (sans « c ») : A l’huître puisez éternité. Voilà pourquoi autant de femmes et pourquoi aucune ne l’a pris. Et, par ailleurs, qu’écrivait Maurice Leblanc, en dehors des aventures de son héros ? Des romans bien oubliés : l’Image de la femme nue, la Robe d’écaille rose, et autres modes d’emploi.

Etourdi par sa découverte, le journaliste redescendit vers Etretat, acheta un lourd marteau et un ciseau à froid et, poussé par « la puissance irrésistible » de Malebranche, dès la nuit tombée, se mit à creuser l’aiguille. ARSENE LUPIN : A NE PLUS NIER.

A.L. Garric, Libération, 5 et 6 juillet 1986.

Photo d’après Hergo.

jeudi 25 octobre 2007

La vérité selon Lupin (4)

« Ah ! qu’il y a peu de personnes vraies » regrettait Mme de Sévigné. Parce qu’il sait se soustraire aux lois ordinaires de l’apparence, et même si les romans de Maurice Leblanc ne sont pas d’une « vraisemblance exaspérée » (dirait Borges), Lupin compte au nombre de ces rares vivants. Et d’une insolite longévité. Il possède un secret : l’horloge ne lui porte pas ses coups. Un jeu vidéo sur Dvd-Rom, Sherlock Holmes contre Arsène Lupin, sort aujourd’hui pour le rappeler.

L’ancien avocat général de la Cour d’Assises de la Seine, Raymond Lindon (qui aurait bien pu servir de modèle à Marcel Aymé pour son procureur de La Tête des autres), venait donc de publier une nouvelle édition du Secret des rois de France ou la véritable identité d’Arsène Lupin chez son fils : aux éditions de Minuit. Elle était augmentée d’une seconde thèse au titre plus édulcoré : Le secret des caramels. Ceux-ci, grâce à une recette mise au point par l’humoriste Alphonse Kar et M. Hamel (un boulanger de la localité), procurent à leurs consommateurs une longévité exceptionnelle, due à l’utilisation d’une eau particulière. Cette eau que, ayant épuisée celle de sa gourde remplie au Gange, le maharadjah vint, d’après le témoignage de Maupassant, chercher à Etretat – en période de sècheresse, hélas.


L’eau, expliquait l’Avocat Général (ou « Valère Catogan ») provient d’une rivière souterraine. Dans une pièce de sa propriété (Les Pelouses), parmi une collection de tableaux représentant l’Aiguille, il en montra au journaliste, sur des cartes anciennes, le capricieux trajet. Elle prend naissance (il convient de citer ses sources !) à Grainville-l’Alouette, court sur des cartes de 1620 à 1669, puis disparaît comme un lézard, après le XVIIème siècle, dans les profondeurs calcaires. Un de ses bras ressurgit, dans les galets, près de la Porte d’Aval et de l’Aiguille. Les touristes du début du siècle [dernier] s’étonnaient de voir les femmes laver du linge sur la plage à marée descendante : c’était de l’eau douce. Et là commence une très étrange histoire, contemporaine de l’affaire du collier de la reine, racontée par Raymond Lindon dans son Histoire savoureuse du parc à huîtres d’Etretat. Tous les personnages qui en font partie figurent sur un grand tableau accroché dans le salon des Pelouses, un panorama peint par Noël, un ichtyologue, en 1786 : Vue de La Baye, de l’Eguille et des Parcs à Huîtres d’Etretat, présentée à Monseigneur de Calonne (ce ministre, Contrôleur général du Trésor, rien de moins, fut bientôt congédié par Louis XVI et s’exila à Londres où il se lia avec Jeanne et Nicolas de La Motte, le couple qui manigança, avec Guiseppe Balsamo, l’affaire du collier).


Dans les années prérévolutionnaires, un sieur Legros, ancien marin, cultivait un parc à huîtres sur le rocher, à l’embouchure de la rivière. Il en céda la concession à un autre couple d’intrigants, le « baron » de Bellevert et Agathe du Tremble qu’il faisait passer pour sa filleule. Lui, une sorte d’escroc de génie qui se mêla aussi des affaires louches d’un gymnase de Bienfaisance. Elle, « née de parents pauvres » (archives de la Seine), venue on ne savait d’où. Le parc : 513 compartiments en 8 cuves, 15 bassins et un réservoir de conservation creusé dans la falaise. Les huîtres provenaient de Cancale, plus exactement de St-Vaast-la-Hougue (Cotentin), amenées par un sloop, la Syrène (capitaine, Vallin). Dans le mélange d’eaux douces et salines, les vertes d’Etretat acquéraient une saveur très particulière qui les menèrent par lourds chariots [il y faut deux « r » désormais] – on pensa qu’ils transportaient de l’or – jusqu’à la table de Marie-Antoinette. Elles furent vantées par l’abbé Dicquemarre, un spécialiste de la question (l’Anglais Arthur Young le rencontra au Havre : il était alors chargé par le gouvernement d’étudier les causes du dépérissement de ces huîtres de Cancale). A noter que l’abbé, féru en malacologie, fut le premier à dessiner l’Aiguille, en 1780.


Raymond Lindon, qui établit l’identité de Bellevert (archives nationales, fonds de la marine, D 2 58) ne trouva aucun document reliant les mollusques estretatais au fin palais de la reine. Il fut pourtant fait état de lettres patentes après la fondation d’une société en commandite (le nom d’Etretat apparaît d’ailleurs dans sa forme actuelle sur les actions). Bellevert mort (1797), l’exploitation cessa peu à peu mais, « le mirage des huîtres d’Etretat était si brillant et si trompeur que par-delà la tombe, Bellevart continue à faire vivre les illusions qu’il a créées. Et chez qui ? Chez les représentants les plus qualifiés de l’administration des Domaines. L’Etat, en effet, pendant dix ans, a voulu croire que les actions du parc d’Etretat avaient une valeur et s’est ingénié à la découvrir » (Raymond Lindon).


Que signifiait cette histoire (non plus l’Aiguille mais l’huître creuse) ? Et pourquoi Raymond Lindon n’accorde-t-il pas aux huîtres, si juteuses, les effets de longévité que Valère Catogan attribue aux caramels (dans la composition desquels, bien sûr, il n’entre pas une goutte d’eau) ? Et pourquoi, après tout, l’ancien avocat général, l’ancien maire de la commune, s’était-il mêlé des affaires de Lupin ? En 1926, L’Avenir du Littoral avait affirmé que l’existence de cambrioleurs sur une plage est « un signe de prospérité ». Tout de même ! Le journaliste apprit (devait-il le répandre) que le père de Raymond Lindon avait été diamantaire. Saisi d’un doute, il alla regarder de plus près le nom de la propriété, Les pelouses, afin de vérifier si un « r » n’avait pas été gratté : fallait-il lire Les perlouses ?



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Le moteur rugit et la barque de Willy s’engouffra, au centimètre près, sous la porte d’Amont, exploit qu’il réserve pour les grandes occasions, et c’en était une : il s’agissait de Lupin. La mer était devenue plus forte et plus bleue. Ici, à Bénouville, face à l’escalier du curé, Raoul d’Andrésy avait sauvé de la mort par noyade Joséphine Balsamo, aux longs cils bruns (« Vous avez cent ans… et je vous aime »). La barque de Willy, un ancien légionnaire, polyglotte, bavard, remonta la baie dans des paquets d’eau. Comme sortis de l’Aiguille, des individus moulés dans du caoutchouc noir nagèrent jusqu’aux galets et abordèrent, ruisselants. Allongées au bas des falaises, immobiles et comme suicidées de bonheur, quelques filles inattentives s’étaient dénudées dans une lumière de craie où la peau refait sa fortune. Avant d’accoster, sans gêne, Will pissa dans la mer. Puis, « lorsque le fer de la quille grinça sur les galets », comme dans La comtesse de Cagliostro), le journaliste sauta, une idée en tête : longévité-Cagliostro-collier de la reine. Sous ses pieds, les galets avaient un crissement voluptuaire de perles. (ARSENE LUPIN : NU SI N’A PERLE).

