jeudi 27 septembre 2007

Rezvani fraise vanille

Sa mère chantait Rezvani (enfin, Cyrus Bassiak), toutes les femmes chantaient  avec Jeanne Moreau « Le Tourbillon », « J’ai la mémoire qui flanche ». Helena Noguerra, enfant, entendait son nom « fraise vanille ». C’est le titre de l’album – il est sorti lundi - qu’elle lui consacre. Dix-neuf chansons, dont une avec lui. Elle s’était reconnue dans son « Testament amoureux ». Visite dans les Maures à l’auteur des « Années-lumière », au moment où ce livre culte des dernières années 60 paraissait en poche.

Rêves, avanies, zizanies, comment s’appelait-il ce mec (on disait mec, nana, et ça allait, pas besoin de marcher pour bouger : hamac, hamac !), un gazier, un zigue, un zèbre qui aimait fou (« Ma Lula, mon univèèèèèèèèèèrs ! ») et vivait dans les Maures ? Et c’était quand, les incendies de forêt du boulevard Saint-Michel, le printemps dilaté de la rue Gay-Lussac. Rezvani, c’est ça, il avait fait aussi une chanson (aidez-moi) pour sa voisine, Jeanne Moreau, et qui avait fait le tour des oreilles (Ah, « J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien… ») et puis deux livres, ivres et libres, les Années-Lumière (octobre 67, non ?) et les Années-Lula (deux mois avant mai, ou par là). Le Concorde s’était envoyé en l’air, le sous-marin Minerve avait disparu sous les eaux. Mitterrand avait été réélu président (de la F.G.D.S.), la France s’était médaillée d’or sur la neige de Grenoble. On  avait transplanté le premier cœur.

Vingt ans après : cigales, bourdons, Canadairs et criquets (cherchez l’intrus). Du bout du monde, les barbus du refus et leurs Indiennes fleuries ont grimpé ce chemin caillouteux entre les chênes (blancs, verts et lièges), les cades et les arbousiers, avant que le feu (1979) ne réduise ceux-ci à un tapis de cendres, et que la lucidité ne débroussaille les joues et fane les robes de ceux et de celles-là. Rezvani, fils d’un magicien persan et d’une Russe déracinée, des Mille et une nuits et de Tchékhov, les accueillait dans son oasis de palmes et de mimosas, à l’ombre tachetée d’un grand plaqueminier sauvage. Non, il n’élevait pas de chèvres, méprise, malentendu, il n’était ni un marginal ni un retourné à la terre : il était là, naufragé volontaire, oui, mais pour aimer Lula (Danièle) et pour violer la langue française.

« La société autorise le voyage de noces, l’éloignement temporaire mais elle n’admet pas que ça dure. Nous ne sommes pas revenus, et c’est ce livre-là que j’écris », toujours le même, avec les repentirs du peintre qu’il a d’abord été. Is sont restés à la Béate, leur maison dorée de silence et dont le nom, comme un pétale, provient d’une chapelle qui la surplombe, depuis laquelle, par-dessus les lents châtaigniers, on voit la mer, le golfe de Saint-Tropez où les chairs nues « barbotten dans les cricken exquizen ». C’était ça, les Années-Lumière, des langages bousculés dans la tête rapide d’un adolescent bouclé, élevé « hors famille, hors amours, hors religion, hors communauté » (Variations sur les jours et les nuits, le Seuil, 85). Les années 40 : les femmes légères du boulevard Montparnasse s’étaient taillé des robes d’anges dans des parachutes de soie. Le jeune Serge (Cyrus Rubiosa), un carton à dessins sous le bras, se hâtait vers l’Académie Vavin et son modèle frileux perché sur un tabouret. Un uniforme (« était-il vert, était-il gris, était-il vert ou gris ? ») l’arrêtait : « Moi peintre aussi, ya ya ! Zourksenzeferblatten ». Et puis en vint un autre : « Navei-vou-pas-tropp-soufferte-de-l’occioupachtion ? – Plize, give mi ouane cig’rett- Spassiba ». Rezvani célinait, millerait, rabelaisait, dostoïevskait, haroun-al-rachidait et rezvanait de glisser son nom entre Rembrandt et Rubens. A la Béate, les pages remplacèrent les toiles mais, « en fait, je fais poser Danièle », parlant d’elle, de lui, de lui et d’elle, à la première personne d’un singulier pluriel (« Pourtant tu la tenais contre toi. Tu vous voyais dans les vitrines. Vous te plaisait », Variations…).

En 79, un mur de feu les entoura, et toute la nuit rouge il lutta, avec ses « mains de pêcheur d’éponges » (dirait Char), tandis qu’elle arrosait portes et volets. Comme avec Mai, il y eut désormais l’avant et l’après-feu. L’avant fut préservé de justesse dans un album (Divagation sentimentale dans les Maures, éd. du Chêne, avril 79), les gens des Maures se l’offrent, pour se rappeler. Après, arrivèrent les boudragues (Ephippigères des vignes) : chitineuses, ambrées, de grosses crevettes mélomanes et répugnantes au ventre mou, sorties des murets dénudés par les flammes, d’anciennes ruines humaines, ignobles filles du feu. Un autre monde. Détruire. Et que la destruction devienne une œuvre, irrespectueuse (ah, que l’irrespect, que l’ironie sont mieux accueillies dans le système économique de la peinture, et que les éditeurs sont sérieux avec les valeurs publiques ! Voir la fable utopique de la Nuit transfigurée, Seuil, 86)

.Le même livre, repris dans le brasier de camélias et de roses trémières, dans les roseaux « au feuillage de pluie » de la Béate ou bien, seule escapade annuelle, à la Giudecca, sur les zattere de Venise. Incandescence ici et là-bas acqua alta, balancement du monde, hamac nostalgique du présent irrattrapable. « Je suis un canard littéraire. » Une seule réalité : elle. Et pourtant il note, lucide, dans son journal de 82 (Variations…), au 21 octobre, que leur année d’installation à la Béate, en 1960, Armando Valladares avait été arrêté à Cuba, à vingt-trois ans, et vient à peine d’être libéré. Souvent, il se voudrait Werther et se retrouve Gombrowicz : « Reconnais que tu ne portes pas sur toi la sérénité. » Et il y avait Salvat Etchart, l’ami lointain, l’ami qui s’est suicidé (Le monde tel qu’il est, réédition Actes sud, Babel, 2004). Et Lowry avec Marjerie, à Eridanus. Mais Rezvani ne parvient pas à se défaire d’une vision à l’envers, l’impression de venir de la mort et d’avancer sans trêve vers une vie probable, une adolescence de laquelle jamais il ne sortira. « Seuls les arbres grandissent ».

Alain Garric, Libération, 2 septembre 1986 (c’était un jour de nouvelle formule pour le journal : articles plus courts, plus légers !).

mardi 25 septembre 2007

Un privé à Babylone

Comment Georges Roux, un médecin à l’Iraq Petroleum  Company, écrivit le meilleur ouvrage d’ensemble sur les civilisations du Tigre et de l’Euphrate. Cinquante-cinq ans de travail avec l’amitié de Wilfred Thesiger et d’Agatha Christie Mallowan.


Avant de remonter au déluge et à ses belles civilisations cruelles, il ne fallait pas manquer une scène où l’émotion et le mystère s’étaient donné rendez-vous, au nord de Bagdad, sur la rive gauche du Tigre, il y avait cinquante ans, quand Claude Lévi-Strauss trouvait tristes les tropiques et que le rock se mettait en marche pour aller incendier Babylone. Quatre personnages, deux couples, interrogeaient les briques gravées d’un palais mis au jour à Balawat, près de Mossoul, qui, en 1878, avait déjà livré des portes de bronze racontant la vie militaire des Assyriens. Le chef de la petite expédition se nommait sir Max Mallowan, archéologue, fouilleur de Nimrud, cité d’Ashurnasirpal, raffiné sanguinaire du IX° siècle av.J.-C. Un roi, contemporain de l’étourdissante Sémiramis, qui écorchait, empalait, brûlait les garçons et les filles, arrachait les yeux et empilait les têtes. Le savant britannique était suivi d’une femme énorme et essoufflée, contrainte de s’asseoir sans cesse sur la selle de toile de son « shooting-stick », une romancière qu’il avait épousée avant-guerre, auteur en 1939 de Meurtre en Mésopotamie sous le nom d’Agatha Christie. Les accompagnaient une autre Anglaise, jolie, et son mari français, un médecin employé par l’Iraq Petroleum Company. Au docteur Georges Roux, sir Mallowan, désignant des inscriptions indéchiffrables sur le sol, dit : « Veuillez lire ». Comment, excité par la découverte, le petit-fils d’un boulanger de Provence put-il traduire, sans hésiter, les paquets de clous de l’écriture cunéiforme : « Palais de Salmanasar, le grand roi… » ? Hercule Poirot, avec ses cellules gris souris, n’y serait pas parvenu.

