Il était assis tout au bord d’un canapé, le pied de la jambe gauche, passée au-dessus du genou droit, allait s’enrouler autour du mollet. Les mains aux doigts croisés reposaient sur sa cuisse. Il n’aurait pu avoir, dans ses vêtements ternes, une moindre attitude. Il était là et il n’était pas là. « L’homme n’a pas tant d’ouverture à la nouveauté : ou c’est à la sienne, ou c’est à celle des autres, et dans ce cas tant pis pour lui » (Lettrines). Il accepta un projet d’article, d’entretien, de promenade – à préciser – qui n’eut pas de suite. Une semaine plus tard, je reçus une de ses lettres expédiées du 61 rue de Grenelle : « Nous nous étions bien mis d’accord l’autre jour, mais sans doute vous heurtez-vous à des contraintes professionnelles. » Il m’informait de son départ pour une douzaine de jours puis, évoquant le projet, il ajoutait : « Vous savez qu’en cette matière je ne suis pas demandeur ».
Malgré l’ironie, la fierté, la réprobation, la pointe et la courtoisie de son mot, je me heurtais bien à des contraintes professionnelles. Elles se résumaient ainsi : vouloir faire du journalisme à propos, et plus encore avec Julien Gracq n’avait pas de sens. « Il n’y a pas de raison qu’un auteur ait à ajouter à ce qu’il publie » avait-il dit quelques mois plus tôt à Jean Carrière au cours d’un entretien dès lors bien oiseux. On sait l’attitude, ne pas participer à la vie littéraire dont la littérature ne fait plus partie. Ce n’est pas lui qui irait relancer une presse « prompte à s’endormir ». Toutes ses remarques me revenaient. « Il m’est arrivé quelquefois, pendant que j’écrivais un livre, de me reprocher – réflexe d’avarice – d’avoir parlé dans la conversation d’une idée que je venais d’y incorporer, agacé après coup dans mon instinct possessif à l’idée d’une divulgation prématurée » (En lisant en écrivant – « Sans virgule », p.158).
L’idée première avait été une ballade autour de l’opéra Garnier. D’abord pour « le prestige de l’opéra » que, écrivait-il (La forme d’une ville, p.93), « rien n’a pu entamer en moi au cours de ma vie », et parce que ce monument parisien, bâti avec des centaines de roches différentes, est un musée de minéralogie en pleine rue. Marbres rouges des Flandres, jaunes et verts de Sarrancolin, pierre calcaire d’Euville… Louis Poirier, professeur de géographie, avait étudié la croûte terrestre, ou tout au moins la morphologie, les formes du terrain, comme son lecteur le remarque à toute page. Corniches de calcaire jaune du Wisconsin, figures que le granit répète sur le bouclier scandinave, petits lacs ceints d’un anneau de porphyre (Lettrines 2). Qui mieux que lui partageait les connaissances géologiques de Jules Verne – son éveilleur nantais, avant Poe, Stendhal, Wagner et Breton – et du professeur Lindenbrock (Voyage au centre de la Terre) ? Evidemment, j’aurais pu m’en tenir à un entretien avec Louis Poirier, mais amplifier la distanciation entre celui-ci et Julien Gracq portait à de redoutables conséquences ontologiques. Et une étude de terrain retrouvait aussitôt l’écrivain : « Tout livre en effet se nourrit […] surtout de l’épais terreau de la littérature qui l’a précédé » (Préférences, Pourquoi la littérature respire mal).
Que la biographie d’un écrivain soit ses livres, ainsi qu’il le souhaitait, se vérifie pour Gracq à chaque lecture, d’une manière plus personnelle et profonde qu’on ne le croit d’abord. Toutes les notations sur ses années d’enfance et de jeunesse pourraient être réunies en un petit livre qui écornerait l’image du pensionnaire, du collectionneur de prix de fin d’année, son côté petit beurre. Pourquoi le faire s’il ne l’a pas fait ? Des brèches, des regards, laissent voir des passions, des émois. J’imagine que plus d’un lecteur a été surpris par l’aveu inattendu qu’ « une certaine vulgarité hardie dans la provocation chez la femme, un rien de canaillerie dans l’expression du désir » ne l’ont jamais laissé « tout à fait insensible », depuis les journées du carnaval nantais où les ouvrières défilaient en culottes et bas noirs au son du tambourin.
On apprend beaucoup sur son écriture (il faut s’en tenir là) dans les pages où il parle de son père (« il ne m’a pas légué un seul trait de son caractère, ni de son tempérament ») – Lettrines 2, pp.160-167. Lui et son oncle « voyageaient » pour une mercerie en gros, son oncle dans le secteur nord de la Loire, son père au sud. Il partait avec sa jument Volante pour des tournées de plusieurs jours dans un cabriolet chargé de quatre ou cinq cantines noires bourrées, j’imagine, de dentelles, soieries, broderies, galons, parures, rubans, coton à bâtir, extra-fort, de mille riens présentées à la clientèle des hameaux qui m’apparaissent maintenant comme les prémices des fameuses italiques, clous luisants autour desquels ses phrases déroulent leur indépendance. De retour, son père tenait la « chronique itinérante de cinq cantons », il en connaissait tous les chemins, tous les villages dont le jeune Louis entendait chaque matin sa mère « égrener la litanie des noms ». Il était question de lignes de démarcation, de rivalités, de frontières. Il faut lire ces pages puis se reporter à celles sur le langage d’En lisant en écrivant (254-257) : « Ce qui commande chez un écrivain l’efficacité dans l’emploi des mots, ce n’est pas la capacité d’en serrer de plus près le sens, c’est une connaissance presque tactile du tracé de leur clôture, et plus encore de leurs litiges de mitoyenneté. Pour lui, presque tout dans le mot est frontière, et presque rien n’est contenu. » Comment ne pas les relier ?
