mercredi 26 décembre 2007
Gracq
Malgré l’ironie, la fierté, la réprobation, la pointe et la courtoisie de son mot, je me heurtais bien à des contraintes professionnelles. Elles se résumaient ainsi : vouloir faire du journalisme à propos, et plus encore avec Julien Gracq n’avait pas de sens. « Il n’y a pas de raison qu’un auteur ait à ajouter à ce qu’il publie » avait-il dit quelques mois plus tôt à Jean Carrière au cours d’un entretien dès lors bien oiseux. On sait l’attitude, ne pas participer à la vie littéraire dont la littérature ne fait plus partie. Ce n’est pas lui qui irait relancer une presse « prompte à s’endormir ». Toutes ses remarques me revenaient. « Il m’est arrivé quelquefois, pendant que j’écrivais un livre, de me reprocher – réflexe d’avarice – d’avoir parlé dans la conversation d’une idée que je venais d’y incorporer, agacé après coup dans mon instinct possessif à l’idée d’une divulgation prématurée » (En lisant en écrivant – « Sans virgule », p.158).
L’idée première avait été une ballade autour de l’opéra Garnier. D’abord pour « le prestige de l’opéra » que, écrivait-il (La forme d’une ville, p.93), « rien n’a pu entamer en moi au cours de ma vie », et parce que ce monument parisien, bâti avec des centaines de roches différentes, est un musée de minéralogie en pleine rue. Marbres rouges des Flandres, jaunes et verts de Sarrancolin, pierre calcaire d’Euville… Louis Poirier, professeur de géographie, avait étudié la croûte terrestre, ou tout au moins la morphologie, les formes du terrain, comme son lecteur le remarque à toute page. Corniches de calcaire jaune du Wisconsin, figures que le granit répète sur le bouclier scandinave, petits lacs ceints d’un anneau de porphyre (Lettrines 2). Qui mieux que lui partageait les connaissances géologiques de Jules Verne – son éveilleur nantais, avant Poe, Stendhal, Wagner et Breton – et du professeur Lindenbrock (Voyage au centre de la Terre) ? Evidemment, j’aurais pu m’en tenir à un entretien avec Louis Poirier, mais amplifier la distanciation entre celui-ci et Julien Gracq portait à de redoutables conséquences ontologiques. Et une étude de terrain retrouvait aussitôt l’écrivain : « Tout livre en effet se nourrit […] surtout de l’épais terreau de la littérature qui l’a précédé » (Préférences, Pourquoi la littérature respire mal).
Que la biographie d’un écrivain soit ses livres, ainsi qu’il le souhaitait, se vérifie pour Gracq à chaque lecture, d’une manière plus personnelle et profonde qu’on ne le croit d’abord. Toutes les notations sur ses années d’enfance et de jeunesse pourraient être réunies en un petit livre qui écornerait l’image du pensionnaire, du collectionneur de prix de fin d’année, son côté petit beurre. Pourquoi le faire s’il ne l’a pas fait ? Des brèches, des regards, laissent voir des passions, des émois. J’imagine que plus d’un lecteur a été surpris par l’aveu inattendu qu’ « une certaine vulgarité hardie dans la provocation chez la femme, un rien de canaillerie dans l’expression du désir » ne l’ont jamais laissé « tout à fait insensible », depuis les journées du carnaval nantais où les ouvrières défilaient en culottes et bas noirs au son du tambourin.
On apprend beaucoup sur son écriture (il faut s’en tenir là) dans les pages où il parle de son père (« il ne m’a pas légué un seul trait de son caractère, ni de son tempérament ») – Lettrines 2, pp.160-167. Lui et son oncle « voyageaient » pour une mercerie en gros, son oncle dans le secteur nord de la Loire, son père au sud. Il partait avec sa jument Volante pour des tournées de plusieurs jours dans un cabriolet chargé de quatre ou cinq cantines noires bourrées, j’imagine, de dentelles, soieries, broderies, galons, parures, rubans, coton à bâtir, extra-fort, de mille riens présentées à la clientèle des hameaux qui m’apparaissent maintenant comme les prémices des fameuses italiques, clous luisants autour desquels ses phrases déroulent leur indépendance. De retour, son père tenait la « chronique itinérante de cinq cantons », il en connaissait tous les chemins, tous les villages dont le jeune Louis entendait chaque matin sa mère « égrener la litanie des noms ». Il était question de lignes de démarcation, de rivalités, de frontières. Il faut lire ces pages puis se reporter à celles sur le langage d’En lisant en écrivant (254-257) : « Ce qui commande chez un écrivain l’efficacité dans l’emploi des mots, ce n’est pas la capacité d’en serrer de plus près le sens, c’est une connaissance presque tactile du tracé de leur clôture, et plus encore de leurs litiges de mitoyenneté. Pour lui, presque tout dans le mot est frontière, et presque rien n’est contenu. » Comment ne pas les relier ?
Son prénom de Julien, bien sûr pris à Stendhal – Le Rouge et le Noir a été « ma grande percée à travers le convenu…» (Lettrine 2) – « ce don qu’il a de communiquer le sentiment d’allégresse et de liberté né du mouvement sans bride » (En lisant en écrivant), le porta, sinon à devenir un improbable (et cependant très mobile) écrivain-voyageur, à renforcer son inclination pour les départs. Inattentif aux visages (aussitôt « l’éponge a passé sur l‘ardoise »), il n’oublia jamais un paysage traversé. Des paysages souvent parcourus par qui possède depuis leur publication la pile de ses livres, marqués de la rose des vents de Corti et de sa devise altière : « Rien de commun ». J’ai retrouvé, dans la Route, roman abandonné (quelques pages en ouverture de la Presqu’île), une aile nacrée de libellule qui m’a donné l’envie, maintenant que je ne suis plus tenu d’enterrer les grands morts le jour même, de prendre quelques heures de plus pour retrouver les traces de mes lectures.
Alain Garric
vendredi 21 décembre 2007
Orthographe ? (fin)
Vacances obligent : fin de la série sur la réforme de l’orthographe et de son fétiche, l’ornithorynque (voir les sept épisodes précédents). Voici la fin annoncée des anomalies qui auront peut-être été la chance de la langue française.
L’accent circonflexe allait donc disparaître (totalement disparaitre) – sauf pour le passé simple et le subjonctif imparfait (nous réclamâmes qu’il prît la parole), sauf aussi en cas de possible ambigüité : dû, mû, sûr, jeûne (s) et sur les formes de croitre, je croîs, tu croîs… à ne pas confondre avec celles du verbe croire – sur le i et le u, comme le pingouin de Méditerranée et le dodo. Plus d’îles mais des iles. Le « petit chapiteau » (XVIIème), le « chevron » capricant et simplificateur des origines n’est plus en grâce (a-t-on parlé de grace ?). L‘accent de cime, d’abord tombé dans l’abîme, a dégringolé plus bas encore.
Une ile sans son cocotier provoque une robinsonnade individualiste à la Michel Leiris. On voit l’y en nageur mouillé, le w serpentin, rampant et huileux, le ph pharaonique (qui imaginerait un faraon ?), le th divin et comédien. Même Genette, qui se moque de cette esthétique de la ressemblance insipide, voudrait un rêveille « car n’est-il pas vrai, parfois, que le rêve veille ? » Il est possible que toute l’histoire du français aille du sentiment de l’an Mil, pour lequel la réalité était « opaque » et le signe « ambigu », à la façon dont Ponge éclaire l’hirondelle : l’horizondelle. Faut-il écrire visuel, sensuel, en images de mots auxquels « il ne manque que l’odorat » (et pourtant, Bled, 59ème leçon du Cours supérieur : « Voyez ces odorants lilas »), écrire avec les pâtes du bouillon, ou bien phonétique ?
Nina Catach cite Michel Arrivé : « Les membres de la Cocomission de vêture du Collège de Pataphysique (1977)… soucieux de mettre en place une « orthographe d’apparat »… la fondent sur le très raisonnable principe que tout son est transcrit par un (et un seul) symbole, lui-même constitué d’un ou plusieurs graphèmes. » Se fondant sur ce sain principe, et ne lui donnant comme condition que l’attestation de ce symbole dans la « graphie vulgaire », les doctes Pataphysiciens décident des transcriptions suivantes :
/A/ sera noté par igt (comme dans doigt) ; – /P/ sera noté par b (comme dans obscène) ; – /R/ sera noté rrh (comme dans logorrhée) ; – /O/ sera noté par u (comme dans album) ; – /T/ sera noté par ght (comme dans night-club) ; – /G/ sera noté par c (comme dans second)… Ce qui donne pour Projet d’orthographe d’apparat : BRRHUSGE GD URRHGHTUCRRHIGTPH GD IGTBIGTRRHIGT. Et ce qui amène à ne pas envier davantage la simplicity de l’anglais qui écrit wrought ce qui se prononce rôt, ou knight ce qui se dit naït.
A l’opposé, dans la perspective d’une orthographe de modestie : « On nous enjoint d’écrire huitre. Mais le h est bien plus illogique que l’accent circonflexe. Comme le son « ui » est très problématique (pour les enfants, les étrangers), mieux vaudrait aller à utre. Et même (r étant la plus variable et la moins maîtrisable des consonnes) à ute. Enfin, comme les huîtres anciennes continuent à se consommer au pluriel, autant les écrire zut (apocryphe) ».
