dimanche 6 avril 2008

Eulalie : le commencement

 Corps, ciel, nom, figure, élément, or, argent, faire, servir, venir, ces mots se donnent à lire soudain et sous leur forme définitive dans la Cantilène - ou Séquence ? - de sainte Eulalie, le premier manuscrit conservé de la littérature française. L’écriture – en minuscule caroline - est fine, sûre d’elle, fraîche, gracieuse et contraste avec l‘épaisseur du psautier recouvert d’une peau de cerf brute, d’ailleurs surnommé « le livre poilu », liber pilosus, où une main inconnue a transcrit ce poème sur une de ses dernières pages restées vierges. Peu de temps après sa découverte (1837) à la bibliothèque de Valenciennes où avaient été déposés à la Révolution les ouvrages pris à l’abbaye de Saint-Amand-les-Eaux, une anthologie dirigée par Sainte-Beuve – restons dans l’hagiographie – présenta l’Eulalie en ces termes de lépidoptériste nabokovien : « C’est dans ces vers, très-pauvres à coup sûr, que la langue française sortant du latin dont elle n’est pas encore totalement dégagée, fait pour la première fois son apparition sur la scène du monde. Elle est née, elle existe, avec les traits essentiels de sa physionomie, avec ses instincts, avec les lois qui présideront à son long développement ». Avec son fantasme inaugural et jamais résorbé.

Quelle date ? La Séquence - ou Cantilène ? - vient en prolongement d’un long sermon, en latin, sur la confusion des langues, pour le jour de la Pentecôte. La même main l’a accompagnée d’un chant en francique rhénan, le Ritmus Teutonicus, ou Ludwigslied, un des plus anciens de la langue germanique, qui célèbre la victoire de Louis III sur les Normands (août 881) et date ainsi l’Eulalie entre cette bataille de Saucourt et la mort de ce roi (août 882). Les deux chants étaient destinés aux hôtes laïcs de passage, « francophones » ou « germanophones ». En Chine, la Sutra du Diamant avait déjà été imprimée (868). En Andalousie, poètes et poétesses en arabe classique rivalisaient d’images depuis ‘Abd al-Rahman, émir omeyyade de Cordoue (822-857).



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Treize oies blanches de chair et de plumes symbolisent encore l’âge d’Eulalie au moment de son martyre à Merida le 10 décembre 304, une des dernières persécutions ordonnées par Dioclétien. Troupeau divin, le nombre en est maintenu et elles passent leur existence en semi-liberté dans le cloître de la cathédrale de Barcelone. Les reliques de la sainte, ou celles d’une autre du même nom, avaient été recueillies en 878 dans cette ville, la plus méridionale alors du royaume de France (quand Merida, en Estrémadure, était sous emprise musulmane). L’abbaye de Saint-Amand-les–Eaux reçut quelques ossements et la cantilène a été mise par écrit dans ses murs quelques années plus tard, adaptée d’une hymne - l’hymne catholique est féminine - de Prudence, poète ibéro-romain de la fin de ce quatrième siècle inauguré par les supplices qu’il décrit :

Eulalie, une fille de treize ans, vierge sacrée, noble de race, à quelques heures de son fastueux hyménée, quitte dans la nuit la maison de ses parents. De ses pieds déchirés, elle franchit des lieux couverts de ronces et d’épines, elle court mettre sa joie dans le supplice. Au matin, elle arrive au pied du tribunal, dénonce le culte des démons, crache aux yeux du tyran Maximien, compagnon de Dioclétien, renverse à coups de pied les idoles païennes. Aussitôt deux bourreaux déchirent la chair délicate de la vierge… ses membres sont arrosés à chaque instant par un nouveau jet de sang qui jaillit tiède sous les ongles de fer… Fouet, eau bouillante, chaux, plomb fondu, toutes ses plaies ouvertes se referment, sa peau reprend sa carnation et sa fraîcheur, alors des torches ardentes parcourent avec fureur ses flancs et sa poitrine… Sa chevelure, détachée, roule sur ses épaules, voile un instant sa nudité puis s’enflamme. Eulalie ouvre ses lèvres et aspire ce feu qui l’environne et soudain une colombe s’élance de sa bouche, son âme, toute pure, toute innocente s’envole vers le ciel. Les bourreaux s’enfuient, saisis de terreur. Une neige inattendue vient couvrir le corps exposé de la martyre. Tel est le récit qui donna son encre pourpre à la première manifestation de la langue française. Lucrèce, afin de convertir, cédait au « bizarre goût pour l’horrible » de son temps et de sa terre – Shakespeare ne s’en priva pas dans Titus Andronicus. Les détails de plaies, de chairs grillées, de tenailles abondent, et aussi bien dans le Missel de l’ancienne église d’Espagne. Oraison : Bientôt le bourreau expose le corps de la vierge aux yeux des spectateurs et le long de ses flancs déchirés le sang coule en ruisseaux, plus rapides que n’est la main du licteur à ouvrir de nouvelles blessures. L’intention sacrilège du juge est confondue : il n’y a ici d’autres jouets que ses tourments ».

Le précieux évangéliaire de Saint Riquier de l’époque carolingienne est écrit en lettre d’or et d’argent sur un parchemin (une peau) teinté de pourpre. L’image de la blessure « écrite » sur la peau revient à six reprises dans les combats de l’Iliade. Hélène trace sur la pourpre les épreuves que Troyens et Achéens vont subir à cause d’elle. Les lettres (littera) ont été données du grec diphtera, « peau travaillée », assouplie pour écrire. Eulalie de Prudence : C’est votre Nom, Seigneur que l’on trace sur mon corps… La pourpre de mon sang sert à écrire votre nom sacré ».

La séquence française n’a pas ces complaisances, elle abrège. C’est, en vingt-neuf décasyllabes,  le récit d’un beau corps et d’une âme plus belle encore. Le diable règne sur le début (diaule : ce français tout neuf est du picard-wallon), la fin appartient au Krist. Entretemps, Eulalie est jetée au feu pour la brûler promptement. Elle ne se consume pas, une épée lui tranche la tête, la colombe s’envole. Le vers 15 (Ell’ent aduret – ou adunet – lo suon element) ne se laisse pas interpréter. Aussi endure-t-elle le supplice du feu ? Elle réunit son élément ? Elle rassemble sa force ? Elle ranime son courage ? Elle abandonne sa foi ? L’anthologie de Sainte-Beuve : « Elle en a donné lo suon element, très probablement sa substance, sa vie ; peut-être ses biens, tout ce qu’elle possédait ». Le TLF reprend bien pour element (881) : « âme, forces, principe(s) constitutif(s) de l’être ».