Au cours de l’année 1914, qui devait se graver sur bien des stèles, miss Agatha Miller épousait en premières noces le colonel Archibald Christie et Georges Roux venait au monde au pied du Lubéron, dans une famille moitié Pagnol, moitié Giono. Tandis que l’on cuisait le pain et les fougasses, son autre grand-père régissait les propriétés dans la vallée de la Durance. La guerre transforma son instituteur de père en officier de carrière et l’enfance, commencée dans le mistral et la farigoule, dut aller jouer dans les garnisons de l’Est, Châlons, Reims, Metz puis, en 1923, dans les campements de l’armée du Levant. Juge d’instruction du conseil de guerre, son père se déplaçait dans les villages de Syrie et emmenait avec lui le petit Georges : « tant pis si tu manques l’école, me disait-il. On mangeait avec les doigts, on couchait sur les terrasses, on traversait des paysages sobres, semi-désertiques, rencontrant d’immenses caravanes de chameaux ». Des études secondaires, néanmoins, entamées chez les maristes d’Alep, s’achèvent chez les jésuites de Beyrouth où Georges se décide pour la médecine. Arrivé au Liban en 1928, l’année où lady Christie divorce et vient visiter les ruines orientales, il rentre en France sept ans plus tard après la mort accidentelle de son père.

Un jour de 1937, Georges Roux, dans son petit héritage de livres, tombe sur les trois tomes de l’Histoire des croisades  de Grousset. La passion l’emporte. Ces scènes, ces paysages, il les a vus. Externe des hôpitaux, il lit dans le métro en allant sauver des vérolés. Et avant les croisades, que s’était-il passé ? A la librairie Maisonneuve, il achète les Phéniciens de Contenau et autres volumes. « J’étais dans la Syrie antique. » Mobilisé comme tout le monde et comme tout le monde prisonnier, il lit encore, en allemand. Médecin, il est relevé en 43 et installe son cabinet rue du Montparnasse. Sur les conseils de Jean Sauvaget, un arabisant ami de la famille, il suit des cours d’épigraphie sumérienne, apprend l’akkadien à l’Ecole des hautes études et au Collège de France. La médecine générale l’ennuie. Il a le goût du profond. La nostalgie le travaille. En 1950, l’Iraq Petroleum Company cherche un médecin, un Français, la Compagnie française des pétroles possédant un quart des parts. Voilà Georges Roux à Tripoli, au Qatar, puis à Bassora sur le Shatt al-Arab, au débouché des grands marais de l’Euphrate d’où Wilfred Thesiger, venu la même année rencontrer les tribus arabes qui vivaient là, lui adresse des Maadans malades. « Il vint lui-même me consulter pour une sinusite. L’antiquité ne l’intéressait pas. »

La sumérienne Ur, ville des cruciverbistes, n’est qu’à deux cents kilomètres. Georges Roux hante des sites qu’il décrit dans la luxueuse revue de l’Iraq Petroleum, distribuée dans les milieux du business et les universités. Ses lecteurs en redemandent, ils veulent un livre. Après la sanglante révolution de 58, il est « gentiment expulsé » par le général Kassem, à cause de la présence française en Algérie. A Londres, il trouve un emploi dans l’industrie pharmaceutique et, directeur médical international, voyage dans le monde. En 1960, les éditions Allen & Unwin publient son travail achevé, Ancient Iraq. « Ce ne fut pas un succès énorme. Qui était Georges Roux ? Et le bouquin valait 50 shillings ». Six ans plus tard, Penguin le reprend en poche et en fait un classique.

Enorme ver, une queue de spectateurs attendait devant le Kinopanorama pour voir Dune de David Lynch et vivre les aventures de la princesse Irulan (10.165 – 10.248). Un peu plus loin, dans le quinzième arrondissement, Georges Roux entraîna son visiteur dans l’autre sens, dix mille ans en arrière, vers le mésolithique. Des civilisations de roseaux puis de briques crues défilent, des cités anéanties par les invasions, le vent et la pluie. « J’ai vu le déluge », affirme le Dr Roux. C’était en 1954 à Bassora. Des inondations que raconte Thesiger dans les Arabes des marais (Terre Humaine) : de l’eau sur trois cents kilomètres. Ce qui fait, d’ailleurs, pour l’assyriologue Jean Bottéro, l’intérêt du travail de Georges Roux, c’est sa « vision directe ». Sur place, où peu de choses ont changé [nous sommes en 1985], « on peut y formuler les questions et se donner les réponses ». Depuis que des savants s’étaient battus à coups de parapluies dans les couloirs de l’Institut à propos de l’existence de Sumer, le public français n’avait pas grand-chose à lire sur les premières civilisations. La Mésopotamie de Delaporte (1923), les études d’art de Parrot, les traductions de Kramer, de Roman Ghirschman, les études d’accès moins aisé de Paul Garelli (Mésopotamie : l’écriture, la raison et les dieux, de Jean Bottéro sortit en 87). Retraité, Georges Roux a pu remanier son Ancient Iraq, avec le grand arroi des récentes découvertes, tel le royaume d’Ebla (IIIème millénaire, Nord-Syrie), des milliers de textes en une langue ignorée jusqu’alors. Invité à tous les congrès, collaborateur de revues, Georges Roux l’amateur se voit citer dans les bibliographies par les plus grands, comme l’Américain Thorkild Jacobsen. Les jeunes spécialistes lui disent : « Nous avons commencé avec votre livre ». La Mésopotamie, Essai d’histoire politique, économique et culturelle [réédité, amplifié et mis à jour en 1995, est disponible en poche (Points/Seuil)].

Cinquante-cinq ans de travail. Bien dits, tous les commencements humains, « les premières analyses de l’Univers, les premières représentations du droit, la plus vieille mythologie, la première mathématique et le premier algèbre, la première astronomie, la première écriture, enfin, et la première littérature (Jean Bottéro). Pour que l’imaginaire soit juste, il faut ajouter à la bibliographie ce Come, tell me how you live (« Dis-moi comment tu vis », « Elles-mêmes », Stock) signé Agatha Christie Mallowan, récit d’un séjour archéologique en Syrie. Elle cite le nom du Dr Roux dans son autobiographie (An Autobiography). L’idée de l’écrire, plutôt que le roman policier attendu, lui vint en 1950, dans le printemps fleuri de Nimrud, ancienne capitale militaire des Assyriens, peut-être en raison des fouilles menées par Sir Max, son archéologue de mari – d’ailleurs rencontré à, en deux lettres : « terme d’amour ». Come, tell me how you live : Tell  (« dire, raconter ») est aussi le nom donné en Orient aux milliers de petites collines recouvrant des anciens sites habités, boue dans laquelle pataugèrent ensemble le passionné d’énigmes et la romancière, liés par des songes qui se croisèrent, étrangement, chacun fouillant son inconnu.

Alain Garric, Libération, 13 février 1985

vendredi 21 septembre 2007

Islam Occident ?

Le Rendez-vous des civilisations (Youssef Courbage, Emmanuel Todd), veut modérer, avec des arguments démographiques, le Choc (clash) de Samuel H. Huntington de 1993. Comment des « indices de fécondité » ont-ils pris le pas sur des signes d’intelligence entre islam, judaïsme et christianisme ? Cet entretien, en 1988, avec Christian Jambet, aujourd’hui professeur de philosophie au lycée Jules-Ferry et chargé de conférences à la section des sciences religieuses de l’EHESS, marquait l’esprit d’une Rencontre, « ruiné, dit-il aujourd’hui, au profit de la guerre ouverte entre islam politique et occident ». Et, pour les jours et les ans à venir, « si nous ne lisons pas, ne traduisons pas les grands textes nés en terre d’islam, nous n’entrerons pas en rapport avec une religion qui s’impose à de nombreux Français, pour qui elle est l’élément même de la vie, parce qu’ils sont nés musulmans ».

Court préambule narratif à de la philosophie comparée : les histoires, parfois n’arrivent que bien longtemps après qu’elles ont eu lieu. Exemple : au printemps de l’an 243 – ce n’est pas hier -, Plotin, proche de la quarantaine, s’engagea dans l’armée de l’adolescent Gordien III, empereur de Rome bientôt assassiné, et, avec lui, se mit en marche vers l’Orient agité. Selon Porphyre, son « éditeur », il voulait « prendre une connaissance directe de [la philosophie] qui se pratique chez les Perses et de celle qui est en honneur chez les Indiens ». Chemin faisant, il prit part à la désastreuse campagne de Mésopotamie contre les troupes du Sassanide Sapor (ou Châpour), « roi des rois de l’Iran et de l’Iran extérieur ». Première partie du récit. 

