jeudi 25 septembre 2008

La tête de Shakespeare (4)

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Maudit Soit Celui Qui Remuera Mes Ossements (Cvrst Be He Ty Moves My Bones) : des mots sur la tombe de Shakespeare. Une solution – elle a été proposée dès 1883 par Clement Mansfield Ingleby, celui pour qui le buste de Stratford semblait croquer une pomme acide –aurait été qu’un fossoyeur et son aide exhument son crâne décharné, s’il n’a pas été emporté, afin de reconstituer un visage. Mais le respect de l’inscription l’interdit à jamais. Une vieille plaque qui ne le ferait pas fuir, avertissait, en 2005, le Pr James Starrs qui a déjà déterré Jesse James et Lee Harvey Oswald. Il ne s’intéresse pas à ses traits de vivant mais à la cause de sa mort : un meurtre, il en est convaincu. Quel archéologue anglais, au reste, a hésité à aller chercher au royaume des morts une momie alors que tous les obstacles et toutes les malédictions avaient été accumulés pour l’en empêcher ?

Et pourquoi le faire si nous avons le masque funéraire de Frau HHH, daté au dos de 1616, le bon millésime pour la mort de Shakespeare ? Cette pièce poignante fut découverte par le Dr Ludwig Becker, un peintre de cour, dans la boutique d’un chiffonnier de Mayence en 1849. Puis il donna l’empreinte du visage à Ernest Becker son frère, secrétaire de la princesse Alice von Hesse-Darmstatd. Profitons de détails avant que l’histoire ne tourne court. Un membre d’une famille Kesselstadt aurait acheté ce masque à Gerard Johnson, le sculpteur du buste tant contesté. Il fut examiné par le Pr Owen du British Museum. Des poils de moustache, de barbe et des cils adhéraient encore au plâtre. Le moulage, pour tant de bouleversants vestiges, diffère très sensiblement de ce buste que l’on dit avoir été sculpté à partir de lui.


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Nez fin, aquilin, pommettes marquées, joues creuses, visage allongé, plus rien du charcutier plein de suffisance ou du joyeux hallebardier. Fanny Kemble, la belle actrice qui lut du Shakespeare à travers tous les Etats-Unis, tomba, dit-on, en larmes en le voyant. Mais le moulage parut se remettre de sa maladie, les joues perdirent leur maigreur et la ressemblance sauta aux yeux de qui le voulut bien. En vérité, Becker l’avait identifié au Poète en raison de son air de parenté avec un tableautin qui avait appartenu à la même famille Kesselstatd, daté de 1637 et donné par une tradition pour un portrait de Shakespeare sur son lit de mort. Hélas, la date et l’apparence le désignent sans erreur possible pour une dernière image de Ben Jonson (mort le 6 août 1637 et c’est bien sa tête, celle-là on la connaît).S’avance maintenant le buste de terre cuite du Garrick Club. Attribué à Louis François Roubiliac (Roubillac anglicisé), un huguenot français réfugié à Londres (1695-1762), HHH le fait remonter à l’époque de Shakespeare : il a été retrouvé en 1834 dans un bâtiment adjacent aux restes du Duke’s Theater que possédait William Davenant, le fils « illégitime ».  Peu importe qu’il ne puisse se séparer dans le temps de la statue en pied que Roubiliac exécuta sur une commande de David Garrick pour le temple dédié à Shakespeare dans le jardin de sa villa du Middlesex et qu’il légua au British Museum. Pas davantage que de son propre buste en terre cuite, modelé d’après Roubiliac, de 1758 (aujourd’hui à la National Portrait Gallery). « Davy » (d’une famille Garric arrivée du Languedoc à la révocation de l’édit de Nantes) devint une légende dans la nuit du 19 octobre 1741 lorsqu’il apparut sur la scène du théâtre de Goodman’s Field dans le rôle de Richard III. Londres n’avait jamais imaginé qu’un acteur puisse avec autant de naturel et sans la moindre grandiloquence se glisser dans un personnage de mots, le faire vivre par son corps et par son visage. Il a pris la plume de Dame Nature à l’endroit même où Shakespeare l’avait posée (London Magazine, 1769). 