Cependant, sa persécution, qui inaugure la littérature française, la traverse sans s’affaiblir. Elle se ravive dans les Natchez de Chateaubriand comme dans Restif de la Bretonne, Octave Mirbeau ou même Giono : Le visage de sainte Eulalie peinte martyre à l’église Saint-Sauveur, au moment où elle porte ses seins fumants sur un plateau (préface aux Pages immortelles de Virgile, 1947). Dans Sade, à l’évidence, et le récit détaillé des tortures par la quatrième historienne des Cent vingt journées. Les programmes des départements de français des universités américaines vont de la Cantilène - ou Séquence ? - aux Infortunes de la vertu. Dans Sade, une Eulalie, fille d’une des meilleures maisons de la ville, pudique et innocente, est décapitée par l’évêque de Grenoble après qu’il a joui d’elle. D’emblée, la Cantilène est un « corps de récit », et tel est celui de Justine. Robbe-Grillet connaissait bien ce lien du corps avec l’écriture, cette matière romanesque, elle lui était une imagerie comme la matière de Bretagne aux romanciers arthuriens.

A ce commencement cruel de notre littérature, le nom de l’héroïne apporte son retentissement dramatique, car elle est Eulalie, celle qui parle le beau langage, la douée de parole. La langue nait dans le sacrifice de la jeune fille qui l’incarne par excellence. Buona pulcella fut Eulalia est traduit soit par Une bonne pucelle, soit par La jeune Eulalie était un modèle de perfection. Pulcella  rend le mot latin Germine qui veut dire progéniture, rejeton. Le sens est fille de qualité, de bonne famille et plus noble encore dans son courageux trépas disait Prudence. D’ailleurs, le mot de pulcella, choisi par l’inconnu de l’abbaye, présentait un avantage considérable pour qui voulait marquer qu’une séquence - ce n’est donc pas une cantilène - commence par un Alleluia : elle en est la suite musicale immédiate. BuonA puLcELLa fUt EulalIA. Et Eulalia est providentiellement l’anagramme d’Alleluia. Le jubilus, cri de joie, prolongeait longuement le –a final. Parole et féminité, voilà ce qu’évoque le nom même d’Eulalie (Daniel Poirion). Langue ni paternelle ni maternelle : langue fille. Le privilège accordé à la féminité du langage surgit avec la naissance des langues romanes (Roger Dragonetti). Molière s’en moqua dans les Femmes savantes : Chrysale – Je vis de bonne soupe et non de beau langages. Cette parole privilégiée a rejoint chez Proust (Du côté de chez Swann) la chroniqueuse de Combray. Ah ! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure d’Eulalie. Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela. On est dans la maison de tante Léonie, dont le faîte de l’arrière-cuisine (antre de Françoise – Française) était toujours couronné du roucoulement d’une colombe.

Alain Garric

mercredi 12 mars 2008

Le mot juste

Amant, amoureux. « Il suffit d’aimer pour être amoureux : il faut témoigner qu’on aime pour être amant. » Avoir, posséder. « On n’est pas toujours le maître des choses que l’on a : on l’est de celles qu’on possède. » Assez, suffisamment. « L’avare n’en a jamais assez : le prodigue jamais suffisamment.» Quelques subtilités prises dans les premières pages  de la Justesse de la langue, Ou les différentes significations des mots qui passent pour synonymes, Gabriel Girard, réédité joliment par les éditions Manucius (« le beau est rare : le joli n’est pas commun »).

L’espèce humaine entière dispose de six millions de mots, l’ordre de grandeur du nombre des espèces naturelles. Aucune langue ne possède à elle seule autant de mots que de choses à exprimer (Vico, Scienza nuova) – le langage n’y survivrait pas – mais il existe aussi en abondance « des noms privés de choses » (Bacon, Novum organum). Tandis que les Hanunóo du sud des Philippines divisent l‘univers en êtres qui peuvent ou ne peuvent pas être nommés (Lévi-Strauss), la plupart de ceux qui parlent le partagent entre objets que les mots peuvent ou ne peuvent pas atteindre. D’où l’illusoire importance du mot juste, ce rêve de la langue française classique, on a même dit son « nourrisson ».

D’Alembert disait de Gabriel Girard (abbé) qu’il a « si bien caché sa vie que nous en ignorons presque toutes les circonstances ». Il a vécu comme vivent les mots dont on cherche vainement la signification. L’abbé publia son livre l’année (1717/1718) des Mémoires du cardinal de Retz, des Fêtes galantes de Watteau et des robes à panier. Le style, l’air, le tour. Le combat que mena l’abbé pour différencier les synonymes est une peinture de l’époque, sa touche s’est perdue. Façons, manières. « On fait des façons : on a des manières. » Voir, apercevoir. « On voit la beauté d’une femme : on en aperçoit les agréments ». Légère, inconstante, volage, changeante. « Une légère ne s’attache pas fortement : une inconstante ne s’attache pas pour longtemps : une volage ne s’attache pas à un seul : une changeante ne s’attache pas au même ».

Gabriel Girard prétendit : « Je n’ai copié personne, le sujet est tout neuf ». L’oubli innove à son aise : il y avait eu, de Gérard (prononcer Gélard) de Vivre, les Synonimes, c'est-à-dire plusieurs propos propres tant en escrivant qu’en parlant, tirez quasi tous à un même sens, pour montrer la richesse de la langue française (Cologne, 1569). Un autre Girard, Anthoine, qui rallongea son nom en Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, poète délicieux et académicien chargé des parties comiques du dictionnaire, fit une découverte fondamentale. Il inventa l’expression « le mot me manque » (formule conservée grâce au Dictionnaire des précieuses : « Je sçay bien ce que je veux dire, mais le mot me manque »). Lacan le lut et dans son séminaire demanda : « Qu’est-ce que voulait dire le mot me manque avant Freud ? » (« … et avant cette diction précieuse, l’expression, pour n’être pas d’usage en français, laissait planer une part d’impensable sur ce manque de signifiant… ») Saint-Amant, qui ne se priva pas de témoigner pour justifier son nom, aimait aussi fréquenter la solitude, côtoyer les torrents vagabonds, regarder sauter les grenouilles. Il parcourut le vaste monde en marin, en guerrier, en libertin, ce n’est pas un salon, on peut y manquer de mots au mauvais moment.

