jeudi 28 novembre 2013

Edna st.Vincent Millay

 

Son nom fait le titre : sa mère disait qu’elle avait mis au monde ce poème. Un poème qui était sur toutes les lèvres. Tous les jeunes gens de Greenwich Village déposaient des fleurs devant sa porte avant de rentrer chez eux pour lui écrire des vers (Nancy Milford, sa biographe – Savage Beauty –, de qui je tiens à peu près tout ce que je sais). C’était il y a un siècle. « Il faut aller en Amérique pour deux choses, les gratte-ciel et les œuvres de Millay » proclamait Thomas Hardy, l’auteur de Tess d’Uberville, héroïne de cinéma pour la première fois en 1913, l’année où Edna st. Vincent Millay libéra avec quelques mots les jeunes d’une génération qu’elle comparait à un pays sans frontières : « Ma chandelle brûle par les deux bouts / Elle ne passera pas la nuit / Mais ah mes ennemis, oh mes amis / Elle donne une belle lumière ! ». Sa vie a été portée par mille exemples de « son immense popularité » (Edmund Wilson, le grand critique littéraire correspondant de Nabokov, qui en avait vu d’autres). En pleine Dépression, elle vendit 35.000 exemplaires d’un recueil de sonnets en une semaine. Premier prix Pulitzer de poésie, première « it girl », elle incarnait la Nouvelle Femme et cependant elle fait toujours figure en France d’une ignorée.

edna SVM

Son visage en apprend beaucoup sur elle et pour la faire connaître tout entière, il suffit de raconter l’enfant qu’elle a été avant d’être connue (dès quatorze ans). Pourquoi « Vincent », comme elle se fit toujours appeler ? Sa mère, Cora, lui donna le nom de l’hôpital new-yorkais St. Vincent où son frère adoré recevait des soins après avoir passé dix jours enfermé par mégarde sans nourriture ni boisson dans la cale d’un cargo arrivé de la Nouvelle-Orléans. Vincent naquit à ce moment, « coiffée » de son placenta, le 22 février 1892, et à l’heure où toute l’Amérique carillonnait l’anniversaire de Georges Washington. Son père, Henry Millay, était un charmeur bon-à-rien, un joueur que Cora finit par mettre à la porte pour irresponsabilité financière. Le couple avait souvent déménagé, Cora trimballait de place en place son piano et une caisse de livres de poésie. La voilà avec ses filles, Vincent, Nora et Kathleen, dans une petite maison de Camden, appartenant à sa tante, dans le Maine, sur la côte atlantique, près de la rivière Megunticook, bariolée par les ateliers de teinture de laine qui la bordent. Cora, nurse, bonne d’enfants, doit s’absenter parfois pour des semaines et laisser seules, livrées à elles-mêmes, les trois fillettes.

Edna st.Vincent, l’aînée, prépare les repas, va ramasser le bois de chauffage, entretient la maison, paye l’épicier. Toute l’enfance et toute l’adolescence : « Balaye le plancher, balaye encore demain et le jour suivant et chaque jour de ta vie… J’aime la beauté par-dessus tout au monde et je ne peux prendre le temps d’être jolie… Je rampe le soir vers mon lit, trop fatiguée pour me brosser les cheveux – mes beaux cheveux – tout colorés d’automne comme Megunticook ». A huit ans elle a commencé son premier roman, elle tient sans relâche des journaux, nomme l’un d’eux Ole Mammy Hush-Chili, qui lui tient lieu de mère lorsqu’elle a besoin de sa mère. Elle écrit la nuit à la lumière de sa chandelle, elle écrit tôt le matin, avant de faire le petit-déjeuner. « C’est dimanche, donc c’est catéchisme, et je ne veux pas du tout y aller. Le temps est à la pluie et j’espère qu’il va pleuvoir des cordes (cats and dogs) et des marteaux et des fourches et des petites cuillers en argent et des meules de foin et des livres de poche et des tableaux encadrés et des tapis en loque et des patinoires et des oiseaux de paradis et des jardins-terrasses et des bardanes et des grammaires françaises, avant l’heure du catéchisme. Maintenant ! » Elle reste à la maison et fait cuire des haricots : « les haricots sont bon marché et nous allons en avoir toute la semaine, sinon c’est la faillite. Ce sera original d’avoir des haricots cuits le dimanche et l’originalité est ma couleur d’atout ». Un autre journal (Vincent Millay, Her Book) commence par un poème : “My life is but a seeking after live / I live but in a great desire to live”. Au dos d’une lettre de sa mère, elle écrit au crayon (ce qui deviendra The Suicide): « Curse thee, Life (Vie, sois maudite), I will live with thee no more / Thou has mocked me, starved me, beat my body sore ! »