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Il est le créateur du Barde national et le la bardolatrie (une passion qui n’avait pas le même objet en France dans les années soixante). Il fut, lui, l’homme le plus peint d’Angleterre, le nombre des images le représentant n’a été dépassé que par la reine Victoria, grâce à la photographie. Il est, lui, inhumé à l’abbaye de Westminster où Shakespeare n’a qu’une plaque – en raison de l’interdit qui protège ses ossements - et son monument le lie à jamais à celui dont il « restaura » les pièces (Hamlet amputé de la scène du fossoyeur et de la noyade d’Ophélie, une scène finale à Roméo et Juliette, un dénouement heureux au roi Lear) mais qui sauva les textes intégraux. C’est gravé dans la pierre : Shakespeare et Garrick brilleront comme deux étoiles jumelles… David mit en scène le Jubilee de 1769 à Stratford-upon-Avon, inventant ainsi les festivals. Il tomba des cordes et des hallebardes mais son portrait avec le buste de Shakespeare (peint par Gainsborough) installé dans l’hôtel de ville, officialisa son identification au poète local. Ils furent si souvent juxtaposés ou recouverts dans les intailles, gravures et souvenirs que leurs images commencèrent à se confondre (Heather McPherson).

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Quant au buste de terre cuite dont HHH superposa les traits au masque funéraire, au Flower, au Chandos et au monument de Stratford, il n’est aussi bien que la statue pour laquelle Garrick est dit avoir posé. Aurait-il, par son art de l’identification, pris et restitué le visage de Shakespeare ? Hélas, encore une fois, Thomas Gainsborough, le plus célèbre portraitiste de l’époque, s’est plaint de n’avoir jamais rencontré une physionomie aussi difficile à saisir tant changeante et infiniment variée était son expression. Au point qu’un sourd-muet était le plus assidu de ses fans.Voilà pour les portraits du Poète donnés pour les plus authentiques parce que tous ressemblaient de près à l’incertitude. Il en reste d’autres, plus vrais que nécessaire ou plus douteux qu’il n’est utile. Mais entre tous il faut en choisir un et le nommer Will Shakespeare, jusqu’à la prochaine livraison de visages. Que Virginia Woolf en soit témoin, elle qui écrivit Orlando dans la maison de Vita Sackville-West où le Barde apparaissait en personne. 

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Le Sanders, un rouquin aux yeux brillants est particulier : on demande de considérer que la reproduction de ce portrait en circulation n’est pas la bonne dans la mesure où ne sont disponibles que des versions non autorisées (en raison des droits bien entendu : quelqu’un possède toujours des droits sur l’aspect inconnu de Shakespeare). Et on nous demande de prendre le Sanders pour le seul portrait peint du vivant de son supposé modèle. Il serait d’un John Sanders, un nom lointainement lié à la troupe des King’s Men. Au début du vingtième siècle, une branche de la famille émigra au Canada, emportant le tableau, longtemps conservé sous le lit de la grand-mère de Mr. Lloyd Sullivan qui, l’ayant reçu en héritage, fit analyser une étiquette de papier fixée à son dos : Shakspere/Born April 23,1564/Died April 23, 1616/ Aged 52/ This likeness taken 1603/ Age at that time 39 ys. Hélas, le style d’écriture (ronde) n’apparaît pas avant le dix-huitième. Et les dates précises de naissance et de décès ne furent pas publiées avant 1773 (par George Steevens). N’empêche, Stephanie Nolen, du Toronto Globe and Mail, publia son scoop en mai 2001, suivi d’un livre Shakespeare’s Face, Knopf, 2002. La nouveauté du portrait cachait son extravagance et le rendit intéressant quelques mois. 