D’ailleurs, « l’écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots » (Valéry). Ce qui l’oblige, pris dans le langage comme un écureuil dans sa cage, à faire tourner autour de lui le tambour de ses idées et de ses souvenirs. N’aurait-il pas été plus pratique de donner aux mots d’autres noms que ceux des choses qu’ils désignent ? Des noms légers, inconstants, volages et changeants ? En japonais, la pluie a des noms différents selon les saisons. La nature ne connaît pas la perplexité, elle reste vraie dans tous ses changements. Il se peut que le monde ait été créé pour rendre compréhensible le langage. Mark Twain mesura l'écart entre le mot juste et le mot presque juste en comparant l’éclair (lightning) et la luciole (lightning bug). Ce qui servira de conclusion.

Terminer, finir. J’achève puisque j’ai commencé, j’en termine  avec votre accord, et j’en finis pour mon bon plaisir. 

Alain Garric 

vendredi 29 février 2008

Chateaubriand pauvre chat

Lecteur que je ne connaîtrai jamais, adresse aussi poignante que frères humains qui après nous vivez de Villon, un autre François. Ses voyages outre-mer donnèrent à Chateaubriand l’idée de l’outre-tombe, de la mort comme un exil, du livre expédié de l’au-delà : déjà pèlerin d’outre-mer, ayant commencé mon solitaire voyage…  C’est le livre X, chapitre 11 que les élèves de prépas doivent lire cette année dans leur programme Penser l’histoire. Contexte : ambassadeur à Londres, en 1822, une dame anglaise a demandé à lui parler, My lord, do you remember me ? En quoi l’histoire de Charlotte Ives, connue pendant son bannissement de France, en 1795, lorsqu’elle avait quinze ans et lui trente-quatre, ou en quoi le consentement ravi des parents et son aveu en larmes d’être déjà marié en France peuvent aider à penser l’histoire ? Sinon qu’en l’épousant, enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, Châteaubriand n’aurait pas rencontré l’Histoire. Pas une seule ligne ne serait tombée de ma plume. Que lui vaudra le « sacrifice » de sa vie à l’écriture de sa vie ? Quel sera le sort de ses mémoires orphelines ? Dépasserai-je ma tombe ? Y aura-t-il un public pour m‘entendre ?

L’idée d’écrire des Mémoires (d’abord Mémoires de ma vie) lui vint à Rome. Il avait trente-cinq ans et portait le deuil de Pauline de Beaumont dont le cœur s’était arrêté de battre sous sa main. L’intention, le « passage au langage » (Yves Vadé, L’Enchantement littéraire) remontait – vers quoi d’autre aurait-il pu remonter ? - à l’enfance.  Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m’entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : « tu devrais peindre tout cela ». Ce mot me révéla ma muse ; un souffle divin passa sur moi ». Transformer sa vie en écriture : Une idée négociée entre le désespoir et le sentiment de sa valeur.

Quand on a beaucoup et longuement souffert, on ne se souvient plus que de soi ; l’infortune personnelle est une compagne un peu froide, mais exigeante ; elle vous obsède ; elle ne laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous quitte point, s’empare de vos genoux et de votre couche. Indifférent, dans ce qu’il écrit, à ce qui n’est pas son écriture, Chateaubriand force l’attachement de tous ceux qui entrouvrent ses longues pages. On tombe toujours sur un coup de verbe, un paysage de mots qu’on ne verra jamais ailleurs. Proust l’a lu, évidemment (Une odeur fine et suave d’héliotrope… toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse, VI, 5). Et Rimbaud (Comme nous descendions les fleuves saints dont les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d’or, III, 9). Et Hugo (je veux être Chateaubriand ou rien). Des phrases soyeuses qui flottent  comme des pavillons dans le port de Saint-Malo ou la rade de Brest. Une jeunesse que rien n’étouffe. Des formules désarmantes (un savant professeur qui vint tout exprès à Gand pour contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme). Un art infini pour parler de tout en ne parlant que de soi. J’ai le défaut de ne pas me compter assez : son dernier éditeur, Jean-Claude Berchet a relevé « pas moins de 510 occurrences de son nom ».

Comment éditer un tourbillon de feuilles assemblées par le vent des sentiments et les fourches de l’histoire, des chapitres pendant quarante-cinq ans écrits, écartés, isolés, réécrits, révisés, déplaces, retouchés, regroupés et, comme (dit-il) les pages des Natchez, assemblés avec des pointes arrachées aux tasseaux de mon grenier, faute de pouvoir acheter du fil ? Pour Gracq, la muse de sa destinée « s’avance guindée après coup dans un redoutable appareil orthopédique dont les Mémoires à chaque « instant » [et à chaque édition]  resserrent les écrous avec un craquement perceptible ». La parution en feuilleton, car il faut bien vivre avant de proclamer que l’on est mort, entraîna une révision générale, celle que l’on a lu pendant longtemps. L’édition originale (en 12 volumes in-8°, demi-veau glacé aubergine qui vaut à ce jour quatre mille euros) reprit ce découpage en 536 séquences. Elle semblait plus vaste et plus profonde, plus intime – pendant l’année du livre 1972, elle était remise par le maire avec le livret de famille - que celle d’aujourd’hui qui fait pile de dossiers et écarte (« fragments retranchés ») le plus aimable, peut-être, de Chateaubriand. Mais elle correspond à la forme arrêtée par lui dans ses derniers jours (enfin, sous les pressions circonstancielles que l’on devine de ceux dont les noms apparaissaient). Il aurait tant voulu revenir corriger les épreuves.

Quarante-deux livres : dix-huit avant le livre XIX et dix-huit après le livre XXIV, c'est-à-dire avant et après son face-à-face avec Napoléon. Gracq : « La vie de Napoléon est enchâssée au milieu de son grand livre non pas, ainsi qu’on le dit petitement, pour suggérer le parallèle, mais plutôt, je le crois, comme un talisman » (il a su qu’on le verrait mieux, et longtemps, hissé sur l’encolure de Napoléon). Non, non, il se place en génie d’expression devant le plus fier génie d’action. Ils sont les deux seuls personnages, le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires. Ils étaient du même âge, tous deux partis du sein de l’armée. Heureusement pour lui, il n’a point écrit sa vie, il l‘eût rapetissée.

