samedi 27 juin 2009

Sagan selon Hofstadter


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Ou comment traduire en anglais ? Douglas Hofstadter a-t-il découvert la méthode pour faire lire aux Américains les romans français ? Il est l’auteur du célèbre GEB (Gödel, Escher, Bach, les Brins d’une Guirlande Eternelle) qui se demandait pourquoi nous ne parvenons pas à comprendre la pensée. L’intelligence est son métier. Pourquoi alors a-t-il passé une année à mettre en américain La Chamade de François Sagan et une autre à écrire un essai qui répond à cette question ?

That Mad Ache (Basic Books) vient de traverser l’Atlantique en bateau, accompagné au verso de Translator, Trader, un texte captivant sur la traduction, d’autant plus qu’il est absolument intraduisible. Non pas qu’on ne puisse le mettre en français, mais cette idée n’aurait aucun sens, échapperait à toute logique, c’est lui qui nous le dit, puisqu’il se déroule ou s’embobeline dans une langue particulière.  Mais on doit tenter de le lire. Directeur d’un Centre de Recherche sur les Concepts et la Cognition, Hofstadter se pose en permanence d’étranges questions. Qui achèterait la Divine Comedy dans une librairie de Chicago ne serait-il pas en droit de se demander comment Dante a-t-il pu écrire un livre en anglais, une langue qui n‘existait même pas de son vivant ? Ou bien : n’est-ce pas une chose curieuse de lire un roman où il est question de Français qui, en France, se parlent théoriquement en français mais dont toutes les répliques sont données en anglais et avec des guillemets par-dessus le marché suggérant que ce sont les mots exacts qu’ils emploient ? Quand il était étudiant, Doug avait acheté en poche One day in the life of Ivan Denisovich, une journée sensée se passer dans un camp de travail en Sibérie. A sa stupéfaction, on y parlait le slang comme dans une prison de Californie. Le livre avait été « transculturé » et lui avait été déconcerté (discombobulated). Et cette transculturation peut devenir insidieuse. Je me souviens de l’expression de Wole Soyinka, l’année de son Nobel, tandis que nous étions serrés en tête-à-tête dans l’ascenseur étriqué d’une maison d’édition parisienne, expression émise comme un jugement de civilisation : french lifts ! Hofstadter prend pour exemple de comparaison les elevators américains et les ascenseurs français. Selon lui, cet effet de substitution, même petit, allons, se multiplie à l’infini avec cars-voitures, bread-pain, high school-lycée, kisses-baisers, giggles- fou rire et même cigarettes-cigarettes. Et, au bout du compte, se répandent de Plaisants Paradoxes Proliférants. Ainsi, comment une personne B peut-elle réécrire le livre d’un auteur A de la première à la dernière ligne et prétendre que la suite de mots qui en résulte est toujours de l’auteur A alors que les styles d’écriture sont aussi différents que les empreintes digitales ?

Hofstadter avait traité dans GEB de la traduction et de la nature de l’esprit humain (à partir du Jabberwocky de Lewiss Carroll), de l’autoréférence, des structures en boucle, de toutes les questions liées à la mise au point d’une Intelligence Artificielle. Pourquoi parvient-on, malgré une impossibilité d’exactitude, à traduire ? Nous sentons intuitivement que si d’autres gens sont différents de nous par des aspects importants, ils n’en sont pas moins profondément « semblables » à nous. Il existe entre les cerveaux humains un isomorphisme approximatif. Mais au-dessus du niveau des mots, il y a un niveau d’associations, qui est lié à la culture dans son ensemble, c'est-à-dire à l’histoire, à la géographie, à la religion, aux histoires pour enfants, à la littérature…. Hofstadter a affronté les contraintes, les analogies, la créativité de la traduction dans Le Ton Beau de Marot (cette fois il en a interdit la traduction) qui confrontait les versions par une soixantaine de ses amis du poème de Clément Marot A une Damoyselle malade. Il a transposé (pour contrer ce qu’avait fait Nabokov) Eugene Oneguin, dans lequel il avançait l’expression de poetic lie-sense, de lie, mensonge. Tout roman est d’ailleurs pour lui un mensonge. Pourquoi choisit-il le roman de Françoise Sagan ? Parce que ses parents l’avaient rencontrée dans un dîner à Paris et avaient dit du bien d’elle en rentrant ? Parce qu’il avait lu Un certain sourire pendant un vol de Florence à Paris ? Parce qu’il aime immeasurably le français ? Parce que La Chamade l’a touché profondément ? Pour une myriade de raisons inexprimables et profondément personnelles ?


