Lecteur que je ne connaîtrai jamais, adresse aussi poignante que frères humains qui après nous vivez de Villon, un autre François. Ses voyages outre-mer donnèrent à Chateaubriand l’idée de l’outre-tombe, de la mort comme un exil, du livre expédié de l’au-delà : déjà pèlerin d’outre-mer, ayant commencé mon solitaire voyage… C’est le livre X, chapitre 11 que les élèves de prépas doivent lire cette année dans leur programme Penser l’histoire. Contexte : ambassadeur à Londres, en 1822, une dame anglaise a demandé à lui parler, My lord, do you remember me ? En quoi l’histoire de Charlotte Ives, connue pendant son bannissement de France, en 1795, lorsqu’elle avait quinze ans et lui trente-quatre, ou en quoi le consentement ravi des parents et son aveu en larmes d’être déjà marié en France peuvent aider à penser l’histoire ? Sinon qu’en l’épousant, enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, Châteaubriand n’aurait pas rencontré l’Histoire. Pas une seule ligne ne serait tombée de ma plume. Que lui vaudra le « sacrifice » de sa vie à l’écriture de sa vie ? Quel sera le sort de ses mémoires orphelines ? Dépasserai-je ma tombe ? Y aura-t-il un public pour m‘entendre ?
L’idée d’écrire des Mémoires (d’abord Mémoires de ma vie) lui vint à Rome. Il avait trente-cinq ans et portait le deuil de Pauline de Beaumont dont le cœur s’était arrêté de battre sous sa main. L’intention, le « passage au langage » (Yves Vadé, L’Enchantement littéraire) remontait – vers quoi d’autre aurait-il pu remonter ? - à l’enfance. Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m’entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : « tu devrais peindre tout cela ». Ce mot me révéla ma muse ; un souffle divin passa sur moi ». Transformer sa vie en écriture : Une idée négociée entre le désespoir et le sentiment de sa valeur.
Quand on a beaucoup et longuement souffert, on ne se souvient plus que de soi ; l’infortune personnelle est une compagne un peu froide, mais exigeante ; elle vous obsède ; elle ne laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous quitte point, s’empare de vos genoux et de votre couche. Indifférent, dans ce qu’il écrit, à ce qui n’est pas son écriture, Chateaubriand force l’attachement de tous ceux qui entrouvrent ses longues pages. On tombe toujours sur un coup de verbe, un paysage de mots qu’on ne verra jamais ailleurs. Proust l’a lu, évidemment (Une odeur fine et suave d’héliotrope… toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse, VI, 5). Et Rimbaud (Comme nous descendions les fleuves saints dont les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d’or, III, 9). Et Hugo (je veux être Chateaubriand ou rien). Des phrases soyeuses qui flottent comme des pavillons dans le port de Saint-Malo ou la rade de Brest. Une jeunesse que rien n’étouffe. Des formules désarmantes (un savant professeur qui vint tout exprès à Gand pour contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme). Un art infini pour parler de tout en ne parlant que de soi. J’ai le défaut de ne pas me compter assez : son dernier éditeur, Jean-Claude Berchet a relevé « pas moins de 510 occurrences de son nom ».
Comment éditer un tourbillon de feuilles assemblées par le vent des sentiments et les fourches de l’histoire, des chapitres pendant quarante-cinq ans écrits, écartés, isolés, réécrits, révisés, déplaces, retouchés, regroupés et, comme (dit-il) les pages des Natchez, assemblés avec des pointes arrachées aux tasseaux de mon grenier, faute de pouvoir acheter du fil ? Pour Gracq, la muse de sa destinée « s’avance guindée après coup dans un redoutable appareil orthopédique dont les Mémoires à chaque « instant » [et à chaque édition] resserrent les écrous avec un craquement perceptible ». La parution en feuilleton, car il faut bien vivre avant de proclamer que l’on est mort, entraîna une révision générale, celle que l’on a lu pendant longtemps. L’édition originale (en 12 volumes in-8°, demi-veau glacé aubergine qui vaut à ce jour quatre mille euros) reprit ce découpage en 536 séquences. Elle semblait plus vaste et plus profonde, plus intime – pendant l’année du livre 1972, elle était remise par le maire avec le livret de famille - que celle d’aujourd’hui qui fait pile de dossiers et écarte (« fragments retranchés ») le plus aimable, peut-être, de Chateaubriand. Mais elle correspond à la forme arrêtée par lui dans ses derniers jours (enfin, sous les pressions circonstancielles que l’on devine de ceux dont les noms apparaissaient). Il aurait tant voulu revenir corriger les épreuves.