Chateaubriand ne sait pas rapetisser. Tout est bon, fantasmes, vanités, citations fausses, recomposées, vrais emprunts, surimpressions, opportunisme, mensonges (en Grèce il décrit les sites sans les visiter : Michel de Jaeghere, le Menteur magnifique, Belles-Lettres), tout joue avec les ellipses, anacoluthes, hypallages, apories, remords (« syndérèses »). Il va, vient, descend, remonte, il écrit comme vole un oiseau de mer. Anacoluthe (le contraire d’acolyte)? Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul parce qu’il avait enterré son paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins. Barthes appelait cette rupture de construction « l’anacoluthe stupéfiante » : il fallait la donner pour symbole à la parole littéraire. Pour la vérité, il n’y a rien d’autre que ce que dit Chateaubriand. Ce qui n’est pas éloquent n’est pas vrai. Voici sa rencontre avec Mme Récamier, chez Mme de Staël, vêtue d’une robe blanche, assise au milieu d’un sofa bleu. Je me demandais si je voyais un portrait de la candeur ou de la volupté. Je n’avais jamais rien inventé de pareil [je souligne],  et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Bien sûr, on se trouve dans les passages retranchés. Lui, qui s’était composé une femme de toutes les femmes qu’il voyait et qui emmenait partout sa sylphide incomparable, tombait sur Mme Récamier qui les effaça toutes et prit la place de la nymphe. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus pour faire un composé de charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme visible.

Tandis qu’à son regard, aucune figurante n’échappait. L’hôtesse du relais au-dessus de Pontarlier qui avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue, une nautonière qui raccommodait, à chaque coup d’aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau, la petite vendangeuse qui donnait envie de lui dire des roses, la ragazza de Venise qui partait pêcher des crabes au bout du quai des Esclavons, la jeune marinière de l’île Saint-Pierre qui vint s’asseoir près de lui, les jambes ballantes sur la mer, pour regarder le soleil. Nabokov l'a lu. Les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? (fragments retranchés, 18, du livre XXXIX).

Ambassadeur à Rome, Chateaubriand hérita le (ou du, si vous voulez) chat gris du pape Léon XII, Micéto, qui prenait le soleil sur la coupole de Michel-Ange. Il le ramena à Paris, rue d’Enfer. Quand il remonte à l’enfance, c’est pour grimper aux arbres, dénicher les pies ou s’endormir dans un saule. En Bohème, une jeune cueilleuse le réveille alors qu’il s’est assoupi sur une échelle appuyée contre un tronc de pommier. Ses attaques de songerie  le laissent sur une branche de la Vallée aux loups où il commença à expliquer son inexplicable cœur. Quand Mme de Chateaubriand parlait de son mari (deux têtes très difficiles à gouverner), elle disait : le pauvre Chat !

Alain Garric 

dimanche 17 février 2008

René, Vincent et les autres

          « Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre, exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. » Il y a vingt ans, René Char rejoignait les « Grands Astreignants » (d’Héraclite et  Eschyle à Rimbaud et Van Gogh) et ralliait les proches présences que Vincent ressentait dans les paysages de Provence. Ce sont ici des nouvelles de lui.

« Je me suis toujours senti, un rien en avant de ma sertissante existence, le voisin de Van Gogh, que plusieurs Saint-Rémois m’avaient assuré être un peintre exalté, sinon peu sûr. Il sortait longuement la nuit, disparaissait entre d’épais cyprès que de rapides étoiles abordaient facilement, ou bien il ameutait le mistral à l’extrême avec la présence encombrante de son chevalet, de sa palette et de ses toiles ficelées à la diable. Ainsi chargé, il se dirigeait du côté de Montmajour, ruine signalée dangereuse. Arles et Les Baux, la campagne filante vers le Rhône étaient aussi les lieux d’errance et soudain de travail d’un peintre étrange par ses yeux et la rousseur de son poil, mais sans abord réel… » (extrait du prière d’insérer des Voisinages de Van Gogh).

Prétérition oblige. Comment ouvrir la bouche, marcher sur la pelouse, voler la rose ? Que dire lorsque l’on écoute et quand ce que l’on écoute ne doit pas être retranscrit ? C’était le contrat. Métier gauche, celui de parler des livres. Le sien, celui de poète, celui de Char, était un « métier de pointe ». Il gravait des édits à venir. Car, au terme, « il n’est d’autre raison à l’écriture que d’être ». Et c’est à nous pourtant, les amandes de ces mots sont à nous, dans le chemin. Cette fois, René Char déroulait un dialogue, une conversation de regards. Son Vaucluse est un pays où tout se donne à voir, platanes platoniques, orgues vertes qui montrent l'intérieur de l'eau (même « le mistral est à voir du beau temps », disait Van Gogh).

Ces textes n’étaient pas pour autant des poèmes sur le professeur (en peinture) de tournesols, ni un échange semblable à celui tenu avec Braque en 1950. Même si l’on entendait parfois crisser le pas de Vincent, Char parlait « en voisin », dans ce paysage que jardina Patience Escalier. En voisin de lumière et de souffrance. Van Gogh, déjà, avait été sensible à de proches présences : « J’ai lu il y a quelque temps un article sur le Dante, Pétrarque, Boccace, Giotto, Botticelli, mon dieu comme cela m’a fait de l’impression en lisant les lettres de ce gens-là. Or Pétrarque était tout près à Avignon, et je vois les mêmes cyprès et lauriers-roses.

« J’ai cherché à mettre quelque chose de cela dans un des jardins peints en pleine pâte, jaune citron et vert citron. Giotto m’a touché le plus, toujours souffrant et toujours plein de bonté et d’ardeur, comme s’il vivait déjà dans un autre monde que celui-ci. Giotto est extraordinaire d’ailleurs, et je le sens mieux que les poètes : le Dante, Pétrarque, Boccace. Il me semble toujours que la poésie est plus terrible que la peinture, quoique la peinture soit plus sale et enfin plus emmerdante. Et le peintre en somme ne dit rien, il se tait et je préfère encore cela » (à Théo, le 17 septembre 1888).