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Le Soest (ou Zoust), peint 21 ans après la mort de son modèle : Walpole le donna pour une très plaisante représentation du poète avec une ressemblance suffisante à l’idée générale qu’on a de lui pour être reconnu. On ne sort pas de ce raisonnement cyclique. Ses couleurs sont si excellentes qu’on l’a dit peint par nul autre que Rubens et il est possible que ce soit un autoportrait de lui dans sa jeunesse. Selon d’autres, le modèle doit avoir joui d’une singulière et enviable ressemblance au grand poète dramatique d’Angleterre (!).

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Le Grafton, ses cheveux bruns ondulés, ses yeux gris : Joseph Fiennes a été choisi d’après lui pour Shakespeare in love. A été peint à l’huile quand Will avait 24 ans. Une inscription sur le tableau rapporte l’âge du modèle, en haut à gauche : AE SVAE 24 et en haut à droite 1.5.8.8. Originalement 23, modifié en 24 : le temps de finir de peindre, l’âge avait changé. Un joli détail. Le bois employé date de 1573 environ et provient d’un arbre qui a poussé dans le sud de l’Angleterre, dans une aire autour du Surrey et de Londres. Peter Acroyd, dans sa biographie, soutient ce charmant garçon et on comprend ses raisons, mais pas la John Rylands University Library qui le possède. La raison principale du rejet : le jeune William de Stratford n’aurait pu se payer ce vêtement de satin et de soie dont la couleur était réservée à l’aristocratie. 1588, c’est le beau milieu des « années perdues » desquelles il est sorti sachant tout, ayant tout vu et tout expérimenté. Beaucoup espèrent appeler de son nom ce « jeune homme inconnu ». Dans le système d’autoréférence qui règne, il n’est pas très éloigné du Chandos (« notre Mona Lisa »). Qu’irions-nous chercher de Shakespeare dans des portraits. Cette recherche n’est-elle pas vouée au désappointement et à l’échec (Katherine Duncan-Jones, Ungentle Shakespeare, comme tant d’autres biographes) ? L’échec serait de ne pas continuer à le chercher et de considérer que l’on peut se passer de lui pour le lire, l’entendre et le regarder. Après plus de 450 nouveaux portraits tour à tour exposés et refusés, on n’est pas loin d’une sorte de droit d’ingérence.

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Une dernière image :  Elle représente (selon HHH) Elizabeth Vernon, nulle autre pour elle que la Dark Lady, une dame d’honneur de la reine qui épousa, sans son consentement, Wriothesley. Elle est montrée à sa toilette, en déshabillé, on aperçoit son justaucorps et son jupon. Si l’on regarde de très près la manche gauche de sa robe on discerne le visage minuscule d’un homme qui serait celui, enfin, de William Shakespeare. 

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Alain Garric

mardi 16 septembre 2008

La tête de Shakespeare (3)

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Dans la longue et ininterrompue recherche du visage de Shakespeare , le buste de l’église de Stratford et la gravure en frontispice du Folio de 1623 ont été donnés pour les seuls portraits acceptables du Barde - puisque sa famille ou ses amis les auraient vus. Ils ne furent pas retenus dans la liste des représentations dites authentiques, pour lesquelles Il aurait, mort ou vif , posé, que publia Hildegard Hammerschmidt-Hummel (désormais HHH). Dans un article pour The New Scientist du 24 février 2006, puis dans un livre, The True Face of Shakespeare, ce professeur à l’université de Mayence, aidée par la police scientifique allemande, valida quatre figures dont les traits, enregistrés à divers âges, parurent accepter la superposition photographique : deux peintures, le Flower et le Chandos, le buste de terre cuite appelé le Davenant du Garrick Club de Londres, et le masque mortuaire conservé à Darmstadt. We can now be certain, triomphait-t-elle. L’homme au visage tant désiré avait, lui, créé une notion  de « sure uncertainty » : Jusqu’à ce que j’éclaircisse cette sûre incertitude, j’entretiendrai l’illusion qui m’est offerte (La Comédie des erreurs, II, 2). Eternité des mots de Shakespeare dans la culture anglophone : l'incertitude est ce qu'il y a de plus sûr au monde (série les Experts, saison 7, épisode 24/24), un mot d'ailleurs pris à Villon, avec bien d'autres: Rien ne m'est sûr que la chose incertaine...