Quarante-deux livres : dix-huit avant le livre XIX et dix-huit après le livre XXIV, c'est-à-dire avant et après son face-à-face avec Napoléon. Gracq : « La vie de Napoléon est enchâssée au milieu de son grand livre non pas, ainsi qu’on le dit petitement, pour suggérer le parallèle, mais plutôt, je le crois, comme un talisman » (il a su qu’on le verrait mieux, et longtemps, hissé sur l’encolure de Napoléon). Non, non, il se place en génie d’expression devant le plus fier génie d’action. Ils sont les deux seuls personnages, le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires. Ils étaient du même âge, tous deux partis du sein de l’armée. Heureusement pour lui, il n’a point écrit sa vie, il l‘eût rapetissée.
Chateaubriand ne sait pas rapetisser. Tout est bon, fantasmes, vanités, citations fausses, recomposées, vrais emprunts, surimpressions, opportunisme, mensonges (en Grèce il décrit les sites sans les visiter : Michel de Jaeghere, le Menteur magnifique, Belles-Lettres), tout joue avec les ellipses, anacoluthes, hypallages, apories, remords (« syndérèses »). Il va, vient, descend, remonte, il écrit comme vole un oiseau de mer. Anacoluthe (le contraire d’acolyte)? Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul parce qu’il avait enterré son paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins. Barthes appelait cette rupture de construction « l’anacoluthe stupéfiante » : il fallait la donner pour symbole à la parole littéraire. Pour la vérité, il n’y a rien d’autre que ce que dit Chateaubriand. Ce qui n’est pas éloquent n’est pas vrai. Voici sa rencontre avec Mme Récamier, chez Mme de Staël, vêtue d’une robe blanche, assise au milieu d’un sofa bleu. Je me demandais si je voyais un portrait de la candeur ou de la volupté. Je n’avais jamais rien inventé de pareil [je souligne], et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Bien sûr, on se trouve dans les passages retranchés. Lui, qui s’était composé une femme de toutes les femmes qu’il voyait et qui emmenait partout sa sylphide incomparable, tombait sur Mme Récamier qui les effaça toutes et prit la place de la nymphe. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus pour faire un composé de charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme visible.
Tandis qu’à son regard, aucune figurante n’échappait. L’hôtesse du relais au-dessus de Pontarlier qui avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue, une nautonière qui raccommodait, à chaque coup d’aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau, la petite vendangeuse qui donnait envie de lui dire des roses, la ragazza de Venise qui partait pêcher des crabes au bout du quai des Esclavons, la jeune marinière de l’île Saint-Pierre qui vint s’asseoir près de lui, les jambes ballantes sur la mer, pour regarder le soleil. Nabokov l'a lu. Les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? (fragments retranchés, 18, du livre XXXIX).
Ambassadeur à Rome, Chateaubriand hérita le (ou du, si vous voulez) chat gris du pape Léon XII, Micéto, qui prenait le soleil sur la coupole de Michel-Ange. Il le ramena à Paris, rue d’Enfer. Quand il remonte à l’enfance, c’est pour grimper aux arbres, dénicher les pies ou s’endormir dans un saule. En Bohème, une jeune cueilleuse le réveille alors qu’il s’est assoupi sur une échelle appuyée contre un tronc de pommier. Ses attaques de songerie le laissent sur une branche de la Vallée aux loups où il commença à expliquer son inexplicable cœur. Quand Mme de Chateaubriand parlait de son mari (deux têtes très difficiles à gouverner), elle disait : le pauvre Chat !