La correspondance s’insinue dans le temps et se noue dans l’espace. En cette fin d’été 88, Van Gogh ne peut savoir combien ses lettres, par-delà la mer, s’adressent à Rimbaud. Le même jour, Arthur : « Et puis, n’est-ce pas misérable, cette existence sans famille… » (Harrar, 4 août) et Vincent : « Nous, qui nous passons passablement bien de patrie ainsi que de famille… (commencement d’août). Ils mourront dans les mêmes douze mois et au même âge. Or, Rimbaud, « aux avant-bras de cervelle », figure parmi les Grands astreignants de Char. Plusieurs fois il en a dressé la liste : « Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. Quand il parvient génialement à l’incandescence et l’inaltéré (Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville), il obtient le résultat que l’on connaît » (bandeau de Fureur et Mystère, 1948). Et avant Rimbaud ou Vincent passèrent d’autres Alliés, Héraclite, « l’homme magnétiquement le mieux établi » et un peintre, Georges de La Tour. D’eux, le feu et la flamme, tandis que Baudelaire et Nietzsche sont les « deux porteurs d’eau ».

Commerce au vocatif qui, parfois, s’est tenu dans la substance. Quand Char prenait son pinceau, il faisait lever sur fond jaune « un soleil safrané » (1957, la Nuit talismanique). Et, par les mots, il rattrapait l’assigneur d’étoiles : « Marcheur voûté, le ciel s’essouffle vite ; médiateur, il n’est pas entendu ; moi je le peins bleu sur bleu, or sur noir. Ce ciel est un  cartable d’écolier/ Taché de mûres » (Griffes). Tous deux « brocantent » dans le même ciel.

Citation oblige. Char arrivait d’un coup. Lui avait les graines rêches, les dragées hautes. A la jointure de ses mots éclatait une soudure à l’arc, partait la flèche. Il était le journalier sur qui le journaliste fondait sa confiance dispersée par les lectures épaisses. La critique de scaphandrier le laissait sauf. Sa Maison était la bonne, « à la fois demeure pour le souffle et la méditation ». Mais il ne fallait pas compter sur lui pour parler d’un de ses livres, surtout au moment de la parution : « L’ennemi le plus sournois est l’actualité ». Un de ses préfaciers italiens disait que « Char ne nous aide pas à lire Char ». Cette réserve est un cadeau (pour qui écrit). Elle sauve le miracle par qui « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ».

Dans le voisinage de Van Gogh, où « les averses de couleur se succédaient, saintes folles dans la tirade du grand rire de la nuit obscure », chacun va seul. A Montmajour, à Fontvieille, à l’asile Saint-Paul-de-Mausole : par la fenêtre du rez-de-chaussée, le regard s’en va. Retenu par Vincent, il se vend aujourd’hui pour d’absurdes millions de dollars (ou d'insignifiants euros). Ce regard, si occupé d’infini, Char le remplit de reflets et de bourdonnement, il y dessina ses propres villages : « La première neige les montrait droits tels des accusés qu’effraie leur innocence ».

Char oblige : « Ce pays au ventre de cigale nous était pleinement communiqué par une main et un poignet. De quelle fournaise et de quel paradis Vincent Van Gogh surgissait-il ? Et de quelle souffrance maîtresse tenait-il ces cailloux, ces iris et ses marais, ces étroits chemins, ces mas, ces blés, ces vignes, ce fleuve ? Sublimes dessins ! Longtemps après, ma vie serrée entre les barreaux de plusieurs malheurs me traquait dans une nature semblable ! Je la distinguais et en tentais l’échange au fond des yeux de Vincent alors que ces derniers enrichissaient de leur vérité, de leurs fleurs nouvelles, les miens, mes yeux meurtris par la neige fondante non rejouée. Un chien qui me fut cher n’apparaissait plus pour à nouveau s’endetter à ma voix. La terre n’en finissait pas d’hésiter sur le prochain destin des hommes. » Elle n'en finit pas.



Alain Garric

jeudi 7 février 2008

Desesperanto


Ensko jaurlaritza, Auralog-tell me more, Collectif prouvénço, Colegio Delibes, Languages & Travel, Shanghai Beauty Culture Communication Co.ltd, Great Wall Chinese Center, Institut Confucius de Bretagne : ouverture d’Expolangues 2008 (qui accueille la République Populaire de Chine) à la porte de Versailles jusqu’au 9 février. Parmi les cent soixante et un exposants – écoles de langue, séjours linguistiques, méthodes, interprétation, traduction, édition – le stand d’ Esperanto-France et Esperanto- Jeunes. Tagigas sur la ville et pluvas. Pourquoi trois mille langues pour dire, en tagalog, en lolo, en taki-taki comme en français : le jour se lève et il pleut ?

En 1887, un jeune ophtalmologue de Varsovie, Lazare Louis Zamenhof, publiait la première brochure de « langue internationale » sous le pseudonyme de Dr Esperanto (« celui qui espère »). L’idée d’unifier le divers avait déjà dorloté le mythe d’un parler pré-babélien, l’Adamique (ou l’Evéen ?) et titillé l’utopie philosophique d’une expression interhumaine fondée sur le postulat d’une communauté de la raison. Descartes : « J’oserais espérer (il espère déjà) une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses, qu’il lui serait presque impossible de se tromper (Lettre à Mersenne).

Comment le jugement se tromperait-il avec, par exemple, l’invention de l’Espagnol Ochando (1852) ? Si A représente la classe des choses, Ab sont des objets matériels, Aba les corps simples, Ababa l’oxygène… (voir Pierre Janton, L’Esperanto, Que sais-je ? Puf). Pirro avait proposé (1868) « un nuov glot nomed Universalglot. Hoinix (1889) s’adresserait ainsi à une clientèle commerciale : «  Me pren the liberté to ecriv to you in Anglo-franca (ne dirait-on pas une lettre d’aujourd’hui ?). Paul Laeng (1952) demandait : « Save vu que it es possibil scrir in un lingue immediatmen comprehensil por persones cultivat (cultivat !) de omni nationes. Il faudrait expliquer cette lingue aux programmeurs de la correction automatique de Word.

Les quelque cinq cents projets recensés n’allèrent pas sans la remarquable intervention de la folie d’écrire. A. de Vertus décelait l’origine des mots dans l’observation de la lune, laquelle lune porta aux oreilles de Cyrano un langage musical, semblable au solrésolmido de Sudre (publié par sa veuve en 1867). Le plus génial restant Brisset et ses montages calembourgeois (D’ai sein, dessein, dessin. Bé à sein, bassin. Sein j’ai, singer. T’ai haut queue sein, tocsin…

Lazare Zamenhof n’avait rien d’un divaguant. Né dans le ghetto juif de Bialystok, ville de la province balte de Lituanie, empire russe (aujourd’hui en Pologne), il « souffre sous le poids du malheur causé par la diversité des langues et se persuade à chaque pas que cette diversité est, sinon la seule, du moins la principale source de dissensions au sein de la famille humaine » (lettre, 1895). Son premier essai, il l’achève à dix-neuf ans, l’année de lancement du Volapük (vol de world, pük de speak) dont les schismes internes entraînent bientôt la décadence. Jusqu’alors, les « interlinguistes » avaient peu pris en compte le but de toute langue qui est d’être parlée, et parlée d’ailleurs pour dire quoi ? Ou pour contredire quoi ?

