mercredi 25 juin 2008

Le pénis de Shakespeare (I)



Le pénis, le sien, que Shakespeare montre dans un sonnet tout gonflé de gloire,  debout pour les combats de la Dark Lady avant de tomber à ses côtés, celui qu’il appelait the will, pour percer le nom de William, ou bien the thing, pour brandir le mot, le pendant du nothing féminin (Much Ado About Nothing), négatif que la chose et le rien se disputaient sous la langue française. Et, en brève simplicité, parmi quarante-six termes (dont pen, la plume de l’écrivain) : this. Isabella, novice, quitte son couvent pour aller implorer la grâce de son frère Claudio auprès d’Angelo à qui le duc de Vienne a confié les organes de son pouvoir. Jusqu’alors  imprégné de valeur, de vertu et de mérite, la visite de l’aimable Isabella le laisse dans un état nouveau (Mesure pour Mesure, II, 2). Angelo. « – What’s this ? What’s this ? Est-ce sa faute ou la mienne ? » Si le metteur en scène lui fait empoigner son entrejambe, comme au théâtre du Globe en 1604, l’affaire est manifeste : une intempestive érection. Wittgenstein en confirma la structure logique : « Le mot this n’a de signification que s’il est complété par un geste d’ostension et de la chose indiquée… Employé seul, ce mot ne désigne rien du tout » (Cahier brun).



 jester-statue-straford-upon-avon.1214406352.jpg

Pendant des siècles, bien des mots de Shakespeare n’ont plus désigné grand-chose. Leurs significations du seizième avaient disparu des dictionnaires. Les éditeurs du dix-huitième rendirent au « Public son plus grand Poète dans son originale Pureté ». Un Shakespeare familial du dix-neuvième le mit, mutilé comme un poupon, dans les mains des femmes et des enfants. Sa sauciness (effronterie), sa smuttiness (grossièreté), sa filthyness (obscénité), tout le smut (porno) élisabéthain, en dormance comme des graines de digitales pourpres privées de lumière, commencèrent à reverdir parmi les clairières ouvertes dans les mœurs au lendemain de la seconde guerre mondiale : Sexuality, homosexuality and Bawdiness in the works of W.S. (Eric Partridge, 1947). La Dark Lady des Sonnets ne pouvait plus poser ses doigts sur les touches (jacks) mobiles de son virginal sans les poser aussi sur le pénis animé (jack) du poète William qui attendait ses  lèvres. Ce fut le départ du « Sexing Up Shakespeare » aujourd’hui en plein essor. Hark the Bard in all his bawdy beauty (Prêtez l’oreille au Barde dans toute son obscène beauté) est un article du Times Higher Education écrit par deux des éditeurs du RSC Shakespeare (la publication des pièces établie sur le premier Folio de 1623 par la Royal Shakespeare Company, après plus de mille éditions diverses), Jonathan Bate et Héloïse Sénéchal. Celle-ci, en préparant les notes à partir de bases de données électroniques, a ainsi déclaré avoir trouvé plus de deux cents mots pour « vagin », d’exubérants « double-entendre » – comme le dit l’anglais – non reconnus,  une invasion de puns qui exploitent la confusion entre deux homonymes et une bardée de  « risqué humour ».


 Il y eut (parmi les 20000 titres de livres qui portent son nom) Gordon Williams, A Dictionary of Sexual Language and Imagery in shakespearean and Stuart Litterature , 3 vol, 1994 (commentaire averti : « un des aspects les plus caractéristiques des débuts de la littérature moderne est son intérêt pour le sexe »), suivi de son Shakespeare’s sexual language (a glossary) et de Shakespeare, Sex and the print revolution (comment l’imprimerie sauva-t-elle l’oralité sexuelle du barde). Puis Michael Macrone, Naughty Shakespeare (un état des lieux), Michael Keevak, Sexual Shakespeare, 2001 (« le Shakespeare authentique ne peut échapper à être un sexual one », mais lui ou ses contemporains « ne sont pas aisément réductibles à un genre de sexualité quel qu’il soit »), Bruna Smith, Shakespeare and masculinity, 2000), Phyllis Rackin, Shakespeare and women (2005). Ou encore, Stanley Wells, Looking for sex in Shakespeare, 2004, qui insiste sur le rôle de la mise en scène (comme pour le this d’Angelo), de l’interprétation, des costumes, de l’intonation d’un mot, ainsi ceux de Bottom dans le Songe d’une nuit d’été (IV, 1, 201) : « J’ai fait un rêve…Il me semblait que j’étais – aucun homme ne peut dire quoi. Il me semblait que j’étais et il me semblait que j’avais… ». Interprétation innocente : des oreilles d’âne, mais en observant un silence et en regardant dans son pantalon ? Les grivoiseries à expliciter abondent, avec, s’il le faut, l’avant-bras (Peter Brook, le Songe). Un geste qui restait assez délicat : ce Dream métamorphosé pour l’écran par Stuart Canterbury  - un major de l’X - fit entendre les braiements de Bottom pendant l’orgasme (A Midsummer Night’s Cream, 2000 avec Nina Hartley et sa large conversation – en prose – dans le rôle de Titania).