Alain Garric
vendredi 29 février 2008
dimanche 17 février 2008
René, Vincent et les autres
« Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre, exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. » Il y a vingt ans, René Char rejoignait les « Grands Astreignants » (d’Héraclite et Eschyle à Rimbaud et Van Gogh) et ralliait les proches présences que Vincent ressentait dans les paysages de Provence. Ce sont ici des nouvelles de lui.
« Je me suis toujours senti, un rien en avant de ma sertissante existence, le voisin de Van Gogh, que plusieurs Saint-Rémois m’avaient assuré être un peintre exalté, sinon peu sûr. Il sortait longuement la nuit, disparaissait entre d’épais cyprès que de rapides étoiles abordaient facilement, ou bien il ameutait le mistral à l’extrême avec la présence encombrante de son chevalet, de sa palette et de ses toiles ficelées à la diable. Ainsi chargé, il se dirigeait du côté de Montmajour, ruine signalée dangereuse. Arles et Les Baux, la campagne filante vers le Rhône étaient aussi les lieux d’errance et soudain de travail d’un peintre étrange par ses yeux et la rousseur de son poil, mais sans abord réel… » (extrait du prière d’insérer des Voisinages de Van Gogh).
Prétérition oblige. Comment ouvrir la bouche, marcher sur la pelouse, voler la rose ? Que dire lorsque l’on écoute et quand ce que l’on écoute ne doit pas être retranscrit ? C’était le contrat. Métier gauche, celui de parler des livres. Le sien, celui de poète, celui de Char, était un « métier de pointe ». Il gravait des édits à venir. Car, au terme, « il n’est d’autre raison à l’écriture que d’être ». Et c’est à nous pourtant, les amandes de ces mots sont à nous, dans le chemin. Cette fois, René Char déroulait un dialogue, une conversation de regards. Son Vaucluse est un pays où tout se donne à voir, platanes platoniques, orgues vertes qui montrent l'intérieur de l'eau (même « le mistral est à voir du beau temps », disait Van Gogh).
Ces textes n’étaient pas pour autant des poèmes sur le professeur (en peinture) de tournesols, ni un échange semblable à celui tenu avec Braque en 1950. Même si l’on entendait parfois crisser le pas de Vincent, Char parlait « en voisin », dans ce paysage que jardina Patience Escalier. En voisin de lumière et de souffrance. Van Gogh, déjà, avait été sensible à de proches présences : « J’ai lu il y a quelque temps un article sur le Dante, Pétrarque, Boccace, Giotto, Botticelli, mon dieu comme cela m’a fait de l’impression en lisant les lettres de ce gens-là. Or Pétrarque était tout près à Avignon, et je vois les mêmes cyprès et lauriers-roses.
« J’ai cherché à mettre quelque chose de cela dans un des jardins peints en pleine pâte, jaune citron et vert citron. Giotto m’a touché le plus, toujours souffrant et toujours plein de bonté et d’ardeur, comme s’il vivait déjà dans un autre monde que celui-ci. Giotto est extraordinaire d’ailleurs, et je le sens mieux que les poètes : le Dante, Pétrarque, Boccace. Il me semble toujours que la poésie est plus terrible que la peinture, quoique la peinture soit plus sale et enfin plus emmerdante. Et le peintre en somme ne dit rien, il se tait et je préfère encore cela » (à Théo, le 17 septembre 1888).
