dimanche 30 août 2009

Le secret de la madeleine (2)

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Parmi toutes les phrases de Proust (toutes qui ne seraient rien sans la somptueuse infinité des autres), il en est une qui arrache toujours un sourire en passant et qui commence ainsi : « Les proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d’expliquer ici à la suite de quels incidents de jeunesse… » Un ouvrage si vaste que le passage, ailleurs, où ces incidents de jeunesse sont expliqués, n’a pas été retenu dans le texte édité et ne figure aujourd’hui que dans une variante. On comprendra combien la place manque dans cette introduction pour en rappeler la drôlerie. Une phrase où celui qui raconte prend ses aises – c’est « Proust seul au Ritz » - et qui devrait ôter tout espoir d’éclaircir avec exactitude l’origine d’une petite madeleine dans l’espace d’un blog, d’un article ou d’ailleurs de tout un livre normal si Proust, dont le lecteur est le jouet, n’avait fait don au désarroi de celui-ci d’une formule magique (elle est dans le Contre Sainte-Beuve) : Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens que l’on fait sont beaux. Pourquoi se priver de telles beautés éparses et fugitives?

En fait-elle partie l’intention de mettre la mère incestueuse de François le Champi, la « belle Madeleine Blanchet » dit Sand (selon des critères de beauté moins ironiques) en tête des figures qui ont amené Proust à féminiser biscottes et tartines de pain grillé sous la forme d’un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines ? Figures qui, à partir de Madeleine de Gouvres (L'Indifférent, texte de jeunesse) vont de la Madeleine évangélique, comme celle de Courbet, à la Madeleine de l’Amaury de Dumas (roman de la jalousie),ou à la Madeleine de Fromentin (Dominique) évoquée dans Le Temps retrouvé, sans omettre, en toute beauté, Madeleine Lemaire, la concurrente de Dieu en matière de roses, chez qui Proust rencontra Robert de Montesquiou. Ou bien l'histoire de la dévote petite Madeleine de la correspondance de Mme de Sévigné - dévote! -, ou encore le portrait de Mme de Grignan en Madeleine ? Tout montre qu’il a longuement construit son arche avant de placer le Champi et sa Madeleine aux premières pages du coucher et aux dernières de la Recherche quand se réveille le souvenir de ce qui m’avait semblé inexplicable… tandis que Maman me lisait le livre de George Sand. Proust sait très bien que Maman ne lui a pas lu ce livre cette nuit-là, mais un autre jour où il était malade. C’est de manière très délibérée que Proust a choisi de placer ce titre dans la scène du bonsoir, il n’y a rien de cet « inconscient et son détail » relevé, par exemple, dans Le côté de Madeleine d’Hirochi Iwasaki (le Champi lu pour l’endormir aurait, après l’avoir inspiré, bloqué le désir d’écrire, alors que ce qui le suspendit ne fut que la recherche du plaisir ou du soulagement). D’autant que Proust n’a pas introduit, comme on le croit souvent, la mémoire involontaire en littérature. Il en fait lui-même la remarque dans la bibliothèque des Guermantes : N’est-ce pas à une sensation du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe : « Hier soir je me promenais seul… Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ». Une grive qui, d’ailleurs, n’avait pas toujours été une grive.

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Le petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - dévot ! -fut féminisé d’une manière plus intense et abrupte (et plus belle) : « Je croirais volontiers que beaucoup de lecteurs savent inconsciemment (et quelques uns consciemment) que la petite madeleine est un sexe féminin, mais qu’ils n’osent pas le penser ou, s’ils le pensent, le dire » (Philippe Lejeune quand il était jeune, en 1971 et il le reconnaît aujourd’hui : « péché de jeunesse »). L’épisode de la madeleine pétrissait celui de la biscotte et celui de la première masturbation, laquelle avait produit les mêmes effets que la réminiscence : puissance, liberté, immortalité. Il est vrai que selon Jean-Yves Tadié, son éditeur et biographe, « divers indices donnent à penser que l’onanisme est resté, jusqu’à la fin de sa vie, la principale pratique sexuelle de Proust ». Serge Doubrovsky, à la même époque, n’hésitait pas à mettre en exergue à sa Place de la Madeleine : BISCUIT (tremper son) : / Accomplir l’acte charnel / Sandry et Carrère / Dictionnaire de l’argot moderne.