Pouvait-il rattacher deux aventures locales de Lupin, la fille de Guiseppe Balsamo et l’Aiguille ? A l’époque des escroqueries de Cagliostro, on parlait de cures merveilleuses, de secrets de jouvence, de la beauté continue de Lorenza Feliciani, sa complice. Cagliostro était né à Palerme, en 1743. Goethe (Voyage en Italie) visita sa famille. Entre la Sicile et la Normandie, des liens historiques (1085, Roger 1er chef des Normands de l’Italie méridionale). Dumas indiquait qu’en 1771, Balsamo et Lorenza passèrent – par Etretat – en Angleterre. Enfin, il était clairement écrit, et dans Le collier de la reine (in A.L. Gentleman-cambrioleur) que Floriani (Lupin) avait été vu en Sicile, où son père était magistrat à Palerme. Il y avait du fil à broder, mais la longévité, non, le journaliste s’y refusait. Lupin l’avait dit, pensant à Joséphine Balsamo : « tout au plus miracle de la volonté ». C’était autre chose. (A suivre : la fin)

A.L. Garric, Libération, 5 et 6 juillet 1986.

Photo d’après Hergo.

mardi 23 octobre 2007

La vérité selon lupin (3)

Arsène Lupin, ce voleur de réalité, ne peut en aucun cas être un personnage de roman. Il était pour Sartre le dernier aventurier. Un ancien avocat général des Assises de la Seine fait la lumière sur sa véritable identité dans un ouvrage paru chez son fils, Jérôme Lindon, aux éditions de Minuit.

Le secret de l’Aiguille creuse – tout le monde le sait – a été transmis à César (Commentarii de bello gallico, livre III) par le chef des Calètes, un peuple gaulois qui laissa son nom au Pays de Caux. Les menhirs que trimballe Obélix ne sont que des reproductions de ce prodige, ce pourquoi ils lui sont si légers. Puis il fut transmis par héritage, de roi en roi, jusqu’à Lupin. Après, le secret d’Etretat devint secret d’Etat (« Arsène Lupin lègue à la France, etc… »). S’est-on demandé pourquoi, dès 1896, Félix Faure allait chasser à Etretat, dans la propriété de M.Dubosc ? Pourquoi, l’année où il fonda le Rassemblement du peuple français (1947), De Gaulle prit le temps d’aller dans le Pays de Caux recevoir les armes de la ville d’Etretat ? (Sur lesquelles figurent, sans raison claire, des coquilles d’huîtres). Et pourquoi René Coty, propriétaire d’une villa dans la station, fut élu à a présidence de la République, ce qui surprit tous les commentateurs, en décembre 1953 ? Tous pour la même raison qui avait attiré Henri IV (Sully, Mémoires, 1638) vers ce trou alors perdu de la côte : l’Aiguille.

D’autres questions assaillaient le journaliste : alors que le danger venait de Prusse, que vint faire Viollet-le-Duc à Etretat ? Que vint manigancer là, avant la chute du ministère Jules Ferry, M.Boutet, chargé des serrures au Ministère des Travaux publics ? Maupassant l’a vu ! Pourquoi tout cela ? Un trésor ? Allons donc, poudre aux yeux ! Non, une fortune bien plus grande, et bien plus politique : la longévité. Mais désormais le journaliste le savait : ils se trompaient. Il les avait toujours trompés. Et quand, au cours de la dernière guerre, les Allemands peignirent en noir l’Aiguille afin qu’elle échappât à l’attention des alliés, ils se leurraient encore et s’aveuglaient eux-mêmes. Enfin, qui de sensé pourrait croire que l’Aiguille est creuse ? Un seul connaissait l’énigme, un seul pouvait pénétrer, si l’on peut dire, à l’intérieur du contenu, dans la grotte invraisemblable : ARSENE LUPIN / LE SUPERNAIN. Il y avait là une béance phallique enchanteresse pour un Lacan. Voici un cadeau de trois phrases pour le lecteur patient : 1/ « L’aiguille creuse, c’est l’aventure » (Lupin). Quelle aventure ? 2/ « Nous avions joué la difficulté. Il fallait jouer la facilité, regarder l’extérieur, la superficie… (Lupin). Quelle superficie ? 3/ « Raymonde prêta l’oreille » (première phrase de l’Aiguille creuse) : « l’aiguille serait-elle le songe d’une jeune fille ?» (François George).

Pour son explication, si temporelle, le journaliste sentit la nécessité d’une assise littéraire. Il s’agissait de désenclaver l’«œuvre » de Maurice Leblanc, de l’élargir à un vaste domaine conceptuel dont l’essentiel a été donné par György Lukacs dans sa Théorie du roman, établissant qu’il n’y a d’aventure que dans un monde plein et, en filigrane, que le récit de l’Aiguille est le moment après lequel aventure et intériorité du personnage romanesque se dissocient et où le monde, alors, le monde de l’action, se détache des hommes et cette autonomie le rend creux. Lupin, figure épique, ne peut en aucun cas être un personnage de roman. Il est le dernier aventurier, ce que Sartre saisit fort bien. Que l’on relise la première version (carnet « Dupuis ») de la Nausée. Sartre, dans les années 1931-36, se trouve près d’Etretat, au Havre. Roquentin, son héros, écrit une thèse d’histoire sur un aventurier du XVIIIème siècle, M. de Rollebon. Malgré son goût pour la gloire, ses futures déclarations lupiniennes (« Il faut vouloir tout », Situation X) et ses pourboires excessifs, Sartre sait bien que les aventures sont achevées : parce qu’est venue la contingence. Dans l’original, cette note : « Citation de Jules Verne ou de Maurice Leblanc. Discussion terme à terme ». Puis, dans les versions successives : « La remise en question de l’aventure a perdu tout rapport avec les audacieuses péripéties d’Arsène Lupin » (Sandra Teroni-Menzella, Etudes sartriennes, I). A un stade intermédiaire, Sartre avait proposé pour la Nausée ce titre : « Les Aventures extraordinaires d’Antoine Roquentin », avec un bandeau : « Il n’y a pas d’aventures ». Enfin, il laissa tomber tout ça et on ne retrouvera Lupin que dans les Mots (« J’admirais le Cyrano de la pègre… »). Roquentin, à l’opposé, devient, dit-on, un Herlock Sholmès, cherchant des indices, des traces, des racines de marronnier, des galets. François George se demande pourquoi Sartre renonça à rencontrer dans le voleur « l’Être qui est son propre Néant ».

Quoique l’association nouvelle soit calquée sur celle des Amis de Proust, le journaliste ne s’attarda pas sur le narrateur de la Recherche. Malgré une question de Julien Gracq (qui souvent cite Lupin) sur l’origine de la richesse des personnages proustiens, une « richesse » qui « figure partout comme un absolu indivisible et équivaut à la possession de coffres ou de cavernes aux trésors, mal localisés… » (En lisant, en écrivant, p.104). Dans l’état actuel des travaux, rien ne permet, nonobstant un profond attrait de Proust pour la Normandie, d’établir un lien solide. Prudence.

Les écrivains, c’est bien connu, sont une bande de voleurs. La plume signifie aussi bien la pince-monseigneur que l’écriture. Buffon : « Je prends le bon partout où je le trouve », phrase, d’ailleurs, chipée à Molière (voir l’ampleur du pillage dans Michel Schneider, Voleurs de mots, NRF). Les lieux d’écriture sont parfois des repaires de brigands, ou des demeures cambriolées. En 1927, quand Lupin apprend la mort de la Cagliostro, Breton écrit Nadja au manoir d’Ango (Ambrumésy dans l’Aiguille creuse). Le pays de Caux, celui qui reste pour Gracq « le pays d’Arsène Lupin, le pays où les « coupés » 1910 font la course avec les rapides et où sur les routes le frénétique collégien Isidore Beautrellet dévalant sur sa bicyclette tourne autour de l’Aiguille creuse comme la flèche de la boussole autour du pôle », ce triangle d’or Rouen-Dieppe-Le Havre fut aussi le pays de Maupassant. Quelle a été, vers 18 ans, sa première œuvre ? La Légende de la Chambre des Demoiselles à Etretat ! Les lecteurs de Lupin apprécieront : cette chambre est l’arcane de l’Aiguille.