Edna enfant

Mais il y a, sur les étagères, les livres de poésie de sa mère (Wordsworth, Tennyson, Longfellow…) et, à cinq ans, allongée dans le grenier, elle découvre Shakespeare, ouvert par hasard : Romeo and Juliet, abasourdie par la beauté, les mots, l’histoire. Le chagrin lui donne mal au cœur. Et il y a les poèmes à écrire, tout au long de ses jeunes années. A seize ans, elle offre à sa mère les Œuvres poétiques de Vincent Millay. Elle gagne des concours dans des publications locales. Quand elle touche un prix de cinq dollars, elle s’offre un exemplaire de Browning. Un seul poème, composé après un événement familial, va bientôt changer sa vie, dévoiler par sa personnalité « magique et lumineuse » (j’emploie les mots trouvés par sa biographe avec girlich, elfin, seductive, the most uncommon of people) une de ces si rares écritures libérées de toute opacité. « Imagination, humour & a wonderful command (maîtrise) du langage », tout ce dont elle faisait preuve à l’école selon ses professeurs.

Deux semaines avant ses vingt ans, au début de 1912, la neige et la glace recouvrent tout à Camden, même la baie est prise. « Je sais que je me trouve dans une situation épouvantable ». Elle se désespère de ne jamais rencontrer celui qui pourrait greffer des idées salutaires dans son cerveau stupide. Elle ressent si profondément enfouies en elle les « racines de la passion ». Vincent est seule quand le téléphone sonne. Un appel à longue distance depuis Kingman. « – Mr. Millay, votre père, il est très malade, il ne s’en remettra peut-être pas ». Elle reste muette de stupeur. « – Avez-vous un message ? » « – Je vais envoyer un télégramme ». « – Et c’est tout ? ». « – Oui ». Et elle raccroche. Elle appelle sa mère. Elles décident que Vincent parte le matin même. Un bateau pour Bucksport, un train pour Bangor, un autre train pour Kingman. Elle arrive à six heures du soir. Dans l’escalier de la maison, une infirmière, un médecin, le propriétaire de la maison. « – Il vous attend, soyez forte, restez calme ». Elle entend un homme tousser. Elle n’a pas vu son père depuis onze ans.

« – Hello, papa, dear ». A sa voix il ouvre les yeux, « les yeux les plus bleus que j’ai jamais vus ». « – Vincent, my little girl ! ».  « Je me souviens avoir dit que je souhaiterais avoir aussi les yeux bleus et qu’ainsi ils seraient assortis à mon chapeau. Il me répondit dans un chuchotement, il pouvait à peine parler : – Tu ne peux pas changer la couleur de tes yeux mais tu pourrais porter un chapeau vert ». Vincent rit, son père lui sourit faiblement, referme les yeux, elle est certaine qu’il va mourir. Mais, dès cet instant, il commence à se rétablir. A Kingman tous les garçons font la cour à cette nouvelle fille à la rousseur de noisette et aux yeux verts. Verts, ses yeux ? Témoignages : « gold-eye », « green-gold eyes », « blue-green eyes », « colorless eyes », « des yeux couleur de la mer »… tous veulent danser avec elle. Edmund Wilson donne de son apparence une vue plus générale : « Elle était de ces femmes dont les traits ne sont pas parfaits et qui dans leurs moments d’étiolement ne paraissent même pas jolies, mais qui, excités par le sang de l’esprit, deviennent presque surnaturellement belles ». A Kingman, les jours passent, rapides et gais. Cora, sa mère, croit savoir comment la faire revenir : elle lui parle d’un concours de poésie doté de mille dollars. Edna st. Vincent Millay commence à écrire Renaissance sur place. Aujourd’hui et pour longtemps, les recueils de poèmes que lui ont consacré Knopf – sans doute le meilleur éditeur du monde – ou Every man’s library s’ouvrent sur Renascence et ses vers parmi les plus connus de la langue anglaise. : All I could see from where I stood / Was three long mountains and a wood