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Peut-être parce que l’écriture de Sagan lui proposait par excellence à la fois des mots et des phrases universels (cuts-and-dried) et des expressions propres à une langue, celles qui mènent vers une libération du traducteur et la fluidité recherchée comme le Graal par tous les concepteurs de machines à traduire. Robert Westhoff, qui avait été le mari de Sagan (le père de son fils) avant qu’ils divorcent afin d’avoir envie de vivre ensemble, avait donné une première traduction de La Chamade, en 1966, sans changer le titre. Elle était épuisée, Hofstadter s’en procura un exemplaire d’occasion par le Web. En se promettant de ne jamais l’ouvrir avant d’avoir terminé son propre travail. La première phrase de Sagan est d’une universalité lumineuse : Elle ouvrit les yeux. Hofstadter, comme pour toutes les phrases du livre, la recopia sur un cahier. Puis la traduisit : She opened her eyes. N’y tenant plus, il entrouvrit discrètement La Chamade de Westhoff et lut : She opened her eyes. Il s’écria : Formidable, c’est ce que j’ai fait ! Puis jeta le livre par terre.

Ce qui l’intéresse est : quel degré de liberté peut ou doit prendre un traducteur pour faire du bon boulot ? Lorsque Antoine et Lucile, deux des héros, sont à quinze kilomètres de Paris devant une omelette flambée et que des chauves-souris rôdent autour des lumières, c’est de la matière brute de la vie de Sagan réarrangée avec des mots habilement choisis. Hofstadter ouvre son Collins-Robert unabridged, rôder : roam, wander, loiter, lurk, prowl. Lequel des cinq nous demande-t-il choisiriez-vous pour décrire ce que faisaient les chauves-souris ? Par chance, je n’ai pas qu’un dictionnaire dans ma tête, j’ai aussi toute la mémoire d’une vie…Cela aurait été trahir [la confiance de Sagan] que de ne pas employer mes propres images. Puis, très vite, il se sent comme un chien que son maître détache dans une promenade en forêt. Il cite Bob Dylan (If the dogs run free, why not we, across the swooping plain…). Et il prend tout le large du chemin. Antoine était décoiffé par le vent ? Eh bien, the wind had done a good job of messing up Antoine’s hair. Il découvre des passages dans lesquels il sent que Sagan ou son personnage disait exactement le contraire de ce qu’elle, ou lui, voulait faire entendre. Dans le film tiré du roman en 68, Catherine Deneuve en Lucile et Roger van Hool en Antoine, les cheveux et les yeux de ce dernier sont noirs de jais alors que dans le livre il est d’un blond très clair et que ses inoubliables yeux jaunes sont maintes fois décrits parce que Lucile est extrêmement séduite par ce détail physique. Hofstadter sait que Sagan a travaillé dur sur le film. Cela donne à réfléchir, dit-il.