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Or il existe, dans la vastitude de la Recherche et de ses annexes, une seconde madeleine, plus idéelle, plus céleste, mais tout aussi analogique. Celle qu’envoya chercher Maman semblait avoir été moulée dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Regardons passer l’autre : L’après-midi était déjà assez avancée. Un grand nuage valvé au-dessus de nous dans le ciel tout bleu ressemblait à une coquille de Saint-Jacques et dans ses rainures, le soleil qui transparaissait derrière mettait un liseré d’or comme dans ces pierres sculptées des églises ». Cette fois la scène se passe dans le jardin des Champs-Elysées où Marcel allait jouer avec Marie de Benardaky, la jeune fille russe aux grands cheveux noirs devenue Marie Kossichef dans Jean Santeuil et qui apparaît maintenant sous le nom de Gilberte (ceux qui le désirent peuvent lire ici l’analyse génétique de ce passage par Marie Miguet-Ollagnier, proche de l’Equipe Proust). Il veut reprendre à Gilberte la lettre dans laquelle il assurait Swann, son père, de la pureté de ses intentions envers elle. Dans la version conservée pour Les Jeunes filles en fleurs, un corps à corps s’engage derrière un buisson de laurier, les pommettes de Gilberte, enflammées, étaient rouges et rondes comme des cerises, il la tient serrée entre ses jambes et soudain, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût. Dans l’esquisse, ils atteignent ensemble l’orgasme, les Champs-Elysées semblent se voiler, je ne sais plus, vous m’étourdissez, je ne vois plus bien Miss, souffle Gilberte, les rainures du nuage sont dédorées.

[Toujours, chez Proust, chercher la source. En voilà une très fraîche, et russe, dans Anna Karénine (traduction française en 1885). Levine, couché sur une meule de foin, contemple le ciel: "Un bizarre assemblage de nuages floconneux qui formaient au-dessus de sa tête comme une coquille aux tons de nacre..." Soudain apparaît le visage de Kitty à la portière d'une lourde voiture de voyage. "Levine la devina animée d'une vie intérieure exquise, intense... Ces yeux étaient uniques au monde, et une seule créature personnifiait pour lui le joie de vivre, justifiait l'existence de l'univers" (page 310, Folio). Proust puise ses images et ses réminiscences à toutes les sources. Les aubépines en fleurs ? Au Moulin sur la Floss de George Eliot, "il avait pour lui une grande admiration", Alain Corbin, La douceur de l'ombre, p.219. Le titres des Jeunes filles en fleur ? Venu d'un petit texte de la princesse Bibesco.]

Dans la valve rainurée, Philippe Lejeune entendait « vulve », suivi cette fois par les proustiens, les valves se retrouvent, dans La Prisonnière, au plus secret d’Albertine : … et son ventre […] se refermait à la jonction des cuisses, par deux valves d’une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l’horizon quand le soleil a disparu. Le mot se trouve fréquemment dans la Recherche, coquillage sur la plage de Cabourg : valve de nacre et d’émail à propos des demeures féminines (Sodome et Gomorrhe). Toutefois, le grand nuage valvé, cette seconde madeleine, marque la remémoration d’une autre sensation de Combray qui survient en deux parties, d’un côté et de l’autre de la lutte avec Gilberte. D’abord Françoise demande à « Marcel » de l’accompagner au chalet de nécessité (les water-closets) des Champs-Elysées. Une fraîche odeur de renfermé [me pénétra] d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. Plus tard, en rentrant je me rappelai brusquement l’image cachée jusque làcelle de la petite pièce de mon oncle Adolphe à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité.

Et ainsi ferai-je, à mon tour, question de proportions.

Alain Garric 

 

lundi 10 août 2009

Le secret de la madeleine

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Comme on me faisait coucher de bonne heure pour être levé de bonne heurePendant bien des années, le soir, quand je venais de me coucher je lisais quelques pages d’un Traité d’archéologie monumentale… Longtemps le livre chercha à commencer et il fallut à Proust bien des années pour mettre au point tout le détail de l’édifice immense du souvenir et le poser en entier sur une petite madeleine qui n’apparut que dans une sixième version de l’épisode (mise au net du cahier 25). Sans elle, comment aurait-il pu s’élever demandent les proustiens ? D’où seraient sorties la chambre, la maison grise, toute la ville de Combray et les images des clochers de Martinville ? La madeleine aurait-elle pu être inventée ? Son souvenir ne serait-il pas apparu tout d’un coup semblable à un petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot, et arrivé avec son goût de fleur d’oranger à surface de la claire conscience du Narrateur ? En vérité, nous racontent les proustiens, elle fut « le fruit d’un long et laborieux processus d’écriture ». Mais il semble qu’aucun d’entre eux n’avait encore percé son secret.