La correspondance s’insinue dans le temps et se noue dans l’espace. En cette fin d’été 88, Van Gogh ne peut savoir combien ses lettres, par-delà la mer, s’adressent à Rimbaud. Le même jour, Arthur : « Et puis, n’est-ce pas misérable, cette existence sans famille… » (Harrar, 4 août) et Vincent : « Nous, qui nous passons passablement bien de patrie ainsi que de famille… (commencement d’août). Ils mourront dans les mêmes douze mois et au même âge. Or, Rimbaud, « aux avant-bras de cervelle », figure parmi les Grands astreignants de Char. Plusieurs fois il en a dressé la liste : « Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. Quand il parvient génialement à l’incandescence et l’inaltéré (Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville), il obtient le résultat que l’on connaît » (bandeau de Fureur et Mystère, 1948). Et avant Rimbaud ou Vincent passèrent d’autres Alliés, Héraclite, « l’homme magnétiquement le mieux établi » et un peintre, Georges de La Tour. D’eux, le feu et la flamme, tandis que Baudelaire et Nietzsche sont les « deux porteurs d’eau ».
Commerce au vocatif qui, parfois, s’est tenu dans la substance. Quand Char prenait son pinceau, il faisait lever sur fond jaune « un soleil safrané » (1957, la Nuit talismanique). Et, par les mots, il rattrapait l’assigneur d’étoiles : « Marcheur voûté, le ciel s’essouffle vite ; médiateur, il n’est pas entendu ; moi je le peins bleu sur bleu, or sur noir. Ce ciel est un cartable d’écolier/ Taché de mûres » (Griffes). Tous deux « brocantent » dans le même ciel.
Citation oblige. Char arrivait d’un coup. Lui avait les graines rêches, les dragées hautes. A la jointure de ses mots éclatait une soudure à l’arc, partait la flèche. Il était le journalier sur qui le journaliste fondait sa confiance dispersée par les lectures épaisses. La critique de scaphandrier le laissait sauf. Sa Maison était la bonne, « à la fois demeure pour le souffle et la méditation ». Mais il ne fallait pas compter sur lui pour parler d’un de ses livres, surtout au moment de la parution : « L’ennemi le plus sournois est l’actualité ». Un de ses préfaciers italiens disait que « Char ne nous aide pas à lire Char ». Cette réserve est un cadeau (pour qui écrit). Elle sauve le miracle par qui « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ».
Dans le voisinage de Van Gogh, où « les averses de couleur se succédaient, saintes folles dans la tirade du grand rire de la nuit obscure », chacun va seul. A Montmajour, à Fontvieille, à l’asile Saint-Paul-de-Mausole : par la fenêtre du rez-de-chaussée, le regard s’en va. Retenu par Vincent, il se vend aujourd’hui pour d’absurdes millions de dollars (ou d'insignifiants euros). Ce regard, si occupé d’infini, Char le remplit de reflets et de bourdonnement, il y dessina ses propres villages : « La première neige les montrait droits tels des accusés qu’effraie leur innocence ».
Char oblige : « Ce pays au ventre de cigale nous était pleinement communiqué par une main et un poignet. De quelle fournaise et de quel paradis Vincent Van Gogh surgissait-il ? Et de quelle souffrance maîtresse tenait-il ces cailloux, ces iris et ses marais, ces étroits chemins, ces mas, ces blés, ces vignes, ce fleuve ? Sublimes dessins ! Longtemps après, ma vie serrée entre les barreaux de plusieurs malheurs me traquait dans une nature semblable ! Je la distinguais et en tentais l’échange au fond des yeux de Vincent alors que ces derniers enrichissaient de leur vérité, de leurs fleurs nouvelles, les miens, mes yeux meurtris par la neige fondante non rejouée. Un chien qui me fut cher n’apparaissait plus pour à nouveau s’endetter à ma voix. La terre n’en finissait pas d’hésiter sur le prochain destin des hommes. » Elle n'en finit pas.
Alain Garric
« Je me suis toujours senti, un rien en avant de ma sertissante existence, le voisin de Van Gogh, que plusieurs Saint-Rémois m’avaient assuré être un peintre exalté, sinon peu sûr. Il sortait longuement la nuit, disparaissait entre d’épais cyprès que de rapides étoiles abordaient facilement, ou bien il ameutait le mistral à l’extrême avec la présence encombrante de son chevalet, de sa palette et de ses toiles ficelées à la diable. Ainsi chargé, il se dirigeait du côté de Montmajour, ruine signalée dangereuse. Arles et Les Baux, la campagne filante vers le Rhône étaient aussi les lieux d’errance et soudain de travail d’un peintre étrange par ses yeux et la rousseur de son poil, mais sans abord réel… » (extrait du prière d’insérer des Voisinages de Van Gogh).
