Jean-Robert Pitte, aujourd’hui président de l’université Paris-IV (La Sorbonne), publiait il y a vingt ans sa thèse sur les hommes et les paysages du châtaignier. Etudiant, il avait connu les errements de l’orientation puis avait pris la route géographique. Après dix ans de voyages et d’études, il dénonçait la préservation d’une culture qui n’était plus un moyen de vivre. Pour cette rentrée scolaire, il accuse le baccalauréat (Stop à l’arnaque du bac) de n’être plus un moyen d’accès à la vie. Cela s’appelle un brûlot. Chauds les marrons !
On ne tardera plus à savoir si les hommes ont eu raison de préférer les livres aux arbres (qui formaient chez les Celtes un alphabet) et le papier au bois dont il provient. Le book anglais, le buch allemand et même notre bouquin sanctionnent cette transformation de forêts en rentrées littéraires. Mais il ne s’agit pas, sur cette page, de se plier à ce « marronnier » journalistique de septembre qui consiste à embraser de nostalgie et de feuilles mortes les publications venues en ruine de l’été. Il sera question du châtaignier (Castanea sativa Miller), avec un scientifique, ce qui exclut, avec cet arbre au goût d’enfance, toute rétro-auto-sentimentalité : restons-en à un regret unique, celui d’avoir faussé compagnie pendant quelques heures à l’équipe du dossier commémoratif Nabokov, ne sachant comment tirer du feu de la mémoire lolitesque et ultraviolette ce « Motel des Châtaigniers » (Chestnut Hôtel) du Middle West où le misérable Humbert Humbert découvrit sur le registre la traîtresse signature de E.N.Chanteur, Briceland, New Hampshire (nouvelle empreinte sur le sentier des Libellules qui mène de L’Enchanteur à Lolita).
Améliorons l’arbre sauvage de l’amertume par une greffe de sérieux. Jean-Robert Pitte, un parisien (c'est-à-dire avec des souches normandes, jurassiennes et hongroises, bien sûr – ô la crème de marrons des pâtisseries de Budapest !), avait choisi son sujet de thèse, édité tel, à part deux annexes en italien ancien, en toute logique universitaire (Terres de Castanide, Hommes et paysages du Châtaignier de l’Antiquité à nos jours, Fayard). Au début des années 70, il effectuait son service national dans la coopération, en Mauritanie, quand Xavier de Planhol, maître en géographie historique – genre encore peu prisé en France – lui proposa ce thème de la castanéiculture. Genre peu prisé en France : comme si ses paysages n’avaient pas été moulés sous le poids de son histoire. Jean-Robert Pitte, d’ailleurs, en fit rendre raison avec son agréable Histoire du paysage français. Nommé à Paris IV, il aurait préféré travailler sur le jus de la treille plutôt que sur « l’arbre à pain », après un mémoire consacré aux vignobles et aux vins du Jura méridional. Au départ, le futur monographe de la châtaigne désirait faire l’école hôtelière. Trop jeune hélas, après le B.E.P.C, dans un pays où les lauriers du talent sont tôt coupés, il fut d’abord dirigé vers un B.T.S de tourisme qu’il évita en prenant la route géographique ( et sauvera l’honneur des vocations rompues avec une « Géographie historique de la gastronomie en France », tandis que sa femme, Mayumi Tozuka, a publié un Guide des restaurants de Paris à l’usage des Japonais, lesquels – voyez l’acrobatie – consomment les châtaignes enrobées d’une purée sucrée et de haricots jaunes).
Parisien donc, J.R. Pitte n’avait pour son sujet que le souvenir des marrons grillés du Luxembourg, les guinguettes dans les châtaigniers de Robinson (un cabaretier s’était entiché du roman de Defoe) et les promenades familiales dans les bois de Chaville ou de Montmorency. Il habitait maintenant près de ce châtaignier du parc de l’Ermitage à l’ombre duquel Rousseau conçut ses Rêveries, arbre planté, comme ses semblables du bassin parisien, pour la production d’échalas de vignes et de cercles de futailles – voyez la pirouette. Et le voilà parti pour une étude de dix ans sur l’aire européenne et dans l’éparpillement des archives. Un temps suffisant pour revenir des lamentations conservatistes de l’écologie. Pourquoi lutter pour la préservation d’une culture qui n’est plus un moyen de vivre ? La grande histoire du châtaignier (autochtone souvent, mais sa culture a son foyer en Transcaucasie) court du onzième siècle – le « pain de bois » – jusqu’au dix-huitième et à l’introduction du maïs. Restent les marrons glacés (les marrons se distinguent par l’absence de cloisons intérieures) et la châtaigne grillée qu’un verre de vin bourru fait passer.
La « froideur » d’agrégé de J.R. Pitte n’attentait en rien à la sensualité lisse de ce fruit sombre comme des chevelures, aux noms de bouche, ils nous les donnait : la sardonne, l’aguyane, la neyronne, la grossoune, l’esclafarde (750 variétés en France dont certaines de sélection quasiment familiale). L’enfant qui a écrasé du pied ces petits hérissons pour en faire jaillir les luisants « glands de Zeus » retrouvait dans ce livre, et les nommait enfin, les images enfouies d’escapades et de grignotages, du petit commerce en culottes courtes qui faisait du châtaignier pour l’écolier de cinquième buissonnière, comme pour les Corses, les Crétois ou les Cévenols le vrai arbre de la liberté (un mot d’ailleurs venu de l’écorce du bois). De la liberté et, n’en déplaise aux attentionnés géographes, mon vieil Humbert ignominieux, de la dolor. Sans parler de la médiocrité des carnets scolaires de Dolly.
Alain Garric, chronique D’autre part, le Magazine littéraire, 1987
Bouche à oreille (merci, LRDB).
RépondreSupprimer"Une émission proposée par Renée Elkaïm-Bollinger et réalisée par Pascale Rayet. Textes lus par Frédérique Cantrel.
Cela pourrait s’intituler aussi : l’appétit des frères Pitte, du Kouglof au vin divin, de la choucroute à la transhumance.
Le kouglof et la choucroute, c’est l’enfance, le vin divin, c’est la rencontre de la boisson et des dieux et la transhumance, c’est la fête qui réunit les bergers-éleveurs venus du monde entier dans la bonne ville de Die.
Une dégustation du monde en quelque sorte, un voyage des papilles.
Avec André Pitte, directeur et éditeur de la revue "l’Alpe" Ed : Glénat et Jean-Robert Pitte, géographe, président de l’Université de Paris IV Sorbonne, auteur entre autres ouvrages de "Gastronomie française, Histoire et géographie d’une passion" Ed : Fayard et "Les restaurants dans le monde à travers les âges" Ed : Glénat et "Le vin divin" Ed : Fayard.
A la Sorbonne, dans la salle à manger de la présidence, dégustation d’un gai savoir accompagné d’omelettes aux truffes."
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/bouche_oreille/fiche.php?diffusion_id=28957