« Tout le monde sait aujourd’hui que les petites madeleines étaient d’abord quelques tranches de pain grillé, puis une biscotte… il n’est plus nécessaire de dénoncer l’illusion autobiographique » (Luzius Keller, Marcel Proust, la fabrique de Combray et sa contribution à Proust et les moyens de la connaissance). Première apparition dans la préface du Contre Sainte-Beuve (fin 1908-début 1909). Proust explique que ce n’est qu’en dehors de l’intelligence que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions passées et, l’autre soir, étant rentré glacé, par la neige, et ne pouvant me réchauffer, comme je m’étais mis à lire dans ma chambre sous ma lampe, ma vieille cuisinière me proposa de me faire une tasse de thé, dont je ne prends jamais. Et le hasard fit qu’elle m’apporta quelques tranches de pain grillé. Je fis tremper le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis  un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur… quand soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les étés que je passais dans la maison de campagne qui firent irruption dans ma conscience… Le souvenir est celui de son grand-père qui trempait une biscotte dans son thé et la lui donnait à manger.


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Puis, dans un brouillon pour la Recherche (juin 1909), la vieille cuisinière est remplacée par Françoise et le pain grillé par une petite biscotte (le mot petite est biffé). De version en version, la cuisinière prend le nom de Françoise, et le grand-père cède sa place à Tante Léone dont le thé se transforme en tilleul, avant que Françoise ne s’efface à son tour devant Maman. La biscotte redevient petite biscotte puis, dans la sixième version, apparaissent les petites madeleines qui deviennent Petites Madeleines. Tout cela dit au plus simple. Certains proustiens ont mené des expériences de laboratoire afin de bien déterminer ce qui pouvait se déliter ainsi entre la tasse de thé/tilleul et le palais de Marcel. Edmund Levin (ABC News) en conclut que Proust n’y connaissait rien en madeleines, la reconstitution de la scène prouvait qu’il n’avait pu s’agir que d’un morceau de pain grillé et il s’insurgea contre les ventes de madeleines aux touristes d’Illiers. Joshua Landy (Philosophy and Fiction. Self, Deception and Knowledge in Proust), le plus en vue des démystificateurs, proclame qu’il n’y a eu en réalité ni madeleine, ni pain grillé et que le Contre Sainte-Beuve est déjà une fiction. Il faut bien reconnaître que dans Jean Santeuil, le long brouillon autobiographique écrit entre 1895 et 1899, où le héros est une fois, par mégarde, appelé Marcel, il n’est rien de semblable à la madeleine sinon de multiples irruptions de la mémoire involontaire, des pluies d’automne, le bruit d’une roue de caoutchouc, l’odeur d’une étoffe ou d’une maison, le lac de Genève qui paraît soudain la mer d’autrefois, le choc du présent et du passé d’où jaillit ce qui est hors du temps, l’essence réelle de notre vie. Beckett en compta douze déflagrations dans la Recherche.

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Ce n’est pas tout. Luzius Keller (qui, en passant, est l’éditeur de l’œuvre de Proust en allemand) fait valoir l’importance – indéniable - de Wagner pour l’écrivain, cité plus de cinquante fois dans la Recherche, et rappelle qu’en 1859, alors qu’il travaillait à Lucerne au troisième acte de Tristan und Isolde, Wagner soudain n’avançait plus. Mathilde Wesendonck, épouse de son ami et protecteur, son inspiratrice passionnée, lui envoya de Zurich ce dont elle pensait qu’il manquait : une boîte de Zwieback dont le nom signifie deux fois cuit, ce qui est aussi le sens de biscotte. Wagner trempa un Zwieback dans son bol de lait et le destin mélodieux des deux amants reprit son cours sublime. Proust parla de la prodigieuse fécondation  que c’est d’entendre Tristan. Luzius Keller est certain qu’il a lu la correspondance de Wagner et de Mathilde.