Si on parle de Sagan-ness,  dit-il aussi, (de saganité) on doit pouvoir parler de Hofstadter-ness (comme on a parlé d’Eliot-ness ?) Alors, un simple bien entendu, que Westhoff – qui avait la possibilité de téléphoner à son ex-femme – décalque en of course, devient Is the Pope Catholic ? Au lieu d’un piètre C’est le comble d’Antoine, lui, à sa place, aurait pensé : If that doesn’take the cake ! Si Lucile demande à Antoine (à propos d’argent) : Pourquoi toutes ces questions, Westhoff  met en miroir : Why all of these questions. Facile. Devenant Lucile, Hofstadter lance à Antoine : Why the sudden third degree ? Et si Antoine ne dit rien (said nothing chez l’ex-mari), chez lui he bit his tongue, il se mord la langue. Quand Sagan y va d’une phrase dont on ne sait si elle est due à la décision – le mot de la langue française qui faisait le plus horreur à l’auteur – ou a l’inadvertance (Il savait bien que l’été était fini et que ça avait été le plus bel été de leur vie), il se sent autorisé à introduire n’importe où des motifs homophoniques. Sagan découpe son livre en saisons : printemps, été, automne… Il ne saurait y avoir d’hiver, accordait Dumayet à Sagan dans Lectures pour tous. Hofstadter s’agace qu’un automne puisse durer jusqu’au mois de mars et rajoute un hiver. Il découpe des paragraphes trop longs en quatre ou cinq,  il ajoute des marques de respiration (Ce n’est pas plus grave que de voler quelques roses dans le jardin d’un ami). La traduction est un échange, un commerce, une aventure dans les vents alizés des mots. Honnête, honnête : pour rendre Vous êtes très en beauté, il y revient des douzaines et des douzaines de fois. Pour savoir ce qu’il en a fait, lisez-le. Il avait bien tenté de trouver quelqu’un pour lui faire rencontrer Sagan, par le biais d’amis, mais avait fait white cabbage (chou blanc), puis elle disparut. Restait le titre. Dans le livre – Ton cœur bat très fort, dit Lucile. C’est la fatigue ? Non, dit Antoine, c’est la chamade. – Qu’est-ce que c’est exactement que la chamade ? – Tu regarderas dans le dictionnaire. Je n’ai pas le temps de t’expliquer maintenant. Et il l’allongea doucement en travers du lit.

Un de ses amis avait proposé A Calm Head.  Hofstadter choisit le tout aussi anagrammatique (mais diamétralement opposé) Mad Ache, le réarrangement de la matière première. Mad Ache ? Il fait chaud, c’est le début des vacances, regardez dans le dictionnaire.

Alain Garric

mercredi 17 juin 2009

Le Congrès selon Borges

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C’était un jour de la mi-juin, quand le soleil semble vouloir assurer son règne, comme ces jours-ci où Versailles organise son Congrès. L’Orateur du genre humain – Anacharsis Cloots, un dévot de la déesse Raison – s’était présenté en 1790 devant l’Assemblée nationale, avec une délégation d’Européens (quelques Indiens, Arabes et Chaldéens en plus). Il portait devant les députés l’idée d’une République universelle dont la capitale serait Paris. Ce Prussien naturalisé français, gallophile, député de l’Oise et un temps président du Club des Jacobins, développa une activité brouillonne qui masque mal un cynisme de nanti  (Albert Seboul, Dictionnaire Historique de la Révolution Française). Deux cents ans passèrent et un jour de la mi-juin, le seul jour de sa vie où il ne lui arriva rien d’extraordinaire, Borges, qui avait pris ce porte-parole pour modèle dans son Congrès, fut donné pour mort à Genève, la ville de la tolérance, de la fraternité et où il avait été contraint par son père à sa première expérience sexuelle inaboutie avec une prostituée. Borges tenait ce texte pour le plus autobiographique (celui qui fait le plus appel aux souvenirs) et le plus fantastique aussi. Son Congrès, écrit-il, ne faisait pas allusion à un prétentieux édifice à coupolemais bien à quelque chose de plus secret et de plus important. Les gens parlaient du Congrès, certains en s’en moquant ouvertement, d’autres en baissant la voix, d’autres encore avec appréhension ou avec curiosité ; tous, je crois bien, ignoraient de quoi il s’agissait.