Et la seconde : au printemps de l’an 243 (unité de temps), Mani, vingt-sept ans et illuminé de neuf par la Paraclet, chevauchait aux côtés de Sapor à la rencontre des Romains. Attiré par l’Occident, il voulait, lui, se pénétrer de la science hellénique, sinon diffuser sa doctrine. Nul ne sait si le concepteur de l’Un et le messager du dualisme radical purent se serrer la (ou les) main(s). Fin du récit rapproché. En vérité, Henri-Charles Puech qui, sur indication d’Alexandre de Lycopolis, tenta la soudure en 1938 (En quête de la gnose), revint plus tard sur ses pas. Il se serait « trop avancé ». Néanmoins, il écrivit : »L’Occidental va vers l’Oriental, l’Oriental vers l’Occidental, ennemis, mais curieux l’un de l’autre ; le philosophe du noûs, de la Raison grecque, s’affronte avec l’apôtre d’une Science mystique qui est aussi émanation du Noûs, de l’esprit de Lumière ». Qu’il le souhaitait, qu’il l’imaginait, qu’il le vivait, ce contact des deux pensées, H.C. Puech, le directeur de l’Histoire des religions pour la Pléiade ! 

Une dernière : vers l’an 1000, Avicenne (Ibn Sīnā) avait déjà lu une quarantaine de fois (il est vrai qu’il n’avait que vingt ans) la Métaphysique d’Aristote et, malgré son âge, n’y comprenait toujours rien. Un colporteur, dans une rue de Boukhara, lui vendit un traité d’al-Farabi et les propositions du Grec lui devinrent transparentes. 

Mille sept cent ans après la déconvenue supposée de Plotin, un ancien élève d’Etienne Gilson, d’Emile Bréhier, de Louis Massignon (la pensée médiévale, la traduction des Ennéades, l’orientalisme), recueillait, au cours de la dernière guerre, les manuscrits de Sohravardî épars dans le silence des bibliothèques d’Istanbul. Ce « héros exemplaire en philosophie », chez qui « le platonisme s’exprimait dans les termes de l’angélologie zoroastrienne de l’ancienne Perse » détermina la vie de chercheur de Henri Corbin : se reporter, pour le tout et le détail, au cahier de l’Herne qui lui fut consacré et que dirigea Christian Jambet. En 1976, Corbin publia des traités et récits mystiques de Sohravardî, sous le titre de l’Ange empourpré (Fayard). Il restait à établir la traduction entreprise de ce Kitâb Hikmat al-Ishrâq. Ce fut la tâche de Jambet, son élève à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes – et le risque courageux des éditions Verdier : Sohravardî, Le Livre de la sagesse orientale, traduction et notes par Henri Corbin établies et introduites par Chritian Jambet, collection « Islam spirituel ». Ainsi devenait lisible ce qui dans notre histoire s’ignore ou se refuse.  Libération. – De même que nous avons une (petite) rue Spinoza dans le onzième arrondissement, une rue Descartes devant le lycée Henri IV, il existe à Téhéran une avenue Sohravardî. Voilà un nom qui n’est guère connu ici, même des étudiants en philosophie. Pourquoi affirmez-vous que « nous le lirons un jour comme nous lisons Hegel » ? 

Chritian Jambet. – Parce qu’il représente pour la philosophie islamique ce que les auteurs des grands systèmes représentent pour notre métaphysique. Or il ne s’agit pas d’un monde très éloigné du « nôtre » : Sohravardî a voulu, un peu comme Spinoza et Hegel, fonder la liberté de l’homme dans la substance divine, qu’il désigne sous le chef de la « lumière des lumières ». A la différence des Occidentaux, cependant, il n’a pas rejeté d’emblée l’inspiration dualiste, la possibilité de penser le devenir et le réel, selon une opposition ontologique entre « ténèbre » et « lumière », où se fondent « servitude » et « plénitude d’être ». Il ne rejette pas la positivité du mal, mais il cherche à en préserver le sens dans un système très cohérent, où il veut d’autre part, bien sûr, sauvegarder l’essentiel du monothéisme. Sohravardî devrait désormais devenir un maillon essentiel dans l’enchaînement des pensées qui sont nées en Orient, mais qui intéressent le destin de l’Occident, si l’on accorde que l’Occident ne cesse pas d’exister aux rives de la Méditerranée, mais englobe les visions du monde propres aux trois religions du « Livre », judaïsme, christianisme et islam. Il faut prendre Sohravardî comme l’un d’entre nous, ni plus ni moins que Kierkegaard le danois ou Saint Augustin l’africain. 



Libération. – Qui était Sohravardî, à partir de quoi pensait-il, quel est son système, en quoi nous concerne-t-il ? Sa terminologie n’est pas des plus actuelles : « la Lumière », « la Ténèbre », disiez-vous, et les « Archanges »… 

Christian Jambet. – Il a vécu dans la deuxième moitié du XIIe siècle en Iran et en Syrie, et il a laissé le souvenir d’un génie très précoce, exécuté à 36 ans par la faute des docteurs de la loi et sur l’ordre de Saladin, qui n’a pas supporté qu’à Alep, aux portes du royaume latin, Sohravardî déploie une théorie du salut très proche de celle des shî’ites ismaéliens. Toute sa pensée se fonde sur un sentiment gnostique de la vie : le monde est comme un puits d’exil et de souffrance, où la beauté des corps et de la nature reflète nostalgiquement la splendeur perdue. Elle nous rappelle à notre vraie « patrie » et nous entraîne à une expérience libératrice dont le pôle est le « huitième climat », la montagne de Qâf, au-delà de laquelle la conscience iranienne situe des « cités d’Emeraude » : le monde imaginal des événements messianiques et prophétiques. Pour justifier cette expérience, Sohravardî utilise tout le savoir de son temps : la métaphysique héritée d’Avicenne, la physique, l’hermétisme et le platonisme, mais aussi la « sagesse des anciens Perses », c'est-à-dire l’héritage des religions iraniennes, celle de Zarathoustra et celle de Mani. L’admirable, c’est qu’il ne fait pas de tout cela un « syncrétisme » : son chef-d’œuvre, le Livre de la Sagesse orientale nous conduit de façon démonstrative, depuis l’origine de tous les êtres (l’Un de la lumière des lumières) jusqu’à la pluralité foisonnante des corps, où cette lumière engage son combat avec le malheur. C’est une théorie étonnante des corps comme « écrans » que Sohravardî construit alors, de la vie comme surabondance de l’être et comme triomphe du rayonnement sur le chaos. Son vocabulaire n’est, bien sûr, pas celui d’un temps qui, paraît-il, serait « post-moderne »… Mais il doit être entendu comme un réseau de symboles. Il renvoie à une perception de l’être qui est bien actuelle pour un grand nombre d’hommes, pour le monde iranien tout d’abord (et celui-ci va de la Turquie à l’Inde comprise, à l’Inde islamique que l’on oublie trop ici). Et puis je crois que Sohravardî nous est présent à nous aussi : à la façon dont il résout la question de l’être, nous pouvons mesurer combien la prétendue « fin de la métaphysique » est un mot creux, car Sohravardî met à jour des questions qui sont devant nous, qui ne manqueront pas de se poser à nous : à commencer par celle-ci : faut-il penser que la philosophie doit assumer la dualité foncière de l’être et de l’étant, que nous constatons sans trop le savoir partout où nous pressentons résistance ou révolte contre le désordre du monde : ce fut la question du platonisme et Sohravardî vit dans la tension où elle soumet l’ontologie occidentale au risque de ne plus pouvoir penser. 



Libération. – Le livre que vous introduisez dans votre collection « Islam spirituel », chez Verdier, est le fruit de – vingt-huit ? – années de travail. C'est-à-dire que vous avez achevé une oeuvre entreprise par Henry Corbin, dont vous avez été l’élève. Comment Corbin, premier traducteur de Heidegger, en vint-il à être celui d’un philosophe iranien ? A quel moment et pourquoi avez-vous choisi de le suivre sur ce terrain : quelle est l’histoire de ce livre ? 