HHH avait déjà affirmé, en langue allemande, Shakespeare ist Shakespeare (Die Tagepost 29 avril 2003), prouvant ainsi la profonde connaissance qu’elle avait de lui. Elle a donné un nom à la Dark Lady (Elizabeth Vernon, qu’épousa Wriothesley, le beloved),  elle a donnée une religion à Shakespeare (catholique, par son voyage à Rome sous le nom de l’inconnu « Ricardus Stratfordus »), lui a donnée une descendante (Lady Diana) et donné encore un indice de la cause de sa mort (syndrome de Mikulicz, une très poétique hypertrophie des glandes lacrymales). Les procédures et technologies utilisées par le Bundeskriminalamt de Wiesbaden enregistrèrent jusqu’à dix-sept similitudes entre les figurations, une véritable découverte si l’on omet que l’invraisemblable gravure du Folio est à l’origine de la plupart des images connues. Soit en premier, le Flower :  

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Peint sur de l’orme par un artiste inconnu, portant la date de 1609, donné en 1895 à la Royal Shakespeare Company par la famille de son propriétaire (Lord Desmond Flower), il fut tenu un temps pour l’original de la gravure du First Folio par Droeshout. Les rayons x montrèrent qu’il avait été peint sur une Madone et son enfant du seizième siècle (preuve supplémentaire du catholicisme de Shakespeare pour HHH). D’autres analyses décelèrent du jaune de chrome qui ne pouvait être utilisé avant 1814. En avril 2005, la BBC annonça que le Flower était un faux selon les experts de la National Portrait Gallery. Alors HHH s’indigna et affirma que ce n’était pas le même qu’elle avait examiné entre 1995 et 2005 et qu’une copie lui avait été substitué. 

Avec le Chandos, voilà toute une histoire. Le Chandos est notre Mona Lisa dit Tarnya Cooper, conservatrice à la National Portrait Gallery et organisatrice de l’exposition du 150ème anniversaire, Searching for Shakespeare. Le Chandos, daté de 1610, est enregistré sous le numéro NPG 1. Donné à la Galerie lors de sa fondation en 1856, il avait appartenu au Duc de Chandos. Certains – dont HHH – l’ont attribué à Richard Burbage, l’ami comédien des King’s Men. Mais à considérer son propre autoportrait, le créateur des rôles de Macbeth, Richard III, Hamlet, Othello ne possédait pas ce qu’il aurait fallu de technique picturale pour rendre ce visage. George Vertue (celui qui avait donné au buste de Stratford la tête de ce Chandos – retournée !) avait parlé d’un John Taylor, autre acteur de la troupe, laquelle n’a connu qu’un Joseph Taylor, entré à la mort de Burbage et qui reprit tout son répertoire. En revanche un John Taylor limner (spécialiste des portraits) a bien existé, cependant il n’était pas né en 1610. Ni le John Taylor, peint par Gainsborough au dix-huitième. Quoiqu’il en soit (cela se raconte à volonté), Burbage l’aurait donné à un Taylor et un Taylor l’aurait offert à William Davenant sur qui il faudra s’attarder.