Edna color

Deux mois plus tard elle envoie de Camden son poème à The Lyric Year, signé E. Vincent Millay, et glisse une phrase de consolation et d’encouragement adressée à elle-même dans l’enveloppe jointe pour la réponse. Un après-midi de juillet, revenue d’une cueillette de myrtilles, sa mère l’attend, impatiente, avec la lettre de l’éditeur à la main. « Dear Sir… ». Renaissance est accepté comme un des meilleurs cents poèmes du concours. S’ensuit une correspondance très drôle, toujours par retour du courrier. L’éditeur ne revient pas de son étonnement, « une gamine (lassie) de vingt ans ! ».  Il veut savoir comment elle en est venue à écrire Renaissance. Une si jeune femme ? How did you do it ? How, o how ? La décision pour le prix doit être prise en novembre. Vincent n’obtient qu’une mention honorable. Le public y vit une injustice qui lui fit une grande publicité. Même le gagnant protesta et boycotta la cérémonie de remise du prix. Une lectrice fortunée offrit à Edna st.Vincent Millay son entrée au Vassar College (anciennes élèves : Jane Fonda, Jacqueline Kennedy-Onassis, Meryl Streep, Mary McCarty, Ann  Hathaway). Cette université est, alors, réservée aux jeunes filles qui, toutes, commencent à tourner autour d’elle, de son air réservé de « princesse lointaine ». A Vassar, écrit-elle, « un homme est interdit comme s’il était une pomme ». Alors les Margaret deviennent des « Jack ». Les filles s’habillent en hommes et posent avec des cigarettes en chocolat. Une autre biographie d’elle s’intitule, d’après un de ses sonnets, « What lips my lips have kissed » (and where, and why ». Vincent multiplie les aventures et dès son premier homme, elle se promet : « j’aurai beaucoup d’amants ».

« L’amour n’est rien de plus / Que la fleur épanouie assaillie par le vent, / Que la grande marée qui foule le rivage mouvant / Et répand de nouveaux débris amoncelés par les tempêtes. »

Et l’esprit est toujours là pour alléger tant et tant d’histoires (parfois trois par jour : « Qui Edna va-t-elle tuer aujourd’hui ? » demande sa mère à sa fille cadette). Elle chantait avec ses sœurs : « Let us sing a little song / To the men we’ve loved so long– / And to those we’ve only loved / A little while / A li-tle while / Ti de dee and ya dee da ». Cela appartient à la solitude plus qu’à l’inconstance. Vincent ne peut porter le poids d’un long attachement sans de légers contrepoids. Cette incertitude, cette impropriété de l’amour (qui ne va qu’à sa mère, lovissimusosso) trouve son envers dans l’écriture qui est le souvenir. « Il doit bien y avoir cent endroits où je ne peux plus aller / Parce qu’il s’y trouve toujours / Et quand j’en découvre un / Où il n’est jamais allé, où on ne l’a jamais vu / Je me dis : « Tiens, il n’est jamais venu ici ! » / Et tout à coup je constate que je pense toujours à lui ».

Mais cela ne me regarde plus. Drôle de journaliste, j’ai dit cesser de parler d’elle dès son entrée dans la célébrité et ses pleines pages de poèmes dans Vanity Fair (rien à voir avec la publication du même nom).

Little Vincent big strong girl now.

Elle marche et demande à la Beauté sauvage de la laisser passer :

Oh, savage Beauty, suffer me to pass, / That am a timid woman, on her way / From one house to another.

        

         Alain Garric

 

Savage Beauty, the life of Edna st. Vincent Millay, Nancy Milford, Random House. Nora, la sœur d’Edna, possédait les droits et avait empêché toute biographie depuis un quart de siècle dans l’idée de l’écrire elle-même. Quand Nancy Milford, l'auteur de Zelda (Fitzgerald), vint la voir, elle finit par lui dire : « All right, j’ai attendu assez longtemps, elle est à vous ». Trente ans de travail, beaucoup d'aides. En France la littérature a moins d'importance. C'est pourquoi "Vincent" (prononcer "Vin" comme dans "vinaigre") est une inconnue ici.


Il y a eu, autrefois, une tentative de traduction de Renascence par Lucie Delarue-Mardrus, l’épouse du traducteur des Mille et Une Nuits. La revue Europe publia en 2005, dans son numéro consacré à la Comtesse de Ségur, deux sonnets et deux poèmes engagés, Déni de justice au Massachusetts (sur l’exécution de Sacco et Vanzetti en 1927) et Tchécoslovaquie (sur le village de Lidice massacré par les nazis en 1942). Autres poèmes en version française ça et là sur le net.

Merci à Brigitte Jadeau, l’amie attentionnée qui m’a offert un exemplaire de l’édition originale de The Buck in the Snow. J'aime bien les derniers mots : « Music my rempart, and my only one ».