Prétérition oblige. Comment ouvrir la bouche, marcher sur la pelouse, voler la rose ? Que dire lorsque l’on écoute et quand ce que l’on écoute ne doit pas être retranscrit ? C’était le contrat. Métier gauche, celui de parler des livres. Le sien, celui de poète, celui de Char, était un « métier de pointe ». Il gravait des édits à venir. Car, au terme, « il n’est d’autre raison à l’écriture que d’être ». Et c’est à nous pourtant, les amandes de ces mots sont à nous, dans le chemin. Cette fois, René Char déroulait un dialogue, une conversation de regards. Son Vaucluse est un pays où tout se donne à voir, platanes platoniques, orgues vertes qui montrent l'intérieur de l'eau (même « le mistral est à voir du beau temps », disait Van Gogh).
Ces textes n’étaient pas pour autant des poèmes sur le professeur (en peinture) de tournesols, ni un échange semblable à celui tenu avec Braque en 1950. Même si l’on entendait parfois crisser le pas de Vincent, Char parlait « en voisin », dans ce paysage que jardina Patience Escalier. En voisin de lumière et de souffrance. Van Gogh, déjà, avait été sensible à de proches présences : « J’ai lu il y a quelque temps un article sur le Dante, Pétrarque, Boccace, Giotto, Botticelli, mon dieu comme cela m’a fait de l’impression en lisant les lettres de ce gens-là. Or Pétrarque était tout près à Avignon, et je vois les mêmes cyprès et lauriers-roses.
« J’ai cherché à mettre quelque chose de cela dans un des jardins peints en pleine pâte, jaune citron et vert citron. Giotto m’a touché le plus, toujours souffrant et toujours plein de bonté et d’ardeur, comme s’il vivait déjà dans un autre monde que celui-ci. Giotto est extraordinaire d’ailleurs, et je le sens mieux que les poètes : le Dante, Pétrarque, Boccace. Il me semble toujours que la poésie est plus terrible que la peinture, quoique la peinture soit plus sale et enfin plus emmerdante. Et le peintre en somme ne dit rien, il se tait et je préfère encore cela » (à Théo, le 17 septembre 1888).
La correspondance s’insinue dans le temps et se noue dans l’espace. En cette fin d’été 88, Van Gogh ne peut savoir combien ses lettres, par-delà la mer, s’adressent à Rimbaud. Le même jour, Arthur : « Et puis, n’est-ce pas misérable, cette existence sans famille… » (Harrar, 4 août) et Vincent : « Nous, qui nous passons passablement bien de patrie ainsi que de famille… (commencement d’août). Ils mourront dans les mêmes douze mois et au même âge. Or, Rimbaud, « aux avant-bras de cervelle », figure parmi les Grands astreignants de Char. Plusieurs fois il en a dressé la liste : « Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire collective dont il est, de bonne guerre exclu. C’est la condition pour sentir et dire juste. Quand il parvient génialement à l’incandescence et l’inaltéré (Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse d’Avila, Shakespeare, Saint-Just, Rimbaud, Hölderlin, Nietzsche, Van Gogh, Melville), il obtient le résultat que l’on connaît » (bandeau de Fureur et Mystère, 1948). Et avant Rimbaud ou Vincent passèrent d’autres Alliés, Héraclite, « l’homme magnétiquement le mieux établi » et un peintre, Georges de La Tour. D’eux, le feu et la flamme, tandis que Baudelaire et Nietzsche sont les « deux porteurs d’eau ».