On nous dit : il y a tromperie à présenter l’orthographe par le côté de ceux qui peinent à l’apprendre (ou à l’enseigner). Celui qui se met à écrire serait plus à l’aise avec un poa généralisé mais celui qui lit trouve un meilleur confort dans la différence des poids, pois, poix, pouah. On nous dit que « ceux qui lisent peu écrivent encore moins et que ceux qui écrivent beaucoup lisent encore plus. » Comme l’enseigne Grevisse, s’ « il ne paraît pas inutile de signaler, succinctement, l’importance de l’acte d’écrire », la lecture dame le pion à l’écriture, séduite par la beauté de ses imperfections, des anomalies qui auront peut-être été la chance de la langue française, cultivées et diabolisées, on l’a vu, par ses célibataires, même. Malgré les correcteurs automatiques d’orthographe (ou de grammaire), qui tentent de ruiner le débat, persistons à affirmer que, « quoiqu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie » (dictée fantasmatique dite de Mérimée).
Alain Garric, d’après La Réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
mercredi 19 décembre 2007
Orthographe ? (7)
(L’histoire de l’orthographe comparée à l’évolution de l’ornithorynque. Voir les précédents épisodes. Ici, un jardin sans « ni » d’oiseau et un adieu aux îles.
D’autres réformateurs (ou abolitionnistes) échouèrent par maladresse « médiatique ». Ainsi ce Marle dont l’opinion publique, qui soutenait ses propositions (onorable, eroïsme, iver, umanité, qabriole, qiqonque, pijon), le lâcha quand il publia la transcription de lettres d’encouragement adressées par des académiciens : « Mosieu, il è dun bon èspri de déziré la réforme de l’ortografe francèze, de vouloir la randre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion ; il è d’un bon grammèriin é même d’un bon sitoiiin de s’oqupé de sète réforme…vou vou propozé de marché lantement é avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuse : s’é le moiiin d’arivèr ô but : puisié-vous l’atindre ! ». D’autres encore, emportés par l’ivresse de la simplification dérapèrent sur le verglas de l’homonymie : « Le jardin ou il ni a ni ni ni fleur ».
Les années 1900 auraient pu se prêter à un grand renouveau. Il s’agissait pour Ferdinand Brunot (auteur de la très réputée Histoire de la langue française) de tout recommencer. L’alphabet serait celui des linguistes –phonétique –, d’abord employé comme une sténographie, son usage se généraliserait et le problème serait résolu. Léon Clédat mena un collège d’universitaires vers des modifications légères (deus, dizième, je martèle, j’étiquète), la suppression des lettres grecques et des consonnes doubles. Il y eut même, déjà, des arrêtés ministériels (« non accord du participe passé avec avoir permis dans tous les cas »), vite rapportés, réduits à vu et laissé devant l’infinitif : escamotés. Le mouvement étant devenu une affaire de presse, un riche industriel, rentré des Amériques, se lança dans la campagne de l’orthographe démocratique que les socialistes prônaient depuis Babeuf, Fourier et le voyageur en Icarie, Etienne Cabet.
J.-J. Barès fonda « le Réformiste en ortografe simplifiée », organisa des sondages, expédia des universitaires dans toute la France, convainquit les instituteurs et une centaine d’hommes politiques, toute la laïcité. Un étymologiste, Antoine Thomas, imprima sur ses cartes de visite : « Manbre de l’Institut ». Mais l’industriel perdit courage et renonça. L’Académie, devant toute réforme, s’en tient à sa forte et faible phrase de la préface de 1718 : « comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas faire de trop grands efforts pour la retenir ».
Désormais, le combat allait se limiter à quelques bastions que nul ne cherchait à défendre, laissant l’usage francophone décider du sort de ces vieux accusés (chariot pour chariot, aigüe pour aiguë, verbes en –eler, -eter (à conjuguer désormais sur le modèle de peler et d’acheter), ognon pour oignon, et tant de traits d’union, deux-cents, trois-cents, huit-cents). Pauvre oignon, il paye pour être trop passé dans les bouches, trop prononcé avant de le voir écrit. Le marché d’Aligre lance de cette manière des pomters, des poivrans ou des poires lisbonne. L’amnistie du participe passé des verbes pronominaux était dix fois moins généreuse que celle du 3 juin 1679 et dix mille fois moins que celle espérée par les familles depuis 1832 (obligation de savoir « mettre l’orthographe » pour l’obtention d’un emploi public). Le Conseil supérieur reconnaissait « que la mise au point de propositions sur ce sujet demanderait quelques mois de plus ». Quand il s’était agi de démoustiquer les côtes du Languedoc, nul responsable n’était allé, au péril de sa fonction, jusqu’à l’éradication immédiate.
Le Conseil supérieur se méfiait surtout de ceux qui faisaient montre d’un « attachement esthétique, voire sentimental, à l’image bien connue de certains mots » auxquels ses membres renonçaient comme à regret. Cher nénuphar. Adieu aux îles. (A suivre : fin)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
lundi 17 décembre 2007
Orthographe ? (6)
(Que réformer l’orthographe française serait vouloir refaire l’ornithorynque. Voir les notes précédentes. Ici, Mme de Sévigné n’écrivait pas telle qu’on la dicte et appel à Bonaparte).
Le mythe le plus pernicieux de l’histoire de l’orthographe voudrait nos persuader que nos classiques ont écrit comme il faudrait que nous écrivions (les dictées, n’est-ce pas ?). Son origine gît (merci à Mme et M.Bled) dans la collection des Grands écrivains de la France (XIXème siècle), écrivains, s’indigna Nina Catach, « qui se retrouvent (ou ne se retrouvent pas) littéralement traduits en orthographe moderne ».
Essayons Corneille, Théâtre, Billaine, de Luyne et Jolly, Paris 1663 (même texte que l’édition de Rouen de 1660), « Au lecteur » : « Vous pourrez trouver quelque chose d’étrange aux innovations en orthographe que j’ay hazardées icy… » ; à quatre pas il nous le fait scavoir, mais non pas savoir. Le Cid : « Pren courage, ma fille et scache qu’auiourd’huy… » Corneille, pour autant, introduisit l’accent grave qui ne sera adopté qu’un siècle plus tard. Bossuet (manuscrit du troisième sermon), marquait : « Contant, atantif, ataque, tiran, mistere ». De lui, on a cette jolie remarque : « Si on écrivoit…connaissais…qui reconnoistrait ce mot ? » (passé par cognoscere, congnoistre, cognoistre, connoistre, conêtre, connoetre, connoitre, connêtre, conètre, conaître). Molière, le Bourgeois Gentilhomme (d’après l’impression de 1671) : « Mad. IOVRDAIN. – Ouy, il a des bontez pour vous, & vous fait des caresses ; mais il vous emprunte vostre argent » (à regretter ce &, l’esperluette). Mme de sévigné dédoublait vivement les consonnes : « abé, ocasion, dacort, afaire, dificile, inocent ». La Fontaine : « tranquile, atraits, arière, dezirs, trezors, plaizirs ». Montaigne : « grammere, librerie, comant, rithme, stile ». Tout le monde écrivait stile, du latin stilus, « aiguille », « tige de cadran solaire », pas de grec dans le « style ». Rien cependant n’est fixe. Corneille indiquait à son imprimeur : non i’ay mais j’ay, non tousiours mais toûjours.
Il y a quelque chose de pathétique dans cet orchestre à la recherche d’un accord. Valéry : « le poète est privé des immenses avantages que possède le musicien. Il n’a pas devant soi, tout prêt pour un usage de beauté, un ensemble de moyens fait exprès pour son art. Il doit emprunter le langage – la voix publique –, cette collection de termes et de règles traditionnels et irrationnels, bizarrement créés et transformés, bizarrement codifiés et très diversement entendus et prononcés. Ici, point de physicien qui ait déterminé les rapports de ces éléments ; point de diapason, point de métronomes, point de constructeurs de gammes et de théoriciens de l’harmonie. Mais au contraire, les fluctuations phonétiques et sémantiques du vocabulaire. Rien de pur ; mais un mélange d’excitations auditives et psychiques parfaitement incohérentes » (cité par Gérard Genette).
Rien de pur ? « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur », et tout en monosyllabes (Racine, Phèdre). Valéry sembla avoir puisé son désespoir chez Noël-François de Wailly qui, à son tour, pensait avoir démontrés que l’orthographe « êt plène de bizâreries é de contradiccions ; qu’êle change continuèlement fans principes é fans uniformité » (L’Orthographe des dames, 1782). Pour imposer leurs évidences, les réformateurs ont toujours balancé entre l’appel à la raison ou à l’autorité. Urbain Domergue, membre de l’Institut, auteur d’un projet des plus radicaux, clamait dans une prosopopée : « O Bonaparte, jette un regard sur ces lignes, elles t’appellent à la gloire…Ose ordonner la réforme de notre orthographe ; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits… » (1803). Il préparait la voie à une écriture phonétique mais Ambroise Firmin Didot jugeait que ses signes nouveaux blessaient les habitudes de l’œil et que la suppression des accords « nous ramènerait à une sorte de barbarie ». (A suivre)
Alain Garric, d’après la Réforme de l’ornithorynque, l'Autre Journal.
vendredi 14 décembre 2007
Orthographe ? (5)
(La réforme de l’orthographe française équivaudrait à celle de l’ornithorynque, mammifère à bec corné qui pond des « E » muets. Voir les épisodes précédents. Ici, les femmes volent au secours des chevaliers du signe).