C.J. – Tout a commencé par un cadeau de Louis Massignon à Henry Corbin, dans les années trente : une édition lithographiée du Livre de la Sagesse orientale, rapportée d’Iran, qui comprenait, outre le texte de Sohravardî, deux commentaires que nous publions ici, celui du disciple Qotboddîn Shîrazî et celui du plus grand philosophe shî’ite du XVIIe siècle, Mollâ Sadrâ. H. Corbin se lança dans l’édition critique, et, parallèlement, dans une première traduction. Cela nous conduit dans l’immédiat après-guerre. Il a publié ses premiers essais sur Sohravardî avant de traduire Heidegger. J’ai pu voir son exemplaire de Sein und Zeit annoté en arabe… Succédant à Massignon aux Hautes-Etudes, H. Corbin consacre à Sohravardî cinq cours, de 1956 à 1961. Il désirait publier sa traduction, mais il fut pris par d’autres projets. J’ai le sentiment que Sohravardî, par sa recherche d’une liberté qui se situerait « au delà de la mort » avait conduit H. Corbin loin de « l’être-pour-la-mort » qui était l’horizon du Dasein heideggérien. Ses commentaires, ajoutés aux commentaires iraniens, médiévaux ou modernes, dessinent la courbe d’une « histoire sohravardienne » de la philosophie iranienne islamique où se cherche précisément cette voie vers un acte d’exister qui triomphe de l’être-pour-la-mort. C’est cela, entre autres, qui m’a profondément touché, chez Sohravardî et chez Corbin.En 1982, Madame Corbin m’a confié la tâche d’éditer la traduction qui était devenue comme un Work in progress. Il fallait donc choisir entre plusieurs « niveaux », plusieurs « états » du texte laissé par H. Corbin, établir séparément les gloses, préparer un livre où l’on pourrait suivre, du XIIe au XVIIe (et au XXe si on compte H. Corbin parmi les « orientaux » !) cette courbe de vie et de pensée. J’ai voulu laisser apparaître la traduction en sa cohérence propre. Elle forme un monde dont j’espère qu’il pourra faire sens, désormais, pour nous tous, une fois le barrage de la langue aboli. 

Libération. – Vous êtes plusieurs, plutôt isolés, à proposer une étude comparée des religions du Livre et des circulations d’idées, autour de la Méditerranée, qui ont aussi fait l‘Occident. On pense aux traductions de Tolède, au XIIe siècle, aux découvertes d’un Champollion, d’un Anquetil Duperron, aux travaux de philologie menés au XIXe siècle. Mais quel est l‘enjeu aujourd’hui ? 

C.J. – Au Moyen-Age, il s’agissait de reprendre un héritage, de ressaisir Aristote : cela eut lieu dans un élément de pensée où il allait de soi que les spéculations métaphysiques pouvaient circuler d’une langue à l‘autre. Nulle difficulté alors à citer un auteur iranien, un penseur juif ; un texte évangélique ne surprend pas chez un shî’ite, pas plus qu’un passage d’Avicenne chez Saint Thomas. Pourquoi ? parce qu’on a le sentiment que tous parlent de la même réalité : l’univers du sens est unifié. Lorsqu’au XIXe siècle on découvre l’Avesta, les textes de l’Inde, l’Egypte, c’est sur une toute autre base : ce qui intrigue, c’est plutôt l’étrangeté des sagesses, la pluralité des révélations. Aujourd’hui, il me semble que traduire les « Orientaux » est une pratique s’inscrivant dans une forme encore différente de l’esprit : il s’agit d’abord de révéler à soi l’étendue de ce que nous appelons la « philosophie », d’en déployer l’espace, qui ne se réduit pas à une vingtaine de départements, qui iraient de Platon jusqu’à la phénoménologie. Il y a l’immense domaine des textes juifs, ceux de l’islam, mais aussi le néoplatonisme grec, les pères de l’orient syriaque, il y a ce que nous apprend la science des religions : que la philosophie a formé ses concepts, très tôt, dans le laboratoire qui lui était, d’apparence, étranger, celui des commentaires de la Loi, des récits mystiques, des méditations sur le sens caché des Ecritures. Reconnaître dans le détail cette formation, c’est un peu nous connaître nous-mêmes. Je crois, contre certaines réductions qui se réclament de M. Gueroult, que les systèmes de nos plus grands philosophes, à commencer par Spinoza, doivent la cohérence de leurs raisons à cet ensemble touffu qui leur est « étranger ».A quoi un tel travail peut-il servir ? Je sais au moins qu’on y gagnera de nous reconnaître un peu mieux, ici et maintenant, dans l‘univers de ceux qui font de la religion le signe, heureux ou malheureux, du temps. Comment entendre un shî’ite si l’on n’a même pas l’idée de ce que son « messianisme » signifie ? 

Libération. – Corbin expliquait donc comment Avicenne, par Dun Scot et jusqu’à Sartre, avait fondé notre ontologie. On commence aussi à percevoir comment l’épopée mystique iranienne a coloré celle de l’Occident médiéval. Que reste-t-il a découvrir pour rapprocher les deux mondes, quel effet en attendre sur les mentalités, notamment dans l’Iran moderne, en tout cas contemporain ? 

C.J. – Il reste, par exemple, à voir combien l’islam shî’ite est multiple, complexe : l’Ecole shaykhie, qui a eu de nombreux maîtres, qui a publié de nombreux ouvrages, depuis deux siècles, en Iran, refuse l’identification de l’Imâm attendu (le Mahdî) avec une figure politique et se défie d’un Etat, serait-il islamique. Cela veut dire qu’au sein du shî’isme le plus traditionnel, il existe un débat qui enveloppe la question de savoir si l’eschatologie doit devenir un messianisme historique. Aider à connaître ce type de question, ce serait déjà briser les images caricaturales, ôter des arguments aux imbéciles pour qui l’islam n’est qu’un foyer d’agression. Hafez ou Sohravardî sont plus proches de Dante que bien des chantres de l’Occident.Il faut lutter contre un double obscurantisme : celui qui refuse, au nom d’un catéchisme qui sert de tuteur, l’étude scientifique des croyances, et celui qui la rejette par xénophobie ou plus insidieusement parce que nous pourrions nous permettre de mépriser tout cela. Mais ce que l’on chasse du symbolique fera retour dans le réel. Si nous ne lisons pas, ne traduisons pas les grands textes nés en terre d’islam, nous n’entrerons pas en rapport avec une religion qui s’impose à de nombreux Français, pour qui elle est l’élément même de la vie, parce qu’ils sont nés musulmans. A moins d’adopter l’hypothèse de l’incompréhension et de la guerre, que je refuse parce qu’elle est synonyme d’abaissement, il faut souhaiter l’intégration de l’étude de l’islam. En outre, il est vain d’espérer voir une culture triompher des oppressions qu’elle engendre, sans faire fonds sur ses propres richesses. Ce que tel shî’isme a défait ne se refera pas sans une réflexion de la conscience iranienne sur le sens et la valeur authentique du shî’isme. 

Libération. – Avec Sohravardî, êtes-vous dans l’eschatologie ou dans l’histoire des pouvoirs, dans la gnose ou dans l’éthique ? 

C.J. – Dans la gnose, et certes pas dans la politique, au sens où nous l’entendons depuis l’Age classique. Mais tout le livre cinq de la Sagesse orientale retentit d’un appel vers un « roi de lumière » : il faut en situer le lieu d’apparition dans le monde « intermédiaire » entre sensible et intelligible, celui de l’imagination créatrice. Il s’agit d’un type de pouvoir « intermédiaire » : créateur d’une « histoire » tout à la fois réelle et discontinue, étrangère à celle des Etats. Qui s’appuie sur un autre type de subjectivité. Ce qui est clair, c’est que les règles de vie qui s’en imposent ne relèvent pas d’une éthique de l’ordre du monde. 

Libération. – Vous vous intéressez maintenant à la secte des « Assassins ». Etaient-ils des « gauchistes » ?

  C.J. – Oui, si vous entendez par là que le terme « Assassins » leur vient de ceux qui voudraient les disqualifier, comme « gauchistes »… Mais au vrai, il s’agit des Ismaéliens qui, à Alamût, ont proclamé la « Grande Résurrection » en 1164. J’essaie de comprendre comment un événement historique a pu valoir pour eux comme événement messianique, comment ils ont pu éprouver une existence à l’état de « résurrection », tout à la fois étrangère à ce monde et présente à lui. Comment, du coup, s’est exprimé là un type d’expérience inouïe de la liberté, et comment l’Imâm d’Alamût a pu être le centre d’une telle épreuve, dont l’achèvement ouvre d’une part sur l’iranisation du pouvoir mongol, et d’autre part sur la « dissolution » et la métamorphose de l’ismaélisme le plus radical dans le soufisme. 

Libération. –  Quelle est la suite du programme de votre collection ? 

C.J – Nous publions cet automne un livre de Mollâ Sadrâ traduit par H.Corbin, puis les œuvres de Rûzbehân de Shîrâz, d’autre part un texte ismaélien ; je prépare moi-même, enfin, la traduction d’un commentaire shî’ite de la Théologie dite d’Aristote, c'est-à-dire les Ennéades de Plotin traduites en arabe : Plotin en Iran, au XVIIe siècle, c’est une figure assez étonnante ! 