Son prénom de Julien, bien sûr pris à Stendhal – Le Rouge et le Noir a été « ma grande percée à travers le convenu…» (Lettrine 2) – « ce don qu’il a de communiquer le sentiment d’allégresse et de liberté né du mouvement sans bride » (En lisant en écrivant), le porta, sinon à devenir un improbable (et cependant très mobile) écrivain-voyageur, à renforcer son inclination pour les départs. Inattentif aux visages (aussitôt « l’éponge a passé sur l‘ardoise »), il n’oublia jamais un paysage traversé. Des paysages souvent parcourus par qui possède depuis leur publication la pile de ses livres, marqués de la rose des vents de Corti et de sa devise altière : « Rien de commun ». J’ai retrouvé, dans la Route, roman abandonné (quelques pages en ouverture de la Presqu’île), une aile nacrée de libellule qui m’a donné l’envie, maintenant que je ne suis plus tenu d’enterrer les grands morts le jour même, de prendre quelques heures de plus pour retrouver les traces de mes lectures.
Alain Garric
mercredi 26 décembre 2007
vendredi 21 décembre 2007
Orthographe ? (fin)
Vacances obligent : fin de la série sur la réforme de l’orthographe et de son fétiche, l’ornithorynque (voir les sept épisodes précédents). Voici la fin annoncée des anomalies qui auront peut-être été la chance de la langue française.
L’accent circonflexe allait donc disparaître (totalement disparaitre) – sauf pour le passé simple et le subjonctif imparfait (nous réclamâmes qu’il prît la parole), sauf aussi en cas de possible ambigüité : dû, mû, sûr, jeûne (s) et sur les formes de croitre, je croîs, tu croîs… à ne pas confondre avec celles du verbe croire – sur le i et le u, comme le pingouin de Méditerranée et le dodo. Plus d’îles mais des iles. Le « petit chapiteau » (XVIIème), le « chevron » capricant et simplificateur des origines n’est plus en grâce (a-t-on parlé de grace ?). L‘accent de cime, d’abord tombé dans l’abîme, a dégringolé plus bas encore.
Une ile sans son cocotier provoque une robinsonnade individualiste à la Michel Leiris. On voit l’y en nageur mouillé, le w serpentin, rampant et huileux, le ph pharaonique (qui imaginerait un faraon ?), le th divin et comédien. Même Genette, qui se moque de cette esthétique de la ressemblance insipide, voudrait un rêveille « car n’est-il pas vrai, parfois, que le rêve veille ? » Il est possible que toute l’histoire du français aille du sentiment de l’an Mil, pour lequel la réalité était « opaque » et le signe « ambigu », à la façon dont Ponge éclaire l’hirondelle : l’horizondelle. Faut-il écrire visuel, sensuel, en images de mots auxquels « il ne manque que l’odorat » (et pourtant, Bled, 59ème leçon du Cours supérieur : « Voyez ces odorants lilas »), écrire avec les pâtes du bouillon, ou bien phonétique ?
Nina Catach cite Michel Arrivé : « Les membres de la Cocomission de vêture du Collège de Pataphysique (1977)… soucieux de mettre en place une « orthographe d’apparat »… la fondent sur le très raisonnable principe que tout son est transcrit par un (et un seul) symbole, lui-même constitué d’un ou plusieurs graphèmes. » Se fondant sur ce sain principe, et ne lui donnant comme condition que l’attestation de ce symbole dans la « graphie vulgaire », les doctes Pataphysiciens décident des transcriptions suivantes :
/A/ sera noté par igt (comme dans doigt) ; – /P/ sera noté par b (comme dans obscène) ; – /R/ sera noté rrh (comme dans logorrhée) ; – /O/ sera noté par u (comme dans album) ; – /T/ sera noté par ght (comme dans night-club) ; – /G/ sera noté par c (comme dans second)… Ce qui donne pour Projet d’orthographe d’apparat : BRRHUSGE GD URRHGHTUCRRHIGTPH GD IGTBIGTRRHIGT. Et ce qui amène à ne pas envier davantage la simplicity de l’anglais qui écrit wrought ce qui se prononce rôt, ou knight ce qui se dit naït.
A l’opposé, dans la perspective d’une orthographe de modestie : « On nous enjoint d’écrire huitre. Mais le h est bien plus illogique que l’accent circonflexe. Comme le son « ui » est très problématique (pour les enfants, les étrangers), mieux vaudrait aller à utre. Et même (r étant la plus variable et la moins maîtrisable des consonnes) à ute. Enfin, comme les huîtres anciennes continuent à se consommer au pluriel, autant les écrire zut (apocryphe) ».
On nous dit : il y a tromperie à présenter l’orthographe par le côté de ceux qui peinent à l’apprendre (ou à l’enseigner). Celui qui se met à écrire serait plus à l’aise avec un poa généralisé mais celui qui lit trouve un meilleur confort dans la différence des poids, pois, poix, pouah. On nous dit que « ceux qui lisent peu écrivent encore moins et que ceux qui écrivent beaucoup lisent encore plus. » Comme l’enseigne Grevisse, s’ « il ne paraît pas inutile de signaler, succinctement, l’importance de l’acte d’écrire », la lecture dame le pion à l’écriture, séduite par la beauté de ses imperfections, des anomalies qui auront peut-être été la chance de la langue française, cultivées et diabolisées, on l’a vu, par ses célibataires, même. Malgré les correcteurs automatiques d’orthographe (ou de grammaire), qui tentent de ruiner le débat, persistons à affirmer que, « quoiqu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie » (dictée fantasmatique dite de Mérimée).
Alain Garric, d’après La Réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
mercredi 19 décembre 2007
Orthographe ? (7)
(L’histoire de l’orthographe comparée à l’évolution de l’ornithorynque. Voir les précédents épisodes. Ici, un jardin sans « ni » d’oiseau et un adieu aux îles.