 

 

 

 

vendredi 15 novembre 2013

Un crime de Sade

Pour une expérience d'édition numérique de quelques mois (afin de pouvoir en parler utilement), Un crime de Sade, l'enquête au château du marquis de Sade à Lacoste sur l'affaire dite "des petites filles" est désormais accessible au format Kindle à l'adresse ici

Jean-Jacques Pauvert, republie ce mois de novembre 2013 sa biographie de Sade (1216 pages). Il déclare encore, comme tous les sadiens, pour qui les crimes écrits n'ont été commis que sur le papier, à propos des "mystérieuses disparitions" pendant l'hiver 1774: "on a des allusions dans la Correspondance, enfin ce n'est pas sûr, mais probable". L'enquête apporte un nom, celui d'une fillette du Vivarais qui a été consigné en 1775 sur le registre de l'hôpital de l'Isle-sur-la-Sorgue où elle avait été conduite par l'abbé de Saumane, l'oncle et initiateur du marquis.

 

jeudi 7 février 2013

L'esprit amoureux

 

 

Le chevalier de Boufflers : « Plus on a d'esprit et plus on t'aime. C'est un compliment que je ne suis pas fâché de me faire en passant ». La comtesse de Sabran : « Je ne peux imaginer qu'il y ait quelque chose dans le monde qui plaise, qu'on aime, qui attache, qui tourmente et qui ne soit pas toi ». Pour présenter, en deux phrases, le ton de l'homme le plus couru et de la femme la plus intéressante de leur temps, parmi des centaines à cueillir dans leurs lettres échangées pendant un demi-siècle (1777- 1827) : elles nous sont désormais magistralement restituées. Des phrases qui ne prennent leur valeur qu'au milieu de ces pages captivantes, mais chacune désavoue un ami du chevalier  – Diderot : si l'amour donne de l'esprit à ceux qui n'en n'ont pas, il ne l'ôte en rien à ceux qui en ont déjà.

 

L'existence de cette correspondance était connue mais elle restait très incomplète, désordonnée, sans éclairage et comme échouée dans les anthologies des textes libertins. Elevée dans un ranch de Californie, formée dans les meilleures universités américaines (sa thèse de doctorat, Soliloque de la passion féminine ou le dialogue illusoire porta sur les Lettres de la religieuse portugaise), empêchée dans sa carrière par de longues obligations filiales, récompensée dans sa persévérance solitaire par le hasard, Sue Carrell reconstitue et réincarne depuis vingt-sept ans ce qui dans les échanges, les rencontres, les absences d'une liaison sentimentale, les périls d'une époque où un monde a basculé, lui apparaît comme l'Autant en emporte le vent de l'histoire et de la littérature françaises. Ce ne sont ni les finesses du style, ni celles de l'esprit qui portent seules cette aventure épistolaire à l'universel mais la vraie monnaie de l'amour humain, l'engagement de soi, de son désir, de sa parole, les inquiétudes, les impatiences, les tracasseries, les réprimandes, les joies attendues et inespérées. Une intimité répandue sur un long bouleversement du temps et un espace qui alla jusqu'à contenir un océan : « Cette correspondance, écrit-elle, est mon cadeau au monde ».

 


Voilà une jeune fille (encore une enfant, onze ans en 1954) sur Lightning (Eclair), sa pouliche alezane, dans le ranch de son père au bord de la San Joaquin River qui vient de la Sierra Nevada et va se jeter dans la baie de San Francisco. Elle monte depuis l'âge de trois ans, bientôt elle va s'engager dans des rodéos, des épreuves de saut d'obstacles sans selle. Lightning, née pendant un grand orage, de là son nom, porte une tache blanche à l'arrière de son paturon gauche, signe de rapidité, que Sue avait vue en  rêve. Elle descend de Man o'War, « la foudre devenue légende », qui en est à sa quatrième biographie. Autant parler chevaux avant d'aborder le chevalier. Sue (Susan) élève aussi son propre troupeau de vaches. Un journal local fait un article sur elle quand, à treize ans, elle vend une paire de bœufs. Elle se dit vraie cowgirl. C'est le Far-West « sans la moindre violence » sinon la présence de serpents à sonnette et les attaques du bétail par les « lions des montagnes » (pumas). C'est l'enfance heureuse, intrépide, libre. A l'école, elle rédige des compositions, riches en vocabulaire et malicieuses sur « La vie à la ferme » – elle avoue sa pitié pour les jeunes citadins « qui n'avez jamais vu de cochons fouiller la terre de vos chers parterres fleuris » ni « trouvé un scorpion siégeant sur votre oreiller », ni « été réveillé par les chiens quand un opossum s'introduit dans le poulailler » – ou sur la manière de panser un cheval et le faire briller comme du cuivre du bout des oreilles au bout de la queue en se crottant de la tête aux pieds (commentaire du professeur : « Pensez-vous qu'il serait possible d'écrire sur un autre sujet que les chevaux» ?)