A Etretat, Maupassant, qui travailla près de Flaubert, ce chapardeur, peut-être songeant à une Tentation de saint Arsène, écrivit une véritable incitation au vol (La Fortune, Gil Blas, 9 août 1887). Selon son valet de chambre, François Tassart, il aurait reçu les visites d’une dame « qui avait été la maîtresse de Napoléon III » (la mystérieuse Victoire, sans aucun doute, des histoires de Lupin). A ses belles visiteuses (son perroquet les accueillait au cri de « Bonjour, petite cochonne ») Guy offrait, après une « partie de boules », ces gâteaux et caramels de chez Mme Le cœur, confiserie locale dont on verra l’importance. Le 1er septembre 1884, Maupassant et Lupin se rencontrèrent, nuitamment, sur la plage de galets, vers la Porte d’Amont, pour assister à l’incinération clandestine d’un maharadjah hindou. Ces informations, le journaliste les tenait de Raymond Lindon, ancien maire d’Etretat, auteur de précieuses monographies consacrées à sa ville, publiées sous son nom ou celui de Valère Catogan.


arsene-leblanc-ou-maurice-lupin.1193145867.jpgComme Arsène Lupin miroite en Paul Sernine, Valère Catogan se renverse en « avocat général », fonction que Raymond Lindon, magistrat, occupa aux Assises de la Seine, où il vint à s’intéresser aux affaires criminelles. Celle, entre autres, de l’anarchiste Jacob qui cambriolait pour alimenter les caisses de son parti, qui était pointilleux sur l’authenticité des objets d’art et dont on prétend qu’il servit de modèle à Leblanc. En 1955, Valère Catogan faisait paraître aux éditions de Minuit, chez Jérôme Lindon (son fils, donc) Le secret des rois de France ou la véritable identité d’Arsène Lupin (qui venait d’être réédité, et un tel titre, aux éditions de Minuit, ça tranchait, si l’on exceptait les récents Souvenirs du Triangle d’Or de Robbe-Grillet). Valère Catogan, se fondant sur les travaux antérieurs de Raymond Lindon, donne sa propre traduction du message chiffré, clef de l’Aiguille, retrouvé par Lupin dans le livre d’heures de Marie-Antoinette. L’auteur, qui a fouillé tout le pays et toutes les archives, qui fut un camarade de classe de Claude Leblanc à Jeanson-de-Sailly, connaît son sujet. Sans dévoiler toute sa solution, il faut souligner le rôle que joue un souterrain de 800 mètres qui mène à la mer. Il existe, le journaliste s’y cogna la tête dans le noir. Quant à l’identité d’Arsène, voici : en 1864, une « jeune femme, belle, brune, grande et fraîche » séjourna à Etretat et, peu après, un enfant fut abandonné sur le seuil de sa maison. La belle (une certaine Victoire) repartit et le bambin, qui portait un bavoir marqué d’un « N », fut appelé Napoléon Sieur. Il ne fut pas baptisé et comme à Etretat on affectionne les surnoms, il reçut celui de Léon Sans Eau. « Eh ! bien, prenez toutes les lettres de Napoléon Sieur, en écartant les « o » bien sûr…Mélangez-les : Arsène Lupin ». (A suivre)

Alain Garric, Libération, 5 et 6 juillet 1986.  

samedi 20 octobre 2007

La vérité selon Lupin (2)

Fait, événement, vérité, un journaliste avait donc tout à apprendre d’Arsène Lupin, un maître qui n’entendait pas partager la misérable inexistence des personnages romanesques.

Avant de recueillir des données plus immédiates aux abords du magnifique secret de l’Aiguille creuse, le journaliste alla entendre le discours du président de l’association des Amis d’Arsène, François George (dont il savait qu’il avait tenu un jour conférence à Limoges sur la femme de Dieu – enfin, sa veuve), qui, en ce moment directeur du compte-rendu analytique de l’Assemblée, saurait bien donner à la Nation une version officielle, un texte voté, une sorte de décret imprescriptible. Dans un précédent travail (La Loi et le phénomène), François George avait démontré que Lupin, ce voleur de réalité, « se livrait à des travaux d’appropriation indéfinis, compulsifs et inefficaces, qui ne lui permettaient pas d’échapper à une pauvreté essentielle ». Le jeune philosophe tenait que « si la propriété est le vol, le vol n’est pas la propriété ». De là un déficit structurel faisant de Lupin, toujours occupé d’affaires du passé, un voleur d’histoire, un quêteur d’identité (d’où viens-je, qui suis-je ?) arrachant aux femmes – en l’absence de son père Théophraste – le mystère de son être, son essence et sa justification. L’auteur retrouvait ce trait de comportement chez Sigmund Freud « qui, dès l’âge de deux ans et demi manifesta sa vocation en se précipitant sur sa petite cousine pour lui arracher son bouquet de fleurs des champs. » Passer de l’aiguille au phallus était dès lors un jeu d’enfant.

Cette fois, le Président George se surpassait. Il prouvait par le texte (« Personne, soit, mais Arsène Lupin ? ») dans A.L. gentleman-cambrioleur, ou encore (« Personne ? Si, Lupin. ») dans l’Aiguille creuse, que le voleur d’authenticité échappait «  à cette forme de finitude particulièrement pénible que doit être l’inexistence » des personnages prétendus romanesques. « Non seulement Arsène Lupin existe, mais il existe beaucoup. Trop aux yeux de l’inspecteur Ganimard qui doit lui reconnaître l’ubiquité : « je le vois partout, parce qu’il est partout » (la Perle noire). Quand le chef de la Sûreté, M.Dudouis, ironise : « Lupin est dans tout, Lupin est partout ! » Ganimard réplique : « Il est où il est » (cette fois dans A.L. contre Herlock Sholmès), et il confère à Lupin cette détermination tautologique dont tout mortel sait qu’elle spécifie la divinité. De même que Dieu est Dieu, « Lupin est Lupin », comme le dit encore Ganimard, qui n’est pas un homme de génie, mais qui possède une grande expérience de la preuve. Etretat recevait, médusée, ces arguments transcendantaux : tout un aréopage de lupiniens dont l’officialité ne laissait aucun doute dans le public. Jean-Noël Jeanneney, par exemple, directeur de Radio-France, dont il aurait été malaisé de contester l’objectivité sans remettre en cause tout un système de vraisemblance. L’association, d’ailleurs, bénéficiait du soutien d’intellectuels reconnus, d’académiciens en vue et même des conseils et expertises d’un célèbre commissaire-priseur (Me Maurice Rheims). De fait, il y eut, à Etretat, réception par la municipalité (M.Dupain, maire) et la fanfare locale, en uniforme, interpréta - une déduction précédée de quelques secondes de doute - la chanson de Dutronc (« C’est le plus grand des voleurs »).

Vers la fin de sa vie, Maurice Leblanc, le signataire, qui avait acheté avec ses gains une propriété à Etretat, demanda au commissaire de police de la localité de le défendre contre Lupin. Son fils Claude préféra se défaire de ce « Clos Lupin » pour acheter une maison dans le midi. Elle fut maintes fois cambriolée. Ingénieur centralien, Claude s’était occupé depuis 1929 d’entretenir la mémoire de Lupin. Dans l’immeuble du seizième arrondissement où se trouvait son domicile parisien, le rez-de-chaussée était occupé par un club de culture physique et d’arts martiaux. Quand on sait que le père d’Arsène, Théophraste, avait choisi pour couverture – ainsi que ne l’ignorait pas la terrible comtesse de Cagliostro – le métier de professeur de gymnastique, de boxe, de savate et de jiu-jitsu, il n’y a pas là que de la malice. Mais il était temps de fournir quelques documents, sans reprendre ni les preuves apportées par la biographie (entretiens, confidences, photos dérobées) ni, à l’inverse, les arguments bassement ad hominem employés par les obstinés et crédules partisans d’un personnage sorti de l’imagination romanesque.