Propos recueillis par Alain Garric 



Parmi les derniers ouvrages de Christian Jambet : L’Acte d’être, la philosophie  de la révélation du Mollâ Sadrâ, Fayard, 2002. Qu’est-ce que le shî’isme, avec Amir Moezzi, Fayard, 2004.La conférence de Ratisbonne, avec Abdelwahad Meddeb et Jean Bollack, Bayard, 2007. 

mardi 18 septembre 2007

Cervantès hors programme

Quitte à traduire Don Quichotte, autant traduire aussi Cervantès. Un livre n’est pas seulement un texte d’imprimeur. L’auteur avait son mot à dire et il l’a dit. La littérature est comme l’âne volé de Sancho, on court derrière elle en lisant.

 


Bulletin officiel n°18 du 3 mai 2007.Article 1 - L’enseignement de français et de philosophie dans les classes préparatoires scientifiques durant l’année scolaire 2007-2008 s’appuie notamment sur les thèmes suivants, étudiés à travers les œuvres littéraires et philosophiques précisées ci-après :
Thème : Puissances de l’imagination
1. “Don Quichotte” (Cervantès) [volume I, jusqu’au chapitre 32 inclus] (traduction Aline Schulman, collection Points Seuil, éditions du Seuil).



 




Le Bulletin Officiel du ministère de l’éducation nationale, publication tenue éloignée des imprécisions romanesques et qui laisse peu de place à l’interprétation de texte le dit explicitement : c’est sur une traduction du Quichotte que l’enseignement de français s’appuiera cette année. Une excellente traduction, c'est-à-dire aussi nécessaire à une lecture facile que peut l’être à la soif le dessalage de l’eau de mer. Dès le début, le rafraîchissement du texte saute aux yeux : 

Original (1605) : « … aunque por conjeturas verofimiles fe dexa entender que fe llamaba Quexana. Pero efto importa poco a nueftro cuento, bafta que en la narracion del no fe falga un punto de la verdad”. 

Ainsi la première traduction, César Oudin (1614) : « …encor que par coniectures vray-femblables l’on penfe qu’il s’appelloit Quixana : mais cela importe peu à nostre compte, il suffit qu’en la narration d’iceluy, l’ō ne forte vn feul point de la verité », 

revue par Jean Cassou (1947) – celle de la collection Folio : « …encore que par conjectures vraisemblables on pense qu’il s’appelait Quixana ; mais cela importe peu à notre conte : il suffit qu’en la narration d’icelui on ne sorte un seul point de la vérité », 

devient chez Aline Schulman (1997) : « Néanmoins, d’après les conjectures, il est probable qu’il s’appelait Quechana. Mais c’est sans importance pour notre histoire ; il suffit qu’en la racontant on ne s’écarte en rien de la vérité ». Exit le « d’icelui ». Et le Quechana est juste. 

Son projet, dans ses propres paroles, était « une traduction au plus près de la sensibilité des lecteurs d’aujourd’hui, en restant fidèle à l’esprit du texte original… Un texte écrit pour être lu à voix haute… et qui n’a pas été écrit pour être accompagné de notes en bas de page ». Elle a dit aussi (propos recueillis par Jean-Michel Marion lors d’un banquet de Lagrasse) : « La langue de Cervantès est une langue extrêmement  répétitive, car elle cherche à convaincre quelqu’un qui écoute. Moi, je ne peux pas laisser courir une phrase [pleine de relatives, de coordonnées et de subordonnées] qui se répète de trop. Alors parfois, je coupe… C’est une fidélité, non à la forme première, mais à l’effet premier ». 

Alors elle coupe. Elle coupe aussi toute une page. Voici l’histoire: 

Dans la toute première édition du Quijote (janvier 1605), Sancho signale, au chapitre XXV, la perte de son grison (rucio) : « béni soit celui qui nous a évité la peine de débâter (desenalbardar) le grison ». Quatre chapitres plus loin, Sancho suit bien son maître à pied (« Quijote sobre Rocinante… Sancho a pie » et se souvient de « la perdida del rucio », cela se comprend). Puis, sans explication, l’âne réapparaît au chapitre XLII quand Sancho se couche sur ses harnais. 

Cervantès, pour la seconde édition (dès 1605), rédige deux récits censés corriger (peut-être, ou plus sûrement intégrer) cette « anomalie ». Dans le chapitre XXIII (De ce qui arriva à l’illustre don Quichotte dans la Sierra Morena…) il invite Ginès de Passamont, un forçat libéré par le chevalier, trompeur et larron, à voler l’âne pendant le sommeil de Sancho. Puis, dans le chapitre XXX, il fait reconnaître par le même Sancho, ému aux larmes, son unique bien chevauché par ce Passamont déguisé en gitane (résumé d’après Roger Chartier, afin d’attirer l’attention sur sa conférence – en ligne –  à l’Ecole de l’Institut d’histoire du livre, La presse et les fontes : Don  Quichotte dans l’imprimerie). 

Hélas (heureusement), Cervantès oublia (ou conserva), quatre pages après le larcin, un Sancho qui, sur l’ordre de son maître, descendait de son âne volé. Sancho lancé sur son âne à la poursuite du voleur de son âne reste un des meilleurs moments du livre. Aline Schulman en a décidé autrement, sous le « juste » prétexte que l’épisode de la soustraction du grison ne figurait pas dans l’édition princeps. Mais elle est bien obligée de conserver toutes les autres pièces de l’imbroglio, dont le « béni soit celui qui nous a évité la peine de débâter » (l’âne a donc disparu), cri du cœur qui vient très vite après le début du chapitre XXV : « Don Quichotte prit congé du chevrier, remonta sur Rossinante, et ordonna à Sancho de le suivre,  ce que l’écuyer fit de mauvaise grâce en tirant son âne derrière lui ». Plus loin, elle le montre à pied avec ses regrets d’avoir perdu son âne puis, au chapitre attendu, le regarde se faire un lit avec le bât de sa chère bête. Elle ne s’en sort pas et c’est impossible (Don Quichotte tourne en cercle, jamais on n’y avance d’un pas). Alors pourquoi couper une page qui n’augmente pas la confusion et dont Cervantès a bien dû décider qu’elle resterait là, qu’elle l’amusait, et d’autant plus qu’il avait donné au voleur le nom d’un écrivain-soldat chargé par Lope de Vega de le contrer? 

Pierre Perrault, le fils de Charles le conteur, écrivait à son époque : « J’ai examiné ce livre […] aventure par aventure, depuis le commencement jusqu’à la fin dans ses deux parties, et j’ai fait une critique générale de ce qu’il contient, par laquelle je fais voir des absurdités, contrariétés, impossibilités, indécences, malhonnêtetés, langueurs et longueur de style et de narration, inutilités, bassesses, négligences, manque de jugement et d’invention, fanfaronnerie et vanité de l’auteur avec son peu de capacité et de suffisance » (citation trouvée dans une conférence de Dagmar Pichova, Les lecteurs français de Don Quichotte). Il avoue n’y rien comprendre.  

Dans ces mêmes années, un parmi les multiples traducteurs, Claris de Florian, petit-neveu de Voltaire, « résume certains passages lorsqu’il trouve qu’ils se répètent trop – comme la description des chevaliers errants -, il allège le castillan de Cervantès, il tranche, il choisit, plus soucieux d’élégance que de fidélité » (Jean-Michel Marion). Quant à Louis Viardot, directeur du Théâtre italien de Paris (son Don Quichotte de 1836, celui que nous avons tous lu, circulait encore il y a peu en GF.Flammarion) « on lui pardonne d’avoir supprimé quelques redondances ; mais à vouloir plonger Cervantès dans un bain de jouvence, il sacrifie l’ample mouvement des séquences narratives originelles dont il brise constamment le rythme, soit par une ponctuation  qui fragmente inutilement la phrase, soit par le recours systématique au discours direct, qui la dénature » (Jean Canavaggio, note sur son édition de la Pléiade, 2001). 

« Les tribulations de l’âne disparu mais néanmoins encore présent, rappellent que loin d’être figés dans une forme qui leur serait donnée une fois pour toutes, les textes sont mobiles, instables, malléables dit Roger Chartier qui se demande comment se comporter devant de telles anomalies ? Etablir le texte le plus probable ou accepter les variantes les plus bizarres de l’œuvre qui n’existe que dans les formes simultanées ou successives qui lui donnent existence ? « La quête d’un texte primordial, qui existerait en-deçà des différents états de l’œuvre et qui en serait l’identité essentielle est vaine ». 