D’autres réformateurs (ou abolitionnistes) échouèrent par maladresse « médiatique ». Ainsi ce Marle dont l’opinion publique, qui soutenait ses propositions (onorable, eroïsme, iver, umanité, qabriole, qiqonque, pijon), le lâcha quand il publia la transcription de lettres d’encouragement adressées par des académiciens : « Mosieu, il è dun bon èspri de déziré la réforme de l’ortografe francèze, de vouloir la randre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion ; il è d’un bon grammèriin é même d’un bon sitoiiin de s’oqupé de sète réforme…vou vou propozé de marché lantement é avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuse : s’é le moiiin d’arivèr ô but : puisié-vous l’atindre ! ». D’autres encore, emportés par l’ivresse de la simplification dérapèrent sur le verglas de l’homonymie : « Le jardin ou il ni a ni ni ni fleur ».
Les années 1900 auraient pu se prêter à un grand renouveau. Il s’agissait pour Ferdinand Brunot (auteur de la très réputée Histoire de la langue française) de tout recommencer. L’alphabet serait celui des linguistes –phonétique –, d’abord employé comme une sténographie, son usage se généraliserait et le problème serait résolu. Léon Clédat mena un collège d’universitaires vers des modifications légères (deus, dizième, je martèle, j’étiquète), la suppression des lettres grecques et des consonnes doubles. Il y eut même, déjà, des arrêtés ministériels (« non accord du participe passé avec avoir permis dans tous les cas »), vite rapportés, réduits à vu et laissé devant l’infinitif : escamotés. Le mouvement étant devenu une affaire de presse, un riche industriel, rentré des Amériques, se lança dans la campagne de l’orthographe démocratique que les socialistes prônaient depuis Babeuf, Fourier et le voyageur en Icarie, Etienne Cabet.
J.-J. Barès fonda « le Réformiste en ortografe simplifiée », organisa des sondages, expédia des universitaires dans toute la France, convainquit les instituteurs et une centaine d’hommes politiques, toute la laïcité. Un étymologiste, Antoine Thomas, imprima sur ses cartes de visite : « Manbre de l’Institut ». Mais l’industriel perdit courage et renonça. L’Académie, devant toute réforme, s’en tient à sa forte et faible phrase de la préface de 1718 : « comme il ne faut point se presser de la rejetter, on ne doit pas faire de trop grands efforts pour la retenir ».
Désormais, le combat allait se limiter à quelques bastions que nul ne cherchait à défendre, laissant l’usage francophone décider du sort de ces vieux accusés (chariot pour chariot, aigüe pour aiguë, verbes en –eler, -eter (à conjuguer désormais sur le modèle de peler et d’acheter), ognon pour oignon, et tant de traits d’union, deux-cents, trois-cents, huit-cents). Pauvre oignon, il paye pour être trop passé dans les bouches, trop prononcé avant de le voir écrit. Le marché d’Aligre lance de cette manière des pomters, des poivrans ou des poires lisbonne. L’amnistie du participe passé des verbes pronominaux était dix fois moins généreuse que celle du 3 juin 1679 et dix mille fois moins que celle espérée par les familles depuis 1832 (obligation de savoir « mettre l’orthographe » pour l’obtention d’un emploi public). Le Conseil supérieur reconnaissait « que la mise au point de propositions sur ce sujet demanderait quelques mois de plus ». Quand il s’était agi de démoustiquer les côtes du Languedoc, nul responsable n’était allé, au péril de sa fonction, jusqu’à l’éradication immédiate.
Le Conseil supérieur se méfiait surtout de ceux qui faisaient montre d’un « attachement esthétique, voire sentimental, à l’image bien connue de certains mots » auxquels ses membres renonçaient comme à regret. Cher nénuphar. Adieu aux îles. (A suivre : fin)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
lundi 17 décembre 2007
Orthographe ? (6)
(Que réformer l’orthographe française serait vouloir refaire l’ornithorynque. Voir les notes précédentes. Ici, Mme de Sévigné n’écrivait pas telle qu’on la dicte et appel à Bonaparte).
Le mythe le plus pernicieux de l’histoire de l’orthographe voudrait nos persuader que nos classiques ont écrit comme il faudrait que nous écrivions (les dictées, n’est-ce pas ?). Son origine gît (merci à Mme et M.Bled) dans la collection des Grands écrivains de la France (XIXème siècle), écrivains, s’indigna Nina Catach, « qui se retrouvent (ou ne se retrouvent pas) littéralement traduits en orthographe moderne ».
Essayons Corneille, Théâtre, Billaine, de Luyne et Jolly, Paris 1663 (même texte que l’édition de Rouen de 1660), « Au lecteur » : « Vous pourrez trouver quelque chose d’étrange aux innovations en orthographe que j’ay hazardées icy… » ; à quatre pas il nous le fait scavoir, mais non pas savoir. Le Cid : « Pren courage, ma fille et scache qu’auiourd’huy… » Corneille, pour autant, introduisit l’accent grave qui ne sera adopté qu’un siècle plus tard. Bossuet (manuscrit du troisième sermon), marquait : « Contant, atantif, ataque, tiran, mistere ». De lui, on a cette jolie remarque : « Si on écrivoit…connaissais…qui reconnoistrait ce mot ? » (passé par cognoscere, congnoistre, cognoistre, connoistre, conêtre, connoetre, connoitre, connêtre, conètre, conaître). Molière, le Bourgeois Gentilhomme (d’après l’impression de 1671) : « Mad. IOVRDAIN. – Ouy, il a des bontez pour vous, & vous fait des caresses ; mais il vous emprunte vostre argent » (à regretter ce &, l’esperluette). Mme de sévigné dédoublait vivement les consonnes : « abé, ocasion, dacort, afaire, dificile, inocent ». La Fontaine : « tranquile, atraits, arière, dezirs, trezors, plaizirs ». Montaigne : « grammere, librerie, comant, rithme, stile ». Tout le monde écrivait stile, du latin stilus, « aiguille », « tige de cadran solaire », pas de grec dans le « style ». Rien cependant n’est fixe. Corneille indiquait à son imprimeur : non i’ay mais j’ay, non tousiours mais toûjours.