Du Bellay sentit le danger de ce perfectionnement : « I’approuve et loue grandement les raisons de ceux qui ont voulu refformer l’orthographie. Mais voyant que telle nouveauté desplaits aux doctes comme aux indoctes, i’aime beaucoup mieux louer leur invention que de la suyure, pource que ie ne fay pas imprimer mes oeuures en intention qu’ilz servent de cornetz aux apothiquaires ou qu’on les employe à quelque autre pus vil mestier. » Ronsard, sur son aile, se battit tant qu’il le put, renversa l’y (cigne, nimphe, lire), élimina les x et z que nous avons repris, introduisit l’accent à toutes les places du mot, remplaça l’s non prononcé par l’ « ^ », réduisit les consonnes doubles (atendant, acorder, insuportable). Son secrétaire, Amadis Jamyn, le trahit. La réaction se mit en marche – mieux vaudrait désactiver la correction automatique : « Sans vaciller à l’inconstance et incertitude des nouvelles prescriptions de ces innovateurs d’un tas de caractêres nouveaux, de nouvelles escrivacheries et telles autres broüilleries modernes, qu’ilz veulent mesmement fonder sur un pilotis si mal asseûré que seroit le commun langage, qui peut estre perverty et corrompu d’ailleurs, soit par l’asnerie des vns, soit par l’insolence des aultres, s’il n’est retenu en bride et en son entier par ceste ancienneté d’escriture, sans laquelle nostre langage seroit mesmement desja autant dépravé que noz mœurs » (le Vray Orthographe françois, Paillot, 1608).
Ronsard fit machine arrière. Le v et le j consonnes avaient bousculé le i et le u, mais le k et le z restèrent en panne sur la route, la route de sable qu’allaient emprunter les cent seize réformes d’Ambroise Firmin Didot. Un maître d’école de Marseille, Honorat Rambaud, sur cette route, fit le point : « Escrire est faire un chemin, par et moyennant lequel voulons conduire et guider nous mesmes, et les autres aussi. Et puis qu’il est necessaire que tous hommes, femmes, enfants, presents et advenir, y passent, il est tresnecessaire qu’il soit bien aisé. Et l’on a faict tout au rebours : tellement que peu de gents y peuuent passer : et quasi tous ceux qui y passent le font par contrainte et à force de coups. Et ie n’en parle pas par ouïr dire : car il y ia trentehuict ans que je contrains les enfans à passer par ledit chemin…(1578).
Le chemin n’était pas seulement dangereux pour les fesses des pitchounets de Marseille. Pierre de la Ramée, l’inventeur des j et v (ce v qui est notre plus belle réussite, « la plus parfaite de nos lettres » – Marina Yaguello – celle qui fit notre langue vivante), mourut assassiné le jour de la Saint-Barthélémy. Geofroy Tory, imprimeur du roy, qui introduisit l’apostrophe, la cédille, l’é masculin dans l’Adolescence clementine de Marot et donna le « déclic » à Rabelais, disparut mystérieusement en 1533. Pantagruel lui emprunta textuellement : « Despumons la verbocination latiale et transfretons la Séquane au dilicule et crépuscule, puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutèce, et comme vérisimiles amorabundus captivons la bénivolence de l’omnigène et omniforme sexe féminin. » Augereau, imprimeur de sa Briefue Doctrine, connut une fin dramatique l’année suivante, comme Etienne Dolet, correcteur, pendu pour hérésie.
Passons par le chemin des dames. En 1661, parut le Grand Dictionnaire des Prétieuses… d’Antoine Bodeau de Somaize. Mlle Saint-Maurice, Mlle de la Durandière, Mme le Roy ont attiré sur leur langage des foudres dont le fracas reste dans les oreilles. Imaginez-les couvertes d’un nombre crissant et chuintant de je-ne-sais-quoi décider dans la chaleur des salons « que l’on diminuerait tous les mots et que l’on en osterait les lettres superflues ». N’en déplaise, la plupart de leurs réformes ont été ratifiées par l’Académie ou auraient dû l’être par l’usage. On leur doit la graphie moderne de : « hôtel, méchant, éclairée, réjouissances, flûtes, goût, écrits, étrange, mâles, lâches ( !), éblouis, âge, fantômes (contre le ph), opiniâtreté, avocat, savoir…). A propos de ce ph redoutable, c’était l’époque où une dame, lisant qu’un empereur romain mangeait des langues de phaisans (oiseaux du Phase), et convaincue qu’un p se prononçait et non pas autrement avec le h, crut, sidérée, qu’il dégustait des langues de paysans. La langue vulgaire, n’est-ce pas…
Bref, se posa un léger problème dont il faut laisser l’ambiguïté (désormais ambigüité) de l’énoncé à Charles Duclos, secrétaire perpétuel de l’Académie française à partir de 1755 : « L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est, à plusieurs égars, moins déraisonable que la leur. Quelques-unes veulent apprendre l’ortografe des savans ; il voudrait bien mieux que les savans adoptassent une partie de cèle des fames, en y corrigeant ce qu’une demi-éducation y a mis de défectueux, c'est-à-dire de savant. » Remarques sur la grammaire générale et raisonnée de MM. De Port-Royal (1760). (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, L’Autre Journal.
mercredi 12 décembre 2007
Orthographe ? (4)
(Simplifier l’orthographe du français équivaudrait à la réforme de l’ornithorynque : voir 1 et 2. Ici, entre autres inconvénients, pourquoi faut-il dire un cheval, des chevaux ?)
Le pire restait à venir : ce fut la basoche. Du treizième au quinzième siècle, « le conflit est partout » et les juridictions pullulent. Seigneuriales, ecclésiastiques, elles s’abattent sur le moindre village, la moindre basse-cour. « Tel qui n’a point de maison prétend avoir iustice sur les oyseaux du ciel. » On ne pose plus la main sur le fer rouge mais sur la plume. Les chevaliers du signe s’affrontent sur le papier. Avec le procès par écrit et la procuration, les choux se font gras, se multiplient et prennent l’x. Une multitude de gens, raconte Charles Beaulieux, essayèrent de gagner leur vie en rédigeant des actes, s’appliquèrent à exciter l’esprit de chicane, à faire traîner en longueur les procédures et à en exagérer les salaires. Conseillers, avocats, procureurs emploient des scribes par milliers pour rédiger « complainctes, adiournements, requestes, enquêtes, répliques, dupliques et tripliques » (Rabelais compte trente-sept sortes d’écritures judiciaires). Un auteur de Reims se plaint de l’ « infinitus notariorum numerus ». On note au quinzième siècle « plus de soixante mille escripuains » à Paris.
La basoche, ce sont tous ces clercs célibataires qui hantent le Palais, le Châtelet, la Chambre des comptes (Villon et Marot en furent, et l’auteur anonyme de Pathelin). La basoche avait son propre tribunal pour des causes réelles (logeurs, tailleurs, taverniers), gauloises ou fictives. Farces, soties, mystères et les premiers journaux, passés de main en main, sortirent de là. Mais pour les actes, les ordonnances, ce sont les moins instruits qui « grattent ». Peu savaient le latin et le français s’introduisit. Or la royauté avait encore besoin du latin, seule langue comprise par les lettrés de toutes les provinces. De l’un à l’autre se cuisina le moyen français. Le calembour servit de casserole (il nous est resté le « cesarem legato alacrem eorum »). Tout ce petit monde se voulait, à l’écritoire, le plus rapide de l’univers. « La lucrative leur a assoupli mein de tele façon que les Francoes amporteront tousjours le pris par sus toutes les nacions du monde s’il est question de vitece de mein. » Mais à cette allure, poursuit Charles Beaulieux, ils n’ont plus le temps de distinguer o, r, n, u. Il leur faut commencer à entremêler des lettres pour « obvier à l’inconveniant ». Parer l’écrit de l, s, et x. Trop long de mettre les points sur les i ? Mieux vaut l’y avec sa queue si avantageuse quand on est payé de un (ung) denier les trois lignes. La rapacité n’explique pas tout des superfluités introduites, il n’empêche qu’une ordonnance demande parfois de ne pas incorporer « aultres lettres non necesseres ». Faire une note d’apothicaire se disait « allonger les ss ». Mais quand u et v n’était pas distingués, le h permit de ne pas confondre la vitre et l’huître.