 

Son père, pendant la Grande Dépression, avait quitté ses nombreux frères, le Texas familial et, avec l'institutrice du village était parti s'installer dans ce ranch qui ne rapporta jamais assez. Quand il se résolut à vendre, huit hectares d'herbages furent réservés pour le troupeau de sa fille unique et sa jument. L'eau de la San Joaquin River coula, de barrage en bassin de retenue, tandis que Sue, qui commença l'étude du français à dix-sept ans, gravissait son cursus universitaire. Elle alla passer un diplôme d'études françaises à Besançon (1962-1963) puis un second dans une université de l'Oregon (1964). Sa maîtrise, en français toujours (université de Californie à Berkeley) date de 1966 (l'année de notre "mai 68" rappelle-t-elle) et son doctorat se termina en Virginie avec une thèse dirigée par un Français, spécialiste de Mme du Deffand. Elle commença à enseigner. C'est alors que son père perdit sa lucidité. Maladie d'Alzheimer. Sue interrompit les cours qu'elle donnait dans les universités. « Pendant 19 ans, entre 1981 et 2000, ma vie a été dominée par les soins que je devais à mes parents ». Un de ses collègues français, spécialiste du XVIIIème siècle et de Julie de Lespinasse, dont les manuscrits restaient introuvables, lui avait proposé de s'intéresser à la correspondance du chevalier et de la comtesse : « Personne ne travaille dessus ». Dans les salles d'attente des hôpitaux, Sue Carrell lut et relut leurs lettres jusqu'à les savoir par cœur. Un jour la famille de Sabran lui ouvrit ses archives. Un autre, elle eut la chance d'acheter chez Drouot le lot de lettres qui avaient servi à une des premières éditions (1875). Elle sut que se consacrer à ces deux amis, amoureux, amants puis époux au bout de vingt ans,  si portés à s'écrire, serait sa vie - d'abord « pour qu'elle ne se résume pas aux soins donnés à deux mourants » - et serait surtout son oeuvre gigantesque à laquelle elle travaille encore. Sue Carrell découvrit dans l'envergure de cette correspondance, l'infinie variété de ses sujets, les bonheurs et les épreuves dont elle tient jour après jour le compte minutieux, une leçon d'existence, une expérience du monde dont le lecteur, après elle, ressent aussitôt toute la modernité, et toute l'actualité.

 

Stanislas de Boufflers, qui devait tant courir les routes, naquit dans une chaise de poste entre Bar-le-Duc et Commercy, à l'entrée de cette Lorraine qui avait été donnée en viager au roi détrôné de Pologne, Stanislas Leszcsynski. Sa mère (« belle et spirituelle », c'est répandu et c'était vrai) était la maîtresse en titre de ce beau-père de Louis XV. Spirituelle et même bien intelligente. On voulu la faire éclipser à la cour de Lunéville par Emilie du Châtelet, l'amante de Voltaire, une savante pré-einsteinienne qui avait traduit, adapté aux nouvelles mathématiques, les Principia de Newton, et établi que la force était égale au produit de la masse par le carré de la vitesse. Les deux femmes parlèrent sciences et tombèrent les meilleures amies du monde. Le roi Stanislas, qui fut ainsi le parrain de son fils, le pourvut de son prénom et de bénéfices ecclésiastiques. Dans cette société de la conversation, le chevalier s'imposa dès l'enfance par « sa facilité verbale prodigieuse », "une éloquence qui est le signe d'une richesse mentale" (Sue Carrell) et qu'il promena bientôt au galop sur tous les chemins. On disait de lui : « son mouvement est ce qui nous a le plus volé de son esprit » (le Prince de Ligne),  un mouvement qui l'entraîne en Pologne, en Autriche, en Hongrie, en Silésie, en Bohême, en Italie, en Corse aussi. Il y a cette phrase drôle d’un auteur (il adaptait des romans de chevalerie) qui, le rencontrant sur une route, lui lança : « Monsieur le Chevalier, je suis heureux de vous trouver chez vous ». Une autre (de Voisenon) : « son goût dominant est celui d'être toujours ambulant ; c'est apparemment pour avoir la satisfaction de répandre le plaisir partout », ce qui prend, peut-être, un autre sens. Voltaire, qui le tenait pour « un des plus aimables enfants de ce monde » écrit de Ferney où il loge Stanislas : « Il part seul à cheval, le matin à cinq heures, pour peindre les femmes de Lausanne et se lier d'amitié avec ses modèles ; de là il se précipite à Genève pour faire de même et revient ensuite vers nous pour se reposer de ses labeurs », ou – autre version – « des fatigues qu'il a essuyées avec les huguenotes ». Le chevalier s'adresse à son hôte : « Je regrette vingt bons chevaux / Qu'en courant par monts et par vaux / J'ai comme moi crevés pour elles » (pour rimer avec belles). Le chevalier se fatigue et se repose mais sans perdre l'esprit. Une lettre à sa mère à propos de Voltaire : « Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir, et il vous aime comme s'il vous voyait ».

