Suite – et suites - d’une nuit passée dans la bibliothèque d’un manoir retiré en compagnie des œuvres déconcertantes de paraphrènes, d’hétéroclites et d’azimutés, de tous les fous littéraires enfermés en conclave une dernière fois avant leur dispersion sur la planète et catalogués par Gérard Oberlé, libraire subtil et plein d’esprits (Fous à lier, Fous à lire).
Paul Auvard, par exemple, un de ces habitants au destin imprévisible de la Corrèze : selon lui, la vapeur du chemin de fer (en 1903) était le symbole visible de l’amour divin (« et cette vérité apparaît surtout sur les grandes lignes »). Bluet d’Arbères, autonommé Comte de Permission, passa, lui, dans son propre village du Jura pour un petit berger inspiré, « en attendant que l’adolescence, regrettait Nodier, l’eut remis à sa place naturelle et l’eut réduit à n’être plus toute sa vie qu’un imbécile ». Cet « imbécile », monté à Paris, gagna plus avec ses oraisons et ses sentences d’illettré que Corneille avec ses tragédies. Et Jean-Pierre Brisset, le Prince des penseurs, un génie authentique (il découvrit, et fit croire à tout le monde, c’est connu des programmes scolaires, que nous descendons de la grenouille). Au début du siècle dernier, bon baromètre, il prévoyait l’ère de paix à partir de 1945. Et Edouard Burton, pseudonyme de Le Normant des Varannes, directeur de l’asile d’Orléans (et oui) qui non seulement corrobora les divagations d’une de ses internées « mais encore, s’étonnait Queneau, les appuya de toute son érudition ».
Et Gagne Premier, un candidat à tout, Archi-Monarque, et qui comptait sur la haute protection des « journalistes-soleils » (merci, passez à l’ombre). Et le Dr Jousseaume qui voyait des Corot partout depuis un voyage en mer Rouge (il en acheta 2414). Il est vrai que Corot peignit 3000 tableaux dont 11000 sont dans des musées. Et Lelut, un médecin aliéniste de la Salpetrière qui tenait pour cinglés Pascal (ses pensées fragmentées ?) et Socrate (sa bigamie ?). Et Renault-Becourt : « Le monde est un œuf dont l’air est la glaire et le globe terrestre le jaune ». Pillé par de nombreux savants (il s’en plaignit). Et Lord Tollemache-Sinclair qui, dans un ouvrage interminable « dédié aux sympathiques Dames Françaises » établit la liste forcenée des personnes malheureuses en mariage, des suicides ratés et des détracteurs de Shakespeare. Ou Turpin, encore, lequel prétendait qu’on faisait le tour de la lune en train de plaisir quand la Terre n’était encore qu’une boule de feu. Il inventa les torpilles de sûreté, la poudre sans fumée et fut condamné en 1890 pour divulgation de secrets touchant la Défense nationale.
Ouf, les loufs, ouf ! Je fis un tour dans le jardin. Tout se passait bien, le train du soleil tournait toujours autour de la Terre (il allait arriver à l’heure) mais, comme l’avait noté Lavezzari en 1842, déjà Jupiter se propulsait sur un engrenage à douze dents et l’orbite de Mars se rapprochait de la section d’une cacahouète. N’était-ce pas un certain Joseph-Aimable Grégoire qui assurait que notre cou était flexible dans le seul but de pouvoir regarder le ciel ? Un mystique. La tête lourde, je rentrai pour me plonger dans l’inconnu. P.Branda (Réflexions diverses, 1888) me prit par surprise : « Dans tous les organismes pourvus d’un cerveau, la tête se trouve à une extrémité du corps. A ce compte, le siège du gouvernement, cerveau de la Nation, qui est aussi un être vivant, devrait se trouver à Brest, au bout du Finistère » (Bretons, ce n’est que du surréalisme). Parfois, éclataient de si éblouissantes solutions que la nuit reculait comme une bête fauve.
Robert Sensier, mort en 14, eut heureusement la faculté de dicter quelques années plus tard à sa femme son Après la traversée où il lui révélait que, dans l’au-delà, on changeait de sexe comme de chemise. Il ne s’agissait, pour Antide Mangin, un thérapeute du Jura, que d’une passagère différence de masse dans les deux sexes : « De ce que l’hydrogène admet 13,6 de feu et le carbone 7,8 de lumière seulement, ne doit-il pas être conclu que les femmes ont plus d’affinité pour les hommes que les hommes pour les femmes ? » L’helvétique Dr Rumler mit fin à ce débat millénaire en publiant, dans la seizième édition revue et sévèrement corrigée de son ouvrage, la lettre d’un « malade » le remerciant de lui avoir permis (grâce à – ou via - une sorte de « gégène ») de ne plus avoir d’érection. Et celui-là : « Pourquoi, dites-moi pourquoi des femmes le sein est-il arrondi, pourquoi le bouton brille sur son éminence, pourquoi le double hémisphère a-t-il été placé près de la tête ? » Auguste-Hilarion Keratry en donna la raison (1817) : « Un convive est attendu et la table du banquet a été dressée dans le voisinage des deux bras ». Et qui l’avait invité ? Dès 1773, James-Henry Lawrence, né en Jamaïque, études à Eton, Göttingen, Brunswick, tranchait la question dans son Plus de maris à couverture bleue : « La mère est l’éditeur de l’enfant, elle seule sait peut-être qui en est l’auteur ». Ô, nègres !