Tout écolier se demande pourquoi il faut dire un cheval, des chevaux. Un cheval alezan ressemblait à notre singulier. Mais devant une consonne, un cheual blanc, le l, entre un a et un b, s’est « vocalisé » et on disait un cheuau blanc. Le pluriel en s s’est écrit cheuaus. Parmi les rapides, les scribes qui n’étaient pas payés à la ligne abrégeaient les finales us en x. On eut donc cheuax(le x, alors, s’appelait yeus). Plus tard, des lettrés s’imaginèrent que le u avait été oublié et le rétablirent en maintenant le x. Et voilà les chevaux. En 1965, le rapport Beslais proposa de revenir à chevaus, mais c’est tourner en rond dans le manège et guère plus urgent que ne l’était la question des bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux, poux, nos sept petits nains (puisque glougloux a déserté).
L’idée vient parfois (à lire les conseillés teuteuf, troutrou, coincoin) qu’il serait très utile à nos réformateurs de s’exercer d’abord sur la liste des mots qui ont disparu, afin de rétablir du sens plutôt que d’accommoder des enfantillages. Pour revenir, la gabegie du moyen français entraîna les imprimeurs de la Renaissance à composer un Abrégé des lettres qui ne se prononcent pas (1589), imprimé en Hollande, car une autre catastrophe était arrivée à la douce langue française : les guerres de religion. Réforme de l’orthographe et religion réformée (toutes deux le fait des « gens du livre ») entrecroisèrent leurs destinées pour deux siècles encore. Dommage, « l’egzacte ekriture » de Jean-Antoine du Baïf nous échappa à jamais. (A suivre)
Alain Garric, d’après la Réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
dimanche 9 décembre 2007
Orthographe ? (3)
(Que simplifier l’orthographe serait vouloir réformer l’ornithorynque, voir les notes précédentes)
Pour déciller (au lieu de dessiller) nos yeux, il fallut un Soviétique, Vladimir Grégoriévitch Gak. Ne serait-il pas préférable de mettre en lumière les principes généraux, les lois stables, plutôt que de se contraindre à mémoriser les faits isolés et de s’éblouir d’exceptions. Sa Francuzskaya ortografia, destinée aux professeurs de français d’Urss (1952), traduite en 1976, fut « un pavé dans la mare », pour laisser l’expression à Nina Catach qui menait, avec l’équipe du groupe Heso du Cnrs (c’est ainsi), la barque fleurie de la pédagogie du français. De l’orthographe, dont les manuels français diluent l’étude « sous couleur de l’enseigner », à l’apprentissage de la grammaire, V.G. Gak dénoue le complexe de principes (phonétique, morphologique, traditionnel, étymologique, différenciatif) affectant une langue qu’il connaît sur le bout du doigt : D phonétique, OI graphie traditionnelle de la diphtongue (wa), G étymologique (digitus), T muet et morphologique (il se rattache à doigté). Le suivre davantage serait cuistrerie.
La manière d’écrire, heureusement ou non, n’est pas toute aux mains des linguistes. Claudel épelait la locomotive : L la fumée, OOO les roues et la chaudière, M les pistons, T le témoin de vitesse, ou la bielle, V le levier, I le sifflet, E la boucle d’accrochage (le progrès aurait dû ralentir et conserver pendant quelques siècles cette merveilleuse fabrique de nuages, de visages et de romans ; à peine écrit ça, dans la seconde, j’entends que la Sncf supprime les wagons-lits et une jolie part de ma vie). Une compétition entre l’œil et l’oreille, avec de fréquents désaccords entre le signe et le son que commentait déjà, en 1550, Jacques Pelletier du Mans : Dialogue de l’Ortografe e Prononciation Francoeze. V.G. Gak explique que « l’idéal de l’écriture alphabétique serait qu’à chaque son (phonème) corresponde une lettre (graphème) distincte et que, réciproquement, chaque lettre ne possède qu’une seule valeur phonétique. En fait une telle concordance s’observe rarement dans les systèmes graphiques existants. Mais on peut dire (en forçant un peu) qu’en français l’inobservation de ce principe est presque de règle. » Bien des méthodes furent envisagées afin d’y remédier : au seizième siècle, Jacques Sylvius (c'est-à-dire un certain Dubois) expérimenta une écriture à deux étages : limac (ss) on, où les ss surplombaient le c. Comment s’y prenait-il avec les typographes ?
Les vrais ennuis (les soucis comme une épidémie de langage en a répandu le mot) commencèrent avec les représentations différentes d’un même son (in, im, ain, aim, ein, en). On continue de nous apprendre que notre alphabet vient du latin, qui n’avait pas les sons z, ch, v, j, ou u français. On continue d’enseigner que nous avons cinq voyelles (aeiou), vingt consonnes et un y qui est l’un et l’autre. L’abbé de Dangeau, en 1680, comptait, le premier, quinze voyelles. Edouard Raoux, en 1865, en comptabilisait vingt-cinq. La langue parlée moderne s’en attribue seize pour lesquelles l’écrit ne dispose que de six lettres (dont les doublons i et y) : « C‘est la principale source des complications de l’orthographe française. Pour noter toutes les voyelles on a dû, au cours des siècles, bricoler des solutions plus ou moins astucieuses : les accents, les groupes de lettres (ai, an, etc.). Beaucoup de ses substituts font double emploi, comme an et en, ai et è, d’autres sont ambivalents comme au dans Paul et dans Paule » (Marina Yaguello).
Bref, l’orthographe a bien été « viciée dès le début » car nul n’a eu l’idée, ou personne ne lui a laissé le faire, de mettre au point un alphabet pour une langue ayant une prononciation très différente et un nombre de sons plus élevé que le latin (comme Cyrille et Méthode en donnèrent un aux Slaves). « Les premiers clercs qui ont écrit le roman ont employé pour noter les sons si nombreux de la nouvelle langue issue du latin parlé des lettres qui représentaient déjà mal les sons du latin classique », si bien que celui qui « coucha sur parchemin les Serments de Strasbourg (notre premier texte), était encore plus embarrassé pour écrire le roman que les moines mérovingiens pour écrire le latin » (Charles Beaulieux). « On lisait le latin « à la française » et on écrivait le français « à la latine » (Nina Catach). Les e et les i, les o, et les u étaient distribués au petit bonheur. Sous l’influence germanique, le h que le bas-latin ne prononçait plus s’est retrouvé où il n’avait que faire : haut (de altus), hérisson (de ericio), le mot abandon fut fabriqué avec un ad latin et un bandon très germanique. Néanmoins, avec un instrument aussi défectueux, l’orthographe des chansons de geste atteignit une sorte de perfection, qui ne dura pas.
Commença une course entre les mots venus par la voie (voix) orale et ceux qui empruntèrent la voie écrite. Dans la prononciation, l’affaiblissement des syllabes finales entraîna, avec la ruine de la déclinaison, le raccourcissement des mots (au lavage de bouche, marchand d’ail devint chandail) : ils « s’amuïrent », s’usèrent, devinrent homonymes. Apem et auem se réduisirent tous deux à è, qu’il fallut bien rallonger en abeille et oiseau. De là les deux traditions orthographiques : phonologique et étymologique qui font qu’un enfant moyen, étudiant moyennement, met en moyenne douze ans pour apprendre, avec modération, à écrire le français. Mais le pire restait à venir. (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
vendredi 7 décembre 2007
Orthographe ? (2)
(Que la réforme de l’orthographe équivaudrait à celle de l’ornithorynque : voir la page précédente)
Une large majorité d’instituteurs souhaitai(en)t donc une réforme de l’orthographe. Mille facteurs (qui ne sont pas les préposés aux lettres) ont rendu notre manière d’écrire les mots – « viciée dès le début » (Marcel Cohen) – « détestable » (id.), or ses difficultés « résultent, en partie, du désir de conserver ce qui pouvait permettre de distinguer du commun les gens de bonne éducation » (André Martinet). Ce désir s’est malignement transformé en un jeu de stratégie du piège et de la faute. L’apophthegme d’avant-hier était un sombre traquenard. Il est de trébuchets mieux appâtés et de plus invisibles reginglettes – que Word 2007 veut à tout prix sous la forme reglinglettes : « Les jolies petites filles étudient les plantes qu’elles ont ramassées hier ». Dans cette phrase anodine et charmante ont été semées, mine de rien, vingt et une difficultés (de l’échelon 1 à l’échelon 33 dans la méthode d’évaluation Dubois-Buyse). Depuis plus d’un siècle elle est régulièrement dictée à des fillettes dont la pratique littéraire penche plutôt vers les missives du genre « hier il a plut toute la journé
En 1929, un linguiste, Henri Frei, fit paraître (désormais : paraitre, chapeau bas) un ouvrage dont l’intelligence lui permettait la drôlerie – cette fois je laisse le bibi –, la Grammaire des fautes, afin de « rendre moins rébarbatives des matières dont la tradition a su faire une de ses plus triste disciplines ». Selon lui, « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées : plaid (plaidoyer) est devenu plaies et bosses, errement (manière d’agir habituelle) se fit erreur, le pot-au-rose (fard) se transforma en pot-aux-roses, tomber dans le lacs s’est liquéfié en lac, tourner en aune (mesure de longueur) a fini en eau de boudin… par une pente naturelle. Celui ou celle qui a reçu sur les doigts pour un je ne m’en rappelle pas sait d’instinct que le je ne me le rappelle pas fait embrouillamini. La tolérance qui, maintenant, demande de préférer « écart », « variation » ou pourquoi pas « orthographe voisine » à la « faute » pénalisante, trouverait chez Henri Frei l’expression résolument créatrice de « proposition individuelle ».