 

Une pure phrase du XVIIIème, dans son balancement équilibré et contraire. Ainsi, celle qu'il adressera à la « jolie Sabran » : « Je sens augmenter à la fois le désir de vous revoir et le courage d'en attendre l'instant ». Un jour, à la comtesse qui lui parle de femmes qu'il aurait pu fêter, il répond : « J'en aimais davantage avant de vous connaître, je les aime davantage depuis que je vous connais ». Mais en attendant que le « chevalier sans peur » de ses jeunes années devienne « le chevalier sans reproche » de la forte liaison amoureuse, il est, dans la fausse image qui a été jusqu'à maintenent donnée de lui (ne pas se fonder sur sa page mesquine de Wikipedia), l'homme pressé qui sème des épigrammes, des étrennes, des saillies, des satires. C'est lui que l'on croise d'abord dans les mémoires de l'époque (Grimm, Diderot, Bachaumont…)  avec ses « vers à Madame brillant, chatte de la duchesse de Luxembourg », sa chanson à une janséniste sur l'air de « je cherche un petit bois touffu », ce « couplet en envoyant des volans à Mme de S*** ». La mousse, la légèreté (c'est le moment des montgolfières) au-dessus de la fermentation et du gouffre. Bouts rimés, charades, synonymes, allographes : La vie d'Hélène (LNNÉOPYLIAMÉLIAÉTMÉLIARITLIAVQLIÈDCDACAGACKC). Diderot à Sophie Volland et à sa mère : « A tout hasard, s'il m'est arrivé de jeter du noir dans vos têtes, l'abbé de Boufflers va m'aider à le dissiper » grâce à une de ses pièces fugitives. Un abbé qui n'était pas resté longtemps au séminaire de Saint-Sulpice. Déjà le chevalier rend Rousseau ennuyeux dans les salons. Jean-Jacques ne pouvait briller qu'en son absence, comme la lune. « Mais sitôt qu'il parut un peu de suite, je fus écrasé sans retour » (Confessions, XI). Toute la société se répète ses mots. Son conte Aline, reine de Golconde est dans toutes les mains , "une rêverie sur le bonheur", selon Sue Carrell. Il écrit:" Ainsi, tout dissipe le plaisir, rien n'altère le bonheur", mais un bonheur qui vient plus tard, "ce n'est qu'à la fin de mes jours que j'ai commencé à vivre". (le conte figure aujourd'hui dans un volume de la Pléiade – et dans le tome I, Le lit bleu, de cette correspondance"). La première édition de ses œuvres (1781) se vendra à quatre cents exemplaires en huit jours chez un seul libraire (le bien nommé Lesprit, au Palais-Royal).

 