Sans remonter à la pensée définitive de Plaute (Asinaria, II, 4, 88), reprise par Bacon et Hobbes, homo hominis lupinus (« l’homme est un lupin pour l’homme »), le journaliste chercha à connaître l’origine du nom de Lupin. On parlait d’un certain Lopin (comme un lopin de terre), un employé de l’enregistrement selon les uns ou, selon d’autres (Valère Catogan, qui apparaîtra plus loin), un architecte qui se présenta aux élections de 1902 dans le seizième. Leblanc aurait d’abord orthographié Lopin puis, sur les protestations de l’intéressé, serait passé à Lupin. Mais, si Lupin vient de la fantaisie de Leblanc et si sa première aventure est relatée dans le n°6 de Je sais tout (15 juillet 1905), comment se faisait-il que Lupin ait participé au Drame du Marché-Noir, de Saint-Martin (paru dans L’Anjou, ed. Henri Gautier, 1889, in octavo, en mauvais état, côte Y-bis 75.732 à la B.N.) Il est vrai que Lupin, ici, même s’il « imite très bien le cri de la pie », cette voleuse, prenait les traits d’un gendarme (préfigurant le scandale Lupin-Lenormand, le voleur devenu chef de la Sûreté). Or, dans un  autre roman de l’époque, Le pouce sanglant (1903), le gentilhomme cambrioleur s’appelle… Leblanc. De là une séduisante thèse d’après laquelle l’opposition « gentleman-cambrioleur » est une ruse masquant un plus profond dédoublement, celui de l’auteur (qui ?) et du héros (lequel ?) En anagramme: ARSENE LUPIN/ RUSA EN PLEIN.


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D’autres encore soutenaient que Lupin vient du Dupin d’Edgar Poe, comme si ce dernier n’était pas le nouveau visage de ce Dupin qui, au XIVème siècle écrivait déjà : « Cil qui prend l’autrui sera puni en enfer », prophète de cet autre anagrammatique ARSENE LUPIN/ L’ARSENE PUNI. La résurgence du maître-voleur n’avait-elle pas été, selon d’autres, prévue par Kierkegaard dans son Journal du séducteur ? Quelqu’un devait pouvoir éclaircir deux ou trois points : José Lupin, le « fils » et vice-président de l’association. Il était à Etretat. En khâgne avec Roger Vaillant, Paul Gadenne, Henri Queffelec, ensemble ils avaient composé un roman populaire, Fulgur (« … et au troisième étage de la Tour Eiffel, l’ascenseur ne s’arrêta pas »). Comment s’étonner de lire dans un Candide d’avant-guerre un entretien de Leblanc avec J.Lupin au cours duquel l’ « auteur » avouait : « Je n’ai pas écrit de romans policiers », récusant de ce fait toute fiction. Quant au nom de Lupin, José en avait vu une demi-douzaine sur les tombes du cimetière de Frangy (Haute-Savoie), berceau de sa famille, proche de l’Aiguille de Chamonix vers laquelle Cendrars tenta de déplacer le grand secret. (A suivre)   

Alain Garric, Libération, 5 et 6 juillet 1986

(Photo d'après Hergo)

jeudi 18 octobre 2007

La vérité selon Lupin (1)

Qu’est-ce qu’un fait ? Un événement ? Comment distinguer le vrai du faux ? Tout journaliste doit, un jour ou l’autre, fréquenter le cours de philosophie d’Arsène Lupin.

Allons, mon petit journaliste (se dit-il), je te donne cinq minutes pour débrouiller toute l’affaire : c’était bien beau, en cette époque d’incessants prodiges, d’avoir demandé quatre pages sous prétexte de révélations ; restait à les apporter. Alors, au bord de l’abîme, à l’endroit précis où, un siècle auparavant, Monet – observé par Maupassant – avait mis au jour la substance du monde dans son Aiguille creuse vue du haut de la falaise, il s’étendit sur la pelouse, en compagnie des lapins, et sembla s’assoupir. Méthode socrato-lupinienne : se persuader que l’on sait, puis, dans cette certitude, trouver ce qu’il y a à savoir.

Le juge d’instruction, M.Filleul, protestait que « les faits sont les faits ». Non, ripostait Isidore Beautrelet : « Les faits sont ceux que Lupin a choisis.» Au-dessus de la Valleuse de Jambourg, agrippé à la masse temporelle de craie et de silex, dans le fracas originaire de la mer, l’envoyé spécial, afin de remonter le fil des événements, partit de ce postulat : « Il n’y a pas de hasard avec Lui ». Cinq minutes passèrent, puis la stupéfiante beauté des desseins du voleur (ou son dessein de beauté volée) l’éblouit de tout son éclat.

En ce début d’été où le culte solaire du ballon rond semblait le seul but de la vie terrestre, une réflexion désespérée sur la notion d’événement l’avait mis en demeure (mystérieuse on s’en doute) de choisir entre les attraits du banal et les séductions de l’extraordinaires. En Auvergne, le V° Congrès ordinaire de Banalyse – voir les archives de Libellules – l’invitait pour officialiser le sens à jamais dérobé de l’existence. En Normandie, la première assemblée générale de l’Association des amis d’Arsène Lupin lui promettait les preuves confondantes de la réalité vivante du célèbre escamoteur. Parce qu’elle en dirait davantage (hypothèse) sur ce qui arrive et l’être-là, il préféra cette année la sibylline station d’Etretat à la prestigieuse halte SNCF des Fades (Puy-de-Dôme).

Une phrase le décida. Un jour de 1909, Raoul de Limésy (Lupin parmi les Lupin) avait énoncé à la demoiselle aux yeux verts cette vérité qui stupéfie tous les matins les comités de rédaction : « Les faits éclatent au hasard, stupidement, comme des pétards qui n’exploseraient pas dans l’ordre où on les a disposés ». Et tout le boulot, après cette catastrophe quotidienne, cette scandaleuse incompétence du monde à s’organiser, consiste à recoller tant bien que mal les morceaux d’un infantile gâchis. Dialectique de l’ordre et du désordre, du visible et de l’invisible, du vide et du plein : tel est, au départ, le secret de l’Aiguille creuse. Pour avoir vécu avec la sœur de Maurice Leblanc, biographe de l’Arsène, Maurice Maeterlinck le connaissait bien, ce pourquoi il écrivit une renommée Vie des termites. Tout l’art de Lupin (son étonnante richesse – « si tu connaissais mon budget, celui d’une grande ville » – commence là) fut d’utiliser génialement le désastreux chaos inhérent aux événements.

Les sachant creux, il se glisse dans leur intérieur et les dirige vers l’incompréhensible. Tandis que le gendarme, tenu à l’extérieur, reste impuissant et reçoit de plein fouet la déflagration du sens. C’est, d’ailleurs, une remarque fondamentale de G.K. Chesterton à propos du roi des monte-en-l’air : « Le policier est toujours hors de la maison tandis que le cambrioleur est au-dedans. » Ce qu’exprime parfaitement l’inspecteur principal Ganimard : quand il ne comprend plus il suspecte forcément Arsène Lupin.


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A la vaine reconstruction d’un fait, à laquelle s’épuisent de pétulants journalistes, Lupin oppose sa subtile (et subtilisante) manœuvre : la substitution. Comme le constate Beautrelet au début de l’Aiguille creuse, lors du cambriolage du château d’Ambrumésy, d’une part il y a eu vol, d’autre part, rien n’a disparu. Tout a eu lieu mais rien ne s’est passé : le faux a remplacé le vrai. Lupin dérobe ce dont l’absence est généralement le moins remarqué : l’authenticité. Il emporte en butin le réel. Par ici la monnaie. Aux victimes, il laisse sa carte : j’ai pris ça chez moi parce que vous n’avez pas l’usage du vrai. En cas d’erreur, il remet tout en place, ça lui coûte un fric fou en frais généraux, oui, mais c’est un gentleman. Adulé et sans déranger, si l’on peut dire, la confusion, il s’approprie tout le véritable. A lui les Tanagra, la tiare de Saïtapharnès, les Tintoret, les Carpaccio, les Vélasquez, la Salomé du Titien et la Joconde, évidemment. Les musées sont bidons puisque le monde est contrefait. C’est justice. La possession exclusive de l’original n’est pas pour le voleur sans conséquences particulières. D’abord, en un rien de temps (« cinq minutes ! ») il peut rétablir le passé dans sa cohérence, revenir à l’explication préalable à la pulvérisation des faits. Puis, richissime en causalité, il intervient à sa guise dans le présent désemparé : « Je réponds de tout. » On peut déjà dire que le véridique est son (bien mal) acquis, dont il profite : le véridique, voilà sa cassette. Le journaliste se crut autorisé à ajouter (on verra pourquoi) : voilà sa culture. (A suivre) 

Alain Garric, Libération, 5 et 6 juillet 1986.

lundi 15 octobre 2007

Le « non » des choses

La neige est non noire, le ciel est non nuageux, le décret est non officiel, l’initié est non informé. Archive, travail, logiciel non libres : tout n’est que de n’être surtout pas.