Je sortis une nouvelle fois, pour amuser les coccinelles et me dégourdir les jambes, en compagnie de Lutterbach. En 1850, il décrivit et mit au point 500 façons de marcher (la serpentine, la boxonne, la tricotine d’honneur, la cul-de-jattine, la fretillette, et le pas convenable pour longer les côtes par grand vent), en avant ou en arrière. Les fous avérés (Chambernac estimait beaucoup celui-là) sont de bons renverseurs de mouvements, à moins que la cause en soit l’inaperçue concavité de la terre : « Je me suis souvent demandé, en voyant passer un corbillard, si réellement le suivi ne suivait pas les suivants » (Ivan Jobin, 193.) Oui, « le tout est dans la science et le néant n’est rien dans l’ignorance » (Imbert, 1846). Léon Abramovitch, du Havre, prouva que chaque moitié du corps possède une vie individuelle, dont la cohabitation est plus ou moins réussie ». Qui est parfait ? Mademoiselle Le Masson Le Golft (1749-1826), du Havre également (comme Queneau, mais il ne la connaissait pas), se posa la question. Petite institutrice de la nature, elle nota de 0 à 20 les quadrupèdes, les oiseaux, les insectes, les crustacés, les mollusques, les coquillages, les arbres, les fleurs, les fruits, les saveurs, les odeurs, les couleurs, l’instinct, l’industrie ou l’utilité. Premiers de la classe : le cheval, le melon, la truite (saumonée) et le narcisse. « Les contestations qui pourraient naître à l’occasion de cette balance ne pourront être que des objets d’amusement, parce que étant fondée sur des principes, elle ne laissera, je crois, qu’un champ borné à la préférence ». J’avais en main un des deux exemplaires connus de sa Balance de la Nature, un petit in-18° sur papier bleu myosotis (sauvée d’un oubli injuste, elle a été rééditée en 2005).
Le jour, sinon la clarté, ne tarderait plus. J’avais 483 marteaux sous le crâne. Le dernier, Zafiropoulo, s’était demandé si un individu, né dans une cage fermée tombant en chute libre dans l’espace pouvait se faire une idée logique du monde extérieur. Brillant, mais il fallait se coucher. Même habitué à compulser placidement les sottises éditées d’un bout à l’autre de l’année, tout esprit a ses limites et le pourquoi de tout cela en était une. Queneau : « Il n’est pas non plus inutile de penser à cet accomplissement qui consiste à dévoiler pourquoi des hommes se sont séparés de nous derrière la vitre opaque du délire. L’homme, perdu au milieu des constellations et des champs de betteraves y trouvera peut-être ! les origines de son enthousiasme pour la théorie des fonctions automorphes, de son inquiétude lorsqu’un miroir se brise, de son rire devant un pot de moutarde ou un chapeau claque, l’origine de son rire, de son rire un peu fou » (cité par Blavier). Conta, un professeur de droit en Roumanie, voyait dans le Fatalisme le seul vrai système harmonique. Je montai à l’étage. Un dragon aux ailes membraneuses et à l’haleine de feu barrait l’entrée de ma chambre. Je le chassai d’un revers de la main et refermai la porte sans un bruit.
Alain Garric, Libération, date à préciser.
Puisque son livre est désormais mien, que les lumières de Mademoiselle Le Masson Le Golft soient à tous !
RépondreSupprimerEn CM2, pardon, en MDCCLXXXIV, cette institutrice nota tout son petit monde dans « Balance de la Nature ».
De libellules, hélas, point, ou bien sous un autre nom. Faute de grive, mes merles seront les demoiselles. Comme tous les insectes, elles sont notées sur leur Forme, Couleur et Industrie.
« Demoifelle » Amélie obtient 8 8 7, « Demoifelle » Eléonore 10 9 8, la Fourmi, de mauvaise forme, de médiocre couleur mais de belle industrie 5 4 18, la Coccinelle rouge à 7 points noirs, qui n’a pas la moyenne en couleur, 2 9 5, est à peine plus jolie que les Cloportes, 3 8 4 !
Bon, je m’en vais manger du poulet (pas noté) mais reviendrai avec mon bouquin, un Bouquetin (10 4 3, la dernière note, ici, pour Instinct) et un bouquet dans lequel le Lys seul aura la note parfaite, Forme, Couleur, Odeur : 20 20 20 !
Le Muguet obtient 6 en forme, 8 en couleur, 15 en odeur, le Narcisse 9 en forme, mais 19 et 19 dans les autres « matières », le Pavot, pour ses 12 et 19 (forme, couleur) se paye un 0- en odeur, c’est-à-dire qu’il pue, la Lavande est notée 3, 5, 18, le Géranium 10, 14 et 0-, l’Anémone 10, 15, 0, la « Géroflée » 15, 17, 17, l’Œillet 13, 18, 18, mais l’œillet de « poëte » seulement 15, 10, 0 (nous ne devons pas parler de la même fleur), et l’œillet d’Inde 14, 19 puis, bien sûr, un 0-. La Rose est bonne élève et ses 18, 19, 20 ont un pourquoi.
RépondreSupprimerSans transition, je passe à l’Eléphant, 9 en forme, 3 seulement en couleur mais 20 en instinct, matière où le pauvre Lion n’a eu que 12, le Léopard 7, le Lapin 5 ! Je ne sais si un inspecteur aurait à redire sur les grilles de notation de Mademoiselle Le Masson Le Golft. Aïe, l’Aï ! Ce Paresseux n'a que 2 en forme, que 5 en couleur, et redouble en instinct avec son 1 ! Même le Buffle et le Bélier ont 2, le Chien courant 17. Premier de la classe, le Chien de Berger a 20.
J’arrête pour vaquer à mes rédactions, sinon, mes livres ne reparaîtront que dans une autre vie, une vie de vampire… Mais voyons, la Chauve-souris est la dernière de la classe, bonnet d'âne en tout, forme, couleur, instinct: 1, 2, 3.