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Les textes sont semblables à l’âne de Sancho Pança, on court derrière eux en les lisant. L’histoire de cet âne n’est pas isolée, il y a le cheval arabe de Balzac qu’il oublie en chemin. William H. Gass (à propos, comment son livre Le Tunnel a-t-il été traduit deux fois en français, dans la forme – malaisément – par Claro et dans le fond – superficiellement – sous le titre des Bienveillantes ?), William Gass, expert en écriture romanesque, en style et en critique littéraire, explique que dans un roman « il faut qu’il y ait à la fois de la confusion, des oublis, des malentendus, des répétitions, des choses que l’on ne sait pas…» (entretien, revue Transfuge). Un roman, c'est-à-dire son roman et celui du premier romancier moderne, Cervantès. 

Nabokov aurait déchiré un Don Quichotte devant 600 étudiants pendant un des cours qu’il donna à Harvard (semestre de printemps 1951-52), parce que « la parodie [était] devenue parangon ». Parce que cette « encyclopédie de la cruauté » avait aujourd’hui « la pitié pour blason, et la beauté pour bannière ». Il parlait de « l’armée des Dons Quichottes engendrés dans les cloaques ou les serres de traductions malhonnêtes ou consciencieuses » mais aussi bien citait un prologue à une vieille édition espagnole, et acceptait « la façon brouillonne dont Cervantès a écrit sa fable et qui semble impossible à expliquer ; sans aucun plan, au hasard de ce que pouvait lui dicter son imagination, sa robuste et fertile imagination. Il avait qui plus est une invincible répugnance à revoir ce qu’il avait écrit, d’où la formidable moisson d’erreurs, d’incidents oubliés ou mal situés, de détails, de noms et d’événements incongrus, subissant au hasard des rappels ou des redites toutes sortes d’avatars irritants, et divers autres défauts, qui défigurent le livre ». On ne sait par quel miracle, lança le professeur, Cervantès parvint à maintenir une sorte de cohésion entre tous ces membres disjoints, un tel méli-mélo d’événements préfabriqués, d’intrigues de seconde main, de médiocres pièces de vers, de banales interpolations, de déguisements impossibles, d’incroyables coïncidences : par le génie envié de Cervantès.  

Génie de Cervantès qui, dans la seconde partie, chapitre III (Du risible entretien qui eut lieu entre Don Quichotte, Sancho Pança et le bachelier Samson Carrasco), s’est donné la plaisante peine de faire commenter par le bachelier la réaction du public à la lecture de la première partie. Dans la version d’Aline Schulman : « Infini est le nombre de ceux qui ont aimé votre histoire. Il y en a bien quelques uns qui ont accusé la mémoire de l’auteur de défaillance ou d’escroquerie (de malice ou de défaillances de mémoire délibérées en d’autres traductions qui accordent à l’auteur une certaine maîtrise de son texte). Par exemple, poursuit le bachelier, nulle part il ne nous est dit qui a volé l’âne de Sancho. On nous laisse entendre qu’il lui a été volé et, quelques pages plus loin, le revoilà sur ce même baudet, sans explication ». Et là, Sancho renforce le récit du vol pendant son sommeil : « Celui qui a fait le coup a eu tout le temps de s’approcher, de me laisser à califourchon sur quatre pieux qu’il avait plantés aux quatre coins du bât, et de tirer mon âne par-dessous sans que je m’en aperçoive ». A Samson qui lui fait remarquer qu’il était monté sur son âne alors qu’il ne l’avait pas encore retrouvé, le brave gros malin rétorque : « Je ne sais quoi vous répondre. L’auteur s’est peut-être trompé, à moins que ce ne soit un oubli de l’imprimeur ». Puis il représente à son interlocuteur l’accueil que lui aurait réservé sa femme s’il était rentré sans son âne.  

Princeps ou non, l’histoire de l’âne volé dans la sierra Morena fait à jamais partie du Quichotte, elle en est le pur emblème, bien davantage que le mince paragraphe sur les moulins à vent. Aline Schulman l’exclut et ne la donne qu’en appendice. Lecteur « oisif », « désœuvré », « inoccupé » (desocupado), obstiné à croire par enchantement que ce qui t’arrive est la réalité, « toi qui prendras le temps de me lire », tu peux bien me croire sans serment, ce livre, fils de l’esprit de l’auteur, sera plus beau, plus hardi et plus intelligent si tu découpes cet appendice et le colles à la place qui lui convient, sur la panse de Sancho endormi à l’abri d’un bouquet de chênes-lièges.  

Alain Garric

dimanche 16 septembre 2007

Small is beautiful

 « Articles trop longs, beaucoup trop longs, personne n’a le temps de lire trente mille signes ! » Surtout quand les livres deviennent obèses, 615 (Capron, premier roman), 662 (Marisha Pessl, premier roman), 992 pages (Vollmann, nouveau volume, plus 315 en accompagnement)... Mais, s’attarder dans la prose de Nabokov n’incite pas à privilégier les petites formes (quoique). Ce qui, pourtant, arriva.

Un coup de foudre sur un océan (2.250.000.003 années avant le présent) et voilà la jolie vie aminée et animée, la molle durée ensemencée, le Ciel vautré sur la Terre aux larges flancs. Idem, une nuit courte et bonne (14 juillet 741), Pépin le Bref s’abat sur Berthe au grand pied et voilà Carolus Magnus, l’Empire, l’Europe, l’Ecole. Orage ou Pippinide, on constate l’impact de la forme brève sur la création à long terme. En littérature, l’excellence du trait l’emporte sur les courbettes de l’esprit, l’Art du génie réside dans la pointe relevait le jésuite Balthasar Gracian. 

Les limites restreintes de la phrase forment un territoire suffisant pour la grandeur. Même les politiciens ont fini par le comprendre. Sentences, préceptes, maximes, apophtegmes, aphorismes : toute la sagesse et tout le venin s’empilulèrent dans la formule. Solution idéale pour l’esprit saisi par la tenaille métaphorique (David et Goliath, Le Petit Poucet et l’Ogre, Lilliput et Brobdingnag) d’un monde immense et d’un autre minuscule où l’homme, réduit à l’échelle 1 :1, succombe à deux vertiges. Seuls en réchappèrent ceux dont le nom devint la mesure du réel : Ampère, Coulomb, Faraday, Joule, Volt, Watt, et un dernier, Ohm. Des résistants. 

Figures hautes comme trois pommes, les Petites formes en prose après Edison, Hachette, col. Textes du XX° siècle), ces manières d’exposer « un maximum de signification en un minimum de mots », empruntées par poètes et philosophes au zigzag lumineux de Zeus et des Cronides, furent, selon Florence Delay, bouleversées par l’ampoule à incandescence. Ainsi, « vingt-six siècles séparent La foudre pilote l’univers (Héraclite), affirmation joyeuse de l’ordre du savoir, et L’éclair me dure (Char), affirmation présomptueuse de l’ordre du sujet. » Quelque chose changea dans la fabrication des étincelles. L’esprit chaussait les mêmes pointes d’un Gracian mais pour courir désormais un sans maître image libre : « Prométhée moi l’amour » (Desnos), « La nuit tombait. Je me penchai pour la ramasser » (Allais),

« Midi

La lumière

Prend

Sa leçon

D’équitation » (Malcolm de Chazal). 

Le télégraphe duplex (deux dépêches en sens inverse sur un fil unique) et le morse appelant au secours (« … _ _ _ … ») corrigèrent le style de l’âme. L’aphorisme devint « le court-circuit de la pensée » (José Bergamin) et le Langage Tangage. L’électricité demande le vif et le moindre, le spot, le clip et la victoire du micro. Nos mégalithes sont des puces. Par revanche sur l’ars longa,  la vita brevis est la marque de l’illumination. Comment oublier la Vie trop brève d’Edwin Mullhouse (Steven Millhauser) ? Né le 1er août 1943 à 1h06 du matin dans la sombre ville de Nezfield, Connecticut, sa mort tragique, le 1er août 1954 à 1h06 du matin, priva l’Amérique du plus doué de ses écrivains. Un peu de noir : longtemps, l’homme s’est cru mortel, il avala la vie comme un short drink ; puis il comprit qu’il était un moribond (pour paraphraser Cioran). Pour le « rapport constitutif entre langage et mortalité », se reporter à Gianni Vatimo (La fin de la modernité), avec nos excuses : il ne reste au chroniqueur que trois lignes. C’est la formule économique. Ne quid nimis (« rien de trop ») disaient les anciens mégalos. Nous revoilà dans les pages roses : small is beautiful. Enfin, bref. 

Alain Garric, La vie des animots, Libération, mai 1987 

mercredi 12 septembre 2007

Célèbre mais inconnu

S’il existe la folie d’écrire, il y a aussi la folie d’admirer. Les critiques extasiés ont pour saint patron Philoxène Boyer, un disciple fanatique de Hugo et de Baudelaire, un bavard qui attribua la Bible à Shakespeare et lança la manie des conférences.