Au pays des « animots », le non a repris du poil de la bête (du genre non-chameau foulant un non-désert). Jacques Cellard, un éleveur de franco-faunie, avait trouvé dans les buissons de la grammaire d’étranges ni et un beau sac de ne (« je ne doute pas qu’il ne sache »), négation parasite dont la contagion, selon lui, menait au bord vertigineux du contresens : « Il n’est pas impossible qu’il (ne) vienne ». Les plus élevés prosateurs n’ont pas hésité à maintenir leurs lecteurs au-dessus des abîmes de la perplexité : « Jamais, je ne pourrais plus cesser d’être sans lui » (Claudel,  le Soulier de satin). N’en avons-nous pas laissés des neurones interloqués dans la sournoiserie des interrogations niées? Depuis que Wittgenstein s’était vainement posé la question : « Comment a-t-on appris la méthode susceptible de déterminer si quelque chose existe ou non ? », tout est devenu, comme le disait Alice, « de plus en plus pire ».

Aujourd’hui, pour établir une réputation, il faut se faire un non. C’est à qui sera un non-gréviste, un non-concerné, un non-inscrit, un non-assisté, un non-célibataire, un non-fumeur. On lit de la non-fiction dans la non-attente d’une période de  non-travail. Il se produit des non-événements de non-agression dans la non-pesanteur. Le point de non-retour sera atteint en vol non-stop vers un non-lieu. L’ancienneté du mal (du non-bien) – il y a une non-visite chez Beaumarchais – s’était accompagnée de séquelles diverses (les sans-culottes, les faux-semblants), mais le processus de négation a redoublé d’intensité jusqu’à atteindre les enfants (les non-adultes) : « J’te dis pas le monde qu’y avait pas. »

En fait véritable, le virus se serait développé sur la faiblesse de l’affirmation, le fragile « fondement » du vrai. Exemple connu des logiciens (Strawson, Tarski, Kripke, il faut suivre ou renoncer à parler) : la neige est blanche ; il est vrai que la neige est blanche ; il est vrai qu’il est vrai que la neige est blanche. W.V.Quine (Philosophie de la logique) a émis les objections, que l’on n’ignore pas, contre la reconnaissance de telles propositions. En voici une, la plus grave : la neige est blanche et tous les corbeaux sont noirs. Pour obtenir confirmation de la noirceur des corbeaux il fallut, comme en photographie (au fait, qui l’inventa ?  Ni Céphore, Ni Epce, d’après Fasola et Lyant, Grammaire turbulente du français contemporain), apprendre à utiliser le négatif. Le logicien dit constater qu’il n’existe pas de corbeau non noir et que l’observation de toutes les choses non noires prouve qu’aucune d’entre elles n’est un corbeau. Car le contraire ne se contente pas d’être un même à l’envers et, de manière identique, selon Deleuze (Logique du sens), le non-sens est bien « ce qui n’a pas de sens, mais qui, comme tel, s’oppose à l’absence de sens en opérant la donation de sens ». Que la tête vous reste à l’endroit, la solution est enfantine : « Une proposition affirmative traduit un jugement porté sur un objet ; une proposition négative traduit un jugement porté sur un jugement » (Bergson, l’Evolution créatrice).

Comme les propositions affirmatives portent sur les objets, c’est-à-dire le non-langage (« non-langage sont les sensations, les choses, les images », Valéry), il est prudent de raisonner par propositions négatives, qui sont affaire de jugeote et d’entendement. Et c’est bien là que l’esprit humain a atteint des sommets concepteurs, puisque, par l’expérience de Lewis Carroll, « il est impossible de ne pas penser à quelque chose ». Le record fut établi par la théologie négative (ou apophatique, de apo, négation, et phanai, dire), noyant l’origine des non-alignés ou des non-combattants dans le pur néant du Pseudo-Aréopagite et le non-Être initial des Veda.Si l’on ajoute les délices de l’antilogie (même si c’est vrai c’est faux), de l’adynaton et de l’anacoluthe – oui –, s’exprimer n’est pas de la tarte, plutôt de la non-tarte. Seuls les banquiers disent oui. Etonnant, non ?

Alain Garric, La vie des Animots, chronique, Libération, 22 janvier 1987. 

jeudi 11 octobre 2007

Kundera docteur honoris Kafka

Souvenirs d’un étudiant discret et attentif (au milieu d’un public principalement féminin) sur le cours de Milan Kundera consacré au grand roman de l’Europe centrale et à Franz Kafka.

Le grand roman de l’Europe centrale : ça attirait la plume et le poil, l’écrivain sans vrai livre et le vison sans véritable hiver. « Je serais très flatté… » avait répondu le directeur d’études aux lettres de motivation. Le dossier d’inscription pouvait se résumer à une brève correspondance. Et vous voilà étudiant à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, parmi les authentiques poursuiteurs d’un DEA ou les thésards de troisième cycle. Pendant la première année, il fut difficile de savoir qui était qui ou quoi dans ce séminaire grand ouvert et dont les effectifs fluctuaient plutôt au gré de week-ends prolongés, les cours ayant lieu le lundi, que selon les rigueurs d’un studieux emploi du temps.

Ceux-ci venaient-ils pour entendre parler de Kafka, Hasek ou Broch. Celles-là se pressaient-elles pour écouter, voir, approcher le professeur Milan Kundera ? Toujours est-il que la salle initialement attribuée se révéla trop exiguë [depuis, l’accent doit se mettre sur le u : exigüe] devant tant de passions littéraires. Avant que l’habitude n’en concédât le bail, les meilleures places s’arrachaient vingt minutes à l’avance. Exact, le directeur d’études arrivait bon dernier, à part quelques remarquables et, somme toute, ponctuelles attardées.

Le lundi inaugural, Milan Kundera accrocha son duffle-coat bleu marine à la poignée de la fenêtre, fit les gestes banals et trouva les mots simples que l’on emploie dans ces circonstances légèrement angoissantes. On pose une main expérimentale sur un radiateur. On signale des ressources en chaises. La tête grise et pâle, dont un col roulé clair isolait le ferme dessin, il s’assit en bout de table. Réunis, ses longs doigts de pianiste tremblaient un peu. Il demanda que l’on ferme la porte. Un rien de trac, peut-être, réveillait en lui l’ancienne inquiétude, ramenée de Prague, de se faire entendre par des oreilles défavorables. Puis la basse musique roulante de sa voix coula dans les magnétophones.

L’Eurrope centrrrale, donc. Il fallut d’abord expliquer le caractère non-intentionnel de son unité culturelle. Comment des peuples divers vécurent, malgré eux, une même histoire. Histoire dont la mise à distance, par ses victimes, fonda l’humour juif. Pourquoi, des guerres hussites à l’empire austro-hongrois et l’occupation russe, une culture lyrique et sceptique développa des spécificités qui échappent autant à la germanistique qu’à la slavistique. Une culture dont fit partie Kafka : « On croit à tort que sa singularité est due à lui seul. » Dès l’époque baroque et de la terreur idéologique des jésuites, l’absence de rationalisme (alors même que Descartes, ce bretteur, fit partie de l’armée qui encercla Prague) jeta les esprits dans les légendes, le fantastique. Et quand le modernisme français voulut se débarrasser du rationalisme, la révolte centre-européenne fut, au contraire, rationaliste : Musil. Les impulsions intellectuelles vinrent de là, la psychanalyse, la musique dodécaphonique, le structuralisme. Mais auparavant, il s’était agi de créer une littérature dans des pays où l’art musical primait, chaque villageois sachant jouer d’un instrument. Pendant l’ère Biedermeier du poulet rôti, « moralisatrice, didactique, idyllique », apparurent « d’involontaires anti-romans », les mille pages de la Fin de l’été (rendu sans raison aujourd’hui par l’Arrière-saison) d’Adalbert Stifter – « Handke l’adore ». La tradition du fantastique sera reprise par Kafka qui lui ajoutera « le sens du réel ». Pourquoi avoir toujours « voulu le comprendre comme une allégorie » ?