Il y a quelque chose de pathétique dans cet orchestre à la recherche d’un accord. Valéry : « le poète est privé des immenses avantages que possède le musicien. Il n’a pas devant soi, tout prêt pour un usage de beauté, un ensemble de moyens fait exprès pour son art. Il doit emprunter le langage – la voix publique –, cette collection de termes et de règles traditionnels et irrationnels, bizarrement créés et transformés, bizarrement codifiés et très diversement entendus et prononcés. Ici, point de physicien qui ait déterminé les rapports de ces éléments ; point de diapason, point de métronomes, point de constructeurs de gammes et de théoriciens de l’harmonie. Mais au contraire, les fluctuations phonétiques et sémantiques du vocabulaire. Rien de pur ; mais un mélange d’excitations auditives et psychiques parfaitement incohérentes » (cité par Gérard Genette).
Rien de pur ? « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur », et tout en monosyllabes (Racine, Phèdre). Valéry sembla avoir puisé son désespoir chez Noël-François de Wailly qui, à son tour, pensait avoir démontrés que l’orthographe « êt plène de bizâreries é de contradiccions ; qu’êle change continuèlement fans principes é fans uniformité » (L’Orthographe des dames, 1782). Pour imposer leurs évidences, les réformateurs ont toujours balancé entre l’appel à la raison ou à l’autorité. Urbain Domergue, membre de l’Institut, auteur d’un projet des plus radicaux, clamait dans une prosopopée : « O Bonaparte, jette un regard sur ces lignes, elles t’appellent à la gloire…Ose ordonner la réforme de notre orthographe ; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits… » (1803). Il préparait la voie à une écriture phonétique mais Ambroise Firmin Didot jugeait que ses signes nouveaux blessaient les habitudes de l’œil et que la suppression des accords « nous ramènerait à une sorte de barbarie ». (A suivre)
Alain Garric, d’après la Réforme de l’ornithorynque, l'Autre Journal.
vendredi 14 décembre 2007
Orthographe ? (5)
(La réforme de l’orthographe française équivaudrait à celle de l’ornithorynque, mammifère à bec corné qui pond des « E » muets. Voir les épisodes précédents. Ici, les femmes volent au secours des chevaliers du signe).
Du Bellay sentit le danger de ce perfectionnement : « I’approuve et loue grandement les raisons de ceux qui ont voulu refformer l’orthographie. Mais voyant que telle nouveauté desplaits aux doctes comme aux indoctes, i’aime beaucoup mieux louer leur invention que de la suyure, pource que ie ne fay pas imprimer mes oeuures en intention qu’ilz servent de cornetz aux apothiquaires ou qu’on les employe à quelque autre pus vil mestier. » Ronsard, sur son aile, se battit tant qu’il le put, renversa l’y (cigne, nimphe, lire), élimina les x et z que nous avons repris, introduisit l’accent à toutes les places du mot, remplaça l’s non prononcé par l’ « ^ », réduisit les consonnes doubles (atendant, acorder, insuportable). Son secrétaire, Amadis Jamyn, le trahit. La réaction se mit en marche – mieux vaudrait désactiver la correction automatique : « Sans vaciller à l’inconstance et incertitude des nouvelles prescriptions de ces innovateurs d’un tas de caractêres nouveaux, de nouvelles escrivacheries et telles autres broüilleries modernes, qu’ilz veulent mesmement fonder sur un pilotis si mal asseûré que seroit le commun langage, qui peut estre perverty et corrompu d’ailleurs, soit par l’asnerie des vns, soit par l’insolence des aultres, s’il n’est retenu en bride et en son entier par ceste ancienneté d’escriture, sans laquelle nostre langage seroit mesmement desja autant dépravé que noz mœurs » (le Vray Orthographe françois, Paillot, 1608).
Ronsard fit machine arrière. Le v et le j consonnes avaient bousculé le i et le u, mais le k et le z restèrent en panne sur la route, la route de sable qu’allaient emprunter les cent seize réformes d’Ambroise Firmin Didot. Un maître d’école de Marseille, Honorat Rambaud, sur cette route, fit le point : « Escrire est faire un chemin, par et moyennant lequel voulons conduire et guider nous mesmes, et les autres aussi. Et puis qu’il est necessaire que tous hommes, femmes, enfants, presents et advenir, y passent, il est tresnecessaire qu’il soit bien aisé. Et l’on a faict tout au rebours : tellement que peu de gents y peuuent passer : et quasi tous ceux qui y passent le font par contrainte et à force de coups. Et ie n’en parle pas par ouïr dire : car il y ia trentehuict ans que je contrains les enfans à passer par ledit chemin…(1578).
Le chemin n’était pas seulement dangereux pour les fesses des pitchounets de Marseille. Pierre de la Ramée, l’inventeur des j et v (ce v qui est notre plus belle réussite, « la plus parfaite de nos lettres » – Marina Yaguello – celle qui fit notre langue vivante), mourut assassiné le jour de la Saint-Barthélémy. Geofroy Tory, imprimeur du roy, qui introduisit l’apostrophe, la cédille, l’é masculin dans l’Adolescence clementine de Marot et donna le « déclic » à Rabelais, disparut mystérieusement en 1533. Pantagruel lui emprunta textuellement : « Despumons la verbocination latiale et transfretons la Séquane au dilicule et crépuscule, puis déambulons par les quadrivies et platées de Lutèce, et comme vérisimiles amorabundus captivons la bénivolence de l’omnigène et omniforme sexe féminin. » Augereau, imprimeur de sa Briefue Doctrine, connut une fin dramatique l’année suivante, comme Etienne Dolet, correcteur, pendu pour hérésie.
