dimanche 27 janvier 2008

L’ours de parole

« C’est sur moi qu’habitent les hommes sans y prendre garde », dit la Parole (dixième livre du Rig-Veda). Une déclaration plus récente ? « Le langage est l’ultime lieu d’habitation de l’homme, l’oikos  de l’humanité » (Robert Harrison, Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental). « Le langage est ce par quoi l’homme a un monde » (Ricœur), « un monde et non un environnement » (Hagège). Si la « structure profonde » (Chomsky) de la langue se fissurait, si la Parole se décomposait et se disloquait, ses habitants se retrouveraient dans la position des ours polaires : la banquise fond, se fragmente et disparaît sous la plante de leurs gros pieds. L’homme et l’ours cohabitaient dans la grotte de Rouffignac. Depuis des millénaires, ils se connaissent et se ressemblent. L’un parle mais l’autre tourne autour du langage depuis toujours.

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Il y a des histoires. Leibniz : un enfant sylvestre, pris parmi les ours, fut présenté au roi de Pologne Jean Casimir. On le crut de la race d’Adam et on le baptisa Joseph. Il y eut l’homme-ours de Lituanie qui fit dire à Condillac : l’enfant raisonne parce qu’il apprend à parler (Condillac décrivit un  sourd-muet dont « les gestes ressemblaient à ceux de l’ours »). L’ourson était adopté par des femmes de Sakhaline ou d’ Hokkaido. Chez les Ket de Sibérie il est capturé et élevé comme un fils, en langue ket, encore parlée par deux milliers d’humains. Une langue vient de mourir en Alaska (Anchorage Daily News, 23 janvier). Chief Marie Smith Jones – elle avait épousé un pêcheur blanc de l’Orégon -, 89 ans, s’est battue toute sa vie pour la survie de la culture et de la langue eyak dont elle était le dernier locuteur. Partie dans son sommeil. Ses enfants ne parlent qu’anglais. Ainsi une langue disparaît toutes les deux semaines. Selon un mythe fondateur de l’Arctique canadien, les mondes animaux et humains n’étaient pas séparés dans le chaos originel. Une jeune fille, rejetée par les humains, devint déesse et imposa les lois de la différence par la parole. Atalante – son père voulait un fils – fut « exposée » : abandonnée dans la nature. Une ourse la nourrit et la façonna à sa manière. « L’ourse, à force de lécher la chair informe [de son petit] le met en perfection des membres » (Pantagruel). Ce que l’on croyait. C’était le génie de la langue maternelle. « Hart a semblé apprendre à parler en touchant sa mère » dit Coleridge de son fils. A trois ans Hart voulut monter au ciel avec une échelle et un couteau pour arracher les étoiles de la Grande Ourse et les donner à son amie Annie Sealy.

La Grande Ourse fut la gardienne de l’ordre du ciel et du pôle arctique (arktos, « ours »), elle tournait autour de lui sans jamais se coucher dans le lit de l’océan. Elle appartenait à la vierge Artémis. Artio, la divinité celtique, qui correspondait à l’Artémis grecque, eut une forme animale, puis humaine. Artémis et arktos n’ont pas la même étymologie, soit. Mais Artémis vient d’une racine *ar-, *er-, « ajuster » (d'elle aussi le nom d'Homère, "ajusteur de chant"), racine qui donna le rta védique, l’ « ordre cosmique », ce qui est la même idée. Le mot s’est déployé jusqu’à l’ « art » et aux « artistes », donnant le « rite », le nombre (arithmos), l’ « armus » (haut du bras, épaule), l’ « arme », l’ « articulation », le « membre » (arthron), l’ « article » même, jusqu’à l’ « orteil » (le petit membre) et aussi l’ « harmonie ». Pardon pour tout ça. Il fallait bien le marquer : l’ours, animal cosmologique, a (grâce à sa mère !) un corps parfaitement articulé et équilibré. Un  ours peut faire de la bicyclette. Il se balance : il peut itérer la sensation jusqu’à la réflexion. Il peut se fléchir comme un verbe. Il est une phrase de chair.