Lui qui ne comptait la vie que par trois jours, hier, aujourd'hui et demain (qui devient aujourd'hui au milieu de la nuit) découvrira un jour que « le temps n'est point comme l'espace : on ne le parcourt point du train qu'on veut ». Il fallait qu'auparavant il tombe amoureux – une chute de cheval – et découvre l'attente, l'impatience, l'insatisfaction. Que la promptitude de l'instant devienne durée, la griserie de la course éloignement. C'est Faulkner : « Le temps est plus long que n'importe quelle distance ». C'est Bergson : « Le temps est ce qui empêche que tout soit donné d'un coup ». Puisqu'on le présente à tout le monde, on le fait connaître à la comtesse de Sabran. Elisabeth Vigée-Lebrun a fait d'elle le portrait ci-dessus et l'a décrite : « Ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa bonté… Prés d'elle, on n'a jamais connu l'ennui ». Eléonore et Stanislas se dessineront l'un l'autre, au pastel : comment mieux se regarder ? Elle a vingt-sept ans, lui trente-neuf. « Pourquoi vous ai-je vue si tard ? » Elle est la jeune veuve d'un homme épousé à dix-neuf ans quand il en avait soixante six, qui lui a laissé deux enfants et son nom à cette époque où les vieux noms dédorés s'alliaient à la fortune. Le grand-père maternel d'Eléonore était Président des Trésoriers de France, elle est très riche. Elle vient d'acheter un hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré dont les jardins donnent sur les Champs-Elysées. Stanislas est chevalier de Malte, contraint au célibat, ce qui lui permet de conserver ses bénéfices. S'il se marie, il perd ses revenus. Il va devoir courir encore, cette fois pour courtiser la gloire. Commandant d'un régiment qui appartient au duc de Chartres, il se morfond en Bretagne dans l'attente d'une guerre avec l'Angleterre mais « il n'y manque que des ennemis ». Il écrit à Eléonore : « Il n'est pas plus question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation ». C'est Fabrice del Dongo qui cherche en vain de rejoindre Napoléon au champ de bataille de Waterloo. A Landerneau, lui qui voulait faire du bruit dans le monde, se sent « exilé au bout de l'univers ». Le chevalier de Boufflers parle dans une lettre d' "un siècle médiocre comme le nôtre où la guerre est plus douce que la paix d'autrefois". Qui lit aujourd'hui cette phrase se sent saisi (comme le spectateur d'une tragédie grecque, suggère Sue Carrell) car il sait ce que ne sait pas celui qui l'écrit, qu'approchent les tourmentes, les exils, les champs de bataille, les guillotines des années 1789, 90, 91, 92 et 93. Pour l'instant, un corps expéditionnaire de près de cinq mille soldats est envoyé en Amérique. Il n'est pas à bord. La Cour de Louis XVI, qu'il ne fréquente pas, n'apprécie pas quelques de ses vers jugés insolents (ou indécents). Quand on élève enfin sa position, il n'a de choix que de s'éloigner. Nommé maréchal de camp, on lui propose, et il accepte, le poste de gouverneur du Sénégal et de l'île de Gorée.

Biancamaria Fontana (Du boudoir à la Révolution, Laclos et Les Liaisons Dangereuses dans leur siècle, Agone, 2013) donne de l’auteur des Liaisons dangereuses une image en miroir du Chevalier de Boufflers : « Jusqu’en 1782, Laclos avait mené une vie sans grands événements, caractérisée seulement par une attente prolongée, nourrie par l’espoir d’acquérir quelque promotion ou quelque gloire militaire, si possible en combattant au-delà des mers dans les colonies d’Amérique ». Ainsi, pendant la longue période de paix qui suivit la fin de la guerre de Sept Ans, Laclos passa une grande partie de son service actif dans diverses villes côtières et l’ennui des villes de garnison. En mai 1782, la frégate La Gloire quitta Brest sans lui.

C’est alors qu’il rencontra à La Rochelle Marie Soulange Duperret. « Nous pouvons imaginer Laclos comme un Valmont transformé, foudroyé et sauvé par un amour vrai. Sa correspondance avec sa femme est comparée aux lettres des Liaisons. Alors qu’il se trouvait avec l’armée de Bonaparte à Milan, il écrivit à sa femme qu’il s’était « presque engagé » à composer un roman pour « rendre populaire cette vérité, qu’il n’existe de bonheur que dans la famille. Assurément je suis en fonds pour prouver cela… mais les événements seront difficile à arranger, et la difficulté presque insurmontable sera d’intéresser sans rien de romanesque » (8 avril 1800).

Si Stanislas a été libertin, c'était moins pour conquérir mille et trois fois (« j'aimais alors toutes les femmes ») que pour se donner sans cesse. C'est à lui, qui n'avait que dix-neuf ans et dont la bonté était déjà populaire, que Diderot demanda d'écrire pour son Encyclopédie l'article Généreux, Générosité. Il a trouvé, avec sa « sœur » Eléonore (l’amour commence prudemment) une femme qui accepte tout entier ce don de soi. Il était « tout physique », il lui écrit maintenant : « J'ai plus besoin de votre bonheur que du mien ;  je suis la partie grossière de moi-même et vous êtes la délicate ». Il lui écrit : « Tous les lieux sont bien différents, suivant votre présence ou votre absence. Vous faites à tout l'effet des feuilles aux arbres et des fleurs aux près ». Il ne voudrait aller ni à Paris ni en paradis sans elle. « Le plus joli, ma sœur, serait d'aller en enfer avec vous ». Elle lui demande : « aimez-moi d'un sentiment… que je puisse partager sans crainte ». Il lui écrit : « Je vous aime comme si vous m'aimiez ». Mais la crainte vient aussitôt qu'il se détache. Si elle place la constance avant la fidélité, dès que le tutoiement est installé, elle le prévient : « Je veux que tu m'aimes comme tu le dois et comme je le mérite ». Ou bien, puisque la comtesse a – au moins – autant d'esprit que le chevalier : « Je n'aime pas à te voir d'autres chagrins que ceux que je te donne ».