Dès lors, le cours de Kundera, de semaine en semaine, s’attacha à saper d’ironie la « question obsédante : quel est le sens, le message caché de Kafka, ce qui aboutit à une déformation, presque à une absurdité, à des mythes ou des lapalissades. »  A ses yeux, « le côté esthétique est escamoté, or seule l’esthétique est explicative. » En décembre, il invita d’ailleurs Sylva Richterova, enseignante à Rome et d’origine tchèque, à exposer l’esthétique structuraliste, peu connue en France il faut le dire, de Jan Mukarovsky. Elle était jolie, emmitouflée, il faisait froid. Kundera arborait un gros pull immaculé, toujours à cou roulé. Elle eut des phrases complexes - n’étions-nous pas à l’Ecole des hautes études ? «  Le livre est une chose. Lu, il devient un objet esthétique parangonable au signifié déterminé par la subjectivité des membres d’une communauté donnée. » Et d’autres, plus praticables : « Ce n’est pas le monde que change l’art, c’est la conscience du monde. En art, tout ce qui est en œuvre contribue à créer le sens : il ne faut pas se demander quel est-il. »

« La solitude de Kafka est un mythe », reprit Kundera, il faut plutôt parler de la solitude de son esthétique. » Et de dégommer un par un tous les kafkologues, leurs interprétations, leurs exégèses, leurs projections symboliques. Dans le Château, les deux assistants de K., toujours dans le même lit, représenteraient la virilité. Allons donc ! « Ce sont avant tout deux fantastiques emmerdeurs. » Le livre porno, dans la salle du palais de justice du Procès, représenterait la vie même : « allégorie qui détruit le non-sens voulu. »

Tandis que Kafka, « précurseur de l’écriture comme aventure de l’écriture » retrouvait, à coups d’éponge, sa couleur, la salle de cours se partageait entre ceux qui notaient et ceux qui ne notaient pas. On ne savait lesquels dérangeaient le plus le maître d’études. Ceux qui couchaient sur le papier l’oralité de l’écrivain. Ou ceux qui, les bras croisés, buvaient sa parole et ne le quittaient des yeux que pour chercher chez un autre le signe et le plaisir d’une complicité d’élus. Il y avait aussi une étudiante, une vraie celle-là, petite brune bouclée, qui ne le lâchait pas d’une phrase, cherchant la faute, le triturant de tout un appareil critique et dont on avait un mal fou à se dépêtrer. Personnage inévitable. La typologie, cependant, favorisait un groupe de quelques admiratrices, des dames, oui, des dames, chez qui s’institua le jeu de la mieux informée : « Vous verrez qu’aujourd’hui il ne viendra pas. » « On m’a dit qu’il était grippé. » « Je ne l’ai pas vu prendre son café à l’endroit habituel. »

Leurs bavardages enrobaient le cours d’une mousseline de fantaisie qui, peu à peu, en retombant, s’épaississait en un irréel dossier d’investigation. Si bien que, d’une manière imprévisible, l’objet du cours refaisait surface, isolé, pur, presque coupable : le rapport de Kafka avec la réalité et l’imaginaire, et seulement cela. En somme, Kundera se voyait coiffé du mythe au moment même où il en débarrassait Kafka, lequel, par la vertu de ce transfert, s’en trouva soudain tout éclairci.

Alain Garric, Libération, spécial Kafka, 1984 

lundi 8 octobre 2007

Kafka en Kafkanie (fin)

Fallait-il brûler Kafka, « avant-courrier de la contre-révolution » ? Comment un prince de l’humour devint un roi des ténèbres.

L’aventure la plus cocasse et la plus terrible de Kafka débuta avec les interprétations sociales dont ses romans ne purent éviter la dissection. Après l’extension du stalinisme en Europe de l’Est, Kafka devint un indésirable décadent, « porte-parole du fascisme »… « assis sur le fumier de l’impérialisme ». Lukács vit en lui « un cas classique de stagnation dans une peur panique et aveugle face à la réalité. » Toutefois, « le monde infernal du capitalisme, cette puissance démoniaque qui paralyse toute activité réellement humaine, voilà bien qui fournit à l’œuvre de Kafka ses véritables constituants ». Avec le dégel, la critique communiste se fit compatissante. Quel dommage « qu’il ne soit pas parvenu à une présentation réaliste de son époque et des forces qui l’animent. » En France, l’organe marxiste Action et Pierre Fauchery lancèrent la question aux écrivains et aux lecteurs : « Faut-il brûler Kafka ? ».

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A l’Est, celui qui pendant la guerre froide avait été un agent de l’impérialisme, une « arme », devint doublement subversif à partir de 1963. Cette année-là, en mai, se tenait la Kafka-Konferenz au château de Liblice, en Tchécoslovaquie. Ernst Fischer, Edouard Goldstucker, Roger Garaudy plaidèrent non coupable : il n’était pas un idéologue du fascisme, au contraire, il pouvait servir la bonne cause socialiste. Sa seule faute avait été d’avoir admis de faire partie de la société bourgeoise. L’Allemand de l’Est Alfred Kurella (il eut son visage sur des timbres) énonça son syllogisme : « Camarade Garaudy, Kafka est un grand écrivain de l’aliénation, mais il n’y a plus d’aliénation dans les pays socialistes, donc Kafka est inutile dans les pays socialistes. » Et lorsque Garaudy évoqua, en faveur de l’auteur du Château et du Procès « les nouvelles hirondelles d’un nouveau printemps », Kurella demanda de ne pas les confondre avec « les chauves-souris qui dorment tout le jour la tête en bas dans les corridors et les greniers poussiéreux des vieux châteaux et des palais de justice. » Cependant, des milliers de Tchèques « s’abordaient au bureau, dans les magasins, dans le tramway et, confrontés aux réalités quotidiennes d’une société totalement aliénée et manipulée, confiaient tout bas au premier inconnu qui se trouvait à côté d’eux: « c’est du Kafka », en levant les yeux au ciel » (revue Literarny Noviny). Si bien que l’orthodoxie soviétique considéra Liblice comme le point de départ des « excès déviationnistes » et Kafka « avant-courrier de la contre-révolution ». En 1964, à Moscou, Sartre lança « ce défi pacifique : à qui, de nous ou de vous, appartient Kafka – c'est-à-dire qui le comprend le mieux. A qui profite-t-il le mieux ? ». Les Soviétiques, eux, quand le Procès était paru en Samisdat, avaient cru, dès la première page, lire un auteur russe « Il fallait qu’on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté… » En tout cas, après 68, Kafka-le-Juif fut expulsé de Prague.

A Bari (colloque du centenaire), les Italiens ont bien ri de toutes ces clefs du château et les congressistes rirent aussi : les exégèses, les interprétations, c’était du passé. Comme l’expliquait Claudine Raboin, maître-assistant à Nanterre : « Nous avons désormais l’édition critique de Wuppertal, les textes vrais sur lesquels, maintenant, il faut se pencher. » Vialatte disait, en 1965 : « On me l’a changé. En 1926, je croyais lancer un des princes de l’humour. Je retrouve un roi des ténèbres… si un mayonnaise rate, c’est la faute de Kafka ». Mais il revient rajeuni, presque heureux, tranquille. Même si Bernard Lortholary, nouveau traducteur en français, se demande à quoi sert l’édition critique de ce Château : on tourne à vide dans les variantes. Le dernier avatar de Kafka, le plus doux sinon le moins étrange, fut ce sujet présenté à des candidats à l’agrégation : « Le Château est-il un roman d’amour ? » Comment pouvait bien s’intituler le roman de jeunesse de Jésus Christ ? (à suivre : Kundera docteur honoris Kafka).