C’était là le combat du jour et de la nuit, la rencontre de Victor le magnifique, qui venait de mourir pour la centième fois au Panthéon et du piètre Philoxéne ressuscité ce même jour par la vente aux enchères à l’hôtel Drouot de son album tant convoité. La coïncidence est le masque protecteur de l’inéluctable. Hugo avait été le dieu de ce littérateur justement mal connu puisqu’il mérite si peu de l’être. Barbey d’Aurevilly n’a pas omis de dire qu’il s’était présenté en rampant devant le Génie alors que Celui-Ci ne demandait qu’une génuflexion. Gloire aux obscurs, aux médiocres, aux sans-grade, aux oubliés, aux adorateurs invisibles des lumières, aux groupies, aux critiques extasiés dont Philoxène Boyer est le patron inconnu, ignoré et infréquentable. Esprit décousu dont le seul et sidérant talent à marquer sa brève existence fut l’admiration outrancière (écriraient Lagarde et Michard). 

Génie, pour sa part, de la crasse et de la paresse, Philoxène dilapida une fortune pour approcher les grands, rédigea un (immense ?) œuvre dont tout a disparu, puis, ce « chat maigre » (Maxime du Camp) se recroquevilla sur lui-même et mourut de vieillesse extrême à trente-sept ans. Racontons la vie d’un nul. C’est un scoop. D’ailleurs, il y a danger à aller où tout le monde va, vers l’illustre et le répandu : telle est l’opinion d’un jeune chercheur qui, pour avoir une paix totale, consacre son temps à cet habitant du silence. [Cet article aurait dû à peu près s’arrêter ici, simple « livraison », annonce de parution. Mais, le service culture de Libération eut ce matin-là besoin d’un en-tête de page livres. Ce qui exigea des prolongations (tu peux rallonger la sauce ?). Et puis, une demi-heure plus tard, il eut besoin d’une ouverture pour justifier sa demande de six pages en conférence de rédaction (ça tient la route ton truc ?), ce qui dans les minutes suivantes étira le texte comme de la gomme jusqu’à l’ « irréparable perte » finale] 

S’il n’en reste rien, c’est qu’il fut d’abord un parleur (sans un plat Platon pour le servir au monde). Sauvons sa vie : il naquit à Cahors (1929) d’un père réputé un des plus grands hellénistes de France (de là son prénom folichon et philanthropique, le contraire de Xénophobe), dans le berceau d’une bibliothèque de 30.000 volumes qu’il se persuadait les avoir tous lus quand il monta à Paris. Et c’est Victor Hugo, oui, qui décrit dans son Journal l’arrivée de cet exalté (« Un disciple fanatique de V.H. », consigne, en 1850, un préfet de police). En neuf mois, plus rapide en cela que Baudelaire, il grilla son héritage (80.000 francs) en tenant table ouverte. Tout Paris (l’increvable de faim Tout Paris) s’y installa. Il retenait par sa prodigieuse culture. L’auteur des Fleurs du mal [paraphrase] lui fait tenir ce mot : « Cher ami, peux-tu me dresser la liste des bouquins traitant de la Vénus de Milo si elle avait conservé ses bras ? » Il retenait aussi par sa maladresse qui, « bien que réelle, était pour lui comme pour l’enfant un moyen d’opprimer les autres » (Asselineau, cet autre Charles confident de Baudelaire). « Il me parut un collégien de Bicêtre ou un vieillard qui aurait vécu 80 ans dans l’esprit de vin ». Puéro-sénile, « il se faisait couper son pain à table, allumer le feu de sa cheminée. Il fallait lui mettre sa cravate, l’habiller, le faire raser ». A Théodore de Banville qui lui représentait le danger de marcher les lacets toujours dénoués, il répliqua : « Mon ami, ils ne m’ont pas fait tomber jusqu’à présent ; ils ne commenceront pas à cette heure ! » (– Combien de feuillets faut-il ?) 

Avec le dandysme de la saleté, il craignait l’eau. Idéaliste, il utilisait sa malpropreté grandissante comme une armure contre le réel. On remarquait qu’il achetait ses bottes dans des pointures de plus en plus grandes. La raison en était que ses ongles poussaient, tels ceux d’Howard Hugues. On ne s’étonne pas de la voir se marier (et on avait dû pour cela l’habiller tant soit peu dans un café) à l’intérieur d’une maison de fous : il épousa en 1857 l’amie de la fille du célèbre aliéniste Brierre de Boismont dont Baudelaire écornait l’ouvrage sur le suicide. Le repas fut servi par des internés, sous le regard de Flaubert, Sainte-Beuve et de toute la clique des Lettres. Une occasion pour Philoxène d’abreuver ses hôtes d’un fleuve de discours. 

Baudelaire, Banville, ne savaient comment faire taire ce bavard magnifique. Comme il avait une sainte horreur de la nature (« brutale, ironique et méchante »), ils l’entraînaient, sans ses notes, dans la forêt de Marly. Même là, loin des livres, Philoxène leur récitait de mémoire une comédie, de la première réplique à la chute du rideau, et inutile d’espérer le ralentir dans les fourrés de ronce ou de briser son haleine fragile en allongeant le pas. Il récidiva, en marchant à reculons pour faire face à ses spectateurs, de l’Arc de Triomphe à la place du Carrousel par les Champs-Elysées et la rue de Rivoli. Réduit à la bohème, il lança (on lui doit ces heures d’ennui) la mode des conférences. Dans les salons de la place Vendôme, il discourait à perte de vue sur Shakespeare dont il s’obséda et qui finit par le phagocyter. Preuves à l’appui, il démontrait que la Bible était une reprise du dramaturge anglais [périphrase]. A ce fou de mots, une tuberculose laryngée coupa la chique et les derniers vivres. Les cheveux blanchis, ridé, il rendit son âme au mystère (nonagénaire selon les médecins) en novembre 1867, deux mois après Baudelaire, année matérialiste de l’exposition universelle, de l’invention du béton et de la publication du Capital. Tout le monde se rua dans son logement poussé par l’espoir de s’emparer de ses notes sur Shakespeare, ouvrage fumeux auquel Victor Hugo avait porté un coup de grâce avec son propre essai écrit en regardant l’océan. Et nul ne sait ce que devinrent les six (?) volumes de l’ouvrage princeps de Philoxène Boyer. Une souscription permit l’édition de ses poèmes les Deux saisons (le bavard, qui tenait à réciter, s’était férocement détourné de l’imprimé). – Combien de feuillets encore ? 

« Pas terrible », commentait Sylvan-Christian David, celui qui s’est un jour tout entier engagé dans la minutieuse reconstitution des mornes aventures de Philoxène l’ignoré (Philoxène Boyer, un sale ami de Baudelaire, Ramsay). Depuis Pascal Pia, il ne se trouve plus beaucoup de chercheurs qui s’amusent avec la recherche. Sylvain-Chritian, en prenant copie de la méthode employée par Claude Pichois pour son travail sur Baudelaire a voulu faire comme si Philoxène était aussi grand et laisser « fonctionner à vide, sur un sujet creux, la machine universitaire ». Hors université, bien sûr, sans le moindre enjeu et dans une solitaire sérénité. Il avait commencé par s’atteler à une Anthologie des poètes crétins, afin de dégager une ligne de force des personnages de troisième zone, mais cela recoupait Les Fous littéraires de Queneau (voir « la Folie d’écrire » dans Libellules) et les « domaines déjà remués par de grosses têtes, tel l’humour noir ». Il se résolut à ne s’intéresser qu’à un seul et se mit à reproduire dans son quotidien une partie des habitudes de Philoxène, sans pour autant l’imiter, « ni intellectuellement, ni socialement ». La trentaine habillée strict, il n’a pas la fortune de son modèle et tout rachat de lettre le met en difficulté. Il consigne ses travaux dans une « publication » qu’il ne tire qu’à un seul exemplaire et qu’il ne distribue donc à personne. Cette revue des études philoxéniennes s’intitule judicieusement L’insu. Le principe en est que cela n’en intéresse aucun. Ce qui est la pure vérité. Pour lui, une passion : « En s’imbibant, s’hallucinant, on arrive à recréer, au moins pour soi, un opéra, un univers fabuleux » (phrase rimbaldienne : David est aussi allé voir par là). 