Passons par le chemin des dames. En 1661, parut le Grand Dictionnaire des Prétieuses… d’Antoine Bodeau de Somaize. Mlle Saint-Maurice, Mlle de la Durandière, Mme le Roy ont attiré sur leur langage des foudres dont le fracas reste dans les oreilles. Imaginez-les couvertes d’un nombre crissant et chuintant de je-ne-sais-quoi décider dans la chaleur des salons « que l’on diminuerait tous les mots et que l’on en osterait les lettres superflues ». N’en déplaise, la plupart de leurs réformes ont été ratifiées par l’Académie ou auraient dû l’être par l’usage. On leur doit la graphie moderne de : « hôtel, méchant, éclairée, réjouissances, flûtes, goût, écrits, étrange, mâles, lâches ( !), éblouis, âge, fantômes (contre le ph), opiniâtreté, avocat, savoir…). A propos de ce ph redoutable, c’était l’époque où une dame, lisant qu’un empereur romain mangeait des langues de phaisans (oiseaux du Phase), et convaincue qu’un p se prononçait et non pas autrement avec le h, crut, sidérée, qu’il dégustait des langues de paysans. La langue vulgaire, n’est-ce pas…
Bref, se posa un léger problème dont il faut laisser l’ambiguïté (désormais ambigüité) de l’énoncé à Charles Duclos, secrétaire perpétuel de l’Académie française à partir de 1755 : « L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est, à plusieurs égars, moins déraisonable que la leur. Quelques-unes veulent apprendre l’ortografe des savans ; il voudrait bien mieux que les savans adoptassent une partie de cèle des fames, en y corrigeant ce qu’une demi-éducation y a mis de défectueux, c'est-à-dire de savant. » Remarques sur la grammaire générale et raisonnée de MM. De Port-Royal (1760). (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, L’Autre Journal.
mercredi 12 décembre 2007
Orthographe ? (4)
(Simplifier l’orthographe du français équivaudrait à la réforme de l’ornithorynque : voir 1 et 2. Ici, entre autres inconvénients, pourquoi faut-il dire un cheval, des chevaux ?)
Le pire restait à venir : ce fut la basoche. Du treizième au quinzième siècle, « le conflit est partout » et les juridictions pullulent. Seigneuriales, ecclésiastiques, elles s’abattent sur le moindre village, la moindre basse-cour. « Tel qui n’a point de maison prétend avoir iustice sur les oyseaux du ciel. » On ne pose plus la main sur le fer rouge mais sur la plume. Les chevaliers du signe s’affrontent sur le papier. Avec le procès par écrit et la procuration, les choux se font gras, se multiplient et prennent l’x. Une multitude de gens, raconte Charles Beaulieux, essayèrent de gagner leur vie en rédigeant des actes, s’appliquèrent à exciter l’esprit de chicane, à faire traîner en longueur les procédures et à en exagérer les salaires. Conseillers, avocats, procureurs emploient des scribes par milliers pour rédiger « complainctes, adiournements, requestes, enquêtes, répliques, dupliques et tripliques » (Rabelais compte trente-sept sortes d’écritures judiciaires). Un auteur de Reims se plaint de l’ « infinitus notariorum numerus ». On note au quinzième siècle « plus de soixante mille escripuains » à Paris.
La basoche, ce sont tous ces clercs célibataires qui hantent le Palais, le Châtelet, la Chambre des comptes (Villon et Marot en furent, et l’auteur anonyme de Pathelin). La basoche avait son propre tribunal pour des causes réelles (logeurs, tailleurs, taverniers), gauloises ou fictives. Farces, soties, mystères et les premiers journaux, passés de main en main, sortirent de là. Mais pour les actes, les ordonnances, ce sont les moins instruits qui « grattent ». Peu savaient le latin et le français s’introduisit. Or la royauté avait encore besoin du latin, seule langue comprise par les lettrés de toutes les provinces. De l’un à l’autre se cuisina le moyen français. Le calembour servit de casserole (il nous est resté le « cesarem legato alacrem eorum »). Tout ce petit monde se voulait, à l’écritoire, le plus rapide de l’univers. « La lucrative leur a assoupli mein de tele façon que les Francoes amporteront tousjours le pris par sus toutes les nacions du monde s’il est question de vitece de mein. » Mais à cette allure, poursuit Charles Beaulieux, ils n’ont plus le temps de distinguer o, r, n, u. Il leur faut commencer à entremêler des lettres pour « obvier à l’inconveniant ». Parer l’écrit de l, s, et x. Trop long de mettre les points sur les i ? Mieux vaut l’y avec sa queue si avantageuse quand on est payé de un (ung) denier les trois lignes. La rapacité n’explique pas tout des superfluités introduites, il n’empêche qu’une ordonnance demande parfois de ne pas incorporer « aultres lettres non necesseres ». Faire une note d’apothicaire se disait « allonger les ss ». Mais quand u et v n’était pas distingués, le h permit de ne pas confondre la vitre et l’huître.
Tout écolier se demande pourquoi il faut dire un cheval, des chevaux. Un cheval alezan ressemblait à notre singulier. Mais devant une consonne, un cheual blanc, le l, entre un a et un b, s’est « vocalisé » et on disait un cheuau blanc. Le pluriel en s s’est écrit cheuaus. Parmi les rapides, les scribes qui n’étaient pas payés à la ligne abrégeaient les finales us en x. On eut donc cheuax(le x, alors, s’appelait yeus). Plus tard, des lettrés s’imaginèrent que le u avait été oublié et le rétablirent en maintenant le x. Et voilà les chevaux. En 1965, le rapport Beslais proposa de revenir à chevaus, mais c’est tourner en rond dans le manège et guère plus urgent que ne l’était la question des bijoux, cailloux, choux, genoux, hiboux, joujoux, poux, nos sept petits nains (puisque glougloux a déserté).