Commerce au vocatif qui, parfois, s’est tenu dans la substance. Quand Char prenait son pinceau, il faisait lever sur fond jaune « un soleil safrané » (1957, la Nuit talismanique). Et, par les mots, il rattrapait l’assigneur d’étoiles : « Marcheur voûté, le ciel s’essouffle vite ; médiateur, il n’est pas entendu ; moi je le peins bleu sur bleu, or sur noir. Ce ciel est un cartable d’écolier/ Taché de mûres » (Griffes). Tous deux « brocantent » dans le même ciel.
Citation oblige. Char arrivait d’un coup. Lui avait les graines rêches, les dragées hautes. A la jointure de ses mots éclatait une soudure à l’arc, partait la flèche. Il était le journalier sur qui le journaliste fondait sa confiance dispersée par les lectures épaisses. La critique de scaphandrier le laissait sauf. Sa Maison était la bonne, « à la fois demeure pour le souffle et la méditation ». Mais il ne fallait pas compter sur lui pour parler d’un de ses livres, surtout au moment de la parution : « L’ennemi le plus sournois est l’actualité ». Un de ses préfaciers italiens disait que « Char ne nous aide pas à lire Char ». Cette réserve est un cadeau (pour qui écrit). Elle sauve le miracle par qui « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ».
Dans le voisinage de Van Gogh, où « les averses de couleur se succédaient, saintes folles dans la tirade du grand rire de la nuit obscure », chacun va seul. A Montmajour, à Fontvieille, à l’asile Saint-Paul-de-Mausole : par la fenêtre du rez-de-chaussée, le regard s’en va. Retenu par Vincent, il se vend aujourd’hui pour d’absurdes millions de dollars (ou d'insignifiants euros). Ce regard, si occupé d’infini, Char le remplit de reflets et de bourdonnement, il y dessina ses propres villages : « La première neige les montrait droits tels des accusés qu’effraie leur innocence ».
Char oblige : « Ce pays au ventre de cigale nous était pleinement communiqué par une main et un poignet. De quelle fournaise et de quel paradis Vincent Van Gogh surgissait-il ? Et de quelle souffrance maîtresse tenait-il ces cailloux, ces iris et ses marais, ces étroits chemins, ces mas, ces blés, ces vignes, ce fleuve ? Sublimes dessins ! Longtemps après, ma vie serrée entre les barreaux de plusieurs malheurs me traquait dans une nature semblable ! Je la distinguais et en tentais l’échange au fond des yeux de Vincent alors que ces derniers enrichissaient de leur vérité, de leurs fleurs nouvelles, les miens, mes yeux meurtris par la neige fondante non rejouée. Un chien qui me fut cher n’apparaissait plus pour à nouveau s’endetter à ma voix. La terre n’en finissait pas d’hésiter sur le prochain destin des hommes. » Elle n'en finit pas.
Alain Garric
jeudi 7 février 2008
Desesperanto
Ensko jaurlaritza, Auralog-tell me more, Collectif prouvénço, Colegio Delibes, Languages & Travel, Shanghai Beauty Culture Communication Co.ltd, Great Wall Chinese Center, Institut Confucius de Bretagne : ouverture d’Expolangues 2008 (qui accueille la République Populaire de Chine) à la porte de Versailles jusqu’au 9 février. Parmi les cent soixante et un exposants – écoles de langue, séjours linguistiques, méthodes, interprétation, traduction, édition – le stand d’ Esperanto-France et Esperanto- Jeunes. Tagigas sur la ville et pluvas. Pourquoi trois mille langues pour dire, en tagalog, en lolo, en taki-taki comme en français : le jour se lève et il pleut ?
En 1887, un jeune ophtalmologue de Varsovie, Lazare Louis Zamenhof, publiait la première brochure de « langue internationale » sous le pseudonyme de Dr Esperanto (« celui qui espère »). L’idée d’unifier le divers avait déjà dorloté le mythe d’un parler pré-babélien, l’Adamique (ou l’Evéen ?) et titillé l’utopie philosophique d’une expression interhumaine fondée sur le postulat d’une communauté de la raison. Descartes : « J’oserais espérer (il espère déjà) une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses, qu’il lui serait presque impossible de se tromper (Lettre à Mersenne).