Impossible, avec ce garçon, spécialiste d’Alfred Jarry et de « Isidore » Lautréamont, de repérer une frontière entre l’ironie et le sérieux (en fait, il y a dans ce salut des écrivains mineurs une insondable gravité). Evidemment, lui qui avait fixé l’année 1997 pour l’achèvement de sa biographie, se désolait de la vente de l’Album Philoxène (la veille même, dans l’après-midi, à l’hôtel Drouot, où il avait atteint la somme – ubuesque – de 500.000 fr.), ressurgi après plus d’un siècle d’incertitude : Baudelaire, Asselineau et Philoxène formaient bien, la preuve était là, un petit groupe à trois, et qui n’avait pas été isolé. Désormais, et c’était un malheur, on allait s’en rendre compte. Les oreilles de Sylvain-Christian David, cependant, restaient au vacarme du XIXème siècle et quand un garçon de restaurant lançait un « Bon appétit, messieurs ! », il y reconnaissait un des effets pervers de l’année Hugo, ce grand célébré ici par le petit et dont Philoxène a laissé un jugement, exemple d’un style à jamais englouti : « ruisselant d’inouïsme ». Irréparable perte. Mais n'est-il pas toujours ici et partout là?

Alain Garric, Libération, 23 mai 1985 

mardi 11 septembre 2007

Diabolo Belletto

  Le 11/9. Qu’est-ce que cela lui fait, à Belletto, depuis six ans, d’avoir son anniversaire qui tombe le 11 septembre ? Souvenir d’une rencontre aux portes de l’Enfer. 

La réalité semblait sereine, assoupie, matée depuis la dernière guerre, quand Tyrannie sonna à la porte. Belletto prétendit qu’elle avait aboyé, mais il fait aussi bien pousser des trilles de rossignol malade à un percheron de labour. Il alla ouvrir. Son regard sombre dut descendre jusqu’au bas de ses longs mollets pour voir entrer dans l’appartement un chat, un chatte, plutôt normale, avec une queue interrogative, des moustaches de modulation de fréquence, des griffes vernies et un sans-gêne de monte-en-l’air. L’animal femelle entreprit une inspection générale des lieux, revint dans le vestibule et hurla derechef à la lune (meugla, barrit, ulula ?). Et Tyrannie s’en fut, visiteuse du soir.

Quotidiennement, elle vient revivifier les fantômes de proies sur un territoire (une moitié d’étage dans le neuvième arrondissement) qu’elle dominait avant l’installation du romancier lyonnais et de ses guitares à la peau douce. C’est tout à fait comme ça que les choses se passent en Enfer.  Une idée folle jaillit de la cervelle du narrateur et se ballade dans les rues, désertées au mois d’août (« out »), de la capitale rhodanienne où Belletto naquit, quelques semaines après la bombe d’Hiroshima, à l’Hôtel-Dieu, mis au monde par le docteur Rabelais, assisté par Louise Labbé et ses sonnets d’amour. Une idée démente s’empare de la ville et poste ses guetteurs sur les frontons de la place de la République/ la Folie, l’Horreur, l’Aberration…La chaleur opère la fusion des événements et des corps, coule des grimaces sur les visages, désagrège les images, étire le fil du récit comme du sucre bouillant. En quelques phrases (p.262), voici ce qui arrive : «  Dans la ville morte où rien ne semblait devoir se passer, où la chaleur et le vide semblaient interdire toute possibilité d’événements, eh bien chaleur et vide avaient produit des effets contraires, en une semaine, sept jours, je m’étais fait passer auprès d’un inconnu pour un ravisseur et un tueur professionnel, et en avais reçu trente mille francs d’acompte, je m’étais suicidé, j’avais interviewé à plusieurs reprises un pianiste de renommée internationale, enlevé un enfant, séquestré la sœur de cet enfant dans l’intention de la violer, enterré ma mère, tuée on peut le dire par… » Par qui ? Par la littérature, cette littérature si joueuse, si malicieuse, si imprévisible, si perverse et si rieuse qu’on a envie, sans plus de façons et une fois pour toutes, de l’appeler Lili. La rubrique Lili, le rayon Lili, les pages Lili. Oui. Alors, à partir du résumé ci-dessus, certains esprits conglomérants à prise rapide prétendront que cette Lili est rousse et policière. Policière non pas. Juste polaroïde. 

D’ailleurs,  L’Enfer est né, pour Belletto, d’une « obsession du regard ». Il y a suffisamment d’ophtalmologues et d’oculistes dans le roman pour que cela saute aux yeux. A commencer par ce John Taylor qui charcute Bach devenu aveugle,opération de laquelle il mourut sans plus tarder, interrompant sa dernière fugue en plein milieu et dictant un ultime choral (« Seigneur, me voici près de ton trou… »). Parlons-en : le bistouri infecté et charlatanesque a, dit René Belletto, « arrêté l’interminable ressassement de l’Art de la fugue », mis fin à « un univers en expansion » (Glenn Gould). Le flamenco s’enroule autour d’une spirale jumelle. Pourquoi soudain ces gouttes de guitare ? Quand maître Alcofibras et la belle Cordière eurent emmailloté le petit René, il alla grandir à Villeurbanne, dans le quartier espagnol (sa mère venait d’Alméria), baigné par les languides soupirs du cante jondo. Nourri olé maternel, le garçon. Et Belletto retrouve dans le flamenco cette accélération finale et rageuse qui brise le cercle répétitif de petits parcours harmoniques. Ainsi L’Enfer, avec ses séries de doubles, de frères-sœurs, de noms identiques et ses filles – pour revenir au regard – qui louchent un tout petit peu, tipeutipeu (comme les plus jolies filles). 

Rangeons la guitare, sans étouffer le mystère de cet instrument « jamais juste, plein de contradictions, de conflits jamais résolus et qui demande les deux mains pour produire un son. » Un mystère. Suffit-il d’un mystère et de morts pour parler de polar ? A Belletto, ça lui fait tournoyer les sangs. Pourquoi ne pas appeler polar Les frères Karamazov ? Pas qu’il méprise (il vénère Chandler), mais sa Lili, même noire, même moulée sur les codes du genre, l’humour, la démesure, la délectable invraisemblance, tire plutôt la Manche du Quichotte quand il réglait son compte à la littérature picaresque. Si L’Enfer (le titre, une fois trouvé, justifia le texte) est un polar, « à ce moment-là, dit-il, Phèdre est un roman-photo et l’Iliade un récit de guerre ». Accordons à la réputation super-Lili de sa maison d’édition qu’il s’agisse d’un P.O.L – icier. La première phrase de Belletto en dévoile l’énigme très simplement : « J’entreprends d’écrire, à l’intention de ma mère adoptive… » (elle s’appelle Liliane). Le narrateur, qui par définition rédige le bouquin, a écrit un livre dans le passé et en travaille un autre à l’intérieur de celui-là. Aucun doute pour Belletto, L’Enfer est un livre de mots. 

Un livre à la charnière des genres où les mots grincent (les mots au lieu des morts, charnière au lieu de charnier),  sans que l’on sache très bien, et Belletto rappelle Joseph et ses frères de Thomas Mann, en bref : « Je suis en train d’écrire un roman mais ce n’est pas vrai et cependant je vais vous faire baver d’attente… ». Jeu adoré, c’était celui des Traîtres mots ou sept aventures de Thomas Nylkam. Quant au Revenant, premier tome de la trilogie lyonnaise ici achevée, il hantait allègrement plusieurs fictions. Et les anciennes histoires basculent dans le brasier de L’Enfer.  Soleil, solitude (Soledad, et la solea flamenca), le nom du narrateur-Soler : la partie s’engage dans cette lumière pulvérisante où le héros, en l’espace d’un mois d’été, défie un soleil nauséeux, rivalise avec Dieu pour devenir l’unique organisateur d’un foutoir insensé, dans un mirobolant lâcher d’images parmi des faits qui tentent de résister (« non sans coquetterie ») à la surchauffe du langage. La vision s’exaspère : «  La couleur du coca était rouge sang sale, et comme éclaboussant, de sorte que, les cocas bus, le bar des Archers parut moins rouge, plus apaisé, vidé d’un peu de mal. »  Et le rire désosse le pseudo-drame, à la façon d’un poulet rôti, avec l’outrance des phrases par lesquelles le romancier pousse les expressions à leur terme et les fracasse : « Paroles inattendues, cruelles, désolantes, folles, dont chacune se fichait dans ma chair comme un pieu, bientôt je ressemblerais à un porc-épic géant » (y entendre de la concupiscence et de l’épique). La caricature boursoufle les chevilles de la rhétorique du roman noir : « La clef farfouillant dans la serrure fit un vacarme complexe d’accident d’avion. » Les téléphones, les réfrigérateurs, les automobiles, les chariots d’hypermarché, muets, bloqués, malades, tordus, agonisant dans l’apocalypse d’une société, elle, policée. « Pas de littérature intéressante sans humour », dit Belletto. Pas de littérature sans critique de la littérature. Concertée, et avec ses indépendances intuitives, elle se glisse dans la réalité et la conforme à son délire. Jusque hors du roman. A la porte, Tyrannie trompetta (hulula, barrit). 

Alain Garric, Libération, 20 janvier 1986