L’idée vient parfois (à lire les conseillés teuteuf, troutrou, coincoin) qu’il serait très utile à nos réformateurs de s’exercer d’abord sur la liste des mots qui ont disparu, afin de rétablir du sens plutôt que d’accommoder des enfantillages. Pour revenir, la gabegie du moyen français entraîna les imprimeurs de la Renaissance à composer un Abrégé des lettres qui ne se prononcent pas (1589), imprimé en Hollande, car une autre catastrophe était arrivée à la douce langue française : les guerres de religion. Réforme de l’orthographe et religion réformée (toutes deux le fait des « gens du livre ») entrecroisèrent leurs destinées pour deux siècles encore. Dommage, « l’egzacte ekriture » de Jean-Antoine du Baïf nous échappa à jamais. (A suivre)
Alain Garric, d’après la Réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal.
dimanche 9 décembre 2007
Orthographe ? (3)
(Que simplifier l’orthographe serait vouloir réformer l’ornithorynque, voir les notes précédentes)
Pour déciller (au lieu de dessiller) nos yeux, il fallut un Soviétique, Vladimir Grégoriévitch Gak. Ne serait-il pas préférable de mettre en lumière les principes généraux, les lois stables, plutôt que de se contraindre à mémoriser les faits isolés et de s’éblouir d’exceptions. Sa Francuzskaya ortografia, destinée aux professeurs de français d’Urss (1952), traduite en 1976, fut « un pavé dans la mare », pour laisser l’expression à Nina Catach qui menait, avec l’équipe du groupe Heso du Cnrs (c’est ainsi), la barque fleurie de la pédagogie du français. De l’orthographe, dont les manuels français diluent l’étude « sous couleur de l’enseigner », à l’apprentissage de la grammaire, V.G. Gak dénoue le complexe de principes (phonétique, morphologique, traditionnel, étymologique, différenciatif) affectant une langue qu’il connaît sur le bout du doigt : D phonétique, OI graphie traditionnelle de la diphtongue (wa), G étymologique (digitus), T muet et morphologique (il se rattache à doigté). Le suivre davantage serait cuistrerie.
La manière d’écrire, heureusement ou non, n’est pas toute aux mains des linguistes. Claudel épelait la locomotive : L la fumée, OOO les roues et la chaudière, M les pistons, T le témoin de vitesse, ou la bielle, V le levier, I le sifflet, E la boucle d’accrochage (le progrès aurait dû ralentir et conserver pendant quelques siècles cette merveilleuse fabrique de nuages, de visages et de romans ; à peine écrit ça, dans la seconde, j’entends que la Sncf supprime les wagons-lits et une jolie part de ma vie). Une compétition entre l’œil et l’oreille, avec de fréquents désaccords entre le signe et le son que commentait déjà, en 1550, Jacques Pelletier du Mans : Dialogue de l’Ortografe e Prononciation Francoeze. V.G. Gak explique que « l’idéal de l’écriture alphabétique serait qu’à chaque son (phonème) corresponde une lettre (graphème) distincte et que, réciproquement, chaque lettre ne possède qu’une seule valeur phonétique. En fait une telle concordance s’observe rarement dans les systèmes graphiques existants. Mais on peut dire (en forçant un peu) qu’en français l’inobservation de ce principe est presque de règle. » Bien des méthodes furent envisagées afin d’y remédier : au seizième siècle, Jacques Sylvius (c'est-à-dire un certain Dubois) expérimenta une écriture à deux étages : limac (ss) on, où les ss surplombaient le c. Comment s’y prenait-il avec les typographes ?
Les vrais ennuis (les soucis comme une épidémie de langage en a répandu le mot) commencèrent avec les représentations différentes d’un même son (in, im, ain, aim, ein, en). On continue de nous apprendre que notre alphabet vient du latin, qui n’avait pas les sons z, ch, v, j, ou u français. On continue d’enseigner que nous avons cinq voyelles (aeiou), vingt consonnes et un y qui est l’un et l’autre. L’abbé de Dangeau, en 1680, comptait, le premier, quinze voyelles. Edouard Raoux, en 1865, en comptabilisait vingt-cinq. La langue parlée moderne s’en attribue seize pour lesquelles l’écrit ne dispose que de six lettres (dont les doublons i et y) : « C‘est la principale source des complications de l’orthographe française. Pour noter toutes les voyelles on a dû, au cours des siècles, bricoler des solutions plus ou moins astucieuses : les accents, les groupes de lettres (ai, an, etc.). Beaucoup de ses substituts font double emploi, comme an et en, ai et è, d’autres sont ambivalents comme au dans Paul et dans Paule » (Marina Yaguello).
Bref, l’orthographe a bien été « viciée dès le début » car nul n’a eu l’idée, ou personne ne lui a laissé le faire, de mettre au point un alphabet pour une langue ayant une prononciation très différente et un nombre de sons plus élevé que le latin (comme Cyrille et Méthode en donnèrent un aux Slaves). « Les premiers clercs qui ont écrit le roman ont employé pour noter les sons si nombreux de la nouvelle langue issue du latin parlé des lettres qui représentaient déjà mal les sons du latin classique », si bien que celui qui « coucha sur parchemin les Serments de Strasbourg (notre premier texte), était encore plus embarrassé pour écrire le roman que les moines mérovingiens pour écrire le latin » (Charles Beaulieux). « On lisait le latin « à la française » et on écrivait le français « à la latine » (Nina Catach). Les e et les i, les o, et les u étaient distribués au petit bonheur. Sous l’influence germanique, le h que le bas-latin ne prononçait plus s’est retrouvé où il n’avait que faire : haut (de altus), hérisson (de ericio), le mot abandon fut fabriqué avec un ad latin et un bandon très germanique. Néanmoins, avec un instrument aussi défectueux, l’orthographe des chansons de geste atteignit une sorte de perfection, qui ne dura pas.