A la mi-juin 1986, voilà le temps, l’espace et Borges qui nous quittaient, entre les miroirs biseautés d’un vendredi 13 et la fête des pères multiplicateurs – deux choses abominables, on le sait. Quand il n’était plus resté, au fond des yeux du vieil aveugle, que la couleur jaune des tigres, il y avait eu encore les reflets obstinés du premier lit d’acajou et de la glace de la grande armoire à linge répétant Borges sans pitié, sans sommeil, copiant l’autre, inversant les stratagèmes du rêve et du réel, de l’éternité et du fatal – la thématique bien connue. Privé de vision, il avait ciselé l’ivoire d’un globe dans un globe, dans un globe, jusqu’à l’imperceptible secret qui s’appelle le monde, ce monde réuni un soir pour un Congrès, dans le Salon de Thé du Gaz, à Buenos Aires (la nouvelle se trouve dans Le livre de sable). Sa seule valeur, disait-il à Maria Esther Vasquez, une de ses interlocutrices féminines, est d’être une sorte de résumé de mon opera omnia… C’est un texte que j’ai porté en moi pendant des années en y pensant sans arrêt, jusqu’au jour où je me suis dit : « Voilà, j’ai enfin trouvé ma voix, ma voix écrite. Désormais je ne pourrai plus faire mieux ni pire ».

Don Alejandro Glencoe, son Anacharsis Cloots, un riche propriétaire terrien, évincé du Congrès de l’Uruguay, décide d’en organiser un autre, qui représenterait toute l’humanité, doté, on l’imagine bien, d’une bibliothèque exhaustive et d’un langage universel. Or, les congressistes ne tardent pas à s’apercevoir que leur projet a déjà été réalisé, leur œuvre menée à bien : le Congrès du monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. En février 1904, l’assemblée jure de ne jamais révéler son histoire. C’est la date où un miroir familial divulgua une scène primordiale au petit Jorge Luis tandis que, dans un volume Garnier sur les sept merveilles du monde, il scrutait à la loupe une gravure représentant le labyrinthe crétois.

La première phrase de Tlön Uqbar Orbis Tertius raconte : C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte d’Uqbar, et de cette hérésie : tous les hommes à l’instant vertigineux du coït, sont le même homme. Tous les hommes qui répètent un vers de Shakespeare « sont » William Shakespeare. Le lecteur impénitent se remémore alors La secte du Phénix (Fictions) dont le rite seul constitue le Secret, transmis de génération en génération, un acte qui en soi est banal, momentané et ne demande pas de description… l’exercice en est furtif et même clandestin, et ses adeptes n’en parlent pas…Le même acte et le même silence devinrent les Mystères d’Eleusis.  Il est étrange que le Secret ne se soit pas perdu depuis longtemps ; malgré les guerres et les exodes, il arrive, terriblement, à tous les fidèles. Quelqu’un n’a pas hésité à affirmer qu’il est devenu instinctif.

Emir Rodriguez Monegal (Borges par lui-même) rappelle la confession de Ronald Christ, un de ses interlocuteurs masculins, qui, en 1968 ( !), à New York, demanda à Borges la solution de l’énigme. L’écrivain lui accorda une nuit de réflexion puis lui livra la clef qui assure l’éternité à une race. Le Secret est la copulation et il arrive donc qu’un lecteur-pratiquant ne le découvre pas : de même tous les hommes sont des congressistes, il n’y a pas un être sur la planète qui ne le soit, mais je le suis moi, dit le narrateur, d’une façon différente. Je sais que je le suis. Et je le sais d’autant mieux que je suis l’auteur. La découverte stupéfiante et ordinaire métaphorise tant les procédés de Borges qu’elle ouvre dans ce Congrès tout l’univers de forgerie et de mystification qui assure l’éternité au seul Borges. Il n’est pas allé jusqu’à dire que le congrès était autrefois un accouplement charnel ordonné par un arrêt de la cour afin de constater l’impuissance.