L’universel serait facilité par l’invariabilité, la facilité universalisée par les racines naturelles (à base indo-européenne !), le tout porté par l’ « idée interne », l’espérantisme, et authentifié à rebours par la création de l’espérantologie : s’il y a science, il y a forcément objet de science. En quelques années, Zamenhof traduisit Shakespeare, Molière, Goethe, Andersen, Gogol : une langue comme les autres.

Quoique l’ « idée » ait provoqué la suspicion d’idéologie, le comparatiste Antoine Meillet (élève de Saussure, maître de Benvéniste, Dumézil) concédait dès 1928 : « Toute discussion théorique est vaine, l’espéranto a fonctionné » : deux mille manuels, cent soixante lexiques, trente postes universitaires, des émissions de radio, des poètes, des romanciers, quelques millions d’espérantistes (leur nombre fait débat). Or, l’esperanto a déjà vu se multiplier une cinquantaine d’idiomes, de l’Ido au Globago, preuve que tout langage veut la singularité, le bricolage et des frontières d’identification. Pourquoi entendrait-on plus de quatre cents langues en Amazonie, près de deux cents dans les Philippines, quatorze groupes en Chine, cinquante dialectes pour le seul mandarin ? La communication n’est pas la seule fin du langage ni même la première, mais la distinction, la différenciation : ne pas être compris par l’autre.

Pour une mondialisation de l’échange verbal, bien plus funeste que celle du commerce, faudrait-il se passer des littératures italienne, japonaise, russe, hongroise, arabe, hébraïque, thaï, au profit d’un restrictif Desesperanto ? Lazare pensait au futur bavard cosmique : gin konvinkos nur la tempo, le temps seul le convaincra. Ek ?

Alain Garric (d’après La vie des animots, Libération)

dimanche 27 janvier 2008

L’ours de parole

« C’est sur moi qu’habitent les hommes sans y prendre garde », dit la Parole (dixième livre du Rig-Veda). Une déclaration plus récente ? « Le langage est l’ultime lieu d’habitation de l’homme, l’oikos  de l’humanité » (Robert Harrison, Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental). « Le langage est ce par quoi l’homme a un monde » (Ricœur), « un monde et non un environnement » (Hagège). Si la « structure profonde » (Chomsky) de la langue se fissurait, si la Parole se décomposait et se disloquait, ses habitants se retrouveraient dans la position des ours polaires : la banquise fond, se fragmente et disparaît sous la plante de leurs gros pieds. L’homme et l’ours cohabitaient dans la grotte de Rouffignac. Depuis des millénaires, ils se connaissent et se ressemblent. L’un parle mais l’autre tourne autour du langage depuis toujours.

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Il y a des histoires. Leibniz : un enfant sylvestre, pris parmi les ours, fut présenté au roi de Pologne Jean Casimir. On le crut de la race d’Adam et on le baptisa Joseph. Il y eut l’homme-ours de Lituanie qui fit dire à Condillac : l’enfant raisonne parce qu’il apprend à parler (Condillac décrivit un  sourd-muet dont « les gestes ressemblaient à ceux de l’ours »). L’ourson était adopté par des femmes de Sakhaline ou d’ Hokkaido. Chez les Ket de Sibérie il est capturé et élevé comme un fils, en langue ket, encore parlée par deux milliers d’humains. Une langue vient de mourir en Alaska (Anchorage Daily News, 23 janvier). Chief Marie Smith Jones – elle avait épousé un pêcheur blanc de l’Orégon -, 89 ans, s’est battue toute sa vie pour la survie de la culture et de la langue eyak dont elle était le dernier locuteur. Partie dans son sommeil. Ses enfants ne parlent qu’anglais. Ainsi une langue disparaît toutes les deux semaines. Selon un mythe fondateur de l’Arctique canadien, les mondes animaux et humains n’étaient pas séparés dans le chaos originel. Une jeune fille, rejetée par les humains, devint déesse et imposa les lois de la différence par la parole. Atalante – son père voulait un fils – fut « exposée » : abandonnée dans la nature. Une ourse la nourrit et la façonna à sa manière. « L’ourse, à force de lécher la chair informe [de son petit] le met en perfection des membres » (Pantagruel). Ce que l’on croyait. C’était le génie de la langue maternelle. « Hart a semblé apprendre à parler en touchant sa mère » dit Coleridge de son fils. A trois ans Hart voulut monter au ciel avec une échelle et un couteau pour arracher les étoiles de la Grande Ourse et les donner à son amie Annie Sealy.

La Grande Ourse fut la gardienne de l’ordre du ciel et du pôle arctique (arktos, « ours »), elle tournait autour de lui sans jamais se coucher dans le lit de l’océan. Elle appartenait à la vierge Artémis. Artio, la divinité celtique, qui correspondait à l’Artémis grecque, eut une forme animale, puis humaine. Artémis et arktos n’ont pas la même étymologie, soit. Mais Artémis vient d’une racine *ar-, *er-, « ajuster » (d'elle aussi le nom d'Homère, "ajusteur de chant"), racine qui donna le rta védique, l’ « ordre cosmique », ce qui est la même idée. Le mot s’est déployé jusqu’à l’ « art » et aux « artistes », donnant le « rite », le nombre (arithmos), l’ « armus » (haut du bras, épaule), l’ « arme », l’ « articulation », le « membre » (arthron), l’ « article » même, jusqu’à l’ « orteil » (le petit membre) et aussi l’ « harmonie ». Pardon pour tout ça. Il fallait bien le marquer : l’ours, animal cosmologique, a (grâce à sa mère !) un corps parfaitement articulé et équilibré. Un  ours peut faire de la bicyclette. Il se balance : il peut itérer la sensation jusqu’à la réflexion. Il peut se fléchir comme un verbe. Il est une phrase de chair.