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Edi Zollinger, un autre chercheur, proposa (en 2007) de trouver l’origine de la madeleine dans le conte d’Andersen, La fée du sureau, que sa grand-mère avait lu sans aucun doute à l’enfant Marcel. « Bois ta tisane, dit la mère, alors tu entendras peut-être une histoire ». Le grand-père explique au petit garçon du conte qu’il y a un conte dans la bouilloire. Des fleurs de sureau en jaillissent, deviennent un arbre entier dans lequel est assise une vieille femme qui se transforme en ravissante jeune fille, emporte le petit garçon… « Certains m’appellent fée du sureau, d’autres dryade, mais, en fait, je m’appelle Souvenir… moi je me rappelle, moi je peux raconter ». Le lecteur de Proust se souvient d’une tempête de neige sortie d’une bouillotte de lait, de voiles jetées à la dérive changées en pétales de magnolias. Keller imagine que la grand-mère de Proust, qui parlait allemand, avait en tête la version Fliedermütterchen, « la petite mère du lilas ». Et c’est vrai qu’une page de Jean Santeuil montre le héros attirant à lui la tête ravissante d’un lilas avec les feuilles au-dessus desquelles elle s’élève comme d’un vêtement silencieux… ces beaux lilas de sang persan, mauves ou d’une blancheur d’anis, sveltes Shéhérazades immobiles entre les branches, dans leur nudité précieuse d’étoffe, toutes limpides encore des parfums dont elles semblent sortir et qu’elles exhalent violemment. Shéhérazade ! Moi je peux raconter !

Proust a réfuté comme contre-vérité l’opinion de certaines personnes même très lettrées qui considéraient son roman comme une sorte de recueil de souvenirs s’enchaînant selon les lois fortuites de l’association des idées et qui citaient en exemple les quelques miettes de « madeleine » trempées dans une infusion. Car, disait-il, il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui [le breuvage] mais en moi. Aussi a-t-on donné à la madeleine des sources plus littéraires que pâtissières et plus spirituelles qu’un fragment de petit déjeuner. Au hasard de mon imagination : Madeleine de Scudéry qui écrivit le plus long et le premier roman d’analyse (2,1 millions de mots) avant la Recherche (1,5). Ou, maintes fois aperçue, la Madeleine,  la pécheresse qui la première vit le Christ ressuscité. A propos de la dernière rafale de souvenirs involontaires, Proust parle bien d’une impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel (Le Temps retrouvé).

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Cependant, s’il y eut une origine à la madeleine, il fallait qu’elle soit proustienne, c'est-à-dire – le prochain post à venir –  profonde, littéraire et liée à sa sexualité. Le bouquet final des analogies, les pavés mal équarris de la cour des Guermantes et les dalles inégales du baptistère de Venise, le bruit d’une cuiller contre une assiette et le marteau d’un employé qui réparait la roue d’un train, la serviette avec laquelle il essuie sa bouche et celle avec laquelle il avait eu tant de mal à se sécher le premier jour de son arrivée à Balbec, le bruit strident d’une conduite d’eau et les longs cris des navires de plaisance le soir au large de Balbec, cette succession terminale et cinématographique s’achève sur l’exemplaire de François le Champi trouvé dans la Bibliothèque du prince de Guermantes. Le souvenir de ce qui m’avait semblé inexplicable tandis que Maman lisait le livre de George Sand se réveille (et qui, dit-il, se substituait pour un instant à l'idée fort commune de ce que sont les romans berrichons de Sand). Beaucoup ont remarqué que l’épisode de François le Champi forme un seul ensemble avec celui de la madeleine. Un ensemble que Proust, en découpant la dactylographie du Côté de chez Swann a séparé, rejetant le second à la toute fin du livre. Le dernier chapitre du dernier livre a été écrit tout de suite après le premier chapitre du premier livre (dans une lettre). D’un côté le bonsoir, à l’autre bout la matinée chez les Guermantes et le Champi.

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(L'enfant se jeta au cou de Madeleine)

Ne racontons pas le bonsoir ! Mais je n’ai encore lu nulle part qu’une attention ait été assez portée au livre que lui avait lu Maman et dont elle sautait les passages d’amour. Marcel avait fini par la faire abdiquer, elle était restée dans sa chambre et lui avait fait la lecture (Le plus grand désir que j’eusse au monde, garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes nuits nocturnes). Livre qui d’abord avait été La Mare au Diable prés de laquelle, au cours de la nuit enchantée, l’enfant dit à son père veuf : « Mon petit père, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie », ce qui adoucissait l’aveu d’amour excessif de Marcel pour sa mère. Après la mort de Mme Proust, le Narrateur pouvait lui faire lire François le Champi, histoire du désir plus incestueux d’un garçon qui finit par épouser la veuve du meunier, qui l’a nourri et élevé. Une veuve, bien sûr, et comment s’appelle-t-elle ? « Des femmes, dit le garçon, il n’y en a qu’une pour moi et c’est ma mère Madeleine ».

Alain Garric