Deleuze (sur Klossowski) : Le corps est langage parce qu’il est essentiellement « flexion ». Saussure : « On pourrait appeler la langue le domaine des articulations… Chaque terme linguistique est un petit membre, un articulus où une idée se fixe dans le son et où un son devient le signe d’une idée » (Cours de linguistique générale). Une structure de langue, c’est d’abord un arrangement, un ordre. Apprendre à parler, c’est apprendre à construire les expressions au moyen de membres articulés. Puis des tropes (des « tours » de phrases) sans y prendre garde : métaphores, allégories, hypallages, catachrèses, hyperboles, répétitions, reprises, retournements, assonances, antithèses, balancements. Comme l’ourse, chaque langue forme de manière différente une amorphe « masse de pensée » (Hjelmslev). De la même manière que chaque langue a sa propre gestuelle.  Il existe encore des hommes, dans des contrées isolées, chez qui le geste accompagne si nécessairement la parole que la nuit, pour se faire comprendre, ils sont obligés d’allumer un feu.  Catherine de Russie se plaignait que la gesticulation de Diderot pendant leurs entretiens lui laissait les cuisses meurtries et toutes noires. Socrate : « Tout discours doit être organisé à la façon d’un être vivant, avoir lui-même un corps à lui, de façon à n’être ni sans tête ni sans pieds » (Phèdre, 264c).

Chaque langue a développé des merveilles d’agencement. Un exemple de construction française poussée : Jean-Baptiste Chassignet : « Et combien qu’aujourd’hui celui ne suis-je pas/Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme » Et un exemple classique de balancement de la phrase française : Retz à propos de La Rochefoucauld : « Il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible ; et il ne connaissait pas les grands, qui d’un autre sens n’ont pas été son fort » Sans doute faudrait-il des climats plus stables pour que de tels langages perdurent mais la conservation de ces artifices est inutile et impossible. Prolonger Bossuet ? Nul n’a été « plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et plus dilué dans tous les actes du discours » (Valéry). Bossuet, levé dès trois heures du matin, écrit, dans un pavillon de l’évêché de Meaux, enveloppé jusqu’aux reins dans une peau d’ours ! Gracq : Le sens n’est pas dans les mots ni dans les structures, il est dans le tout de la langue. C’est ce permafrost qui a commencé à se dégeler.

Par le répertoire lexical, le système des règles grammaticales, l’oubli des commencements (on n’entend plus « astre » dans désastre ni le « tonnerre » dans étonner) la langue se réifie et d’ailleurs entretient par là un « sommeil de la pensée » (Humboldt). Elle hiberne. Et elle vieillit. Cas, déclinaison, conjugaison, une perte continue de ses facultés l’affecte. L’euphémisme de minoration l’affaiblit (demandeur d’emploi, troisième âge, malentendant…). Le mimétisme de la voix la frappe comme une épidémie, en politique, à la télévision, au cinéma. Il ne s’agit pas de purisme. Voir dans « libellules » l’éloge de la faute comme « proposition personnelle ». Vaugelas, qui donna (sans pension versée) quinze ans de sa vie au Dictionnaire, a légué son corps à la science pour désintéresser ses créanciers. Mais entendez-vous partout ce « souci » - « y a pas de souci » -, cet « en clair » - « en clair cela veut dire » (tout le reste était donc déjà dans l’obscurité), ces « au niveau de », « sur Paris », « ça fonctionne », « gérer ». Ou le repli de tous les verbes vers le premier groupe qui favorise la confusion de l’infinitif, de la seconde personne du pluriel et du participe. Même dans le TLF, le Trésor de la Langue Française, on trouve : « la façon dont vous tapé ce mot ».