Deleuze (sur Klossowski) : Le corps est langage parce qu’il est essentiellement « flexion ». Saussure : « On pourrait appeler la langue le domaine des articulations… Chaque terme linguistique est un petit membre, un articulus où une idée se fixe dans le son et où un son devient le signe d’une idée » (Cours de linguistique générale). Une structure de langue, c’est d’abord un arrangement, un ordre. Apprendre à parler, c’est apprendre à construire les expressions au moyen de membres articulés. Puis des tropes (des « tours » de phrases) sans y prendre garde : métaphores, allégories, hypallages, catachrèses, hyperboles, répétitions, reprises, retournements, assonances, antithèses, balancements. Comme l’ourse, chaque langue forme de manière différente une amorphe « masse de pensée » (Hjelmslev). De la même manière que chaque langue a sa propre gestuelle.  Il existe encore des hommes, dans des contrées isolées, chez qui le geste accompagne si nécessairement la parole que la nuit, pour se faire comprendre, ils sont obligés d’allumer un feu.  Catherine de Russie se plaignait que la gesticulation de Diderot pendant leurs entretiens lui laissait les cuisses meurtries et toutes noires. Socrate : « Tout discours doit être organisé à la façon d’un être vivant, avoir lui-même un corps à lui, de façon à n’être ni sans tête ni sans pieds » (Phèdre, 264c).

Chaque langue a développé des merveilles d’agencement. Un exemple de construction française poussée : Jean-Baptiste Chassignet : « Et combien qu’aujourd’hui celui ne suis-je pas/Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme » Et un exemple classique de balancement de la phrase française : Retz à propos de La Rochefoucauld : « Il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible ; et il ne connaissait pas les grands, qui d’un autre sens n’ont pas été son fort » Sans doute faudrait-il des climats plus stables pour que de tels langages perdurent mais la conservation de ces artifices est inutile et impossible. Prolonger Bossuet ? Nul n’a été « plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et plus dilué dans tous les actes du discours » (Valéry). Bossuet, levé dès trois heures du matin, écrit, dans un pavillon de l’évêché de Meaux, enveloppé jusqu’aux reins dans une peau d’ours ! Gracq : Le sens n’est pas dans les mots ni dans les structures, il est dans le tout de la langue. C’est ce permafrost qui a commencé à se dégeler.

Par le répertoire lexical, le système des règles grammaticales, l’oubli des commencements (on n’entend plus « astre » dans désastre ni le « tonnerre » dans étonner) la langue se réifie et d’ailleurs entretient par là un « sommeil de la pensée » (Humboldt). Elle hiberne. Et elle vieillit. Cas, déclinaison, conjugaison, une perte continue de ses facultés l’affecte. L’euphémisme de minoration l’affaiblit (demandeur d’emploi, troisième âge, malentendant…). Le mimétisme de la voix la frappe comme une épidémie, en politique, à la télévision, au cinéma. Il ne s’agit pas de purisme. Voir dans « libellules » l’éloge de la faute comme « proposition personnelle ». Vaugelas, qui donna (sans pension versée) quinze ans de sa vie au Dictionnaire, a légué son corps à la science pour désintéresser ses créanciers. Mais entendez-vous partout ce « souci » - « y a pas de souci » -, cet « en clair » - « en clair cela veut dire » (tout le reste était donc déjà dans l’obscurité), ces « au niveau de », « sur Paris », « ça fonctionne », « gérer ». Ou le repli de tous les verbes vers le premier groupe qui favorise la confusion de l’infinitif, de la seconde personne du pluriel et du participe. Même dans le TLF, le Trésor de la Langue Française, on trouve : « la façon dont vous tapé ce mot ».

Et bientôt le sens même disparaît : « il a bénéficié de mauvaises conditions », « ça s’est avéré faux ». Rien de nouveau. Chrysippe avait écrit Contre ceux qui pensent que les mêmes choses sont vraies et fausses. Protagoras (ancien portefaix) avait donné une Rectitude du langage. Un Dialogue sur la cacographie française date de 1579. Hanna Arendt : nous ne sommes plus capables d’exprimer les choses que nous sommes cependant capables de faire. Tarzan, qui au début de l’œuvre parlait un bon anglais d’Oxford, en arriva vite à « Moi Tarzan, toi Jane ». Les sept arts libéraux (les sept étoiles de l’Ourse), ne représentent plus « l’ordre fondamental de l’esprit et du langage ». Oubliée Eulalie (« le bon langage »), le premier texte français. Les solécismes (parties mal arrangées) fleurissent : « le film que je suis été le voir hier ». Steiner : il n’est pas impossible que l’on retrouve un jour, pour l’abandonner derechef après des millénaires, l’état d’indistinction originelle entre verbe et nom. Une nouvelle aube pointe peut-être. Les jeunes (à cause du rap ?) se jettent sur les dictionnaires de rimes. Le ciel étoilé, dans sa rotation, engendre-t-il une musique que perçoivent encore les enfants ? En Dordogne, un squelette d’ours complet a été découvert sous une dalle pesante : ses ossements ne sont pas disposés selon l’anatomie. Quelqu’un aura écrit quelque chose que l’on ne sait plus lire. Rien n’est fixe dans le langage. Hugo : Il est comme la mer. L’équipage de la goélette Tara, libérée des glaces avec une saison d’avance, vient d’annoncer la disparition, dans huit à dix ans, de la banquise d’été.

Alain Garric 

jeudi 3 janvier 2008

Bachelard & fille

Suzanne Bachelard, discrètement disparue en novembre dernier, avait été élevée par son père depuis l’âge de sept mois. Après lui et George Canguilhem elle avait dirigé à la Sorbonne  l’Institut d’histoire des sciences et des techniques. Spécialiste de Husserl, on commence à mieux voir son rôle dans la relation de son père à la phénoménologie. Ce qui n’est pas le sujet de cette note. On y visite une cave et un grenier.

Cet été là, à Bar-sur-Aube, chaque élément de la nature prenait soin de sa dignité, comme le voulait Empédocle qui, le premier, en fit le compte. C’était la fête des métaphores. L’eau de la rivière, essence liquide de jeune fille, tressaillait de petits muscles fondus. La terre se donnait à toutes les volontés et préparait ses auberges de foin. L’armée de l’air jugeait que les Mirages appartiennent à la littérature du ciel bleu. Et même les nuits de juillet sentaient le feu de bois. Toute la matière du pays de Gaston Bachelard s’était mise en quatre pour le centenaire de l’éternel barbu.