Si l’on a un jour tiré comme de quo modo – ou dorénavant de d’ores en avant – est-il si insensé d’aller vers une locution adverbiale telle que cammème ? Précédents : Ménage écrivait apeuprès, et la Montespan annefet (en effet !). Le rapport d’Aristide Beslais, alors directeur de l’Enseignement primaire (que la presse a d’emblée moqué : un homme de petit pois, Paris la grande vile…) relevait, en 1965, que l’ignorance s’accélère avec le degré théorique d’instruction : fautes sur l’accent circonflexe au certif (22%), au bac (46%), en propédeutique (49%). A côté de « paresses phonétiques » (ces œuvres non pas pour fonction…), les jurys d’agrégation relèvent des abherrations ou des hermites dont on sent bien que la surabondance vient, comme on dit, de la peur de manquer. Bien des « h » à l’initiale sont d’ailleurs venus au secours de la confusion : quand le « u » s’écrivait « v » on créa huile pour ne pas confondre avec vile, huître avec vitre, huis avec vis et huit avec vit, bien sûr (le vit de cœur !). Et de la peur, aussi, d’E. & O Bled. Nos manuels, en tout cas jusqu’ici, se complaisaient à mettre en première ligne les exceptions et les chausse-trappes (désormais chaussetrappes). Le Nouveau Bescherelle 2. L’orthographe pour tous s’ouvrait sur une double page titrée « Les pièges de l’orthographe en 32 fiches ». Les dictées commentées de la Force de l’orthographe de Maurice Grevisse faisaient, dès les premières, défiler en gras les mots les plus réjouissants (traumatismes, cauchemars, allergique, aberrants) les plus encourageants (déshérités, sous-développés, mendicité, graphologue) et n’hésitaient pas à faire écrire à toute une classe : « J’ai grand-peur que vous ne vous effrayiez des épreuves orthographiques que vos professeurs se sont plu à vous imposer. » Voici l’effroi des deux côtés.
Mais surtout (et c’est fabuleusement sournois) une Terreur semblable à celle que Paulhan dénonçait dans les Fleurs de Tarbes se dissimulait, cette fois, sous un tranquille bucolisme que sa désuétude rendait plus pervers encore. Que l’on se souvienne du « pipeau des bergers », des « zéphyrs chargés de parfums subtils », des « chatons de saules douillettement emmitouflés », des « chauve-souris ressuscitées ». Exercices (Bled) : Ecrivez correctement les mots de couleur : « La luzerne faisait des édredons vert d’eau brochés de fleurs violâtre. » Mettez les verbes en italique à l’imparfait de l’indicatif : « Au détour du sentier, nous apercevoir un petit troupeau de brebis » (Lamartine). « Nous courir après les papillons ; nous cueillir des prunelles, nous couper des baguettes » (B.Bonnet). Mettez le verbe entre parenthèses au temps indiqué : « Seuls les dindons (imboire, part. passé) de leur dignité ne se hâtent pas » (Pesquidoux). « Ici (gésir, présent), étranger, la verte sauterelle… » (J.-M. de Hérédia). Conjuguez sous la forme interrogative : secouer le prunier. Et, attention au virage sémantique, conjuguez au passé composé : éluder la difficulté. Au futur antérieur : déjouer la ruse. » (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
mardi 4 décembre 2007
Orthographe ?
Impensable ou indispensable, la réforme de l’orthographe reste la grande tradition de la langue française. Autant vouloir réformer l'ornithorynque. Aberrante et irrationnelle, aucun projet n’est venu à bout de ses anomalies constitutionnelles. On réforme au compte-goutte (qui a perdu ses gouttes plurielles), le tic-tac tourne au tictac, on déplace le tréma d’aiguë sur le « u », et on a gagné – hélas – la bataille du nénufar. Mais la simple logique des mots écrits n’est plus enseignée. « Aucun cours n’est assurés » vient d’être placardé sur la porte d’une université. Histoire d’une curiosité nationale, d’un championnat social et éloge de la faute. Une série de sept notes pour les après-midis de pluie (l’ « après-midi » nom masc. inv. c’est fini).
Hommage à la jeune étourdie qui, en mai 68 (1868), pour avoir mal écrit le mot apophthegme (car il y fallait alors mettre une « h » superfétatoire) à l’examen des aspirantes au brevet de capacité subi à l’Hôtel de Ville – des majuscules ne se donnent qu’à celui de Paris – perdit le point qu’il lui fallait pour compléter les vingt-cinq exigés par le règlement et entrer dans la vie des capables.« Il faut qu’il y et quelque diferance antre la maniere d’ecrire des gens doctes et des gens mecaniques (…) Sera il dit qu’a une famme qui n’et point autrement lettrée, nous concedons l’art et vreye pratique de l’Ortografe ? S’il se fesoet einsi, il faudroet dire que l’Ecriture git au plesir, e non point an eleccion. » (Théodore de Bèze)
L’incident fut rapporté, déploré, par celui qui présidait aux épreuves, Ambroise Firmin Didot, imprimeur-libraire de l’Académie française, d’illustre lignée typographique et dont le père, Firmin Didot, au moment de quitter la carrière, aurait voulu qu’on écrivît filosofe à la manière – hésitante (aussi bien : philosofe) – de Voltaire. Promoteur lui-même de modifications (alfabet, éléfant, enfanse, fénomène, frase, profète…), Ambroise établit d’ailleurs la liste des systèmes publiés à partir de Lesclarcissement de la langue francoyse (1530), langue dont la seule grande tradition est la réforme de l’orthographe. Il en recensa cent seize, encore ne prit-il pas en compte les projets d’accroissement du nombre des caractères qui aboutirent à la « Ligue pour la Quomplykasiont deu l’Aurthaugraphes » d’Alphonse Allais et ne put-il imaginer qu’une autre multitude allait voir (très éfémèremant) le jour. La grande offensive des années 1900 contre les anomalies, aspérités, illogismes et autres cas de « tératologie » (Saussure, du grec teras, teratos, « monstre ») ne parvint pas à obtenir la signature du moindre traité durable de « simplification simple » (Emile Faguet). La position de l’Académie est restée semblable à celle qu’adoptait la préface de son Dictionnaire de 1694 : « Il faut reconnoistre l’usage pour le Maistre de l’Orthographe…c’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la réformation… »
En 1990, le désarroi des enseignants, l’économie de la langue (coût informatique de l’accentuation), le poids social de la faute avaient déterminé le Premier ministre de l’époque à saisir le Conseil supérieur de la langue française. Remis à Matignon en début d’été, son rapport, tout échaudé qu’il fût (propositions de « rectifications » car « il n’est pas question de légiférer »), perturba quelque peu l’édition des manuels de rentrée. Les accents circonflexes en prenaient pour leur grade, les mots composés n’avaient plus qu’à bien se tenir. On y retrouvait de vieux chevaux de bataille : une ile, un ognon, un nénufar et cependant l’impression demeura que l’entreprise équivaudrait à une réforme de l’ornithorynque.
A la tradition de la réforme répond celle de la caricature de presse : « La kestion de la réform de l’ortograf est sur le tapi. Naturelleman, il y a dé jan qui se voil la fass kom sil sajicé de kelk onteu sacrilèj. Dôt-z-o contrer trouv ça tré bien. Kom de juste, je fu lun dé premié interviouvé. Mon cher mêt parci, mon cher mêt parlà, ke pançé vou de cett réform ? Ce ke jan pans, cé tré simpl : je la trouve exélante… » (Francisque Sarcey, le Chat noir, 1893). On le dirait envoyé par Sms.
Pire, certains rendent responsable de l’affaire l’imbecilité populaire (avec un seul « l » désormais, « normalisation » que l’Académie avait retenue en 1975 puis rejetée, avec charriot, en 1987, lequel a tout de même fini par doubler le simple « r » qui le distinguait avec élégance des membres de sa famille). A la suite d’un « sondage », une dépêche de l’Afp apprenait que 90% des instituteurs souhaitaient une simplification de l’orthographe. Pierre Daninos écrivit dans le Figaro : « A propos, connaissez-vous cet exemple amusant… relevé lors d’un examen de l’armée ou de la gendarmerie ? Il fallait écrire : ‘les lapins s’étaient enfuis dès qu’on avait ouvert la porte du clapier’. Dans plusieurs copies, la phrase a été coupée en deux et est devenue : ‘Des c… avaient ouvert la porte du clapier ! » (à suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
lundi 26 novembre 2007
Tom Jones is alive
Une nouvelle édition de « Histoire de Tom Jones, enfant trouvé » et le plaisir pointe son nez. Invitation gratuite à lire et relire cette épopée de la jeunesse et de la vie.