Commença une course entre les mots venus par la voie (voix) orale et ceux qui empruntèrent la voie écrite. Dans la prononciation, l’affaiblissement des syllabes finales entraîna, avec la ruine de la déclinaison, le raccourcissement des mots (au lavage de bouche, marchand d’ail devint chandail) : ils « s’amuïrent », s’usèrent, devinrent homonymes. Apem et auem se réduisirent tous deux à è, qu’il fallut bien rallonger en abeille et oiseau. De là les deux traditions orthographiques : phonologique et étymologique qui font qu’un enfant moyen, étudiant moyennement, met en moyenne douze ans pour apprendre, avec modération, à écrire le français. Mais le pire restait à venir. (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
vendredi 7 décembre 2007
Orthographe ? (2)
(Que la réforme de l’orthographe équivaudrait à celle de l’ornithorynque : voir la page précédente)
Une large majorité d’instituteurs souhaitai(en)t donc une réforme de l’orthographe. Mille facteurs (qui ne sont pas les préposés aux lettres) ont rendu notre manière d’écrire les mots – « viciée dès le début » (Marcel Cohen) – « détestable » (id.), or ses difficultés « résultent, en partie, du désir de conserver ce qui pouvait permettre de distinguer du commun les gens de bonne éducation » (André Martinet). Ce désir s’est malignement transformé en un jeu de stratégie du piège et de la faute. L’apophthegme d’avant-hier était un sombre traquenard. Il est de trébuchets mieux appâtés et de plus invisibles reginglettes – que Word 2007 veut à tout prix sous la forme reglinglettes : « Les jolies petites filles étudient les plantes qu’elles ont ramassées hier ». Dans cette phrase anodine et charmante ont été semées, mine de rien, vingt et une difficultés (de l’échelon 1 à l’échelon 33 dans la méthode d’évaluation Dubois-Buyse). Depuis plus d’un siècle elle est régulièrement dictée à des fillettes dont la pratique littéraire penche plutôt vers les missives du genre « hier il a plut toute la journé
En 1929, un linguiste, Henri Frei, fit paraître (désormais : paraitre, chapeau bas) un ouvrage dont l’intelligence lui permettait la drôlerie – cette fois je laisse le bibi –, la Grammaire des fautes, afin de « rendre moins rébarbatives des matières dont la tradition a su faire une de ses plus triste disciplines ». Selon lui, « la faute sert à prévenir ou à réparer les déficits du langage correct », lequel est encombré d’incorrections normalisées : plaid (plaidoyer) est devenu plaies et bosses, errement (manière d’agir habituelle) se fit erreur, le pot-au-rose (fard) se transforma en pot-aux-roses, tomber dans le lacs s’est liquéfié en lac, tourner en aune (mesure de longueur) a fini en eau de boudin… par une pente naturelle. Celui ou celle qui a reçu sur les doigts pour un je ne m’en rappelle pas sait d’instinct que le je ne me le rappelle pas fait embrouillamini. La tolérance qui, maintenant, demande de préférer « écart », « variation » ou pourquoi pas « orthographe voisine » à la « faute » pénalisante, trouverait chez Henri Frei l’expression résolument créatrice de « proposition individuelle ».
Si l’on a un jour tiré comme de quo modo – ou dorénavant de d’ores en avant – est-il si insensé d’aller vers une locution adverbiale telle que cammème ? Précédents : Ménage écrivait apeuprès, et la Montespan annefet (en effet !). Le rapport d’Aristide Beslais, alors directeur de l’Enseignement primaire (que la presse a d’emblée moqué : un homme de petit pois, Paris la grande vile…) relevait, en 1965, que l’ignorance s’accélère avec le degré théorique d’instruction : fautes sur l’accent circonflexe au certif (22%), au bac (46%), en propédeutique (49%). A côté de « paresses phonétiques » (ces œuvres non pas pour fonction…), les jurys d’agrégation relèvent des abherrations ou des hermites dont on sent bien que la surabondance vient, comme on dit, de la peur de manquer. Bien des « h » à l’initiale sont d’ailleurs venus au secours de la confusion : quand le « u » s’écrivait « v » on créa huile pour ne pas confondre avec vile, huître avec vitre, huis avec vis et huit avec vit, bien sûr (le vit de cœur !). Et de la peur, aussi, d’E. & O Bled. Nos manuels, en tout cas jusqu’ici, se complaisaient à mettre en première ligne les exceptions et les chausse-trappes (désormais chaussetrappes). Le Nouveau Bescherelle 2. L’orthographe pour tous s’ouvrait sur une double page titrée « Les pièges de l’orthographe en 32 fiches ». Les dictées commentées de la Force de l’orthographe de Maurice Grevisse faisaient, dès les premières, défiler en gras les mots les plus réjouissants (traumatismes, cauchemars, allergique, aberrants) les plus encourageants (déshérités, sous-développés, mendicité, graphologue) et n’hésitaient pas à faire écrire à toute une classe : « J’ai grand-peur que vous ne vous effrayiez des épreuves orthographiques que vos professeurs se sont plu à vous imposer. » Voici l’effroi des deux côtés.
Mais surtout (et c’est fabuleusement sournois) une Terreur semblable à celle que Paulhan dénonçait dans les Fleurs de Tarbes se dissimulait, cette fois, sous un tranquille bucolisme que sa désuétude rendait plus pervers encore. Que l’on se souvienne du « pipeau des bergers », des « zéphyrs chargés de parfums subtils », des « chatons de saules douillettement emmitouflés », des « chauve-souris ressuscitées ». Exercices (Bled) : Ecrivez correctement les mots de couleur : « La luzerne faisait des édredons vert d’eau brochés de fleurs violâtre. » Mettez les verbes en italique à l’imparfait de l’indicatif : « Au détour du sentier, nous apercevoir un petit troupeau de brebis » (Lamartine). « Nous courir après les papillons ; nous cueillir des prunelles, nous couper des baguettes » (B.Bonnet). Mettez le verbe entre parenthèses au temps indiqué : « Seuls les dindons (imboire, part. passé) de leur dignité ne se hâtent pas » (Pesquidoux). « Ici (gésir, présent), étranger, la verte sauterelle… » (J.-M. de Hérédia). Conjuguez sous la forme interrogative : secouer le prunier. Et, attention au virage sémantique, conjuguez au passé composé : éluder la difficulté. Au futur antérieur : déjouer la ruse. » (A suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
mardi 4 décembre 2007
Orthographe ?