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Le Mona Lisa anglais a attiré, comme il convient à visage énigmatique, les propos les plus contradictoires. Les uns lui reprochèrent son air sombre et étranger d’un Italien, d’un Espagnol, d’un Levantin, et, autant le faire, d’un Juif. Ils trouvaient quelque chose de lubrique dans sa bouche, son expression grossière et ses boucles d’oreilles vulgaires. Tarnya Cooper, qui connaît tous les portraits de l’époque, donne les boucles d’oreille et le cordon dénoué de la chemise comme attributs emblématiques des poètes. D’autres, alors, appréciaient la noblesse du front élevé, la profondeur des yeux sombres, la passion de feu que laissaient filtrer les paupières. La bouche exprimait une vie saine, une légère mélancolie et une ironie délicate, caractéristiques dignes d’un génie comblé de dons (Dr Waagen). Quelle vérité d’âme attendre d’une toile si souvent décapée et retouchée, aucun tableau peut-être n’a été aussi souvent restauré (James Boaden, auteur, entre autres, de Beaux et Belles of England, 1831). Le front, par exemple, a été un jour dégarni afin de la faire ressembler davantage à « Shakespeare ». Pope, pour son édition, renonça à cette icône, the shadow of a shade, l’ombre d’une ombre, sans signification. Ce qui est pourtant à la ressemblance de la vie selon Shakespeare, c’est connu : la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur/ Qui se pavane et s’agite pendant son temps sur scène/ Et puis qu’on n’entend plus. C’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur/ Qui ne signifie rien (Macbeth V, 5).

L’ « authenticité » du Chandos s’appuie sur deux particularités. Ses innumérables copies ont rendu son visage familier au point de le faire universellement accepter comme celui de Shakespeare, qu’il le soit ou non (James Hain Friswell, l’historien des représentations du Poète). Et, en second, sur la possibilité qu’il ait appartenu à William Davenant, auteur dramatique et directeur de théâtre (1606-1668), filleul de William Shakespeare (« le Conquérant ») et qui se disait – il n’était pas le seul à le répandre - son fils illégitime. Il y a une blague : un jour que le jeune William déclarait à un docteur en théologie d’Oxford, Oh, Sir, mon parrain (Godfather) arrive en ville et je cours lui demander sa bénédiction », le professeur lui demanda de ne pas employer inutilement de nom de Dieu – et de s’en tenir au father.

Parmi le nombre de femmes qui ont laissée la trace désespérante d’une perfection offerte à un moment du temps et aussitôt reprise, il y eut Jane (Jennet) Sheppard, la mère de William le godson. Elle est, dans la bouche de ses contemporains, une très belle femme, d’une très grande vivacité d’esprit (sprightly wit) et d’une très agréable conversation. Amie de Willy Shake, elle épousa un fan du dramaturge – il ne manquait aucune de ses créations, un homme grave, mélancolique que personne n’a vu rire (Pope) même à une comédie, mais dont on ne peut faire, au vu des circonstances, que son meilleur copain. John Davenant était importateur de vin à Londres, il attirait le monde et le Globe. Après avoir perdu six de leurs enfants dans l’atmosphère animée et mortelle de la capitale, il ouvrit une auberge à Oxford où le climat était moins avide. La ville se trouvait à mi-chemin dans le voyage de deux jours qui menait, à cheval, de Londres à Stratford-upon-Avon. Quand il allait rendre visite à sa femme Ann (une fois par an, d’après un étudiant de l’université du lieu, John Aubrey) ou quand sa troupe jouait à Oxford, Willy descendait là, il était attendu et fêté. Etape confirmée par le journal de Thomas Hearne et par Alexander Pope. Les Davenant,  à commencer par Jane, étaient connus de tous, John devint même maire d’Oxford. Et Jane ? Elle devint pour toujours littérature.