Et bientôt le sens même disparaît : « il a bénéficié de mauvaises conditions », « ça s’est avéré faux ». Rien de nouveau. Chrysippe avait écrit Contre ceux qui pensent que les mêmes choses sont vraies et fausses. Protagoras (ancien portefaix) avait donné une Rectitude du langage. Un Dialogue sur la cacographie française date de 1579. Hanna Arendt : nous ne sommes plus capables d’exprimer les choses que nous sommes cependant capables de faire. Tarzan, qui au début de l’œuvre parlait un bon anglais d’Oxford, en arriva vite à « Moi Tarzan, toi Jane ». Les sept arts libéraux (les sept étoiles de l’Ourse), ne représentent plus « l’ordre fondamental de l’esprit et du langage ». Oubliée Eulalie (« le bon langage »), le premier texte français. Les solécismes (parties mal arrangées) fleurissent : « le film que je suis été le voir hier ». Steiner : il n’est pas impossible que l’on retrouve un jour, pour l’abandonner derechef après des millénaires, l’état d’indistinction originelle entre verbe et nom. Une nouvelle aube pointe peut-être. Les jeunes (à cause du rap ?) se jettent sur les dictionnaires de rimes. Le ciel étoilé, dans sa rotation, engendre-t-il une musique que perçoivent encore les enfants ? En Dordogne, un squelette d’ours complet a été découvert sous une dalle pesante : ses ossements ne sont pas disposés selon l’anatomie. Quelqu’un aura écrit quelque chose que l’on ne sait plus lire. Rien n’est fixe dans le langage. Hugo : Il est comme la mer. L’équipage de la goélette Tara, libérée des glaces avec une saison d’avance, vient d’annoncer la disparition, dans huit à dix ans, de la banquise d’été.

Alain Garric 

jeudi 3 janvier 2008

Bachelard & fille

Suzanne Bachelard, discrètement disparue en novembre dernier, avait été élevée par son père depuis l’âge de sept mois. Après lui et George Canguilhem elle avait dirigé à la Sorbonne  l’Institut d’histoire des sciences et des techniques. Spécialiste de Husserl, on commence à mieux voir son rôle dans la relation de son père à la phénoménologie. Ce qui n’est pas le sujet de cette note. On y visite une cave et un grenier.

Cet été là, à Bar-sur-Aube, chaque élément de la nature prenait soin de sa dignité, comme le voulait Empédocle qui, le premier, en fit le compte. C’était la fête des métaphores. L’eau de la rivière, essence liquide de jeune fille, tressaillait de petits muscles fondus. La terre se donnait à toutes les volontés et préparait ses auberges de foin. L’armée de l’air jugeait que les Mirages appartiennent à la littérature du ciel bleu. Et même les nuits de juillet sentaient le feu de bois. Toute la matière du pays de Gaston Bachelard s’était mise en quatre pour le centenaire de l’éternel barbu.

Au bord de l’Aube, que des vannages élargissent, les marches du collège désaffecté (le lycée Bachelard a été bâti sur l’autre rive) craquaient sous le poids de notables, anciens élèves du maître des années vingt, chargé d’enseigner, parfois à un seul potache, presque la totalité du connu : la physique, la chimie, la cosmographie, l’histoire naturelle et le dessin industriel. On venait voir l’expo et se souvenir de soi. Combien de ces messieurs résistaient à l’envie de tournoyer comme jadis autour des poteaux de l’auvent, de sauter le muret de la cour, d’uriner par-dessus la porte des W.C ? Pour l’occasion, la salle de classe avait été reconstituée, l’éclairage au néon remplacé par des ampoules nues. Le poêle avait été remis en place et, au tableau noirci, une craie élégante avait écrit l’énoncé d’un problème, posé un 9 janvier  par le futur épistémologue, sur la loi de Lavoisier. « Il se tenait là » décida un visiteur, qui déplaça d’un rien le bureau. « De temps en temps, il pelait une orange qu’il donnait à sa fille, la petite Suzanne. Au milieu d’un cours, il nous parlait d’Ibsen, de Baudelaire, de Rimbaud, de Proust, de Renoir ou de Van Gogh ».




Bachelard, à Bar-sur-Aube, c’est surtout l’histoire d’une paternité. Ce fils d’un  cordonnier (d’un sabotier dit l’imaginaire) et de Marie Sanrey, de la famille de Diderot, entra, après ses études secondaires,  comme surnuméraire  puis commis aux Postes et Télégraphes: l’image a marqué. Poursuivant ses études, il apprit à peser les lettres avec les mots. Il épousa en 1914 une institutrice de son  pays, habita avec elle l’école de Maisons-lès-Soulaines, près de Bar, puis à Voigny, autre village de la Champagne vallonnée. Il en venait à pied donner ses cours. Suzanne naquit  après la guerre, en octobre 1919. Roger Rubaud, 82 ans, l’avait vue alors qu’elle n’avait que huit ou dix jours dans les bras de son père : « Elle était minuscule. Sa mère, une Rossi, dont les parents tenaient le premier établissement de bains (l’avait-il connue là ?) mourut de tuberculose quand Suzanne eut sept mois, en 1920 ». La même année, des biberons plein les poches, Bachelard passa sa licence de philosophie. Et laissa pousser sa barbe. Ce n’était pas la barbe d’un Père Noël, ni celle d’un Neptune ou d’un Saint-Pierre. On le devinait en suivant ses chemins de jambes et de livres, c’était la barbe d’un Robinson des eaux douces, envahi de projets de travail ("Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit",) menuisier d’idées, architecte de bateaux oniriques (" Il faut forcer la nature à aller aussi loin que notre esprit").