Au bord de l’Aube, que des vannages élargissent, les marches du collège désaffecté (le lycée Bachelard a été bâti sur l’autre rive) craquaient sous le poids de notables, anciens élèves du maître des années vingt, chargé d’enseigner, parfois à un seul potache, presque la totalité du connu : la physique, la chimie, la cosmographie, l’histoire naturelle et le dessin industriel. On venait voir l’expo et se souvenir de soi. Combien de ces messieurs résistaient à l’envie de tournoyer comme jadis autour des poteaux de l’auvent, de sauter le muret de la cour, d’uriner par-dessus la porte des W.C ? Pour l’occasion, la salle de classe avait été reconstituée, l’éclairage au néon remplacé par des ampoules nues. Le poêle avait été remis en place et, au tableau noirci, une craie élégante avait écrit l’énoncé d’un problème, posé un 9 janvier  par le futur épistémologue, sur la loi de Lavoisier. « Il se tenait là » décida un visiteur, qui déplaça d’un rien le bureau. « De temps en temps, il pelait une orange qu’il donnait à sa fille, la petite Suzanne. Au milieu d’un cours, il nous parlait d’Ibsen, de Baudelaire, de Rimbaud, de Proust, de Renoir ou de Van Gogh ».




Bachelard, à Bar-sur-Aube, c’est surtout l’histoire d’une paternité. Ce fils d’un  cordonnier (d’un sabotier dit l’imaginaire) et de Marie Sanrey, de la famille de Diderot, entra, après ses études secondaires,  comme surnuméraire  puis commis aux Postes et Télégraphes: l’image a marqué. Poursuivant ses études, il apprit à peser les lettres avec les mots. Il épousa en 1914 une institutrice de son  pays, habita avec elle l’école de Maisons-lès-Soulaines, près de Bar, puis à Voigny, autre village de la Champagne vallonnée. Il en venait à pied donner ses cours. Suzanne naquit  après la guerre, en octobre 1919. Roger Rubaud, 82 ans, l’avait vue alors qu’elle n’avait que huit ou dix jours dans les bras de son père : « Elle était minuscule. Sa mère, une Rossi, dont les parents tenaient le premier établissement de bains (l’avait-il connue là ?) mourut de tuberculose quand Suzanne eut sept mois, en 1920 ». La même année, des biberons plein les poches, Bachelard passa sa licence de philosophie. Et laissa pousser sa barbe. Ce n’était pas la barbe d’un Père Noël, ni celle d’un Neptune ou d’un Saint-Pierre. On le devinait en suivant ses chemins de jambes et de livres, c’était la barbe d’un Robinson des eaux douces, envahi de projets de travail ("Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit",) menuisier d’idées, architecte de bateaux oniriques (" Il faut forcer la nature à aller aussi loin que notre esprit").

Il existait, dans cet été du centenaire, une sensible dissension entre l’amitié repliée sur elle-même des vieux baralbins (qui, s’ils ne prenaient pas tous Bachelard pour un chevalier du Moyen-âge, estimaient plus urgentes des réalisations autres que l’exaltation municipale de la rêverie) et l’intervention des artistes installés pour la célébration sur quatre départements, un par élément. Pour vivre sereinement l’opposition entre la rationalité du haut et l’irrationalité du profond, Bachelard avait pourtant indiqué un bon moyen, un  moyen de sempiternel tardif, celui de l’escalier. Mais nul, dans cette année de mémoire, ne s’était avisé de retrouver sa cave et son grenier. D’ailleurs, peut-on visiter des archétypes ? C’était une maison  étroite, elle communiquait par l’arrière avec la demeure du cordonnier. Bachelard y avait installé son bébé. Aurait-il aimé que l’on frappe, plus tard, à cette porte ? La maison rêvée « doit garder sa pénombre ». L’occupante des lieux tomba des nues. Jamais, depuis quarante ans qu’elle était là, quelqu’un,  personne ne lui avait parlé des racines et des frondaisons de sa baraque ni d’un philosophe dégringolant les étages. Elle demanda quelques heures de réflexion, ou de ménage. Puis, ravie, participa avec sa fille aux explorations. Dans la pièce du bas, sous un tapis « la trappe [était] un trou noir dans le plancher ». Elle était bien là. La lampe de poche de Mme Michel remplaça la chandelle mais c’étaient toujours les mêmes marches de pierre, usées et glissantes, décrites dans les livres. La caverne, « l’être obscur de la maison », ne recélait plus la moindre bouteille de vin frais. Elle était voûtée, légèrement oppressante : un hypogée des songes. Mme Michel, pour l’hiver, parvenait à y entasser dix stères de bois. A l’autre bout de la verticalité, sa fille, en jupe, passa derrière. « Si l’on a la chance de monter au grenier par un escalier un peu serré entre les murs, on peut être certain que s’inscrira,  pour la vie, un beau diagramme dans une âme de rêveur ». Voici enfin le galetas « au bruit de feuillage ». La main n’y froissait plus du tilleul qui se fane, aucun raisin ne séchait, pendu à un cercle de barrique. Mais « on [voyait] à nu, avec plaisir, la forte ossature des charpentes ». Sur l’appui d’une petite fenêtre, une antenne de télévision captait les images collectives.

Les baralbins (ou bar-sur-aubois) tiennent à leur Bachelard. Celui qui faisait partie de l’équipe de foot, qui était violoniste à l’Harmonie, qui faisait frire dans les collines des prunelles ou des escargots gluants sur des braises, qui, par la route de Fontaine, allait jusqu’à Bergères, avec sa fille, se désaltérer d’un  petit vin à la robe d’été, qui passait des heures dans les échelles du clocher, qui allait danser sous les tilleuls de la « montagne » Sainte-Germaine (il choisit, à Paris, d’habiter rue de la Montagne-Ste-Geneviève). Celui qui, au théâtre, parce qu’il avait « de très beaux cheveux noirs, un teint mat, des yeux vifs, expressifs, spirituels, se voyait généralement confier des rôles de femme ». Des rôles de femme, tiens ! Ce barbu sans barbe, Suzanne Bachelard ne voulait pas qu’il soit montré, pas plus qu’elle n’autorisait alors la publication de sa correspondance. Pour elle, l’œuvre était close. Elle réclama de même, pour son domaine, l’histoire des sciences, un espace-temps idéal. Mademoiselle Bachelard a été inhumée à Bar-sur-Aube, près de ce père qu’elle a toujours accompagné.

Alain Garric