Alain Garric, Libération, spécial Kafka, 1984. 

vendredi 5 octobre 2007

Kafka en Kafkanie (2)

L’histoire littéraire de Kafka est celle de ses mésinterprétations. Comme si nul ne parvenait à lire la pure simplicité de ses contes. Un délire de lecture a ravagé ses textes et éternisé par incompréhensions répétées le plus vivant et le plus mortel des écrivains.

Max Brod craignait, comme l’avait laissé entendre Franz Werfel, que personne ne puisse comprendre Kafka au-delà de Tetschen-Bodenbach, frontière de la Bohème. Le sauveur des manuscrits, l’altruiste défenseur de talents, de Hasek, de Janacek, assuma des éditions successives, lança des appels aux écrivains allemands, rédigea des postfaces explicatives. Compositeur de lieder, philosophe du sionisme, soudain il se laissa emporter et monta les textes pour mieux servir sa thèse théologique. Car, que cherchait l’arpenteur Joseph K. ? Pas un emploi, c’était trop simple, mais Dieu. Le Procès et le Château représentaient, allégoriquement, la Justice et la Grâce, les deux formes d’apparition du dieu selon la Kabbale. Dans son propre roman de 1926, le Royaume enchanté de l’amour, Brod inventa un frère cadet de Kafka qui, dans un kibboutz de Palestine, répondait à des questions sur un certain Garta, lequel venait de mourir. C’était « un saint de notre temps ». « Il ne lui maquait que la confiance en lui-même pour devenir un guide de l’humanité… s’il avait réussi c’eût été pour toujours. » Plus grand que le Bouddha. Les romans, qu’il avait voulu brûler, n’avaient formé que des marches pour s’élever vers l’esprit.Et Franz Werfel de surenchérir (1934) : « Franz Kafka est un envoyé d’en haut, un grand élu, et seules l’époque et les circonstances l’ont amené à déverser dans des paraboles poétiques le savoir qu’il tient de l’autre monde. » Et Hermann Hesse (1935) : le poète de Prague était « né pour méditer, ratiociner et souffrir… parfois prophétique et, en même temps, ce qui montre qu’il était un favori des dieux, il possédait avec son art une clef magique. » Même Hermann Broch (1945) : « Kafka, dans son pressentiment de la cosmogonie, de la théogonie nouvelle qu’il lui fallait réaliser, sentant l’insuffisance ultime de toute approche par le chemin de l’art, décida… d’abandonner le domaine de la littérature et demanda que son œuvre fût détruite. Il le demanda pour l’univers dont la nouvelle idée mythique était déposée en lui » ! Mystification. Comme si, commentait Milan Kundera, Jésus-Christ jeune avait écrit des romans d’amour.

Et ce n’était pas fini. John Kelly allait soutenir que les œuvres de Kafka devaient se lire comme des romans eschatologiques, dans la lignée du théologien calviniste Karl Barth, et Roger Bauer prétendre que le judaïsme hétérodoxe du penseur gravitait autour d’un Deus absconditus, selon la mystique hassidique. Il y eut des lectures catholiques : Daniel Rops. Protestantes : Denis de Rougemont. On parla du Tao. Et du diable ! On cite même un éclaircissement totémique. Chacun dépiautait son kafkacahouète et le croquait dans son discours. Ne pas s’étonner quand, dans l’Amérique (dont le titre original, le Disparu, se prêtait moins à l’exercice), on vous signalait une allusion au problème noir. La France, toutefois, reste le grand pays des interprétations. Existentialiste avec Sartre. Rationaliste avec Julien Benda. Personnaliste avec Albert Béguin. Surréaliste avec Michel Carrouges. Le tout dans les années 40. Claude David, qui établit l’édition de la Pléiade, en déroule la liste inachevée. L’idée kierkegaardienne de Jean Wahl. Celle, dostoïevskienne, de Starobinski. Camus et l’absurde. Bachelard et les rêveries du repos. Claude-Edmonde Magny et sa solution quiétiste, se passant de la Révélation. Maurice Blanchot, bien sûr, qui restituait la présence d’une transcendance. Fondamental : « Ce n’est pas autre chose qu’une affirmation qui ne peut s’exprimer qu’au travers d’une négation. »

Après une décade paisible et la publication du Journal, des Lettres à Milena, à Felice, l’intérêt se porta sur la personne du petit Juif au chapeau noir. L’Œdipe jaillit de sa boîte à ressort. Le siège se mena dans la psychologie, la psychanalyse. Puis, à partir de 1960, Marthe Robert entra en scène : Kafka, tout simplement, chez Gallimard. Suivi de l’Ancien et le Nouveau où elle établissait une comparaison « un peu bizarre », dit Claude David, avec Cervantès. Le prétendu château était une illusion (évocation de la taverne du Quichotte). Kafka demandait de suivre l’exemple d’Ulysse à Ithaque plutôt que d’imiter le sacrifice d’Abraham. En somme, de « cultiver notre jardin ». En 79, Seul comme Franz Kafka tourna autour de la notion de judaïsme. L’écrivain aurait eu mauvaise conscience de s’en être détourné. Deleuze et Guattari, enfin, cherchèrent les structures dans un nouveau Kafka, dé-territorialisé, qui ne se souciait pas d’un  sens, qui écrivait dans le vide.


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Dans quel élément vivent et écrivent les kafkologues ? Werner Vortriede accuse tout bonnement Kafka d’être un « pur littérateur » mû par la mauvaise foi de l’écrivain. Ses écrits intimes et les actes de sa vie furent conçus en vue d’un effet littéraire. C’est un avocat et un menteur ! Einstein avait raison : « L’esprit humain n’est pas assez compliqué pour le comprendre. » Ou, plus exactement ( !) chacun s’expliquait à travers lui. Camus expliquait Camus. Le livre de Deleuze servait à comprendre Deleuze. « La kafkologie, dit Kundera, ne trouve dans Kafka que le déjà dit. » La cause des mésinterprétations de l’œuvre réside dans l’histoire salvatrice puis chaotique de sa publication. Et dans le neutre employé par Kafka, le tissu grège de son récit qui, donc, prend toutes les couleurs. Thomas Mann avait pourtant prévenu tout le monde : « La nostalgie de ce rêveur n’allait pas à la fleur bleue qui s’épanouit quelque part au royaume mystique, mais aux délices de la banalité. » Et Michel Dentan eut beau expliquer qu’ « au lieu de se laisser porter par le mythe, il le scrute à la loupe et le réduit à une pure tautologie », qu’il casse les signes, comment empêcher un kafkologue de kafkologuer ?

Exemple de commentaires : dans le Souci du père de famille, apparaît un étrange organisme, une sorte de bobine plate, très mobile, insaisissable, appelé Odradek. C’est bien sûr, s’exclame le kafkologue, OD-RAD-(EK) veut dire, en tchèque, privé (OD) d’amour (RAD). C’est un symbole de castration, le phallus qui survivra au père. Le phallus privé de jouissance. Odradek, c’est l’écriture ! Odradek c’est le peuple juif, sans domicile ! Odradek, c’est ce que l’homme a créé ! « Odradek a un sens mais Kafka fait comme s’il n’en avait pas » ! Ah, se lamentait Rolland Pierre, « si on pouvait attraper Odradek, peut-être pourrait-on en  dire plus là-dessus ! » Un autre : ce nom exprime l’indétermination même. Il semble appartenir à deux langues, une slave et une allemande, allusion évidente à la situation de Kafka. Fallait-il tenir compte du titre, ironique et clair ? L’écrivain Johannes Urzidil (1896-1970) pensa découvrir le canular : il se trouvait à Prague une boulangerie Odkolek. Le souci du père de famille, c’était le pain quotidien ! Klaus Wagenbach, dans son album de photographies, a relancé la mystification. On y voit une motocyclette du début du siècle, indiquée de marque Odradek. Il ne dévoile la supercherie qu’à la dernière page. Restait à venir l’aventure la plus cocasse et la plus terrible de F.K. (A suivre)