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L’âge ne peut la faner, ni l’accoutumance entamer sa variété infinie. C’est dans Antoine et Cléopâtre (II, 3). Quand les historiques Antoine et Cléopâtre vivent leur hiver d’amour à Alexandrie (31 av.J.-C.), il a 42 et elle 28 ans. Quand Shakespeare écrit Antoine et Cléopâtre (1606) il a 42 ans et Jane 28. Si Shakespeare est Shakespeare, Shakespeare est partout dans Shakespeare. En un sens il n’y a que lui en lui : c’est un écrivain. D’autres femmes écœurent les appétits qu’elles rassasient, mais plus elle comble plus elle affame (II, 2). Cléopâtre, Jane. Plutarque déjà (Histoires parallèles) décrivait Cléopâtre comme Jane l'a été : "Son commerce familier avait un attrait irrésistible...Une conversation si séduisante... Une grâce naturelle répandue dans ses paroles. La tragédie, occupée par la passion amoureuse, autrefois négligée, est aujourd’hui lue comme la plus moderne, la plus vaste (la lutte pour le pouvoir mondial sur les terres et les océans, l’Est et l’Ouest) déployée dansl'immensité du langage. Tomaso di Lampedusa, l’auteur magnifique du Guépard, a dit à propos de cette pièce, aux paroles émaillées d’or par l’éternel soleil de la Méditerranée : Le monde est bien foutu, il n’y a aucun remède, mais cette perte valait la peine. Et qui se souvient des goûts de Will entendra le don de Cléopâtre : Voici mes veines les plus bleues à baiser (II, 5). William Davenant était-il le fils de William Shakespeare ? Il existe un portrait de lui. Ah, on avait une chance d’y retrouver les traits du Barde ! Hélas, la syphilis avait emporté le nez du godson, avec ou sans Dieu. Et la malchance va continuer (la preuve : à suivre). 

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Alain Garric 

jeudi 4 septembre 2008

La tête de Shakespeare (2)

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Quel homme c’était !... Je ne verrai jamais plus son pareil. Cette phrase de Hamlet (il parle de son père) avait été gravée au fronton de la Boydell Gallery sous une sculpture représentant Shakespeare en compagnie de la Peinture et de la Poésie. La Poésie a bien fait son travail d’éternité mais la Peinture a échoué à amener le Barde jusqu’à nous. Nous ne verrons jamais l’homme qu’il était, ni son pareil avant le prochain recommencement du langage. John Boydell, un graveur et éditeur londonien, s’employa durant deux décennies à sa propre ruine, avec l’idée d’une édition des pièces illustrée par les peintres les plus célèbres de son époque - en neuf volumes - dont les originaux furent exposés à partir de mai 1789 dans un édifice extravagant, la Gallery, élevé pour les y accueillir. Grâce à l’entêtement admirable de Boydell, George Romney, l’infatigable reproducteur de Lady Hamilton, nous a laissé deux images de Shakespeare bébé (c’est visiblement un garçon !) dorloté par la Tragédie et la Comédie ou initié par la Nature et les Passions : 

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Des deux portraits regardés comme authentiques (tenus pour avoir été acceptés par ses amis et sa famille), le premier, le buste de Stratford a été décrit avec les traits d’un vieil homme chétif, maussade, hypocondriaque, tenant un sac de laine contre son ventre, puis avec ceux d’un charcutier avantageux, rebondi et bon vivant occupé à noter une commande de côtelettes. Quel que soit celui que vit un visiteur de l’église de Stratford, il écrivit sur son exemplaire (à 1£) du First Folio qui venait de paraître un poème à la gloire du « plus spirituel (wittiest) poète du monde qui se lèvera après la dernière trompette du jugement ». Il put comparer l’effigie au second portrait, la gravure de Droeshout placée en frontispice de ce Folio de 1623, lequel, pour un tempérament moins idolâtre, présente « une expression de balourdise timorée (sheepish) irrésistiblement comique » soulignée par « l’horrible protubérance bulbeuse de son front hydrocéphale ». Et les deux « sont avec une telle évidence de fausses représentations du plus grand poète de tous les temps que le monde se détourne d’eux avec dégoût » (J.Dover Wilson, The Essential Shakespeare, 1932). Ces propos, assez désobligeants, ne purent freiner la tentative de Lilian Schwartz. Cette artiste informaticienne, établit, avec l’aide des laboratoires Bell, que la gravure décriée représentait la reine Elisabeth en personne (Scientific American, avril 1995), dont on se demande comment et pourquoi, si elle fut l’auteur des œuvres, a-t-elle été en même temps, selon L.Schwartz, l’amante de Shakespeare, la Dark Lady, voire même le Fair Youth des sonnets ? Lilian Schwartz a également prouvé que Mona Lisa était un autoportrait de Léonard de Vinci. Des oxfordiens (opposés aux stratfordiens) voient dans le Droeshout la caricature du masque mortuaire de Francis Bacon, un de leurs prétendants à l’écriture des pièces, sans tenir compte du contrôle rigoureux de la recherche réclamée par le philosophe des Pensées et vues sur l’interprétation de la nature. Voici une nouvelle fois la gravure, elle se trouve partout : 