Le nez d’Henry Fielding commença à le faire connaître (c’est une bonne entrée dans les lettres, elle fut imitée). Le sien partait à destination d’un menton en galoche et pour les tenir éloignés l’un de l’autre, sa seule chance résidait dans le rire. Il ne manqua aucune occasion d’y recourir et comme il était généreux, il n’en priva pas les autres. « Je suis convaincu que je ne fais jamais rire de bon cœur mon lecteur que lorsque j’ai ri avant lui ». Fielding – appelons-le Harry –, s’occupait beaucoup de son lecteur, au moins autant que de ses personnages au nombre desquels il se mettait. He is himself the hero of his books, tous les anglais vous le diront.
Son intrusion permanente, et sans frapper, dans son récit finit par rendre sa présence indispensable. Notre solitude moderne, pour immense et universelle qu’elle soit, est incomparable à celle des nuits noires, mornes, longues et humides du Somerset ou du Worcestershire de 1750. Sa compagnie, dans le fauteuil voisin, les pieds allongés vers la cheminée, devait être, même s’il n’hésitait pas à entraîner son lecteur dans les pires dangers, d’un grand réconfort. Et toujours à ajouter le petit détail pour le préserver d’un jugement trop hâtif ou à souligner à son intention le sens d’un mot mal compris. Accueillerions-nous avec une telle hospitalité ses visites tardives ? Il était arrivé à Henry Fielding, à Harry, d’être « le fondateur d’une nouvelle province littéraire» et, comme il fut une partie de sa vie juge au tribunal de Bow Street où défilait la pègre infinie de Londres, il s’était donné « toute liberté d’édicter les lois qu’il [lui] plaît dans cette juridiction », lois qui visaient au plaisir et à l’intérêt de ses sujets plongés dans la lecture. Ce n’était pas qu’un tour de phrase. A l’époque de Harry, le milieu de dix-huitième siècle, le roman était, comme Tom Jones, un enfant trouvé (un mot de Michel Baridon, son nouvel introducteur en français, Folio classique). Harry le recueillit et devint ainsi le « père du roman anglais » et s’il n’a pas transmis son nez à tous les écrivains, tous le vénèrent (Dickens n’a-t-il pas donné pour nom à son fils aîné Henry Fielding ?). Beaucoup, jusqu’à J.K. Rowling elle-même, ont hérité son tempérament de narrateur omniscient. Rapprocher Harry Potter de Magic Jones ne serait pas si acrobatique (« Je pense qu’il doit être permis à tout écrivain de donner autant qu’il veut dans le merveilleux », Tom Jones, p.434) Que les jeunes lectrices et lecteurs sautent le pas, maintenant qu’ils savent tenir en main de gros livres.Harry se retrouva donc en terra incognita et se lança dans une aventure toute nouvelle en langue anglaise. « Comme Don Quichotte, Tom Jones est le précurseur d’un nouvel ordre de choses » (Austin Dobson). Car il y avait eu avant lui Don Quichotte, Gil Blas, le Roman comique, le Paysan parvenu, la Vie de Marianne, et Manon Lescaut, mais ces libertés-là étaient continentales. Et Don Quichotte paraît un paquet de feuilles volantes devant la solide construction de Tom Jones. Fielding, pour ses découvertes, s’appuya sur ses quatre carrières, le théâtre, le journalisme, la politique, la justice. Il était l’auteur plein d’esprit (witty) de nombreuses pièces comiques jouées à Londres – dont un Don Quixote in England. Il avait collaboré à des journaux satiriques, sous le nom de Captain Hercules Vinegar. Il s’était fait entendre dans l’opposition au corrupteur Robert Walpole et avait vu devant son tribunal « beaucoup de pauvres créatures désireuses de travailler forcées à la malhonnêteté par la seule nécessité » (je traduis à la va-vite). Et bien sûr, il était déjà l’auteur des Aventures de Joseph Andrews et de la Vie de Jonathan Wild le Grand. Live in order to write (Harry disait : Read in order to live).
Il pouvait s’occuper de “Monsieur le roman”: Tom Jones, des charmes inégalés de Sophie Western et de son peuple de personnages. « Notre histoire n’assurant pas comme les journaux une grande réputation à des gens dont on n’a jamais entendu et dont on n’entendra plus jamais parler, le lecteur pourra en conclure que cette excellente femme se révélera par la suite de quelque importance dans notre récit », p. 755. Et la défense des miséreux le portait à des passages tels que : « une circonstance pénible, qui paraîtra bien ridicule à nombre de mes lecteurs, se présenta pour Jones : c’était de savoir comment se procurer un schilling ; mais si ces lecteurs veulent bien réfléchir un instant à ce qu’ils ont eux-mêmes éprouvé quand il leur a manqué mille livres, ou peut-être dix ou vingt, pour exécuter un projet qui leur était cher, etc. » p. 762. Voilà Tom, ne le laissons pas s’échapper, mes lectrices me mettraient en charpie. Quelle allure ! Quel teint ! Quelle bonne humeur ! « La moitié seulement de son fonds de gaité naturelle, jointe au charme de son caractère, suffisait à en faire un compagnon des plus aimables ». Et quelle délicieuse insensibilité, quelle excitant amoralisme ! C’est un love’em and leave’em. Romancier omniscient, Harry peut l’être (mais qui ne sait pas toujours que penser de ses personnages : « j’avoue que je ne saurais guère expliquer sa conduite »), Tom en connaît cependant plus sur la beauté d’une Mariette, avec tous les détails, que l’auteur et le lecteur associés. C’est par son activité qu’un changement s’aperçoit bientôt dans la taille fine de la demoiselle. Et quel appétit ! Il faut le voir ajouter à sa personne trois livres de viande qui avaient appartenu à la constitution d’un bœuf (cité de mémoire).
J’envie qui n’a pas encore lu trois ou quatre fois, à différents moments, cette « épopée de la jeunesse » si bien menée, si libre et si tenue en main. Dès sa sortie, toute l’Angleterre s’en empara (l’accusation de lubricité y aida) : on n’avait rien vu d’aussi vivant. Tu hésites, lecteur, commence par la fin, lis les titres de chapitres puis ouvre le premier : attention ! il faut payer son repas. Ah, désolé pour ceux qui pensaient tomber sur des nouvelles de Tom Jones (je parle de Thomas James Woodward, le chanteur gallois, d’ailleurs j’aime, j’aimais, je viens de regarder She’s a lady sur You Tube), sorry.
Alain Garric
Benny Lévy et Sartre (fin)
(Voir l’introduction en première partie)
Benny Lévy a un fils, qui étudie avec lui, et deux petites filles qui renversent sur le tapis une assiette de grains soufflés. Elles posent des questions pertinentes : « Comment tu l’appelleras, ta femme ? Papa, il l’appelle Léo et maman l’appelle Popeye, mais il faut pas que je le dise. » Que cette trahison envers une petite fille se rachète en accédant au désir de silence d’un autre ex-mao, Michel Grandjean. Le blessé de Malville vient étudier à la yeshiva de Strasbourg, d’ailleurs la plus rationaliste, (mais l’étude n’est-elle pas « la plus haute forme du culte » ?), lorsqu’il ne donne pas ses cours de sociologie à l’Université de Lyon II.
Dans son livre [Le Nom de l’homme], Benny valorise la cérémonie de la naissance. Jean Schiavo (ancien cadre de la G.P. en Lorraine du Nord, aujourd’hui cadre dans un organisme de création d’entreprise à Montpellier) a sans doute compris les raisons de cette célébration. Comme de nombreux autres ex-militants. Il a deux enfants : Sophie, 10 ans, Olivier, 12 ans. Par soustraction, on rejoint les années de dissolution. Et le passage malaisé « de la production d’effets tangibles à la citoyenneté de masse ». L’ambition d’effectuer un tour de France des ex-maos passés par les cercles et les séminaires pourrait s’appuyer sur mille attitudes et préoccupations d’une eau semblable, si ce tour de France n’était aussi celui des individualités et des intelligences, lesquelles déploient mille récits et réflexions incompressibles.
Mieux vaut en faire l’économie que le massacre. Sauf à signaler, à tout le moins, qu’une ancienne bergerie des Corbières (occupée à l’époque des luttes viticoles), appelée « Verdier », est devenue une maison d’édition sur laquelle le groupe se focalise maintenant. Il est gros lecteur de ses publications : des textes hébraïques, souvent ; Arlette Elkaïm, la fille adoptive de Sartre, leur a confié sa traduction des Aggadoth. Et Benny Lévy, son Nom de l’homme. Charles Mopsik, le traducteur du Zohar (il a commencé à 18 ans, en 1974 : deux tomes parus, quatre autres à venir) y dirige une collection. Dans une chambre d’enfant, à Paris, il établit un petit dictionnaire des termes à connaître.