Alain Garric, Libération, édition spéciale Kafka, 1984.

mercredi 3 octobre 2007

Kafka en Kafkanie (1)

  

Le site officiel de la République Tchèque (http://www.czech.cz/fr/actualites/culture/lœuvre-de-franz-kafka-est-enfin-complete/)vient d’annoncer l’achèvement, dix ans après le premier titre, de la publication par la société Franz Kafka de l’œuvre « de ce grand écrivain de la littérature moderne et célèbre originaire de Prague » dont il avait été banni, avec un treizième et dernier volume intitulé Lettres aux amis et autre correspondance. De son côté, le « Kafka project » (en construction : www.kafka.org) publie en ligne les textes en allemand d’après les manuscrits, auxquels il donne accès, ainsi que d’amples bibliographies. Celle du « Procès » offre déjà une image réduite de l’immensité de la Kafkanie. Evidemment, il existe un second « Kafka project » (www.kafkaproject.com), dirigé par Kathi Diamant, auteur du Dernier amour de Kafka : la vie de Dora Diamant, sans qu’elle soit parvenue à établir une parenté de noms (Hermann, 2006). Sa mission est de retrouver les derniers écrits et les lettres disparues ou confisquées, en 1933, par la Gestapo. 2008 devrait les voir réapparaître. Qui cherche trouvera d’autres projets Kafka et de nouveaux encore. Un des infinis spécialistes de F.K., l’universitaire chinois Ye Tingfang, vient de s’élever contre la politique de l’enfant unique qui privera de femmes trente millions d’hommes en 2020. Histoire de la kafkologie ou comment se construisirent une image de l’homme et un délire d’interprétation.


« Ce qui est l’antipode de ce pays (note de Stendhal en Italie du sud), c’est le ton dégoûté de la vie ». Aussi, quand la ville de Bari organisa un colloque pour le centenaire de Kafka, se couvrit-elle de la photo des fiançailles de Franz avec Felice. On la retoucha même pour forcer le bonheur : Ah che consolazione ! Depuis le théâtre de velours rouge, un intervenant répandit une épidémie de fou rire dans la population en présentant un « montage comique » des clefs multiples ayant prétendu donner accès à la citadelle K. Le tissu grège de son écriture se prêtant à toutes les teintures, son œuvre servit de pierre de touche aux doctrines les plus contradictoires. Elle fut le garant ou le diable de tous les mouvements. De ses origines à nos jours, la vie de l’écrivain allemand de Prague nommait le vingtième siècle, par la voix d’une folle foule d’exégètes : les kafkologues.

Sa vie : « Hésitation devant la naissance » et flottement dans « les éternels tourments du Mourir ». Fin. A peine la place d’un résumé. Il tenta vainement de participer à son existence, de « s’arranger à l’amiable » avec elle. Le piano, le violon, le jardinage, la menuiserie, les tentatives de mariage : la liste de ses échecs, notée le 23 janvier 1922. « Il n’y a pas, dans la conduite de ma vie, la moindre initiative qui se soit trouvée confirmée en quelque manière par les résultats ». Le genre de phrase qui le mettait en danger de rire. Adolescent, il fit de son mieux. On le voit partir à moto, se baigner, flirter dans les parcs, retourner le foin, traire les vaches, mais toujours rabattu sur la seule continuité possible, l’écriture. Pourtant il s’intéresse à son temps : il est le premier, dans les pays de langue germanique, à parler des aéroplanes.

Il s’étonne. Les couples le surprennent, comme le déconcertent les enfants, la force physique des déménageurs. Comment participer au monde ? « Mes pieds qui voudraient courir… sont encore fourrés dans l’informe bouillie originelle. » Il fut de ces enfants que l’on consterne de solitude et dont on s’acharne, par l’éducation à « effacer la singularité ». De ces rêveurs qui, un jour de réveil, saisissent une feuille de papier. Un dimanche après-midi Franz décrit sa prison. Un de ses oncles lit quelques lignes et « dit aux autres qui le suivaient des yeux : « le fatras habituel », à moi il ne dit rien… J’étais chassé de la société d’un seul coup… J’acquis, au sein même du sentiment familial, un aperçu des froids espaces de notre monde, qu’il me faudrait réchauffer à l’aide d’un feu que je voulais chercher d’abord » (ne pas se laisser leurrer par une traduction qui tire vers le drame convenu des jeunes années et en épluche l’humour).Tentatives, en tout cas, dès l’âge de quinze ans, en 1898, dont il ne reste rien. Le premier texte conservé, Description d’un combat, date de 1904 ou 1905. En 1907, première publication dans la revue munichoise Hyperion de huit pièces en prose qui s’ouvraient par les Regards distraits à la fenêtre : une petite fille passait dans la rue, elle retournait son visage « comme une tache de lumière ». Tache de lumière : les mots sont là, tranchés dans le langage.

1912 fut l’année de la révélation. F.K. menait alors sa vie de « grandes manœuvres ». Travail au bureau, sieste, promenade, dîner puis travail littéraire. Le 29 juin, à Leipzig, l’éditeur Rowohlt lui demanda un livre : Contemplation, huit cents exemplaires de cent pages. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, d’une seule traite, il écrit le Verdict. « Tout peut être dit, toutes les idées, si insolites soient-elles, sont attendues par un grand feu dans lequel elles s’anéantissent et renaissent. » Au cours de l’été, F.K. avait cherché son identité littéraire à Weimar, puis avait rencontré, chez Max Brod, Felice Bauer, la Berlinoise. En 1913, édition du Soutier, 1500 exemplaires, deux rééditions. La Métamorphose paraît en 1915, même tirage, une réédition. Suivront le Verdict (1916), la Colonie pénitentiaire (1919) et, l’année d’après, Un médecin de campagne, 2000 exemplaires. Début de la correspondance avec Milena Jesenska, sa traductrice, tchèque, non juive, et alors mariée. Plus rien ne sera publié de son vivant sinon, à Pâques 1924, Joséphine la cantatrice dans le supplément de la Prager Presse.

Les véritables aventures de Kafka commencèrent le 4 juin 1924, le lendemain du jour où, sous les yeux de Dora Diamant, il finit par choisir entre le vouloir vivre et le désirer mourir. Kafka en Amérique, Kafka à Moscou, le Mystère d’Odradek, Kafka et le message du roi, l’Echec de Milena, Kafka au bagne… toutes ces tribulations, et la crainte de Max Brod de voir les « griffonnages » de son ami à jamais oubliés. De nos jours, les épisodes ont pris un rythme hebdomadaire. Chaque semaine, à un endroit où un autre de la planète T. paraît une publication consacrée à l’écrivain ignoré de Prague. C’est une folie, c’est une science : la kafkologie. Elle fait vivre, pour le moins, un bon millier – ou deux – de spécialistes. Un des plus grands, Walter H. Sokel, américain, frappé par la limite d’âge dans un Etat, déménagea à Charlottesville, en Virginie, au pied de la Chaîne bleue, dans le seul but de continuer son enseignement. Au Japon, la revue des études germaniques Doitsu Bungaru édite une montagne d’articles sur le génial Furantsu Kafuka [qui a donné le nom d’un personnage à Murakami Haruki, Kafka sur la plage (Umibe no kafuka), prix 2006 de la Société F.K. de Prague]. En Allemagne, Harmut Binder établit monastiquement le déroulé de l’existence vécue par son frileux héros. Pendant les années soixante, on pouvait encore contrôler la production bibliographique : cinq mille titres et références. Dix années de vie pour les lire. La seule analyse de la Métamorphose proposait cent trente opinions, d’Adorno à Colin Wilson, sur la curieuse sortie de sommeil de Gregor Samsa devenu insecte géant (de quelle espèce ? Volante, rampante ou grimpante ?) Désormais, les kafkologues ont renoncé à tout lire et même à tout répertorier. (A suivre).

Alain Garric, Libération, édition spéciale Kafka,  1984.