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Elle fut commandée par ses amis et compagnons de scène John Heminge et Henry Condell pour l’édition des pièces de « notre SHAKESPEARE » en un volume sans lequel plus personne sans doute ne parlerait d’elles ni de lui. Le graveur, Martin Droeshout, n’avait que quinze ans à la mort de Shakespeare, vingt-deux à la publication du Folio, le choix de ce graveur est des plus singuliers. Il a été prétendu qu’il avait travaillé d’après un portrait original (on ne pouvait imprimer que des gravures) et ce fut l’ « invention » que l’on verra du « Flower portrait », en fait une imitation perfectionnée de la gravure. La tête disproportionnée, l’étrange col qui semble la porter sur un écu, la ligne sombre sous l’oreille, le front bombé et les deux bras droits, l’un vu de face, l’autre de dos ( !), pourraient figurer un masque – masque d’acteur ? Masque mortuaire ? Masque accroché au dos de quelqu’un d’autre ? Le poème de Ben Jonson qui accompagne le frontispice semble trempé dans l’ironie. Son « gentle Shakespeare », n’est pas le « gentil » des traductions mais une moquerie de ses prétentions à la noblesse. Et dire que le graveur a lutté avec la Nature pour surpasser la vie, c’est de la raillerie, de la mise en boîte si Ben Jonson a réellement vu ce que Droeshout avait fait de la tête de son beloved, sans doute puisqu’il demande pour finir au lecteur de ne pas regarder son portrait mais son livre. James Hain Friswell (Une histoire des différentes représentations du poète) a dit qu’il portait peut-être le costume du personnage d’Old Knowell dans la pièce de Ben Jonson Every Man in his Humour, que Shakespeare interpréta en 1598. Après tout, Londres avait bien ri de la présomption de Benjamin Jonson lorsqu’il avait, en 1616 (à la mort de Shakespeare !) publié ses propres Œuvres en in-folio, un terme jusqu’alors réservé aux classiques. « Mais sa ressemblance est indéniable » ajoutait J.H. Friswell, ressemblance à qui ou à quoi puisqu’il n’y a rien à comparer sinon deux images dépourvues de la moindre véracité ?  

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Opinion avancée, le Droeshout représente bien un masque, son front lisse et bombé en est un indice assez sûr. Un masque ou plutôt la persona que portaient les acteurs antiques et qui nous a donné notre énigmatique personne: Dans Roméo et Juliette, Mercutio demande : – « Donnez-moi de quoi recouvrir mon visage / Un masque pour un masque. Je n’en ai rien à faire / Si un regard curieux détaille ma laideur: / A ce gros front bombé [de coléoptère] (beetle brows) de rougir à ma place ». Un masque pour un masque. Si le visage de Shakespeare est dessous, il ne se dévoile que dans ses mots et, en un long hiver, on pourrait le reconstituer. Des deux exécrables portraits donnés pour authentiques, il faut se laisser aller à prêter une certaine calvitie (baldness) au Barde qui, dans La comédie des erreurs fait son éloge : quand le Temps au crâne chauve lésine sur les cheveux d’un homme c’est qu’il lui a donné l’esprit en échange. Et permit à un Folio de 1 £ d’en valoir un million aujourd’hui.

Mais arriva Hildegard Hammerschmidt-Hummel, de l’université de Mayence et The true face of William Shakespeare (2006). Avec l’aide du bureau allemand d’investigation criminelle (Bundeskriminalamt de Wiesbaden) l’authentique ressemblance fut accordée à quatre représentations mais ni le buste de l’église de Stratford, ni la gravure de Droeshout ne figuraient sur la liste. A suivre.

Alain Garric