Près de la porte de Versailles, dans un grand appartement de livres, Emmanuel Lévinas montre les volumes de son Talmud. Affable, il initie le visiteur goy à la complexité des pages, raconte son enfance en Lituanie, bercée par les légendes et les contes de fées des textes hébraïques. Arrivé en France dans les années vingt, il se lie avec Blanchot à Strasbourg. Et, après-guerre, étudie le Talmud avec M. Chouchani. Il s’intéressa aux textes aggadiques, apologues, récits, amplifications... « cocasses de prime abord, et par là suggestifs ». Des textes talmudiques, il souligne « la concrétude extrême qui, en ce qui concerne la loi, la préserve de l’idéologie ». Il vient de recevoir le livre de Benny, dont le thème éthique lui plaît. « Le détail a un air confidentiel : clins d’œil entre personnes qui s’entendent. »
Dialogues de l’intériorité et travail de traduction : n’est-il pas là, le philosophique ? À l’Institut ismaélien, rue Jacob, Christian Jambet (encore un ex-G.P.) travaille sur son domaine : le chiisme ismaélien. Il fut conduit à la philosophie islamique (de langue arabe et persane) par intérêt pour le platonisme et par Henri Corbin, dont il fut l’élève. Dans son paysage, il affirme l’urgence des traductions, des résurrections qui permettraient de « briser un certain type d’histoire de la philosophie ou de l’histoire religieuse qui méconnaît volontairement des schèmes métaphysiques étrangers à l’image que l’on se fait de la raison depuis le XVIIIe siècle. » En parallèle, Guy Lardreau (un ex-G.P. toujours) explore le territoire chrétien syriaque. Comme si montait un nouvel esprit de Tolède, qui était réapparu au XIXe siècle. Ensemble, ils travaillent sur une problématique : l’ange barbare. Des figures comparables dans les trois religions du livre : une communauté, même avec des différences que l’on ne peut gommer. « J’ai aimé que son livre soit difficile », dit Christian Jambet à propos de Benny, « que le judaïsme ne se pénètre pas comme ça ». Il se souvient des années gauches où « la religion, pour certains d’entre nous, avait une fonction de détermination en dernière instance ».
À Strasbourg, à l’intérieur de son « existence tramée par l’étude », Benny Lévy n’oublie pas ses réflexions de départ, sa préoccupation politique initiale (il avait d’ailleurs commencé un ouvrage sur le gauchisme, le Traité du passeur). Tout à la fin du Nom de l’homme, il insère, et encore à peine, mais il les voulait là, quelques phrases sur le désir d’égalité. « J’ai tenu à le faire de la manière la plus discrète, concise, silencieuse... J’ai tenu à marquer que j’ai une réponse maintenant à la question que je me posais au début de la dissolution, au début de cette courbe que je vous ai décrite... C’est assez provocateur à l’égard de l’air du temps, ce que je vais dire... Je me suis demandé, au tout début, alors que je sentais toute la force vraie, authentique du désir d’égalité : pourquoi donc la perversion ? Au bout de ces années de réflexion, ma réponse est un peu différente de ce qui semble être le cas de pas mal d’anciens copains. Je ne dis pas merde au désir d’égalité. Je vous avoue que j’ai une sympathie très limitée à l’égard de la diarrhée libérale d’aujourd’hui, mais vraiment très, c’est un euphémisme. C’est le mode même de ne pas penser...
« Alors, au lieu de dire : le désir d’égalité amène aux pires perversions, totalitaires, etc., donc c’est le désir d’égalité qui est pourri... ce que je dirais maintenant, c’est que ce désir d’égalité ne peut pas s’articuler dans une vision politique du monde. Il ne faut demander aux pouvoirs que ce qu’ils peuvent donner de mieux, la modération... Si on peut ne pas demander aux pouvoirs d’assurer l’exaucement de ce désir, alors c’est bien, mais il faut le pouvoir. On ne le peut que si ce désir d’égalité trouve son mode d’effectuation ailleurs que dans une vision politique de l’existence... À partir du moment où je vois qu’il est articulable dans le monde de l’éthique, j’ai une position à partir de laquelle je peux me méfier des pouvoirs. Sinon, vous aurez beau dire que vous n’aimez pas les pouvoirs, que vous vous méfiez, que derrière il y a le goulag : vous êtes dedans... Si vraiment les copains veulent se sortir de la vision politique du monde, il faut surmonter le piège... Quand on sort, il faut aller quelque part, on ne peut pas sortir en disant : je sors, en écrivant des livres pour dire qu’il faut sortir. Il faut être quelque part à partir de quoi on puisse dire : ça, c’est de la politique. » Il s’était agi autrefois, avec la même exigence, d’être de nulle part. Alain Garric, Libération, 21,22 et 23 décembre 1984
vendredi 23 novembre 2007
Benny Lévy et Sartre (3)
(Voir l’introduction dans la première partie)
Cependant, Catherine von Bülow retrace les traits de l’histoire passionnelle qui fut celle des maos, les tentatives de retrouvailles ou de rejets violents qui s’ensuivirent. « Au sein même du Cercle, les personnalités s’affirmèrent et, plus elles s’affirmèrent, dans des carrières, par des écrits, plus le Cercle devenait un lieu impossible. Comme s’il y avait un paradoxe entre l’envie encore très forte de maintenir un lieu commun pour ne pas devenir un intellectuel, égocentrique par excellence, et la prise de conscience, assez violente d’ailleurs, que le lieu commun ne fonctionnait pas. Comme si le lieu commun ne pouvait fonctionner qu’à partir d’une idéologie commune, chose qu’il rejetait. » Benny Lévy se sent tenu de ne pas rompre le lien, sans abandonner sa liberté de pensée. Après six ou sept séances, ici et là, en province et à Paris, le Cercle ne lui semble plus un lieu adéquat. Allant vers les textes de la tradition rabbinique, il rend compte de ce « tournement » dans sa recherche, lors des dernières réunions, et propose un nouveau séminaire, celui de Jean Zacklad, un professeur de philosophie versé dans la Kabbale. À Paris (pour le dire), il se tient rue Dieu. Deux ans plus tard, il est suspendu. Le relais est pris par le rabbin Eliahou Abitbol, qui vient de Strasbourg donner des cours de Talmud.
C’est l’année 1983. Benny Lévy compose son livre et prépare son départ en Alsace. Mais dès le début de son « tournement », un soupçon, dirigé non pas contre celui qui aurait été accusé de vouloir rester le chef, plutôt envers la matière même de l’étude, s’est peut-être glissé entre lui et pas mal d’ex-copains maos. Et, radical, il se retrouve quasiment seul, comme délégué par de plus tièdes. Il lui était arrivé d’aimer cette phrase de Kafka : « Je suis mandaté, mais je ne sais pas par qui. »
« Jusqu’à Strasbourg, avait prédit quelqu’un, vous ne verrez que des papillons attirés par la lumière noire du Talmud. » Un appartement chaleureux, à mi-chemin du centre de la ville, toujours festive pour qui l’a connue par les dessins d’Hansi et le Palais de l’Europe, vers où se trouve la yeshiva (l’école). Une bibliothèque dont la répartition des étagères entre le poche et le hors d’atteinte constitue le « drame » d’un désir et le mouchard d’un parcours. À dire vrai, la bibliothèque de la G.P. et du dialogue avec Sartre. Plus, sur le bureau, une table de ferme, un dictionnaire d’hébreu. « Je ne me suis pas tourné vers les textes juifs, dit Benny, parce que j’avais des besoins d’identité. Si j’avais des besoins d’identité à quinze ans, je n’en avais pas à trente-cinq ans. Je me suis tourné vers ces textes pour des raisons de pensée. Et même, ce qui rend la chose encore plus aiguë, pointue, ce sont des raisons philosophiques qui m’ont amené aux textes juifs. Pour cela, un nom domine ce tournement, cette articulation, celui d’Emmanuel Lévinas. » Oui, mais comment cela se passe à partir du Pierre Victor secrétaire-partenaire de Sartre ?
« Avec Sartre, on faisait, à notre manière, le point de la dissolution du gauchisme... Sartre ne pouvait pas ignorer, et il n’ignora pas, que cela avait un certain rapport avec sa théorie des groupes en fusion, qu’il expose dans La Critique. Il avait donc son propre intérêt à faire le point... Pendant un moment, le livre que l’on devait faire ensemble s’intitulait Pouvoir et Liberté, ce qui dit assez bien l’intérêt idéologique qui se jouait pour lui là-dedans. » Les discussions avec les anciens de la G.P. et d’autres, de Lip (Jean Raguenès), alternent avec ce dialogue plus méthodiquement philosophique.
« On a mis plus de deux ans à commenter les bouquins qu’on lisait sur la Révolution, pour laquelle nous avions une passion commune. Puis, on a étudié des textes sur les hérésies et on est remonté d’ailleurs au phénomène religieux de cette manière-là... On est revenu alors sur des questions de teneur philosophique, par exemple cette question de l’être-pour-autrui qui a été sa croix, sa butée, le point sur lequel sans cesse il est revenu dans ses mouvements de pensée... Au moment où le dialogue s’infléchit de manière décisive sur cette question, le Cercle socratique, qui était déjà une distance philosophique, est en train de se convertir en partie en séminaire hébraïque. Vous pouvez sentir comment, à travers les langages, et il y en avait plusieurs,... je frottais les problèmes philosophiques des années soixante. Comme si j’avais plusieurs palettes, plusieurs croquis faits et où j’essayais de trouver la figure juste. Vous comprendrez par là mieux pourquoi Lévinas a eu à ce moment-là ce rôle décisif puisqu’il avait au départ un langage qui procédait, j’allais dire d’une même matrice que celui de Sartre, tous deux nourris de phénoménologie et de références communes à Husserl et à Heidegger, tous deux ayant creusé ce point névralgique du rapport à autrui. » C’est donc le virage ; Benny, sur le même problème, est appelé par les « résonances hébraïques » de l’écriture de Lévinas. Il suit un enseignement, en tient le récit à Sartre. Cet autre langage intervient et « les enjeux deviennent très forts ». Et Benny est sûr que Sartre découvre « qu’il y a de la pensée là où il mettait de la religion ». De la pensée fondamentale. Et cela n’alla pas tout seul ni pour l’un ni pour l’autre.