Comment le jugement se tromperait-il avec, par exemple, l’invention de l’Espagnol Ochando (1852) ? Si A représente la classe des choses, Ab sont des objets matériels, Aba les corps simples, Ababa l’oxygène… (voir Pierre Janton, L’Esperanto, Que sais-je ? Puf). Pirro avait proposé (1868) « un nuov glot nomed Universalglot. Hoinix (1889) s’adresserait ainsi à une clientèle commerciale : « Me pren the liberté to ecriv to you in Anglo-franca (ne dirait-on pas une lettre d’aujourd’hui ?). Paul Laeng (1952) demandait : « Save vu que it es possibil scrir in un lingue immediatmen comprehensil por persones cultivat (cultivat !) de omni nationes. Il faudrait expliquer cette lingue aux programmeurs de la correction automatique de Word.
Les quelque cinq cents projets recensés n’allèrent pas sans la remarquable intervention de la folie d’écrire. A. de Vertus décelait l’origine des mots dans l’observation de la lune, laquelle lune porta aux oreilles de Cyrano un langage musical, semblable au solrésolmido de Sudre (publié par sa veuve en 1867). Le plus génial restant Brisset et ses montages calembourgeois (D’ai sein, dessein, dessin. Bé à sein, bassin. Sein j’ai, singer. T’ai haut queue sein, tocsin…
Lazare Zamenhof n’avait rien d’un divaguant. Né dans le ghetto juif de Bialystok, ville de la province balte de Lituanie, empire russe (aujourd’hui en Pologne), il « souffre sous le poids du malheur causé par la diversité des langues et se persuade à chaque pas que cette diversité est, sinon la seule, du moins la principale source de dissensions au sein de la famille humaine » (lettre, 1895). Son premier essai, il l’achève à dix-neuf ans, l’année de lancement du Volapük (vol de world, pük de speak) dont les schismes internes entraînent bientôt la décadence. Jusqu’alors, les « interlinguistes » avaient peu pris en compte le but de toute langue qui est d’être parlée, et parlée d’ailleurs pour dire quoi ? Ou pour contredire quoi ?
L’universel serait facilité par l’invariabilité, la facilité universalisée par les racines naturelles (à base indo-européenne !), le tout porté par l’ « idée interne », l’espérantisme, et authentifié à rebours par la création de l’espérantologie : s’il y a science, il y a forcément objet de science. En quelques années, Zamenhof traduisit Shakespeare, Molière, Goethe, Andersen, Gogol : une langue comme les autres.
Quoique l’ « idée » ait provoqué la suspicion d’idéologie, le comparatiste Antoine Meillet (élève de Saussure, maître de Benvéniste, Dumézil) concédait dès 1928 : « Toute discussion théorique est vaine, l’espéranto a fonctionné » : deux mille manuels, cent soixante lexiques, trente postes universitaires, des émissions de radio, des poètes, des romanciers, quelques millions d’espérantistes (leur nombre fait débat). Or, l’esperanto a déjà vu se multiplier une cinquantaine d’idiomes, de l’Ido au Globago, preuve que tout langage veut la singularité, le bricolage et des frontières d’identification. Pourquoi entendrait-on plus de quatre cents langues en Amazonie, près de deux cents dans les Philippines, quatorze groupes en Chine, cinquante dialectes pour le seul mandarin ? La communication n’est pas la seule fin du langage ni même la première, mais la distinction, la différenciation : ne pas être compris par l’autre.
Pour une mondialisation de l’échange verbal, bien plus funeste que celle du commerce, faudrait-il se passer des littératures italienne, japonaise, russe, hongroise, arabe, hébraïque, thaï, au profit d’un restrictif Desesperanto ? Lazare pensait au futur bavard cosmique : gin konvinkos nur la tempo, le temps seul le convaincra. Ek ?
Alain Garric (d’après La vie des animots, Libération)
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