Mais le – plus ou moins – décelable se mêle à d’autres références cadenassées. La secrétaire du Congrès s’appelle Nora Erfjord, une Norvégienne (représenterait-elle les secrétaires, les Norvégiennes ou simplement toutes les jolies femmes ?). Bien, on reconnaît Nora Lange, auteur de La Rue du soir (1925) dont Borges, dans sa préface mentionnait la souche norvégienne et la splendide chevelure qui flambait dans les réunions de la « secte » ultraïste. Norah était aussi le prénom de sa sœur. Le narrateur, cependant, rencontre un autre personnage, sous les coupoles de la bibliothèque du British Museum, dans le Londres enneigé (sous la caresse de la neige) de 1902 : Béatrice Frost. Béatrice ? Frost ? Après lecture de l’Aleph, réduction parodique de la Divine Comédie, les critiques avaient aperçu dans la grande et fragile Beatriz Viterbo l’héroïne de Dante (facile, il tendait la perche : un protagoniste du récit qui occupe je ne sais quelle fonction subalterne dans une bibliothèque médiocre des quartiers du Sud, un poète aux idées ineptes  et aux exposés pompeux se nomme Daneri, soit l’alpha et l’oméga de DANte alighiERI). Borges remercia. Illusionniste, il avoua une passion pour une Béatrice Viterbo, mais elle n’existait plus. Les critiques, qui éventèrent le titre du Congrès (« Union sexuelle », sans relever la contrainte, abolie en 1677), se rabattirent sur Béatrice Frost : elle était, d’évidence l’inflexible inspiratrice du Florentin. Vous voyez bien, dirent-ils, qu’il y eut une femme glaciale (frost voulant dire « gel »). La Béatrice originelle n’aimait pas Dante. Emir Rodriguez Monegal : Borges veut évoquer la nature ambiguë et plus ou moins décevante – à la fois charnelle et glacée – de ce rêve d’extase charnelle (Biographie littéraire).

Soit. Par allusion, dans son Essai d’autobiographie, on apprend que Borges parle du Congrès l’année –1970 – de son divorce avec Elsa Astete Millán. La nouvelle fut publiée en 1971 dans une édition hors-commerce. Passons. Chemin faisant, il avait indiqué une autre voie en citant le nom de Robert Lee Frost, poète américain de la neige. En 1980, il y insista à l’Indiana University : Le grand poète américain  de ce siècle, c’est Robert Frost. C’est le nom que je choisirais. Il faut savoir que Frost, s’il évoque le vent dans les arbres, les feuilles mortes, les chutes de neige, utilise les deux termes de ses métaphores comme la relation sexuelle entre deux personnes : le plaisir est une même relation entre deux amants ou entre deux phrases. Un mois après son passage dans l’Indiana, l’énigmatique nouvelliste affirma que dans le poème de Frost Acquainted with the night, il fallait pressentir que la nuit représente le mal au sens de débauche sexuelle. Alors que rien ne fait souffrir le narrateur du Congrès, dans le rouge labyrinthe de Londres, comme le souvenir des nuits avec Béatrice.

Le Congrès du Monde est à l’inverse du Congrès de Versailles, il n’y a pas un endroit où il ne siège et ses congressistes jurent de ne rien révéler à qui que ce soit du plan dont ils avaient fugitivement senti qu’il existait réellement et secrètement, et que c’était l’univers tout entier et nous-mêmes. Les deux chambres réunies, même venues entendre un Discours de l’Union made in France,  n’atteindront sans doute pas à la délectation de ce moment.

Alain Garric 

mercredi 3 juin 2009

Philosophie du tennis suédois

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Södermalm, une île de Stockolm (qui veut dire l’île du sud), le quartier couru où s’est retiré le philosophe du tennis, ex-professeur à l’université d’Austin, Texas, Lars Gustafsson , entra soudain en résonance avec le nom de Söderling, dont je ne connais pas la signification – les journalistes donnent l’amer du nord – celui qui était en train d’en finir avec Nadal. Les Suédois étaient de retour sur la terre (Borg, Wilander, Edberg). Puis revint le dimanche venteux du  9 juin de 1985 et la finale de Roland-Garros.