On sait la suite, le scandale. Avec son livre, l’héritier d’un travail commun a voulu restaurer, par l’intérieur, « toute la dignité du dialogue ». Plus tard, les matériaux, les bandes, pourront répondre aux besoins de la recherche.
C’est le provoquer un peu que de lui soumettre l’impression d’une pensée du « c’est-moi-qui-souligne », de phrases complétées parce que laissées inachevées. Et voici l’intelligence qui retournait les salles : « Je crois qu’il ne faut pas le formuler comme ça. Grâce à lui, je suis renvoyé à mon propre indisable, du moins à proximité de cet indisable. Non seulement il m’a rendu français, mais il m’a aussi, au départ, rendu juif... Je me souviens qu’il me renvoyait, à une époque où j’étais encore marqué par la vie politique clandestine, où je ne faisais pas référence à ma propre subjectivité, à mon histoire propre, c’est lui qui me renvoyait à cela. Donc, incontestablement, là, il a eu une autorité sur moi. Et même plus profondément, quand le dialogue a pris une forme plus intérieure, sa manière de se rapprocher de l’indisable, donc dans son cas sa manière de revenir sans cesse sur cette énigme de la contingence, ça me ramenait moi dans la proximité de ce que je n’appellerai plus d’un mot à lui, l’indisable, mais d’un mot plus proche justement du paysage qui se découvrait à moi, du savoir obscur qui habite le juif. Dès lors, quand, grâce à la découverte d’un chemin vers ces textes, c’est-à-dire d’un savoir déployé, explicité, lorsque je peux articuler, élucider, sortir vers la lumière ce savoir obscur, qu’est-ce que je fais ? Je complète des phrases inachevées de Sartre ? Ce serait impudique de dire cela. » (A suivre: la fin)
Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984
jeudi 22 novembre 2007
Benny Lévy et Sartre (2)
(Voir l’introduction en première partie)
Simone de Beauvoir raconte (La Cérémonie des adieux) que Sartre, « de loin en loin, allait dîner dans ce que Victor appelait sa « communauté », c’est-à-dire une maison de banlieue que Victor et sa femme partageaient avec un couple ami. Sartre se plaisait à ces soirées. Je n’aurais pas voulu y participer, mais je regrettais qu’une partie de la vie de Sartre me fût désormais fermée. » Évelyne Cohen a vécu ces moment de petit « phalanstère ». Étudiante en 68 (russe et chinois), elle entre chez les maos après le 27 mai 70, au Secours rouge, passé la phase radicale. Elle était « petit chef » selon la terminologie de l’époque. Chargée des questions de logements, des militants du XIVe et des rapports avec les immigrés. Parents juifs, juifs du Kippour, père maquisard. « Ce n’est pas nous qui l’étions. En fait, on ne se définissait pas par rapport à la Palestine mais par rapport aux Arabes d’ici. Contre tout racisme, par le fait juif. »
Un an après la dissolution (les maos avaient mis la clef de la Révolution sous le paillasson en automne 73), en 74, Benny et Léo (sa femme), Denis Clodic (« âme-sœur de Benny ») et son amie Françoise Gérard, Évelyne Cohen et son mari Bernard (non juif), s’installèrent d’abord à Eaubonne (il y avait un jardin) puis à Groslay. Sartre patronnait. « Nous avions une activité de « gastrosophie » importante avec des mises au point sur nos trajectoires. Débats sur la Révolution. Il faillait voir comment il « poussait le vieux dans ses retranchements ». Quand je pense à l’image du « vieillard sénile » ! Sartre était extraordinairement présent à Benny, j’en suis témoin. En même temps pour la première fois, on arrivait à s’intéresser à l’hyper-quotidien. Cela a aidé Benny. Le philosophe planant est redescendu. C’était un des rares capables de s’occuper des petites choses de la vie. » Tout en lisant les dialogues de Platon, puisque Benny s’était remis à lire. Selon Évelyne Cohen, cela se retrouve dans Le Nom de l’homme, le livre de Benny : « Celui qui parle à travers le dialogue. » Sur le chemin de Strasbourg, elle fit un bout de route avec lui : « Cercle socratique » et séminaire de Jean Zacklad. À visiter dans un instant.
Tandis que, et alors on sort du sentier privatif de la chronique, Benny Lévy organise le passage de son exigence (ce qu’il appellera tout à l’heure son « tournement ») dans un autre paysage philosophique, tous les anciens copains, ou pas copains, maos tentent de surmonter l’accablement qui succéda à la sortie du politique. Surtout ceux que leurs origines juives avaient amenés à la lutte. Et ils étaient nombreux à jouer un rôle prépondérant dans l’extrême-gauche et les mouvements contestataires. Un Israélien, Yair Auron, docteur en philosophie, achève l’étude de leur engagement. Leur rapport au génocide, à la création de l’État d’Israël, au conflit israélo-arabe, événements qui ont transformé le « révolutionnarisme juif sans tarir l’énergie messianique ». Le côté déraciné, émigré, d’Europe centrale ou orientale a aussi beaucoup joué. Mais, dans le militantisme, le côté personnel resta caché. Ils ne parlèrent pas de choses qui étaient pour eux essentielles. Deux enfants de rescapés n’en parlaient jamais entre eux. La souffrance, mais guère de tradition en dehors du folklore, de la nourriture. Le manque de connaissance sera ressenti au fur et à mesure et, dans l’effritement de l’extrême-gauche, des groupes commencent à se réunir (Traces, Combat pour la diaspora). Mais il n’y avait pas en jeu que le débat universalisme/particularisme. Ils n’étaient pas seuls à chercher des solutions. Pour tous, se posait la question du « nous ».
« Faut-il rompre avec ce nous fatidique, un peu totalitaire, qui a été le propre des groupes en fusion ? », se demande Catherine von Bülow (ancienne militante mao de la Goutte d’Or, reconvertie dans l’édition et la philosophie allemande). Il a fallu chercher son regard inconnu, mais il se révéla juste qu’on le lui prêtât, dans un café proche de Jussieu. Le jour du séminaire de Benny (cette année, Philon). Il vient tous les lundis. Un regard clair, fort et, quelle est la phrase de Lévinas sur le regard ? « Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. » Ce « nous », qui était-ce désormais ? « Des personnalités d’une puissance peu ordinaire, avec, dès le départ, une culture propre. Très constituées. Cela leur a permis de ne pas se noyer dans le neutre de tout discours idéologique. Et s’il y a eu le Cercle socratique, ce fut à cause de ça. » Quoi de ce Cercle, alors ? Il faut, avec Benny Lévy, remonter à l’autodissolution de l’ex-G.P.
« Je ne crois pas du tout que ce soit pour des raisons de crise intérieure que l’on a mis fin à la G.P. On avait l’intuition, pas très articulable au départ, d’être arrivé au bout. On savait ce que dissolution voulait dire puisque ce n’était pas la première fois qu’on dissolvait un mouvement. On avait une espèce de maturité qui fit que, à partir du donné, le plus important étant à ce moment-là Lip et la nature des mouvements sociaux qui se faisaient jour, le groupe qui était la G.P. n’avait plus tellement de raison d’être. » (Une année délicate pendant laquelle les membres de la direction s’emploient à écarter les dangers de cristallisation de petits groupes à tendance militaire.) « La vraie question qui s’est posée à moi était : comment tout cela était possible ? Comment pouvait-il se faire que, partis avec une certaine idée de la Révolution, l’on ait pressenti que l’on pouvait déboucher dans des directions égarées et égarantes... Où se passait ce mécanisme de la perversion d’une idée révolutionnaire ? » (Pour répondre à cela, une première formule appelée le Cercle socratique.) « Il s’agissait d’affirmer que l’on ne voulait plus donner un bilan de notre action en termes politiques, que c’était à partir d’une distance philosophique que nous parlerions de notre passé. Pourquoi Socrate ? Parce que, bien évidemment, la référence philosophique ne pouvait être, en tout cas pour moi qui ai proposé cette idée, que en ce point de l’histoire de la philosophie où un rapport unique entre la pensée et l’existence s’est noué. La référence socratique avait pour fonction d’obliger ceux qui se rassemblait là à donner une gravité existentielle à leurs propos et, dit d’une manière polémique, c’était donc prendre ses distances par rapport à ce qui se passait autour de nous. Il y avait beaucoup trop de légèreté dans la manière de parler de notre expérience, de notre génération perdue, une manière littéraire au sens le plus mauvais du terme. » (A suivre)
Alain Garric, Libération, 21, 22 et 23 décembre 1984. Photo d’après Pierre-Olivier Deschamps.