 

L'île de Gorée, en face du Sénégal, est alors la plaque tournante de la traite. Stanislas sent de sa chambre « les exhalaisons des cadavres des captifs qui meurent par douzaines dans leurs cachots, et que les marchands, par économie, font jeter à l'eau pendant la nuit avec des boulets aux pieds ». Il écrit à sa sœur : « tous ne pensent qu'à les bien enchaîner, à les bien embarquer et à les bien vendre ». En Europe, Mme de Staël pense à lui comme à quelqu'un qui va abolir l'esclavagisme. Dès qu'il le peut, il sauve un enfant. Mme de Duras (c'était le siècle des femmes, même si les femmes n’étaient pas toutes encore de ce monde) commence son roman vrai Ourika : Je fus rapportée du Sénégal, à l'âge de deux ans, par M. le chevalier de B…Quand il rentrera à Paris, il sera membre de la « Société des Amis des Noirs » avec Condorcet et Mirabeau. Libertin ? et c'est lui qui, député, fera voter une loi sur les brevets d'invention (sans lui, Einstein n'aurait pas eu de loisir à consacrer à la physique quand il était plumitif à l'Office des brevets de Berne). Il sera le rapporteur à l'Assemblée de la première loi sur la propriété intellectuelle : « S'il existe une véritable propriété pour l'homme, c'est sa pensée ».

 

Pour l'instant il est loin. Eléonore l'appelle l'Africain. Tous deux ont lu Julie ou la nouvelle Héloïse. Saint-Preux: un des plus grands maux de l'absence, et le seul auquel la raison ne peut rien, c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime. La correspondance y ajoute de l'anxiété toujours ravivée quand la lettre attendue n'arrive pas.  Les nouvelles de sa fille tardent ? La marquise de Sévigné en a du chagrin mais s'accoutume aux manières de la poste. Eléonore craint la perte des lettres et craint de lire celles qu'elle reçoit. L’une d’elles arrive « sans timbre, sale et déchirée comme si elle avait fait le tour du monde". Son attente l’avait rendu « folle ». Elle les ouvre toutes « avec la même peur et les mêmes précautions qu'on touche un rasoir ». Quand il embarque pour le Sénégal, elle lui remet une rame de feuilles numérotées afin de s'apercevoir des lettres perdues ou retardées. Pour Stanislas, qu'un bateau arrive sans nouvelles et ce sont trois mois de plus à attendre. Pendant les voyages de retour, quand le voilier s'encalmine souvent pour des semaines, quand un orage le dévie de sa route, quand il semble que La Rochelle ne sera jamais atteinte, le lecteur de cette correspondance a la sensation de se trouver au milieu d'un temps si étendu  et si arrêté comme nul n'en a plus idée (un antidote contre les sms, textos et émoticônes). Le chevalier rédige une lettre pour sa mère qui est déjà morte quand il est en mer. Il écrit à Eléonore : « Je te parlerai de deux choses qui n'en feront jamais qu'une, de toi que j'aime, de moi qui t'aime. Je te dirai toujours la même chose, mais cette chose là est toujours nouvelle lorsqu'elle est toujours la même ». Quand le bon vent se lève : « Je ne te vois pas encore, mais je vois que je te verrai, et c'est déjà quelque chose de toi ». Et, afin qu'elle ne meure pas d'impatience ni lui d'oubli : « Si tu m'aimes encore, aime moi toujours ; si tu as fini, recommence ».

 

Alain Garric

 

[Sue carrell, La comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers, tome I Le lit bleu (correspondance 1777-1785, tome II La promesse (correspondance 1786-1787). Prix de l'Académie Française 2011. La suite de cet Autant en emporte le vent – les années révolutionnaires, l'exil en Pologne, le mariage et les lettres à venir – attendra la parution des deux derniers tomes de ce travail titanesque. Les deux premiers ne sont plus disponibles chez l'éditeur. Le site de Sue Carrell, qui contient bien d'autres informations, indique comment se les procurer : http://www.comtessedesabran-chevalierdeboufflers.com/.