Solaire, tournoyante, magnétique, la balle s’éleva dans le bleu du ciel, s’arrêta pour un instant d’éternité, soutenue par des milliers de regards tandis que, du centre des mouvements du serveur, jaillit le geste qui la précipita vers le coin adverse où s’écrasa une comète irrécupérable, aussi mystérieuse, avait jugé Gustafsson, que les ténèbres dont elle est issue. L’auteur de Tennisspelarna (soit Le joueur de tennis, traduit en français sous le titre sans doute plus culturel de Strindberg et l’ordinateur) ne voyait que trois choses devant lesquelles un visiteur d’une autre planète pourrait tomber en admiration : le Don Juan de Mozart, les théorèmes d’incomplétude de Gödel et un service au tennis. Il décrivait ce moment de servir où la balle lancée en l’air retient dans son creux, aurait dit Roland Garros (allons bon !), Roland Barthes, la self-consistance du monde, moment où il semblait que le joueur puisse s’élever lui-même en tirant sur ses propres chaussures, moment d’une intense beauté où le regard (celui de qui cette année-là, Gabriela Sabatini ?) s’isole sur le petit astre doré d’une Slazenger, moment disait Gustafsson tel un défi muet dans un monde où la parole ne serait plus nécessaire, un défi qui pourrait être : en vérité tu n’es personne, jusqu’à ce que le coup libérateur de la raquette écarte cette vérité insupportable.

Depuis ses débuts, il avait cherché dans les objets aériens une métaphore pour le réel et son rendu littéraire, montgolfières, aéroplanes, cerfs-volants, pour dire qu’il n’y avait aucune échappatoire par le haut et que l’on ne s’évadait pas de l’écrasante réalité. Un smash qu’il avait reçu en Suédois dont le sentiment existentiel avait eu quelque mal à se relever, en 68, de l’effondrement des utopies. Dès lors, la petite sphère vide, sous pression dans son enveloppe pelucheuse, lui était apparue en paradigme. Poète, il avait assimilé à une montée au filet l’urgence de trouver le mot propre dans le temps propre et comparé l’écriture à la vitesse de balle. Romancier, il avait pris le lecteur pour partenaire, avec des phrases très précises mais qui, stoppées au bord du non-dit, provoquaient la réponse, le retour. Philosophe, il avait découvert sur la surface des courts un sublime contemplatif pur, comme Husserl avait rêvé d’une philosophie pure.

Il avait demandé un jour à Borg pourquoi leur génération comportait autant de bons joueurs. Parce que, avait répondu Borg, dans notre jeunesse se vendit un nouveau type de porte de garage qui renvoyait mieux les balles. Boutade que Gustafsson avait relancée sur le terrain du nihilisme : il n’y a peut-être rien derrière la porte, rien derrière les choses, derrière l’Etat-Dieu qu’un nouveau vide. Ce vide, ce néant étaient les balles neuves de la modernité. Seuls désormais le tennis et le roman pouvaient donner l’illusion de causes et d’effets, imposer une force cachée, une énergie conservée dans la torsion d’un récit ou le spin d’une balle. Eux seuls parvenaient à l’expression. Mais au bord de la faute, après laquelle on n’était plus rien, au bord du silence. Au moment du service, la petite musique de la balle sur les cordes rappelait au joueur de tennis de Gustafsson (il portait lui-même sur sa main droite, avec l’anneau de lauriers d’or que lui avait valu à Upssala son titre de docteur, les stigmates du joueur intensif) : il ne va pas de soi que tu existes ; cela est même plutôt étrange, et cela peut finir à chaque instant. Mats Wilander avait battu Ivan Lendl 3-6, 6-4, 6-2, 6-2.

Alain Garric