C’était là une des innombrables  « shakesploitations » depuis The Secret Sex Live of Roméo and Juliet, la première (1968) et le Macbeth de Polanski, produit par Playboy (sorcières topless et Lady M. en somnambule nue) : Tromeo and Juliet (Tromeo se masturbe), Romeo and Julian (gay), Shrew you ! (adaptation lesbienne de Taming of the Screw, la Mégère apprivoisée) et autres suxxxès étudiés par un professeur de l’université du Massassuchets (Richard Burt, Unspeakable Shaxxxspeares : Queer Theory and American Kiddie),  des « sexploitations » à vrai dire superfétatoires, il n’est qu’à s’en tenir aux textes de William, à ses histoires (tales) et à ses queues (tails).

midsommernightsdream_14641t.1217366628.jpg

Elles peuvent s’étirer, comme, dit Mercutio, l’esprit (wit qui est aussi vit) en peau de chevreau de Roméo, « qui de la petitesse d’un pouce arrive à la grosseur d’une aune » (traduction allégée de François-Victor Hugo,  Roméo et Juliette, II, 3, Pléiade, 1959), « qui s’étire et s’allonge d’un pouce de long jusqu’à faire une bonne verge » (traduction alourdie de Jean-Michel Déprats, Pléiade, 2002). Et ainsi donc, bientôt, après ce premier bout, la continuation du pénis de Shakespeare (à suivre).

Alain Garric

mercredi 4 juin 2008

Montgolfières, mots en l’air

Ce 4 juin 1783 que célèbre un Doodle (logo joli) de Google, à Vidalou-lès-Annonay (Ardèche), Joseph-Michel et Jacques Etienne Montgolfier, fils de papetiers, envoient à deux mille mètres d’altitude, chauffée par de la paille et de la laine humide, une enveloppe en toile doublée de papier, assemblée comme une robe crispante de mariée par 1800 boutons. Instant de noces magiques (seules les évidences sont magiques) : l’homme devient le mari de son idée de l’homme. Voler et bientôt « faire du plus lourd que l’air fut le signe d’un étrange triomphe de la raison » (Lars Gustafsson, La véritable histoire de monsieur Arenander). Dès ce jour de juin, des montgolfières de papier traversèrent le ciel des romans.

Nombreuses ont été les envolées de phrases 100%  pure alouette jaillies des plumes romancières. Une anthologie du plus lourd (plus léger) que l’air emporterait ces pages dans la nacelle d’osier du Horla de Maupassant, les aérostats de taffetas de Jules Verne comme les feuilles à en-tête de la « Section parisienne des Amis du Ballon libre » employées par Céline pour Mort à crédit. Jamblique racontait déjà que les prêtres égyptiens, pour l’élévation de leur âme, commandaient de préférence, dans les gargotes  de Gizeh, des plats à base de volatiles. A preuve, chez les Grecs, l’âme d’Aristée qui quittait son corps à volonté, telle une cage ouverte, sous forme d’un étourneau. Au dixième siècle, un planeur cloua le bec des rossignols d’Andalousie. Au treizième, Roger Bacon commença de construire des machines volantes. En 1507, à la cour d’Ecosse, l’abbé Damian (le Très-Haut recueillit aussitôt le whisky de son âme) essaya de voler. Le 3 mai 1592, Marie-Madeleine de Pazzi sauta sur une corniche d’une église de Florence, à dix mètres du sol. Quelques années encore et Guiseppe Desa, le moine volant, restera des heures au-dessus des arbres d’Assise, emmenant un agneau avec lui ou même un ambassadeur. Cet acrobate décollait parfois en contemplant la beauté simple d’un oursin et souvent était incapable de redescendre d’une branche où le mystère l’avait juché. Puis vint Marie d’Agreda, une nonne en baudruche que les novices déplaçaient en soufflant dessus de leurs lèvres amusées. Des saints, des béats, heureusement, car si l’homme sans qualités particulières se mettait aussi à voler, « malheur à lui ! à quelle hauteur sa rapacité volerait-elle ? » (Nietzsche).