Il existait, dans cet été du centenaire, une sensible dissension entre l’amitié repliée sur elle-même des vieux baralbins (qui, s’ils ne prenaient pas tous Bachelard pour un chevalier du Moyen-âge, estimaient plus urgentes des réalisations autres que l’exaltation municipale de la rêverie) et l’intervention des artistes installés pour la célébration sur quatre départements, un par élément. Pour vivre sereinement l’opposition entre la rationalité du haut et l’irrationalité du profond, Bachelard avait pourtant indiqué un bon moyen, un  moyen de sempiternel tardif, celui de l’escalier. Mais nul, dans cette année de mémoire, ne s’était avisé de retrouver sa cave et son grenier. D’ailleurs, peut-on visiter des archétypes ? C’était une maison  étroite, elle communiquait par l’arrière avec la demeure du cordonnier. Bachelard y avait installé son bébé. Aurait-il aimé que l’on frappe, plus tard, à cette porte ? La maison rêvée « doit garder sa pénombre ». L’occupante des lieux tomba des nues. Jamais, depuis quarante ans qu’elle était là, quelqu’un,  personne ne lui avait parlé des racines et des frondaisons de sa baraque ni d’un philosophe dégringolant les étages. Elle demanda quelques heures de réflexion, ou de ménage. Puis, ravie, participa avec sa fille aux explorations. Dans la pièce du bas, sous un tapis « la trappe [était] un trou noir dans le plancher ». Elle était bien là. La lampe de poche de Mme Michel remplaça la chandelle mais c’étaient toujours les mêmes marches de pierre, usées et glissantes, décrites dans les livres. La caverne, « l’être obscur de la maison », ne recélait plus la moindre bouteille de vin frais. Elle était voûtée, légèrement oppressante : un hypogée des songes. Mme Michel, pour l’hiver, parvenait à y entasser dix stères de bois. A l’autre bout de la verticalité, sa fille, en jupe, passa derrière. « Si l’on a la chance de monter au grenier par un escalier un peu serré entre les murs, on peut être certain que s’inscrira,  pour la vie, un beau diagramme dans une âme de rêveur ». Voici enfin le galetas « au bruit de feuillage ». La main n’y froissait plus du tilleul qui se fane, aucun raisin ne séchait, pendu à un cercle de barrique. Mais « on [voyait] à nu, avec plaisir, la forte ossature des charpentes ». Sur l’appui d’une petite fenêtre, une antenne de télévision captait les images collectives.

Les baralbins (ou bar-sur-aubois) tiennent à leur Bachelard. Celui qui faisait partie de l’équipe de foot, qui était violoniste à l’Harmonie, qui faisait frire dans les collines des prunelles ou des escargots gluants sur des braises, qui, par la route de Fontaine, allait jusqu’à Bergères, avec sa fille, se désaltérer d’un  petit vin à la robe d’été, qui passait des heures dans les échelles du clocher, qui allait danser sous les tilleuls de la « montagne » Sainte-Germaine (il choisit, à Paris, d’habiter rue de la Montagne-Ste-Geneviève). Celui qui, au théâtre, parce qu’il avait « de très beaux cheveux noirs, un teint mat, des yeux vifs, expressifs, spirituels, se voyait généralement confier des rôles de femme ». Des rôles de femme, tiens ! Ce barbu sans barbe, Suzanne Bachelard ne voulait pas qu’il soit montré, pas plus qu’elle n’autorisait alors la publication de sa correspondance. Pour elle, l’œuvre était close. Elle réclama de même, pour son domaine, l’histoire des sciences, un espace-temps idéal. Mademoiselle Bachelard a été inhumée à Bar-sur-Aube, près de ce père qu’elle a toujours accompagné.

Alain Garric