Impensable ou indispensable, la réforme de l’orthographe reste la grande tradition de la langue française. Autant vouloir réformer l'ornithorynque. Aberrante et irrationnelle, aucun projet n’est venu à bout de ses anomalies constitutionnelles. On réforme au compte-goutte (qui a perdu ses gouttes plurielles), le tic-tac tourne au tictac, on déplace le tréma d’aiguë sur le « u », et on a gagné – hélas – la bataille du nénufar. Mais la simple logique des mots écrits n’est plus enseignée. « Aucun cours n’est assurés » vient d’être placardé sur la porte d’une université. Histoire d’une curiosité nationale, d’un championnat social et éloge de la faute. Une série de sept notes pour les après-midis de pluie (l’ « après-midi » nom masc. inv. c’est fini).
Hommage à la jeune étourdie qui, en mai 68 (1868), pour avoir mal écrit le mot apophthegme (car il y fallait alors mettre une « h » superfétatoire) à l’examen des aspirantes au brevet de capacité subi à l’Hôtel de Ville – des majuscules ne se donnent qu’à celui de Paris – perdit le point qu’il lui fallait pour compléter les vingt-cinq exigés par le règlement et entrer dans la vie des capables.« Il faut qu’il y et quelque diferance antre la maniere d’ecrire des gens doctes et des gens mecaniques (…) Sera il dit qu’a une famme qui n’et point autrement lettrée, nous concedons l’art et vreye pratique de l’Ortografe ? S’il se fesoet einsi, il faudroet dire que l’Ecriture git au plesir, e non point an eleccion. » (Théodore de Bèze)
L’incident fut rapporté, déploré, par celui qui présidait aux épreuves, Ambroise Firmin Didot, imprimeur-libraire de l’Académie française, d’illustre lignée typographique et dont le père, Firmin Didot, au moment de quitter la carrière, aurait voulu qu’on écrivît filosofe à la manière – hésitante (aussi bien : philosofe) – de Voltaire. Promoteur lui-même de modifications (alfabet, éléfant, enfanse, fénomène, frase, profète…), Ambroise établit d’ailleurs la liste des systèmes publiés à partir de Lesclarcissement de la langue francoyse (1530), langue dont la seule grande tradition est la réforme de l’orthographe. Il en recensa cent seize, encore ne prit-il pas en compte les projets d’accroissement du nombre des caractères qui aboutirent à la « Ligue pour la Quomplykasiont deu l’Aurthaugraphes » d’Alphonse Allais et ne put-il imaginer qu’une autre multitude allait voir (très éfémèremant) le jour. La grande offensive des années 1900 contre les anomalies, aspérités, illogismes et autres cas de « tératologie » (Saussure, du grec teras, teratos, « monstre ») ne parvint pas à obtenir la signature du moindre traité durable de « simplification simple » (Emile Faguet). La position de l’Académie est restée semblable à celle qu’adoptait la préface de son Dictionnaire de 1694 : « Il faut reconnoistre l’usage pour le Maistre de l’Orthographe…c’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la réformation… »
En 1990, le désarroi des enseignants, l’économie de la langue (coût informatique de l’accentuation), le poids social de la faute avaient déterminé le Premier ministre de l’époque à saisir le Conseil supérieur de la langue française. Remis à Matignon en début d’été, son rapport, tout échaudé qu’il fût (propositions de « rectifications » car « il n’est pas question de légiférer »), perturba quelque peu l’édition des manuels de rentrée. Les accents circonflexes en prenaient pour leur grade, les mots composés n’avaient plus qu’à bien se tenir. On y retrouvait de vieux chevaux de bataille : une ile, un ognon, un nénufar et cependant l’impression demeura que l’entreprise équivaudrait à une réforme de l’ornithorynque.
A la tradition de la réforme répond celle de la caricature de presse : « La kestion de la réform de l’ortograf est sur le tapi. Naturelleman, il y a dé jan qui se voil la fass kom sil sajicé de kelk onteu sacrilèj. Dôt-z-o contrer trouv ça tré bien. Kom de juste, je fu lun dé premié interviouvé. Mon cher mêt parci, mon cher mêt parlà, ke pançé vou de cett réform ? Ce ke jan pans, cé tré simpl : je la trouve exélante… » (Francisque Sarcey, le Chat noir, 1893). On le dirait envoyé par Sms.
Pire, certains rendent responsable de l’affaire l’imbecilité populaire (avec un seul « l » désormais, « normalisation » que l’Académie avait retenue en 1975 puis rejetée, avec charriot, en 1987, lequel a tout de même fini par doubler le simple « r » qui le distinguait avec élégance des membres de sa famille). A la suite d’un « sondage », une dépêche de l’Afp apprenait que 90% des instituteurs souhaitaient une simplification de l’orthographe. Pierre Daninos écrivit dans le Figaro : « A propos, connaissez-vous cet exemple amusant… relevé lors d’un examen de l’armée ou de la gendarmerie ? Il fallait écrire : ‘les lapins s’étaient enfuis dès qu’on avait ouvert la porte du clapier’. Dans plusieurs copies, la phrase a été coupée en deux et est devenue : ‘Des c… avaient ouvert la porte du clapier ! » (à suivre)
Alain Garric, d’après La réforme de l’ornithorynque, l’Autre Journal, novembre 1990.
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