4-juin-1783.1212599355.jpg

Charles Nodier, qui pendant  ses jours d’agonie (1844) fit suspendre au-dessus de son lit des pantins, une cinquantaine, dont il tirait les ficelles, avec son merveilleux «don d’inexactitude » (Sainte-Beuve), imagina un être à venir, pourvu de qualités aérostatiques : torse agrandi, viscères pneumatiques, avec le même esprit rancunier qui avait amené le naturaliste Pierre Belon à comparer les squelettes de l’homme et de l’oyseau. En 1726, Swift, le lucide fou, décrivit l’île volante de Laputa aux habitants si absorbés par leurs spéculations qu’ils embauchaient des donneurs de claques. Puis à l’automne 1783, à Versailles, devant le roi (ah que ces sphères de liberté allaient mettre sa tête à prix ! Ballons et cous coupés vont ensemble dans le soulèvement des foules), les Montgolfier lancèrent un globe de papier peint, nuage allant tapisser le grand plafond de marbre bleu, véhicule d’un coq, d’un canard et d’un mouton épouvantés. En novembre, Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlande atterrirent sur la bien nommée Butte-aux-Cailles : que ces tout premiers humains à s’embarquer dans une baleine éthérée soient partis du château de la Muette ne fut pas sans conséquence sur ce qu’avait à dire la littérature : elle doit davantage faire taire un monde bruyant que hausser le ton de sa voix (Bachelard, L’Air et les songes). Enfin, le premier décembre de cette année venteuse, au seuil du très long hiver qui vit naître Stendhal, Jacques Charles et Nicolas Robert, mélangeant un peu de ferraille, d’acide vitriolique et d’eau, arrachèrent le premier ballon à hydrogène du jardin des Tuileries, devant 300 000 spectateurs transportés et ravis : «  Les femmes s’évanouissent, troublées, charmées, convaincues. Le globe exerce sur elles un ascendant irrésistible, il leur donne à voir ce qui manque toujours en reste, au-delà des héros vainqueurs, des chérubins pâmés, des débauchés savants – peu importe le profil de la jouissance : c’est le corps même de l’extase… là, sous leurs yeux » (Patrick Wald Lasowski, L’Ardeur et la galanterie). Qu’il est subtil, gazeux, hilarant, Wald Lasowski : dans Libertines il avait ficelé d’une même corde le vol et la volupté (« volupté appartient au domaine de l’espace…une grâce, tombée du ciel »), le lest et les lestes, les nues et la nue, dans un dix-huitième qui levait le nez vers les Altesses et le plongeait dans les gorges profondes des marquises, un siècle qui « mettait les récits dans la bouche d’une femme, faisant gonfler et s’épanouir l’intéressant objet » (Mémoires de Fanny Hill), pratique de remembrement amoureux et d’escalade sociale : « Hé, mais, Monsieur, que faites-vous donc ?...Quoi, sur un escalier ? (Casanova).

Un siècle de pompe et d’affaissement, de femmes poudrées tombées à la renverse, et de globes fessus dans le givre du ciel. Haut et bas : Boucher faisait poser des prostituées « de bas étage » pour donner un visage à ses Déesses (« Voilà la vierge qui m’a donné une chaude-pisse » s’exclama un Anglais devant un portrait de madone). Alors, ballons ou Vénus assises sur des nuages ? Assomptions d’odalisque molles, aux bras potelés, « arrondis par l’amour » (Mirabeau), aux épaules et aux cuisses de « contre-réforme ». François Boucher enseignait : « On ne doit pas se douter qu’un corps de femme renferme des os ». Ce coloriste des œufs de Pâques de Louis XV opposait aux globes d’hydrogène « les deux que l’amour a formés » (Wald Lasowski). C’était un temps d’escarpolette, de mousseline, de jambes-de-ci, jambes-de-là et de héros de fin d’un monde, aux noms en « Z », Zéphise, Zulis, Zaïde… préfigurant les Zeppelin. Dans les alcôves ouatées ou les brumes silencieuses,  héros libertins ou machines volantes tentèrent de sortir hors du pays alphabétique de la parole.

Alain Garric